Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

TURQUIE

Bilan de la réponse néo-libérale à la crise du capitalisme turc

· Inprecor n° 178, 23 juillet 1984 · p. 9-12 · 4 636 mots

Grèce et Turquie Économie mondiale

ES porte-parole du capital financier international ont désormais un nouvel exeml'instar du Brésil et de la Corée du Sud des décennies 1960 et 1970, la Turquie est devenue, depuis 1980, la vitrine favorite des organisations impérialistes internationales, comme le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale, et de la presse financiere bourgeoise. La raison en est évidente : face à une crise profonde de l'accumulation du capital, l'Etat bourgeois turc adopta, en 1980, une nouvelle orientation dans le domaine de la politique économique, en parfaite harmonie avec les recet-

Que cette nouvelle politique économique ait été appliquée par une dictature militaire féroce et sanglante, cela ne gêne en rien la bonne conscience de ces représentants du grand capital. Pourtant, cette répression farouche des organisations ouvrières et petites-bourgeoises et de leurs militants a bien contribué aux résultats économiques pro-

Face à cette campagne tapageuse des milieux financiers internationaux, il n'est pas inutile d'essayer d'analyser les caractéristiques de cette crise économique et la réponse qu'y a apportée la bourgeoisie turque. Cela est d'autant plus nécessaire à un moment où la dictature militaire s'est affublée d'un masque démocratique à la suite des élections législatives de novembre 1983 (1). Bien que l'emprise des militaires sur la vie politique se maintienne toujours, fut-ce de façon indirecte, l'heure est propice pour faire un premier bilan des conséquences de la stratégie économique de la période de dictature militaire. Ce bilan sera nécessairement limité au domaine économique, ce qui est loin d'épuiser les mutations profondes apportées par le régime militaire à la société tal, a baissé à partir de 1977 jusqu'à tion de « programmes de stabilisation », tes néo-libérales du FMI. duits par l'application de ce programme néo-libéral. dans tous les domaines (2). Yavuz KARPAT

A la suite de la consolidation de l'hégémonie de la nouvelle fraction industrielle de la bourgeoisie, avec le coup d'Etat de 1960 et de la constitution d'un régime parlementaire en 1961, le capitalisme turc connut une période d'accumulation vive et rapide du capital industriel pendant les années 1960 et 1970. Le taux annuel global de croissance atteignit 7%, celui du secteur industriel plus de 10 %. Par conséquent, vers la fin des années 1970, la part de l'industrie dans le Produit national brut (PNB) surpassait celle de l'agriculture, les chiffres donnant respectivement, en 1977, 24% et 22 %. L'un des résultats de ce développement fut la concentration et la centralisation du capital. Ainsi, depuis le début des années 1970, de grands monopoles contrôlent la plupart des marchés pour les produits industriels, et une poignée de compagnies, de « holdings », exercent une influence déterminante sur la vie économique et, bien sûr, politique du pays.

Cette accumulation rapide du capital a buté sur une crise profonde, à partir de 1977. La croissance économique s'est ralentie dès cette date, puis est devenue négative à partir de 1979. La chute de la production industrielle était encore plus marquée : 5,5 % par an en 1979 et en 1980. L'investissement privé, l'indice le plus important de l'accumulation du capi-

TURQUIE à la crise du capitalisme turc ce qu'il tombe, en 1980, au-dessous de son niveau de 1972. Cette récession fut accompagnée d'un grand déficit extérieur, d'une inflation galopante (près de 80 % fin 1979) et d'une dette extérieure se situant aux alentours de 15 milliards de dollars (127,5 1980, ce qui, étant donné la taille de l'économie turque, était considéré comme énorme à l'époque, mais a été largement dépassé depuis par maints autres pays semi-industrialisés.

UNE CRISE ECONOMIQUE

COMPLEXE Cette crise économique était l'expression concrète des principales contradictions du capitalisme turc. Elle peut donc être caractérisée comme l'unité complexe de trois éléments essentiels :

- Une crise capitaliste périodique : le mouvement cyclique du capital, un phénomène universellement constaté, a également été un aspect décisif de l'évolution de l'économie turque depuis l'avènement du mode de production capitaliste. Les trois cycles économiques de la période de l'après-guerre - de 1947 à 1961, de 1962 à 1971 et de 1972 jusqu'à présent - ont été respectivement entrecoupés par des récessions entre 1957 et 1961, 1970 et 1971, et à partir de 1977. Toutes ces crises ont eu comme conséquence l'applicaaccompagnés par des dévaluations de la monnaie turque. La plus récente d'entre elles n'était donc qu'un nouvel épisode dans la lignée bien établie d'une succession de crises périodiques. Et pourtant, aucune des crises précédentes n'égala celle-ci, ni en profondeur ni en portée. Si cette dernière s'est trouvée être beaucoup plus durable et profonde que les précédentes, c'est qu'elle s'articulait sur de nouvelles contradictions qui émanaient à la fois de l'économie turque elle-même et de la situation de l'économie capitaliste au niveau mondial.

- La crise d'un certain modèle d'accumulation : à part une brève interrup tion à la suite de la Deuxième Guerre mondiale, la forme du développement du capitalisme en Turquie présentait une certaine continuité depuis les années 1930. L'aspect principal de cette période était la prédominance d'un mode d'accumulation comparable, dans ses grandes lignes, à celui qui régnait naguère dans des pays latino-américains comme le Brésil, le Mexique, l'Argentine, etc. Celui-ci était fondé sur la concentration du capital dans les branches de la production sociale, qui ont comme débouché le marché intérieur. Hormis quelques économies insulaires comme celles de Taïwan et de HongKong, ce mode d'accumulation a été une étape nécessaire dans le développement du capitalisme industriel dans les pays arriérés. Toutefois, comme tout dévelop pement capitaliste, ce mode d'accumulation est chargé de contradictions dont l'explosion, à un certain stade du développement, entraîne l'économie dans une crise profonde (3).

Dans le cas de la Turquie, la contradiction majeure relevait, très schématiquement, du manque de compétitivité du capital industriel sur les marchés internationaux. Fortement protégé de la concurrence internationale, le capital turc s'est formé sur la base d'unités de production de petite dimension, utilisant des technologies relativement arriérées. La conséquence en était une faible productivité du travail et une croissance très lente des ex-

Men particulier des exportations industrielles. Cela contrastait avec la croissance rapide des importations, associée au développement industriel, qui reposait fondamentalement sur des opérations de montage de biens de consommation durables. Dans la période de l'après-1968, les exportations n'augmentaient

1. Sur la nature précise de cette « ouverture démocratique » trompeuse, voir Fuat Orçun, « Un gouvernement civil sous surveillance militaire », Inprecor numéro 164 du 9 janvier 1984, et Cihangir Orhun, « La Constitution : une tentative pour résoudre les contradictions économiques et sociales du régime », Inprecor numéro 143 du 14 février 1983.

2. Pour une analyse plus complète de la dictature militaire dans le contexte global du développement du capitalisme et de la lutte des classes, voir T. Taylan, « Capital and the State in Contemporary Turkey ». Khamsin, numéro 12 (numéro spécial sur la Turquie), juillet 1984.

3. Pour une analyse détaillée des autres facteurs importants qui ont agi comme obstacle à l'accumulation du capital à partir du milieu des années 1970, se reporter à T. Taylan, op. cit.

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De gauche à droite : Celebi, Sunalp, Calp et Ozal, tous candidats au poste de Premier ministre en que de 5% par an, tandis que les importations, elles, croissaient de 15 % par an. Bref, abstraction faite des problèmes d'ordre secondaire, le déficit externe ne signifiait rien moins qu'un blocage dans la reproduction du capital turc en tant que fraction nationale du capital mondial. Bref, le « capitalisme dans un seul pays » est aussi impossible, à l'époque de son développement impérialiste, que l'est le « socialisme dans un seul pays ».

La crise économique cyclique qui a commencé à partir de 1977, a donc fait éclater avec force les contradictions de ce mode d'accumulation fondé sur le marché intérieur, amassées des années durant. A son tour, les dimensions de celle-ci se sont trouvées amplifiées sans commune mesure avec les crises périodiques précé-

- Une partie intégrante de la crise mondiale : d'autres pays semi-industrialisés ont connu ce type de crise du mode d'accumulation, mais ce qui l'a rendue encore plus profonde dans le cas de la Turque, et bien sûr dans celui de quelques autres pays, fut sa coïncidence avec la crise économique du capitalisme mondial. Une fois la crise mondiale commencée, le capitalisme turc a profondément son impact par le biais de la détérioration des termes de ses échanges, de la chute des transferts de devises de la part des ouvriers turcs émigrés en Europe de l'Ouest, de la stagnation des exportations suite à la contraction du marché mondial, etc. L'endettement extérieur massif nées 1975-1977 ayant différé l'éclatement de la crise, c'est avec retard que l'économie turque a rejoint la liste des pays capitalistes en crise.

LA RÉPONSE NÉO-LIBÉRALE

ET LE ROLE DE LA DICTATURE

Telles étaient donc les dimensions de la crise économique à laquelle s'est vue confrontée la bourgeoisie turque vers la fin des années 1970, son aspect décisif étant la crise du mode d'accumulation du capital. Après quelques hésitations, bourgeoisie s'est rendue compte que l'enjeu de la crise se trouvait donc dans la forme d'articulation de l'économie turque à l'économie mondiale, laquelle était en rapport avec le mode d'accumulation du capital. Une nouvelle orientation économique fondée sur une spécialisation accrue dans certaines branches de l'indus-

Get confection, alimentation, électronique, etc.), dans l'agro-in-

Get dans certaines branches l'agriculture tournées vers le marché mondial était donc à l'ordre du jour. La plupart des organisations patronales et les idéologues de la bourgeoisie se sont vite mis d'accord sur la nécessité d'emboîter ainsi le pas à la Corée du Sud et au Brésil des militaires.

Tel était l'objectif poursuivi par le fameux programme économique de janvier 1980. Ce programme néo-libéral a été interprété par la quasi-totalité de la gauche turque comme le simple résultat du diktat du FMI. Sans doute, le niveau exorbiaçIk oturum tant de l'endettement extérieur rendait le gouvernement turc vulnérable aux pressions de cet organisme. Toutefois, la force sociale principale regroupée derrière le programme néo-libéral n'était rien d'autre que la bourgeoisie industrielle et financière turque elle-même.

Le programme de janvier 1980 comportait plusieurs volets, dont les principaux étaient destinés à établir la discipline des lois du marché capitaliste sur une économie longtemps gonflée artificiellement de manière inflationniste, à la fois de l'extérieur, par le crédit, et de l'intérieur, par les dépenses publiques. Dans temps, le programme était présenté par son architecte, Turgut Ozal, principal conseiller économique du gouvernement, à l'époque, comme un simple moyen de lutte contre l'inflation et le déficit extérieur. Mais le véritable objectif qui se cachait derrière ce discours n'était autre que la restructuration du capital. Celle-ci visait à promouvoir les conditions d'un nouvel essor de l'accumulation, fondé sur une nouvelle forme d'articulation de l'économie turque à l'économie mondiale. Réduit à son noyau rationnel, le but du programme était la dévalorisation des capitaux, qui étaient « excessivement » orientés vers des secteurs produisant pour le marché intérieur, afin de permettre la réorientation du capital-argent ainsi libéré vers des secteurs exportateurs. La discipline du marché était le moyen principal de cette migration intersectorielle des capitaux, d'où les mesures de libéralisation qui en découlaient et la fin du contrôle étatique dans des domaines aussi variés que le taux d'intérêt, le taux de change, les prix industriels, les prix (antérieurement subventionnés) des entreprises publiques, etc. Néanmoins, malgré le discours ultra-libéral des gouvernements successifs, les investissements publics ont été utilisés comme un levier stratégique dans la restructuration de l'économie, une part de plus en plus grande de ces investissements étant orientée vers l'agriculture, le tourisme et les transports, investissements industriels étant en diminution constante.

Le programme néo-libéral de janvier 1980 était adopté par le dernier gouvernement issu d'un Parlement élu au suffrage universel. Mais son application nécessitait l'imposition d'une politique d'austérité draconienne touchant à la fois la classe ouvrière et la petite-bourgeoisie urbaine et rurale. Cet aspect du programme s'est vite heurté à la résistance des masses travailleuses et aux réticences des partis politiques, soucieux de conserver leur influence au sein de la population. Ozal fut démis de ses fonctions. Ce ne fut septembre 1980 et la mise en place d'une dictature militaire que cet aspect intégral du programme a pu être appliqué (4).

L'évidence la plus éclatante de la nature de classe du régime militaire ainsi mis en place se manifeste dans le domaine de la politique économique. Non seulement la junte a promu Ozal, après le putsch de septembre 1980, au poste qu'il occupera pendant 22 mois, de vice-Premier ministre chargé de l'économie et approfondi l'orientation néo-libérale dans beaucoup de domaines, mais elle a surtout réalisé ce qui n'avait pas été possible avant en s'attaquant de manière frontale à la classe ouvrière et à la petite-bourgeoisie. Ayant brisé la plupart des organisations politiques et syndicales de la classe ouvrière, la junte a interdit les conventions collectives et les grèves, préparant ainsi le terrain à une chute vertigineuse des salaires réels. Il est vrai que ceux-ci avaient déjà considérablement baissé depuis 1978 sous l'effet de l'inflation galopante, mais le propre de l'efficacité de la politique bourgeoise de la junte se trouvait précisément dans sa réussite à abaisser les salaires réels sans avoir recours à l'arme de l'inflation. De ce point de vue les résultats sont accablants pour les travailleurs : de 1979 à la fin 1982, le salaire réel moyen a diminué de 40%. Si l'on prend en compte la

4. L'analyse du processus politique qui a débouché sur l'installation de la dictature milidu propos de cet article. A ce sujet, voir T. Taylan, « Turkey : NATO's Dictatorship », International numéro 2, mars 1982.

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perte du pouvoir d'achat depuis le début de la crise, les salaires réels sont maintenant à leur niveau de 1962, époque où les droits aux conventions collectives et à la grève n'avaient pas encore été acquis.

La petite-bourgeoisie a aussi été durement frappée. Sa composante urbaine (artisans, petits commerçants, professions libérales, etc.) était touchée par la « réforme fiscale » de 1981. Comportant des mesures longtemps réclamées par la bourgeoisie industrielle, cette réforme a transféré une partie non-négligeable de la charge de l'imposition fiscale sur le dos de la petite-bourgeoisie. Ce groupe social fut également celui qui a ressenti le plus négativement l'impact activités des prétendus banquiers, c'est-à-dire des intermédiaires financiers qui n'étaient pas soumis à une législation sérieuse et dont l'Etat encourageait l'activité pour briser la résistance de l'oligopole des banques à une augmentation encore plus forte du taux de l'intérêt. Une grande partie de ces « banquiers » ont fait faillite, entraînant avec eux les épargnes de centaines de milliers de citadins. Dans le cas de la composante rurale massive de la petite-bourgeoisie, l'élément décisif était la politique de soutien des prix agricoles. A l'époque de la dictature militaire, et en contraste flagrant avec la période antérieure, ces prix agricoles furent systématiquement fixés à des niveaux très bas, connaissant des hausses souvent même inférieures au taux de l'inflation.

En résumé, l'application du nouveau programme néo-libéral s'est fondée sur la paupérisation absolue de la grande majorité des masses travailleuses du pays (ce qui n'est, bien sûr, qu'un phénomène conjoncturel et non point permanent dans l'économie capitaliste). L'austérité draconienne imposée par la dictature militaire a donc été une condition sine qua non des résultats obtenus par cette nouvelle politique économique.

LES CONSÉQUENCES ET LES CONTRADICTIONS DE LA POLITIQUE

DE PAUPÉRISATION DES MASSES

Cette politique de répression des masses travailleuses, liée à la poursuite tenace du programme néo-libéral, a engendré des résultats qui ont été fortement applaudis par les porte-parole du capital financier international. La revue bourgeoise Euromoney a ainsi désigné, à la fin 1981, Turgut Ozal comme étant le ministre de • l'Economie de l'année. Le FMI n'a cessé, depuis lors, de présenter la Turquie comme un pays exemplaire, aux autres pays capitalistes sous-développés subissant des crises et des déficits extérieurs. Il a accordé, suite à la mise en application du programme d'austérité, des facilités de crédit pour un montant de 1,65 milliard de dollars (14 milliards de francs), ce qui représente six fois la quote-part du pays auprès du Fonds, donc une proportion qui bat tous les records et qui n'a pas été égalée depuis. Les pays impérialistes n'ont pas ménagé leur soutien financier non plus, fournissant des crédits d'un montant d'un milliard de dollars (8,5 milliards de francs) environ par an au cours des quatre

La confluence de toutes ces conditions favorables au capital a abouti à une situation où les symptômes les plus flagrants de la crise ont pu être provisoirement maîtrisés. L'inflation a été ramenée au taux annuel de 40 % en 30 % en 1982. Mais le changement le plus important s'est opéré dans le domaine des exportations. Globalement, ont été multipliées par deux en deux ans,

2,9 milliards de dollars en 1980 à 5,7 milliards en 1982. La hausse fut encore plus marquée en ce qui concerne les exportations industrielles. Avec fort que la moyenne, de l'ordre de 120 % calculé en dollars en 1981, celles-ci représentaient à la fin 1982 60 % des exportations totales, alors qu'elles n'en constituaient que 35 % en 1979. Cette forte augmentation des exportations en une période de récession profonde de l'économie mondiale relevait de la position spécifique, à la fois géographique, culturelle et désormais politique, du pays vis-à-vis du Moyen-Orient et des pays arabes de l'Afrique du Nord. En 1980, la part de cette zone dans les exportations turques était de 22 %, tandis que celle des pays de la Communauté économique européenne (CEE) atteignait 43 %. En 1982, par contre, ces proportions étaient respectivement de l'ordre de 45 % et 30 %. Il faut ajouter à ce tableau les contrats de construction de 17 milliards de dollars environ (144,5 milliards de francs) obtenus par les sous-traiteurs turcs, principalement dans les pays du Golfe et en Lybie. Ces développements augurent des tendances futures du capitalisme turc en ce qui concerne sa position dans la division internationale du travail.

Néanmoins, malgré la répression politique de la classe ouvrière et le soutien massif du capital impérialiste, le capitalisme turc n'a pas pu s'extraire de sa crise

BERNA

NT UM DELA RESAN

profonde, qui a commencé en 1977. La reprise tant vantée par les porte-parole de la bourgeoisie a été temporaire, partielle et non-cumulative. Temporaire, car même dans les domaines où la « réussite » semblait la plus assurée, les tendances se sont inversées en 1983. Le taux d'augmentation exportations, avait été de 62% en 1981, était déjà retombé à 22% en 1982 et, en 1983, les exportations ont stagné. Etant donnée la contraction sévère du marché intérieur, il était tout à fait naturel que cette stagnation des exportations débouche sur un ralentissement de la croissance: le taux d'augmentation du PNB est revenu en 1983 à 3 %. Parallèlement, après deux ans de baisse continuelle, le taux d'inflation est de nouveau en hausse, le taux annuel étant au-dessus des 35 % à la fin de l'an-

D'autre part, la reprise était fragile parce que le rétrécissement draconien du marché intérieur a jeté des dizaines de d'entreprises, y compris de dimensions importantes, au seuil de la banqueroute. Un nombre croissant de ces firmes ont déposé leurs bilans ou ont été rachetées par des groupes financièrement plus puissants. L'un des paradoxes de cette situation est que, précisément, en pleine période de discours ultra-libéral, l'Etat a dû prendre en charge plusieurs grandes firmes, nationaliser deux grandes banques, et même le groupe capitaliste qui était le défenseur le plus acharné de la nouvelle orientation libérale. En conséquence de ces difficultés des capitaux industriels, le système bancaire-financier lui-même s'est trouvé dans une position d'extrême vulnérabilité. En effet, durant l'été 1982, le pays s'est trouvé au bord d'un krach financier, mais la situation fut maîtrisée par un certain relâchement de la suivie jusque-là. Ces contradictions d'un capitalisme en crise rendent toute politique économique incohérente et toute reprise fragile.

Enfin, la reprise n'était que partielle et non-cumulative, parce que la croissance Paris 1981 : manifestation contre la dictature turque. (DR)

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de la production n'était entraînée que par une diminution massive des stocks et par une hausse conséquente du taux de l'utilisation des capacités de production. Par contre, les investissements privés ont continué à décroître. Ils ont baissé de 8,8 % en 1981, l'année où le taux global de la croissance se situait au-dessus de 4 %. En conséquence de cette stagnation investissements, le chômage a continué à progresser. Selon les chiffres officiels, le nombre de sans-emploi a augmenté, passant de 2,1 millions de personnes en 1978 à 2,6 millions en 1980, et à 3,6 millions en 1983. Ce dernier chiffre représente un taux de chômage de 20 %, de loin le plus haut en Europe!

On peut donc en conclure que même la crise périodique n'est pas terminée. Ce qui ne doit pas surprendre, car cette crise fait partie intégrante de la crise actuelle du capitalisme turc et elle est donc inextricablement liée à la crise structurelle du mode d'accumulation. Quant à celui-ci, il y a certes eu un changement radical dans l'orientation de la grande bourgeoisie turque, et une percée non-négligeable a été effectuée dans le domaine des exportations. Mais la restructuration du capital, nécessaire pour le passage définitif à un nouveau mode d'accumulation, est loin d'être conduite à son terme. La réalisation de cette restructuration est en effet un travail d'Hercule face aux contraintes imposées sur le marché mondial par la crise globale du capitalisme. De plus, la stagnation récente du prix du pétrole a effacé, à un certain degré, la position privilégiée des nouveaux marchés pour les produits d'exportation turcs. Contrairement donc aux pronostics triomphalistes des porte-parole de la bourgeoisie, le capitalisme turc est loin d'avoir dépassé la crise. Une fois terminée la fragile et inégale reprise dans les pays impérialistes, l'économie turque risque de connaître une grande débâcle lors de la prochaine récession de l'économie mondiale.

LE DEUXIEME SOUFFLE

DU NÉO-LIBÉRALISME Pendant l'été 1982, l'économie turque a frôlé le risque d'un krach financier. Cette situation se trouve à l'origine du départ de Turgut Ozal du gouvernement de la junte militaire et du relâchement de la politique économique suivie jusqu'alors. Plus tard, ce sera le même Ozal que l'on retrouvera à la tête d'un nouveau parti politique, l'Anavatan (Parti de la mère patrie), qui sera l'une des trois formations autorisées par la junte à participer au scrutin législatif de novembre soutien indiscutable du financier international et fraction du grand capital turc — et celui, plus honteux, d'une certaine intelligentsia soi-disant socialiste , gagnant de ces élections, obtenant 45 % des suffrages et la majorité absolue des sièges au Parlement et se verra nommé Premier ministre.

La situation économique avait commencé à se détériorer au cours de l'année 1983. Ce développement n'était que la conséquence logique du programme adopté par Ozal en janvier 1980 mais, face à cette situation, ce champion du néo-libéralisme s'est engagé dans une fuite en avant. Son gouvernement, installé en fin 1983, ne se contenta pas de réaffirmer, par une nouvelle hausse du taux de l'intérêt et par une nouvelle dévaluation - quoique déguisée - de la monnaie, sa résolution dans la poursuite de la politique économique inaugurée il y a quatre ans. Il entreprit de nouveaux pas vers son approfondissement. Une nouvelle série de mesures visant à combler les lacunes existantes au sein de la nouvelle orientation libérale furent donc adoptées. Parmi celles-ci, au moins cinq doivent être mentionnées, du fait de leur importance pour l'évolution du cours futur de l'économie

— une réforme de la bureaucratie, visant à la fois à l'assouplissement de la réglementation étatique et à une plus grande liberté du mouvement des marchandi-

- une centralisation de la gestion étatique économique destinée à munir le gouvernement d'une plus grande autonomie vis-à-vis des différentes fractions du capital à la poursuite de leurs intérêts seclibéralisation marquée contrôles des changes, qui a pour but une plus grande liberté. de mouvement des flux du capital-argent à destination et au départ du pays, et qui rend surtout possible, pour la première fois depuis les années 1930, banques privées et des entreprises induscrédits en provenance de assouplissement de la protection douanière, qui a pour objectif princi pal une accélération, par l'élargissement de la concurrence des produits étrangers sur le marché turc, du processus de restructuration du capital entamé il y a qua-

— des mesures qui visent une centralisation dans le commerce extérieur, au premier chef dans les activités exportatrices, avec une volonté de singer l'expérience des grands trusts (zaibatsu) japonais.

Cette nouvelle étape dans l'approfondissement de la politique néo-libérale porte en son sein des contradictions qui pourraient se révéler explosives à terme. En particulier, l'assouplissement de la protection douanière est susceptible d'entraîner à la fois des faillites à une échelle imprévisible des produits de consommation courante et de luxe. Cette situation sera certainement allégée dans un premier temps par un flux de crédits étrangers par des canaux privés, ce qui est explicitement encouragé par l'Etat. Une pénétration accrue des capitaux productifs impérialistes peut contribuer à cet allègement, bien que les efforts et les espoirs de la n'aient apporté jusqu'ici que des déboires. Mais, et c'est là que réside la gravité des perspectives, une fois passé un certain seuil d'endettement, la crise réapparaîtra avec d'autant plus de force qu'elle aura été supprimée pour un certain moment par des biais artificiels. Cela représente en quelque sorte une véritable bombe à retardement ! Les enseignements des débâcles économiques chilienne et argentine auraient au moins pu amener la bourgeoisie turque à plus de circonspection.

Les difficultés financières et économiques éprouvées par beaucoup d'entreprises dans les deux dernières années ont fait qu'une fraction non-négligeable de la bourgeoisie turque, y compris une partie des groupes monopolistes, prend de plus en plus ses distances vis-à-vis du néo-libéralisme tous azimuts d'Ozal. Il faut néanmoins se méfier des interprétations qui prétendent que cette fraction de la bourgeoisie offre une solution alternative, radicalement différente, aux problèmes que rencontre l'économie turque. Il y a, au contraire, un consensus général parmi les fractions principales de la bourgeoisie sur la prétendue nécessité d'une nouvelle orientation basée sur une plus grande spécialisation au sein du marché mondial. Les désaccords ne portent que sur le rythme et les moyens de la transition vers ce nouvel état des choses. La fraction qui est relativement critique à l'égard d'Ozal préconise une démarche plus gradualiste et plus sensible aux problèmes des capitaux monopolistes qui s'étaient antérieurement très fortement implantés dans des secteurs tournés vers le marché intérieur. Les rapports avec l'Europe capitaliste, et en particulier la question de l'intégration dans la CEE, constituent une pomme de discorde. Dans ce domaine, il est utile de se rappeler qu'Ozal représente un courant de pensée qui s'oriente plutôt vers le Moyen-Orient et les Etats-Unis, faisant des rapports avec l'Europe une question de moindre importance.

Quelles que soient les frictions entre les différentes fractions de la bourgeoisie et le dénouement possible de ces contradictions internes, le véritable défi au nouveau statu quo ne peut venir que des forces de la classe ouvrière et de ses alliés. Il est vrai qu'une lutte ardue sera nécessaire pour parvenir à se débarrasser d'une situation où le carcan d'un régime constitutionnel réactionnaire étouffe toute expression des organisations ouvrières et démocratiques et garantit la survie d'un capitalisme sauvage en train de s'ériger sur la misère des masses travailleuses. Il est non moins vrai que, depuis septembre 1980, la classe ouvrière a subi les coups d'une dictature militaire, dans un état de passivité et de résignation. Mais quand le prolétariat sortira de sa passivité, redevenant la force politique formidable qu'il représentait dans les années 1970, quand, emportant dans son sillage la paysannerie pauvre et les couches opprimées des villes, il s'alliera au mouvement nationaliste kurde, les nouvelles structures du capitalisme turc, patiemment bâties par la dictature militaire depuis des années, risqueront alors d'être confrontées à un assaut mortel.

Yavuz KARPAT, 30 mars 1984.

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