Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

IRAN

Le régime Khomeini après les élections au Parlement islamique

· Inprecor n° 177, 9 juillet 1984 · p. 10-15 · 6 715 mots

Iran

ES secondes élections au Majlis islamique (Parlement iranien), qui se sont déroulées en deux tours aux mois d'avril et mai derniers, ont coincidé avec la préparation d'une « offensive militaire décisive » dans la guerre Iran-Irak, peu avant l'extension de cette guerre aux voies de navigation du Golfe. Du fait de leur importance, ces élections permettent d'éclairer la nature du régime iranien, son succès dans l'établissement de formes nouvelles de domination politique, et son orientation possible par rapport à la guerre qui, ces dernières semaines, a repris le devant de la scène internationale. Elles marquent aussi l'évolution du pouvoir de la direction khomeiniste depuis la

De la défense de l'Iran à l'embrigadement militaire de la jeunesse par la direction khomeiniste. (DR)

nous l'avons définie depuis le début du conflit, et encore récemment (4). Washington a trouvé son compte dans cette guerre en lui fixant deux limites : qu'aucun des deux belligérants ne l'emporte sur l'autre, et qu'elle ne déborde pas sur les Etats avoisinants et leurs exportations pétrolières. Contre cette dernière éventualité, l'attitude de l'administration US a toujours été ferme et sans ambiguité.

Il semble cependant aujourd'hui que l'impérialisme américain, et surtout ses partenaires européens et japonais, estiment que la guerre du Golfe a assez duré. Non seulement parce qu'elle a amorcé, bien que timidement jusqu'ici, une dynamique de débordement géographique, mais aussi parce que l'endettement des deux belligérants et leurs pertes matérielles colossales commencent à susciter des inquiétudes quant à leur solvabilité future, en dépit de leurs ressources pétrolières, et ce dans le contexte d'une économie mondiale hantée par la perspective d'une banqueroute des grands débiteurs du tiers-monde. D'où la position exprimée par le récent sommet impérialiste de Londres et la médiation réactivée de diverses parties liées directement ou indirectement à l'impérialisme. Quoi qu'il en soit, il va de soi que notre attitude a toujours été, et restera, la solidarité avec tout pays dominé, indépendamment de la nature de son régime, affrontant une agression directe de l'impérialisme. Dans cet esprit, nous avons constamment mis en garde contre une intervention impérialiste directe dans le Golfe, à laquelle la guerre IranIrak fournit une excellente occasion.

Qu'adviendra-t-il de cette guerre démentielle ? Voilà bien une question à laquelle aucun prophète, fût-il inspiré par Dieu ou par Marx, n'aurait été en mesure de répondre. Car s'il est possible aux matérialistes que nous sommes de prévoir la politique des Etats en fonction des inté. rêts sociaux qui les guident, il reste que le cas iranien échappe largement à la rationalité économique. Il est en quelque sorte irréel. Le facteur individuel atteint, en effet, dans cette autocratie de droit divin qu'est le régime iranien actuel, des proportions exceptionnelles qui font qu'un Khomeini peut très bien choisir, en dépit du bon sens, d'imposer aux Iraniens une fuite en avant permanente conforme à son mysticisme de psychopathe. Son renversement, aussi bien que celui de Saddam Hussein, sont aujourd'hui des questions de vie ou de mort pour des centaines de milliers d'habitants des deux pays,

Salah JABER, 24 juin 1984.

4. Cf. Inprecor numéro 170 du 2 avril 1984

IRAN

Le régime Khomeini

révolution de 1979. Saber NIKBEEN

La revendication d'une assemblée nationale démocratiquement élue a constitué un élément central de toutes les révolutions iraniennes du vingtième siècle. La révolution de 1906-1911 - dénommée « Révolution constitutionnelle » - avait contraint la monarchie à accepter un système constitutionnel fondé sur la souveraineté du peuple exercée par une Assemblée nationale élue (le Majlis-e-Shora-ye-Meli). Mais la monarchie, s'appuyant à la fois sur les cosaques de l'armée tsariste et sur un compromis conclu avec l'aile bourgeoise et cléricale du mouvement constitutionnel, réussissait rapidement à retirer tout pouvoir à cette assemblée en la transformant en cercle de discussion des classes possédantes.

après les élections au

Parlement islamique

Sous le règne de Reza Shah - qui s'était emparé du pouvoir dans les années 1920 et le conserva jusqu'à la Deuxième Guerre mondiale -, aucune élection libre n'étant permise, le Majlis se réduisit à un terrain de jeu où s'affrontaient les représentants iraniens des diverses puissances impérialistes. Mais les mêmes forces qui avaient permis à Reza Shah de prendre le pouvoir furent obligées de l'envoyer en exil en Afrique du Sud au début de la Deuxième Guerre mondiale, à cause de ses sympathies pour l'Allemagne hitlérienne. Les Alliés le remplacèrent sur le trône par son fils, Mohammed Reza Shah. Une des conséquences du renversement de Reza Shah fut une nouvelle montée de la mobilisation en faveur d'une assemblée démocratique. Pendant une courte période, jusqu'au coup d'Etat de 1953, organisé par la CIA avec le

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L

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soutien de l'armée et du clergé, le peuple dictature royale par la dictature théocrairanien eut droit à un Parlement que l'on peut qualifier de semi-démocratique. Une caricature de Parlement fut ensuite maintenue pendant toute la période allant de 1953 au renversement du shah par la révolution de 1979. Vers la fin de son règne sanglant, le shah alla jusqu'à instaurer un régime de parti unique, le Parti de la résurrection nationale (Rastakhiz). En février 1979, une vraie « résurrection nationale » mit fin à son régime.

LES CONDITIONS D'ÉLECTION DU PREMIER PARLEMENT Avec la nouvelle montée révolutionen 1978-1979, d'une Constitution démocratique fut à nouveau reprise par des millions de personnes, liée cette fois à celles de l'abolition de la monarchie et de la convocation d'une assemblée constituante chargée d'élaborer une nouvelle Constitution républicaine. Mais, encore une fois, c'est le établi. Avec le soutien de l'opposition soi-disant libérale au shah, de ses généraux et leurs conseillers américains, et aidé par les trahisons du mouvement de masse par le parti Toudeh parti pro-moscovite, ndlr.) et ses compagnons de route dans les rangs de l'influente intelligentsia iranienne, le clergé chiite réussit à dévoyer la révolution vers un canal islamique. Ainsi, le terrain avait-il été préparé pour son écrasement plus tard, quand les conditions seraient réunies. Ce que les mollahs de Khomeini ont fait avec le Mailis issu de la révolution de 1979 illustre bien la manière dont ils se sont comportés face à cette révolution elle-même. Au moment même de l'élection du second Majlis on peut voir très clairement comment se sont déroulés les événements.

Au départ, Khomeini usa de son influence dans le mouvement de masse pour imposer d'en haut un Gouvernement révolutionnaire provisoire présidé par Mehdi Bazargan, une personnalité politique pro-américaine. Sous le gouvernement de ce dernier, un référendum fut organisé à la hâte pour décider de la future forme de gouvernement, avant la convocation d'une assemblée constituante. Confrontées à un choix entre la monarchie et une République islamique, les masses optèrent naturellement pour cette dernière. D'après les chiffres officiels, 24 millions de personnes, soit 98,8 % de l'électorat, se seraient prononcées en ce sens. Plus tard, ce résultat servit de justification à la convocation d'une Assemblée d'experts (Majlis-e-Khebregan) au lieu de l'Assemblée constituante promise. « Le peuple a exigé une République islamique, déclaraient alors les représentants du clergé islamique, donc, il faut que la Constitution soit élaborée par des experts en loi islamique. » La Constitution islamique confectionnée par cette assemblée dominée par les mollahs donna le pouvoir suprême au principal chef religieux (velayat faguih), remplaçant de la sorte la

C'est grâce à la révolution que ce ré gime autocratique a pu être qualifié de républicain, bien qu'étant islamique. La Constitution prévoyait l'élection d'un président de la République et d'une As semblée nationale, mais le président pouvait être écarté de ses fonctions, ou même emprisonne, décision du chef religieux, le faguih. Le Majlis n'a donc pu légiférer que dans les limites de l'islam, ce qui signifia, par exemple, la reconnaissance du sacro-saint principe de la Majlis ne dépasserait pas ses limites, Khomeini nomma un Conseil des gardiens (Shora-ye-Negahban) ayant le droit d'annuler n'importe quelle mesure adoptée par le Majlis.

Lors des élections au premier Majlis, qui se sont déroulées au printemps 1980, Khomeni décida de ne pas se servir de sa prérogative constitutionnelle lui donnant le droit de trancher sur le droit à l'éligibin'étaient pas encore réunies pour un exercice aussi ouvert de la domination islamique sur le Parlement. Mais ce que l'imam pouvait faire, les présidents des bureaux de vote le firent à sa place, en terrorisant les candidats indépendants et en truquant les résultats du scrutin, allant tout simplement jusqu'à les quand les autres moyens se révélaient inefficaces. Malgré l'étendue de la fraude électorale, l'organisation des Moudjahidin et la gauche obtinrent 2,5 millions de Voix sur un total de 11 millions, sans avoir pourtant un seul député élu. Les travers les mailles du filet furent ensuite Voilà la façon dont fut élue la première Assemblée nationale de Khomeini. Tout de suite après la convocation de cette assemblée, il y eut un autre empiètement sur le principe de la souveraineté populaire. Le nom du Majlis fut transformé, passant de celui d'Assemblée nationale à celui d'Assemblée islamique (Majlis-e-Shoraye-Eslami). Par la suite, seules les dirigeants politiques islamiques de « bonne réputation » eurent le droit de se présenter aux élections. Pour imposer ce changement, le clergé en fit simplement la demande à l'imam. La déclaration de ce dernier suffit pour amender la Constitution. Cette seule action a fait revenir l'Iran soixante-dix ans en arrière.

Au début de la Révolution constitutionnelle, en 1906, lorsque le shah fut obligé d'accepter pour la première fois une constitution qui limitait ses propres pouvoirs, l'assemblée qu'il « accorda » au peuple fut appelée, sous la pression du clergé, Assemblée islamique. Et c'est face aux protestations du mouvement constitutionnel que le shah décida de l'appeler finalement Assemblée nationale. Plus tard, principal s'était opposé à l'Assemblée nationale et qui avait exigé une Assemblée islamique, sheikh Fazlollah Noori, dont l'exemple inspirera Khomeini, fut pendu par les constitutionnalistes pour sa trahison et sa collaboration avec le shah et les cosaques, qui avaient tiré sur l'Assemblée nationale. Soixante-dix ans plus tard, Khomeini a en quelque sorte vengé la mort de son maître.

L'ACTIVITE LEGISLATIVE

DU MAJLIS Dans les quatre premières années de son existence, l'Assemblée islamique n'a rien fait d'autre que d'apporter son approbation à toutes les attaques de la contre-révolution contre les travailleurs et les masses laborieuses d'Iran et d'aider à la consolidation du pouvoir des nouveaux ca lifes du capitalisme. Les seules lois progressistes adoptées par ce Majlis ont concerné l'une la réforme agraire et l'autre le monopole d'Etat du commerce extérieur. Elles n'ont finalement été adoptées qu'en janvier 1983 et en avril 1984, sous une forme différente de celle des projets ini-

Le projet de réforme agraire n'était manœuvre du nouveau régime pour désamorcer le mouvement paysan qui réclamait la terre. Après la révolution de 1979, dans beaucoup de régions les s'emparèrent priétés terriennes et créèrent des shoras (conseils) pour les gérer. Dans beaucoup d'endroits, les forces armées du nouveau régime refusèrent de les expulser. Face à cette situation, le Conseil de la révolution islamique présidé par le principal homme de confiance de Khomeini, l'ayatollah Behechti, rédigea un projet de réforme agraire. Le soutien apporté à ce projet par les courants opportunistes du mouvement ouvrier rendit beaucoup manœuvres de la contre-révolution. Sans attendre l'autorisation du clergé, les paysans commencèrent à occuper les terres des grands propriétaires et à y réaliser une réforme agraire cent fois plus radicale que ce que proposaient les promesses les plus démagogiques du régime. L'apparition de shoras paysans constituait une menace encore plus grave pour la contre-révolution que les occupations des terres elle-mêmes.

Le projet de réforme agraire stipulait la « régularisation » des occupations des terres par les « forces de l'ordre ».Des comités dominés par les représentants du régime furent établis dans chaque zone rurale, sous prétexte d'organiser la répartition des terres. Dans la plupart des ré gions, les shoras paysans furent remplacés par l'armée des pasdaran (gardiens de la révolution) (Sepah-ye-Pasdaran), les juges islamiques et les représentants du gouvernement. Le régime manœuvra pour faire accepter par les paysans la « régularisation » de la situation par ces comités, qui leur reconnurent effectivement, dans quelques endroits, le droit « provisoire » de cultiver les terres qu'ils avaient déjà occupées. Il fallait bien quelques concessions pour leur faire accepter l'intervention de ces comités gouvernementaux. Mais même ces concessions tout à fait modestes provoquèrent une clameur d'indignation de la part des mollahs des régions concernées, qui n'hésitèrent pas à

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les déclarer « contraires à l'islam ». Khomeini lui-même proposa de confier au prochain Majlis la tâche de rédiger et d'adopter en ce domaine la législation nécessaire.

Get d'autres organisations qui partageaient sa ligne opportuniste prétendirent alors que c'était « la fraction réactionnaire » qui avait bloqué la réforme agraire et qu'il fallait aider « la fraction de l'imam » à la faire adopter par le Parlement. Le clergé lui-même soutint cette orientation. Ainsi, les mités de vigilance mis en place par le régime purent-ils maintenir leur crédibilité aux yeux des paysans, sans rien faire pour leur obtenir des titres leur donnant droit à la possession de terres.

Tout le monde attendait que le Majlis agisse. Le Parlement iranien attendra pourtant trois ans avant même de débattre de la question. La loi qui fut finalement adoptée par le Parlement, en janvier 1983, ne ressemblait en rien au projet original. Elle accordait aux comités gouvernementaux de chaque région le droit de décider quels types et quelles de propriétés terriennes sifs, d'acheter des terres en excédent et de les vendre aux paysans pauvres. Mais, qui plus est, le Conseil des gardiens de la révolution, nommé par l'imam, renvoya cette loi devant le Majlis déclarant qu'il était « contraire à l'islam » d'obliger les propriétaires à vendre leurs terres. La loi sur la réforme agraire comités du Majlis, son sort étant laissé entre les mains du Parlement qui vient d'être élu. En attendant, les paysans sont expulsés des terres qu'ils avaient occupées, car le rapport des forces permet maintenant à la contre-révolution d'agir de façon beaucoup plus ouverte.

Quant au projet de loi visant à créer un monopole d'Etat du commerce extérieur, il a connu un sort encore pire. Malgré toute la démagogie initiale du régime destinée à présenter cette mesure comme un exemple de la politique de la République islamique non-allégeance (« Ni Est, ni Ouest »), la réalité est que ce monopole a été un outil indispensable pour la nouvelle clique capitaliste dominante, puisque le commerce des importations et exportations représente la source principale des bénéfices pour les commerçants du Bazar favorables au régime Khoministre du Commerce, Oladi, lui-même grand commerçant, déclara au Majlis qu'avant de soumettre le projet de loi au Parlement le ministère devrait « le compléter par des mesures techniques ». Cela signifia la mise en place de comités au sein du ministère chargés de surveiller et de réglementer le commerce des différentes marchandises. Beaucoup de commerçants favorables au gouvernement furent intégrés dans ces comités en tant qu'« experts chargés d'aider le gouvernement ». Une fois la mainmise des commerçants bien établie, un projet soumis au Majlis proposa que l'Etat importe tout ce qui était nécessaire par l'intermédiaire de ces comités pour ensuite le dis-

La République des mollahs. (DR)

aux commerçants, qui le draient à bénéfice fixe sur le marché intérieur. Ce projet souleva des protestations de la part de beaucoup de membres du Bazar, y compris des éléments proKhomeini, qui se trouvaient exclus des comités. Le Conseil des gardiens de la révolution vint à leur secours en déclalam » et en renvoyant de nouveau le pro-

Un an plus tard, en avril 1984, un nouveau projet était adopté au Parlement stipulant que le « monopole » du comextérieur s'appliquerait uniquement à des marchandises essentielles, dont la liste devait être établie par le gouvernement. Le Conseil des gardiens de la révolution vient à nouveau de déclarer ce projet de loi « contraire à l'islam », dont le code, selon lui, interdirait tout monopole. Un comité du Majlis a donc rédigé un nouveau projet de loi sur cette question, qui va être soumis au Parlement qui vient d'être élu. Ce projet a comme titre « Une proposition sur la gestion du commerce extérieur », et toute référence à l'établissement d'un monopole d'Etat en a été supprimée.

LES PERDANTS DES DERNIERES

ÉLECTIONS Malgré les services qu'il avait rendus au régime, le Majlis sortant ne correspondait pas entièrement aux besoins de la direction cléricale. Il existait en son sein quatre courants considérés comme indésirables par le gouvernement. Le régime voulait s'assurer que ces courants ne seraient plus représentés au nouveau Majlis.

Le premier de ces courants était constitué par une coalition de chefs religieux et d'hommes politiques libéraux qui s'étaient regroupés autour de Bani Sadr, premier président de la République islamique, évincé par Khomeini. Ses partisans ont été chassés du Parlement, certains sont toujours emprisonnés ou contraints de se rétracter. A l'exception de quelques-uns des mollahs les plus favoripar exemple le bourreau Khalkhali - « procureur islamique » grand ordonnateur des exécutions des ré sistants kurdes en 1979 -, même les plus abjectes de ces personnalités ont été dé. couragées de se présenter aux élections au second Majlis. La plupart d'entre elles se sont laissées intimider, et les rares qui ont passé outre n'ont finalement pas été élues. Ainsi ont été éliminés 20 députés sur un total de 260.

Le deuxième courant était celui de Mehdi Bazargan, dirigeant du Mouvement pour la liberté, de tendance bourgeoise islamique. Il était plus difficile de se débarrasser de ce courant. Le régime a donc eu recours à la répression pour empêcher ses candidats de se présenter. Leurs réunions électorales ont été envahies par des bandes de hezbollahi (membres du Parti de Dieu), et on leur a refusé le droit de publier un journal durant la campagne électorale. Pendant une période de six mois

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avant les élections, ils furent menacés tous les jours au Majlis et dénoncés tous les vendredis au cours des sermons à la mosquée, pour avoir réclamé des élections libres. Ils ont même été menacés de poursuites en justice pour un prétendu soutien aux Moudjahidin. Ce courant, qui ne s'est jamais fait remarquer pour son courage, a fini par « décider » de ne pas prendre part aux élections. Ainsi ont été éliminés environ 35 autres députés qui étaient vus par beaucoup de gens comme une alternative libérale interne au régime de Khomeini.

Le troisième courant était celui des communistes » (« akhound » est un terme péjoratif qui signifie mollah), ainsi désignés par le clergé de droite. Ils étaient les partisans les l'imam ». Leurs références démagogiques au « régime des mostazafins » (« damnés de la terre ») leur étaient montées à la tête. Ils étaient les défenseurs les plus ardents de la réforme agraire et du monopole d'Etat du commerce extérieur. Dans le premier Majlis, ce courant fut utile au régime mais, maintenant que le groupe dirigeant du régime voulait jeter par-des-

Usa démagogie antérieure, ces « akhounds communistes » risquaient de devenir gênants. Le Parti républicain islamique (PRI) gouvernemental et l'Association du clergé militant décidèrent simplement de ne pas les présenter comme candidats, éliminant ainsi encore 25 à 30 dé-

Le quatrième courant était constitué par des fanatiques parmi les plus extrêmes, ceux qui considéraient entre eux Khomeini comme un hérétique bahaï. Ce courant représentait l'extrême-droite de la coalition large connue sous le nom de fraction des Hojatieh, c'est-à-dire les défenseurs cléricaux et conservateurs de la propriété privée, qui pensent qu'il ne faut s'attendre à des réformes sociales avant la venue de la version chiite du Messie. Ce courant pouvait compter sur les voix d'environ soixante-dix membres du Majlis. Khomeini lança une offensive directe et publique contre eux à quelques mois des élections. Bien qu'ils aient été obligés de fermer leurs locaux publies et de dissoudre les associations des Hojatieh, ils conservent une influence non négligeable ches les « bazaris » (commerçants du bazar de Téhéran) et les principaux mollahs. Le régime passa finalement un compromis avec ce courant, n'excluant qu'une quarantaine de ses députés du nouveau Majlis, à condition que ce courant s'épure lui-même de ses éléments les plus radi-

Le but de la clique dirigeante a donc été de s'assurer l'élection d'un Majlis plus stable pour les quatre ans à venir, afin de poursuivre son entreprise de stabilisation de l'Etat bourgeois. Elle a réussi à vaincre à la fois le mouvement de masse révolutionnaire et tous ses concurrents politiques, à droite aussi bien qu'à gauche. Le nouveau Majlis devrait entériner cette série de victoires, mettre fin aux luttes internes qui déchiraient le clergé, et créer les conditions qui permettraient au nouveau régime bourgeois de jouir des fruits de la contre-révolution. Parallèlement, Khomeini voulait consolider une majorité qui lui soit dévouée, derrière ses hommes de confiance, à la tête du Parti républicain

Pour s'assurer ce résultat, le clergé mit en place un système électoral très particulier. Aucune formation n'eut le droit de présenter des candidats dans tout le pays. Par exemple, le PRI put présenter ses candidats dans chaque circonscription, mais il ne put pas publier sa liste entière au niveau national. Cet étrange système fut imposé par l'imam lui-même, qui le justifia en disant qu'il empêcherait que qui que ce soit ait « un avantage injuste ». En apparence, ce système donnait l'impression de n'empêcher personne de se présenter, et de permettre aux candidats n'ayant qu'une base de soutien locale de

La réalité fut tout autre. En tant que seul parti fonctionnant dans tout le pays et contrôlant toutes les antennes du pouvoir central, c'est le PRI seul qui fut le bénéficiaire de ce souci insolite de l'imam pour la « justice ».

Pour assurer un déroulement sans problème des élections, aucun candidat n'eut droit à la publicité dans les médias, et la campagne électorale ne deux semaines. Ces mesures favorisèrent encore plus le PRI, qui put mobiliser ses forces dans chaque circonscription, à partir de sa mainmise sur l'appareil d'Etat local, tandis que les autres formations dépendaient beaucoup plus de la publicité que leur aurait assuré une campagne d'envergure nationale. D'après les chiffres officiels, la participation au premier tour de scrutin, le 15 avril dernier, fut de 60%, soit 14,5 millions de votants. Mais les chiffres fournis pour toutes les circonscriptions ne totalisent que 12,5 millions de votants. Cela pourrait signifier l'existence de 2 millions de bulletins blancs, non comptabilisés officiellement, même si c'est peu probable. Il faut donc surtout tenir compte de la fraude électorale, très répandue.

UN SCRUTIN SUR MESURE POUR KHOMEINI Ces élections sont les premières de toute l'histoire de l'Iran pour lesquelles on ne connaît pas le nombre total des bulletins de vote distribués, ce qui a permis aux présidents de chaque bureau de vote d'envoyer à Téhéran le nombre de voix qu'ils jugeaient crédible. comme dans les élections précédentes organisées sous le régime de Khomeini, il y a eu beaucoup de coercition. Lorsque l'on est fonctionnaire, ou si l'on n'a simplement pas envie d'être harcelé par les représentants du pouvoir pour les quatre années à venir, il vaut mieux avoir voté. Pour obtenir sa carte de rationnement distribuée par la mosquée, il faut montrer sa carte d'identité, et si cette dernière ne prouve pas que l'on a suivi les directives de l'imam en participant au scrutin, les personnes concernées risquent, pour le moins, d'avoir des difficulté à obtenir ces cartes de rationnement.

Malgré toutes ces pressions, le taux de participation électorale réel a été très bas. On peut s'en apercevoir rien qu'en comparant le chiffre officiel de 14,5 millions de votants avec les 21 millions de personnes qui sont censées avoir voté lors de l'élection de l'actuel président de la République, Khamenei.

Particulièrement éclairants sont les résultats du second tour des élections au Majlis, intervenues le 18 mai dernier dans toutes les circonscriptions où aucun candidat n'avait remporté 50% des voix au premier tour, ce qui fut le cas dans la majorité des circonscriptions (110 sur 188). Selon les chiffres officiels, il y aurait eu 10,5 millions de votants dans ces circonscriptions au premier tour, mais seulement 6,5 millions au second. jours les résultats officiels détaillés, et le nombre réel de votants risque d'être encore plus bas. De toute façon, considérant que la concurrence a été plus aiguë au deuxième tour, une telle baisse de 40% du taux de participation est assez curieuse.

La vérité est qu'à la suite d'une vague de protestations des candidats battus au premier tour, le Conseil électoral a permis à tous les candidats au second tour de nommer des observateurs dans les bureaux de vote, rendant ainsi le bourrage des urnes plus difficile qu'au premier tour. Les chiffres du second tour risquent donc d'être plus proches de la réalité. Si au premier tour à Téhéran les 14 candidats élus étaient tous des représentants du deuxième tour cinq des élus n'appartenaient pas à ce parti.

On peut donc raisonnablement penser que, malgré toutes les pressions, ce sont au maximum 9,5 à 10,5 millions d'électeurs, c'est-à-dire entre 40% et 50 % du corps électoral, qui ont participé à ces consultations, ce qui représente un taux assez faible, compte tenu du fait qu'a travers les diverses formes de clientélisme entre 7 et 8 millions de personnes dépendent Pour autant, le régime semble satisfait des résultats. Il est vrai qu'il ne s'est jamais fait remarquer par une préoccupation excessive de ce que Khomeini qualifie d'« illusions démocratiques ». L'imam a voulu utiliser ces élections pour résoudre les contradictions au sein du groupe dirigeant et asseoir plus solidement sa propre domination, et ces deux objectifs ont été atteints. Au nouveau Majlis, il y a une majorité solide de 180 élus sur les 260 députés, qui ont déjà montré sans trop de problèmes leur fidélité à l'orientation définie par l'ayatollah Rafsandjani, président du nouveau Majlis et « soldat de confiance de l'imam ».

L'harmonie a donc été établie au sein d'un régime qui a montré à ses partisans qu'il contrôlait tous les mécanismes du pouvoir. Bazargan et son « alternative libérale » ont été écartés. Les « radicaux », après avoir servi les objectifs de Khomeini, ont pu être exclus sans répercussions à la base. Ainsi, les principaux dirigeants de l'occupation de l'ambassade US, en 1979-

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en exil de revenir n'a pas non plus rencon- vriers » du régime n'ont même pas ob-

1980, n'ont pas réussi à se faire élire, malgré le soutien de nombre de personnalités bien placées du régime et d'une longue liste d'institutions « révolutionnaires ». Le noyau dur des Hojatieh a aussi été exclu du Majlis.

Dans les circonscriptions où toutes les fraudes et les manœuvres du régime n'ont pas conduit au résultat escompté, le Conseil des gardiens de la révolution a tout simplement fait usage de ses pouvoirs « légaux » pour annuler les résultats, ce qui s'est passé dans une douzaine de villes, affectant ainsi 20 sièges au Majlis Parmi ces villes, Ispahan et Shiraz, qui sont des bastions de fractions minoritaires du clergé. A Ispahan, malgré sa grande faiblesse dans la ville, le PRI a essayé de truquer les élections, mais de façon tellement flagrante que le Conseil des gardiens s'est trouvé contraint d'intervenir. La date du nouveau scrutin dans ces villes a été reporté sine die, c'est-à-dire jusqu'au moment où le régime pensera pouvoir être assuré d'obtenir le résultat désiré.

Khomeini a déjà lancé des avertissements contre « la conspiration visant à contester les résultats », ce qui n'encourage pas les gens à se servir de leur droit démocratique de mettre en question le déroulement du scrutin. Rafsandjani s'est déclaré «tres satisfait des résultats », ajoutant même : « Ayant vu les nouveaux députés, je suis sûr que nous pourrons bien nous entendre. Cette fois-ci, nous n'aurons pas les vieux factieux. »

Il semblerait donc que cinq ans après l'insurrection de février 1979, le régime de Khomeini consolide sa domination po litique et s'assure de pouvoir l'exercer de façon incontestée pour au moins les quatre années à venir. Mais malgré toutes les victoires remportées contre les masses populaires, la stabilité du régime n'est pas encore acquise. Il existe beaucoup d'éléments dans la situation actuelle qui peuvent l'ébranler.

Rien n'a été fait pour satisfaire les revendications des travailleurs et paysans pauvres. Les luttes des masses sont uniquement contenues par l'appareil de terreur khomeiniste. Un demi-million de nervis à la solde du régime (pasdaran, comités de l'imam, etc.) contrôlent étroitement la vie de la population. Mais ce système s'est assez vite heurté à des contraintes matérielles.

Pour entretenir les forces répressives toujours croissantes de « l'ordre islamique », le régime des capitalistes bazaris a déjà dû dépenser des milliards de dollars dont il avait besoin pour d'autres choses. La Sepah-ye-Pasdaran, les comités de quartier de l'imam, la Croisade pour la construction, etc., représentent une saignée importante de ressources déjà en diminution constante.

LES DIFFICULTÉS

DE STABILISATION DU REGIME

Une véritable stabilisation du régime exigerait une réorientation fondamentale vers le développement économique et une amélioration sensible du niveau de vie des masses. Mais pour rassembler les ressources nécessaires à une telle orientation, le régime serait obligé de se débarrasser de toute la clientèle dont il s'est entouré. Malgré la terreur et l'atomisation des masses, celles-ci conservent l'esprit révolutionnaire de volution que ressent le clergé suffit à garantir qu'il s'opposera aux tentatives éventuelles de modérer la campagne de

Au cours du débat sur le budget au Majlis sortant, il est apparu que presque le quart des revenus annuels de l'Etat était consacré à l'entretien de l'appareil paramilitaire du régime islamique, mais le gouvernement a fait comprendre aux députés, sans aucune ambiguïté, que ces crédits étaient intouchables. On a aussi appris que le déficit budgétaire pour cette année sera de l'ordre de 5 milliards de dollars (45 milliards de francs), bien que le régime vende 2 millions de barils de pétrole par jour. La seule solution proposée par le Majlis a été d'augmenter les impôts directs, mais les bazaris refusent de payer des impôts, et même en doublant la charge des impôts pour les travailleurs et les fonctionnaires, le régime ne trouverait que 1,5 milliards de dollars (12,5 milliards de francs). La Banque centrale a donc eu recours à la planche à billets, à tel point que la quantité d'argent en circulation a quadruplé depuis cinq ans. Le système de rationnement a certes limité le taux d'inflation annuel à environ 40 %, ce qui représente quand même une augmentation de 10% par rapport à l'année dernière. Mais on peut se demander combien de temps cette situation pourra durer. Les capitalistes ont déjà obligé le gouvernement à libérer les prix de beaucoup d'aliments de base (riz, blé, pommes de terre, lait, thé, etc.).

En outre, la crise s'accélère dans les et l'exode rural continue à poser un problème majeur pour le régime. A titre d'exemple, la population de Téhéran a augmenté d'un million de personnes depuis deux ans, et elle est passée de 4 millions à 7,5 millions de personnes depuis 1979. Il faut se rappeler qu'un des principaux facteurs de déstabilisation du régime du shah fut justement ses tentatives de contenir cet exode rural dans les années 1976-1977. Le régime khomeiniste, qui a dû avoir recours à des méthodes semblables pour limiter l'exode rural, est beaucoup plus vulnérable encore que le couches sociales d'où provient le gros des

Le chômage, qui est déjà massif (environ 4 millions de personnes), continue aussi à augmenter. La bourgeoisie, n'est toujours pas prête à investir. L'accumulation et la spéculation restent pour elle les meilleurs moyens de réaliser des bé néfices rapides. Même les attaques les plus dures contre la classe ouvrière (la dissolution des shoras et des sociétés islamiques pourtant directement liées au PRI, le nouveau projet draconien du code du travail, etc.) n'ont pas amené la bourgeoisie à relancer les investissements. L'invitation ouverte faite par le régime aux capitalistes

Bureau de vote lors des législatives de mars 1980. (DR tré un écho important. La plupart d'entre eux préfèrent rester à l'étranger pour jouer un rôle d'intermédiaires dans les accords de commerce extérieur du régime iranien. Selon les chiffres officiels publiés par l'organisation du Plan et du Budget, la formation du capital fixe a doublé l'année dernière, mais ne représente même pas la moitié du chiffre de 1975-1976, année où le régime du shah était entré en crise.

Aussi, malgré les succès enregistrés dans la consolidation de sa domination politique, il n'y a aucune indication que le régime khomeiniste soit capable de rédans les quatre ans à venir. Malgré les défaites infligées aux masses, leur esprit révolutionnaire reste largement intact. La démoralisation actuelle pourrait donc se révéler superficielle et temporaire. Une crise grave du régime ou sa déstabilisation par des pressions internes ou externes pourrait produire un changement brusque des rapports de forces et déclencher une nouvelle poussée des luttes de masse.

Les forces d'opposition bourgeoises, soutenues par l'impérialisme, manquent manifestement soit de la volonté, soit de la capacité d'agir pour affaiblir le régime, montrant ainsi que pour l'instant ce dernier reste le seul instrument possible de la contre-révolution.

Le régime n'a pas non plus complètement réussi à éliminer les actions de grève. Les protestations contre le nouveau projet de code du travail ont déja obligé le régime à reporter le débat au Majlis sur ce point. Certains des articles les plus ouvertement pro-bourgeois de ce code ont même été dénoncés par des dirigeants des organisations ouvrières jaunes liées à Khomeini. Les soi-disant «candidats ou-

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tenu 10 % des voix aux élections à Téhéran. Depuis six mois, on assiste à une augmentation du nombre de grèves de plus d'une journée qui a doublé par rapport aux dix-huit mois précédents, en passant de 11 à 20. Les protestations contre les expulsions de paysans des terres occupées sont aussi en augmentation. Juste avant les élections, le régime a été obligé d'annoncer que dans certaines régions - lesquelles devront être précisées plus tard —, il sera permis aux paysans de cultiver pendant encore un an les terres occupées.

Le mouvement de résistance kurde, qui se poursuit toujours, pourrait aussi influer sur le sort du régime de Khomeini. Toutes les villes du Kurdistan sont occupées par l'armée et les pasdaran. Le gouvernement concentre sa répression la plus féroce contre les peshmergas (combattants kurdes), mais il n'a pas été capable de les écraser. La flamme de la révolution n'a pas été éteinte au Kurdistan. Dans le cas où il y aurait une crise majeure à Téhéran, les zones kurdes pourraient servir de tremplin pour réorganiser la gauche et étendre la révolution à tout l'Iran. Le gouvernement central prétend avoir vaincu les Kurdes, citant comme preuve le fait qu'il a réussi à organiser les élections dans les villes kurdes occupées, mais même les chiffres officiels montrent qu'un maximum de 150 000 personnes ont voté dans une région qui compte une population de 4,5 millions de personnes.

L'IMPASSE

DE LA GUERRE IRAN-IRAK La guerre contre l'Irak représente un facteur supplémentaire de déstabilisation du régime, qui donne l'impression de n'être capable ni de la gagner ni même de la terminer. De fortes pressions économiques et sociales s'exercent pour que le régime iranien mette fin à cette guerre, qui constitue un élément permanent de crise potentielle. Il est de plus en plus difficile de mobiliser des volontaires comme auparavant, et le régime khomeiniste ne pourra pas supporter indéfiniment le coût financier de cette guerre.

Il est chaque jour plus évident que la poursuite de ces combats cause des pertes financières supplémentaires en terme de réduction des exportations de pétrole. L'année dernière, la guerre absorbait un tiers des revenus provenant de cette source. Pour ces raisons, beaucoup de dirigeants du régime souhaitent maintenant en finir avec elle.

Avant les élections, Khomeini avait renvoyé la décision sur la question de la guerre au nouveau Majlis, afin d'empêcher les groupes qui y étaient opposés d'en faire un axe de la campagne électorale. Le pouvoir craignait que le sentiment antiguerre soit suffisamment répandu dans la population pour lui causer des pertes électorales. Il y a donc une contradiction entre ce sentiment populaire et l'attitude favorable à la poursuite de la guerre du nouveau Mailis. Mais les contradictions au sein du régime sont telles que des divergences majeures vont se manifester même dans cette institution très partiale.

Les besoins de la normalisation bourgeoise de l'Etat et de l'économie exigent une conclusion de la guerre, tandis que la menace venant du mécontentement des masses pousse plutôt le régime vers la fuite en avant dans une escalade militaire. Jusqu'ici, le pouvoir iranien a réussi à maîtriser cette contradiction. Il mobilise forces tous les six mois pour « la ses bataille finale et décisive » (il y en a eu cinq jusqu'ici) et il mène ensuite une campagne de propagande autour de ses « victoires », proclamant la nécessité d'une nouvelle offensive. C'est donc seulement si la direction khomeiniste se trouvait réellement persuadée de la stabilité de son propre pouvoir, qu'elle s'engagerait sans crainte vers la fin de la guerre. Sinon la politique de guerre incessante menée contre les masses à travers l'embrigadement de la vie sociale, la mobilisation militaire permanente de sa base populaire, et la répression féroce des masses, sur laquelle elle a joué son va-tout, nécessite le maintien d'un objectif de guerre contre un ennemi étranger. Mais, comme malgré sa victoire électorale la direction khomeiniste n'est pas encore totalement sûre d'elle-même, la guerre continue.

Il devient néanmoins de plus en plus clair que la poursuite de la guerre contient une dynamique croissante vers l'escalade militaire. Cette dynamique pourrait rendre beaucoup plus difficile la maîtrise par le régime de ses propres contradictions, et donc augmenter les risques d'une grave crise politique. Il semble probable que si la guerre continue, Téhéran sera obligé de réviser en baisse ses revendications, au point même où il sera peutêtre obligé d'accepter un cessez-le-feu sur des bases humiliantes.

Mais la contradiction la plus fondamentale se trouve dans le caractère spécifiquement clérical du pouvoir khomeiniste. Il n'est en aucune façon un régime

« normal ». La bourgeoisie a accepté la domination de la caste cléricale à cause de la pression de la révolution, mais elle ne la considère que comme une forme transitoire rendue nécessaire par des circonstances exceptionnelles. Le clergé iranien voit, quant à lui, les choses d'un autre œil. Ses représentants ne sont pas des hommes politiques bourgeois classiques susceptibles de s'écarter en douceur pour laisser la place, le moment venu, à une forme de régime bourgeois plus

Cette contradiction a été à l'origine d'une série de ruptures au sein du régime islamique. A plusieurs reprises, une tendance au sein du groupe dirigeant s'est efréformes caractère bourgeois allant dans le sens normalisation de la domination capitaliste en Iran. Dès que ces réformes se concrétisèrent, risquant de devenir efficaces, une autre tendance se manifesta au sein de l'équipe dirigeante, cherchant à résister et à bloquer ces réformes, parce qu'elles menaçaient d'écarter le clergé du pouvoir politique.

Sous une forme ou sous une autre, une tendance a toujours existé, qui s'est opposée au velayat faguih au nom de la stabilisation de la domination bourgeoise. Au départ, elle était regroupée autour de Bazargan, ensuite autour de Bani Sadr, et, récemment, c'est la fraction Hojatieh qui a représenté cette alternative. Aujourd'hui, l'imam lui-même s'efforce de montrer à la bourgeoisie que lui seul est capable de normaliser la domination capitaliste. Ses « huit commandements » d'il y a dix-huit mois et son message au Majlis, lequel il lance un appel aux députés à ne pas adopter des lois qui seraient inacceptables pour le Conseil des gardiens, sont des indications de cette nouvelle orientation. Une normalisation serait néanmoins impossible sans se débarrasser de l'imam lui-même. Or, même si le régime résolvait tous ses autres problèmes, la répugnance de Khomeini à abandonner le pouvoir sera une source permanente de ruptures et de crises au sein du régime.

La bourgeoisie iranienne a de solides raisons d'être reconnaissante au clergé pour tout ce qu'il a fait contre la révolution, mais elle est de moins en moins capable de partager le pouvoir avec Khomeini. Leur peur commune du mouvement des masses les a amenés à minimiser leurs divergences mais, en s'efforçant de stabiliser la situation politique, le clergé invite la bourgeoisie à sonner le glas du régime islamique. Maintenant que la fraction de Khomeini a bien établi son contrôle sur le Majlis et que le clergé renforce les pressions visant à stabiliser la situation, cette contradiction va devenir de plus en plus aiguë.

Saber NIKBEEN, 18 juin 1984.

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