Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

NOUVELLE-CALEDONIE

Interview d'Eloi Machoro, dirigeant du Front indépendantiste

· Inprecor n° 178, 23 juillet 1984 · p. 24-25 · 2 456 mots

France

Interview de Eloi Machoro, dirigeant du Front indépendantiste territoriale de Nouvelle-Calédonie pour gouvernementale de la rencontre de Nainétant contraire au droit à l'autodétermi- l'histoire » coloniale de la France en Nounation reconnu au peuple kanak par le velle-Calédonie, qu'il a définies comme nement français. Soumis à l'Assemblée gouvernement lui-même. L'interprétation étant les « personnes nées sur le territoi-

NOUVELLE-CALEDONIE

"Le peuple kanak organisera

L blee nationale frangate et en présence d'une vingtem. 'ADOPTION en première lecture, le 29 mai à l'Assemde députés seulement, d'un statut d'autonomie interne pour la Nouvelle-Calédonie (Territoire d'outre-mer - TOM -de 160 000 habitants, situé dans l'océan Pacifique à 20 000 kilomètres de Paris) laissant l'essentiel des pouvoirs à la puissance coloniale, risque fort de marquer un tournant dans les conditions de la lutte que mène le Front indépendantiste (FI) - regroupement d'organisations anticoloniales du peuple kanak créé en 1979 — autour de la revendication d'indépendance kanake et socialiste (1). Jusqu'à ce jour, ce peuple autochtone colonisé - minorisé dans son propre pays par une politique consciente d'immigration européenne (anciens colons venant d'Indochine et d'Algérie) et régionale (Wallisiens et Asiatiques), et qui représente aujourd'hui moins de 45 % de la population de l'île - avait toujours inscrit son combat dans le cadre de l'utilisation des institutions coloniales. contexte, le FI avait fondé beaucoup d'espoirs sur les possibilités d'obtenir une évolution vers l'indépendance par la négociation, à la suite de l'installation du gouvernement de François Mitterrand. Ce dernier n'était-il pas, en effet, principalement composé de représentants de partis politiques (PS et PCF) qui s'étaient prononcés en faveur du droit à l'autodétermination du peuple kanak et du combat du FI ?

Après avoir tergiversé pendant plusieurs années, le gouvernement français, par le statut qu'il vient de faire adopter, démontre clairement son refus de reconnaître non seulement le droit à l'autodétermination du peuple kanak, mais l'existence même d'une question coloniale en Nouvelle-Calédonie. Prenant acte de l'immigration coloniale, les représentants du PCF et du PS au gouvernement, qui la dénonçaient très justement il y a quelques années, l'avalisent aujourd'hui en affirmant qu'il faut considérer sur pied d'égalité les différentes ethnies du pays (colons blancs, immigrés de fraîche date, peuple autochtone). Le gouvernement s'oppose ainsi à toute réforme électorale, et notamment à celle proposée par le FI de ne reconnaître le droit à se prononcer sur le sort du pays qu'aux personnes dont les parents y sont nés, ce qui représente les Kanaks et les colons blancs qualifiés de « victimes de l'histoire » par le FI, mais non les émigrés récents. Il s'agit ainsi de simplement reporter toute échéance décisive après les élections législatives de 1986, en maintenant jusque-là intacte la domination coloniale. PCF et PS assurent donc le maintien des conditions d'une éventuelle passation des responsabilités coloniales à la droite, dans le cas où celle-ci remporterait les élections de 1986. En attendant, le statut de large autonomie interne est une solution d'immobilisme qui signifie le maintien entre les mains de la puissance coloniale de tous les pouvoirs décisionnels.

Mais ce projet représente aussi une tentative de mettre à profit la période jusqu'en 1989 pour diviser politiquement et socialement le peuple kanak et ses représentants, notamment en accélérant l'accession des Kanaks à la propriété privée de la terre. C'est en effet pour 1989 seulement qu'est prévue une

« INPRECOR » : - Quelle est l'analyse du Front indépendantiste (FI) sur le projet gouvernemental de statut pour la Nouvelle-Calédonie ? le française, il impose au peuple kanak

Eloi MACHORO : - Ce statut est un nouvel acte colonial de la part du gouverlui-même sa décolonisation"

consultation de la population sur le statut de l'île et, éventuellement, sur l'indépendance.

Après le revers que la lutte du peuple kanak vient de subir auprès du gouvernement français, un nouvel élan de radicalisation pourrait se faire jour dans la population kanake, de même qu'une clarification politique au sein même du mouvement indépendantiste. Ayant jusque-là beaucoup tablé sur la négociation avec le gouvernement Mitterrand, sans toujours manier habilement la dialectique de la participation aux institutions coloniales et de la mobilisation des masses, le FI se trouve aujourd'hui confronté à l'évidence au fait que la lutte pour l'indépendance kanaque et socialiste passe par la création d'un rapport de forces avec l'Etat français, au travers de la mobilisation des masses populaires intéressées à cet objectif. Cela va sans doute amener le FI à se pencher, lors d'une prochaine convention nationale, sur l'étude d'une nouvelle stratégie de lutte et d'organisation de lapopulation, et sur une réflexion approfondie de ses références programmatiques. L'issue de cette discussion déterminera en grande partie l'évolution de la lutte indépendantiste en Nouvelle-Calédonie.

L'existence aujourd'hui de six organisations indépendantistes différentes est un obstacle de taille pour la lutte, tant plus qu'elle se double d'une limitation générale de l'élaboration politique en ce qui concerne le contenu exact des institutions et des orientations du futur pays indépendant. La référence au socialisme reste quant à elle la plupart du temps assez vague. Comme l'ont montré toutes les révolutions coloniales victorieuses, l'unité anticoloniale la plus large est nécessaire pour obtenir l'indépendance. Mais le maintien de cette unité d'action systématique ne doit pas empêcher les militants les plus radicaux d'avancer dans la définition d'orientations programmatiques soucieuses de préserver la dynamique populaire de la lutte et du contenu des futures institutions de l'Etat indépendant, sa transcroissance socialiste.

Quelques jours après le vote à l'Assemblée nationale, nous avons interrogé Eloi Machoro, dirigeant de l'Union calédonienne (UC), composante du FI, et membre de la délégation indépendantiste venue plaider la cause du peuple kanak à Paris. Cette délégation a eu un entretien avec des représentants de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR, section française de la IVe Internationale), qui donna lieu à l'adoption d'un communiqué commun, et a également pris la parole lors du « Rassemblement des travailleurs contre l'austérité », organisé en mai dernier à Paris. Nous reproduisons ci-dessous l'interview qu'Eloi Machoro a bien voulu accorder à Inprecor.

V.K., 5 juillet 1984. 1. Pour une analyse plus détaillée de la situation coloniale en Nouvelle-Calédonie et de la genèse du mouvement indépendantiste, se reporter à Inprecor numéro 115 du 21 décembre 1981, et numéro 142 du 31 janvier 1983, ainsi qu'à un dossier paru dans Critique communiste, revue mensuelle de la LCR, numéro 9, juin 1982. un simple avis dont il ne sera pas forcé- ville-les-Roches, qui sert de base à ce stament tenu compte à l'Assemblée nationa- tut, est fausse (2). Le peuple kanak y avait proposé l'extension du droit à l'auson devenir pour les cinq ans à venir, cela todétermination aux seules « victimes de

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devoir de décolonisation vis-à-vis du peu- le bien du peuple kanak. Le député kanak re d'un père ou d'une mère nés sur le territoire de la Nouvelle-Calédonie ». Or, le gouvernement étend maintenant unilatéralement ce droit à tous les immigrés de longue ou de fraîche date arrivés sur le

Le statut proposé n'est ni évolutif, ni spécifique, ni transitoire. On ne peut parler d'évolution quand les compétences et les pouvoirs de l'Etat restent strictement les mêmes que ceux définis par le statut actuellement en vigueur, encore aggravés dans la présente proposition par les matières qui ont fait l'objet des ordonnances gouvernementales. Ce statut ne comporte aucune spécificité, étant donné qu'il n'y a qu'une institutionnalisation factice et purement consultative d'une réalité coutu-

L'objectif affiché, l'autodétermination en 1989, est de plus aléatoire. Ni le gouvernement actuel ni le secrétaire d'Etat aux DOM-TOM (Départements et Territoires d'outre-mer) ne peuvent être assurés de se trouver toujours en place après les législatives de 1986 pour garantir la continuité de ce statut. Or, la loi-cadre appliquée par exemple en 1958 en Nouvelle-Calédonie (qui a conduit à l'indépendance formelle des ex-colonies françaises d'Afrique noire, ndlr.) a été supprimée en 1963 par la nouvelle majorité qui s'était créée en métropole.

Enfin, ce statut repose sur des élections qui ne font l'objet d'aucune réforme du corps électoral. Le peuple kanak a été minorisé par une immigration massive impulsée par la France. Sans récorps électoral, la proposition du gouvernement est une négation du devoir de décolonisation vis-à-vis du peu-

C'est aussi la caution et la continuation de l'injustice dont il est

- Quels sont les grands axes de votre contre-projet par rapport aux propositions gouvernementales?

- Le contre-projet du FI dépend d'une tout autre logique. Avant 1979, il s'est développé chez le peuple kanak la conscience de sa réalité en tant que peuple colonisé. La Constitution française le reconnaît en tant que groupe à part des nationaux français en lui octroyant un statut particulier. Le droit d'outre-mer le désigne comme ayant été le seul à être colonisé en Nouvelle-Calédonie, puisqu'il a été le seul à subir une domination, sur lui-même en tant que peuple et sur ses terres, par un peuple colonisateur. Les instances internationales de l'ONU lui reconnaissent son droit à l'indépendance et à la libre détermination. En 1979, le peuple kanak a donné à 80% sa caution à la liste électorale du Front indépendantiste, dont l'objectif est l'indépendance kanake et socialiste, et dont les grandes orientations sont contenues dans la plate-forme minimale du Front indépendantiste. Celui-ci a obtenu l'aval du Parti communiste français (PCF) et du Parti socialiste (PS) pour l'objectif qu'il poursuit. En 1983, le gouvernement français issu de la majorité socialiste et communiste a reconnu à Nainville-les-Roches le fait colonial, donc son ple kanak, le droit inné et actif du peuple kanak à l'indépendance, et son droit à l'autodétermination.

Fort des droits du peuple kanak et des reconnaissances dont ils ont fait l'objet, le Front indépendantiste a précisé le calendrier d'accession du pays kanak à l'indépendance et les modalités de cette accession, et les a insérés dans une proposition de loi qui a été déposée à l'Assemblée nationale et enregistrée sous le numéro 2089. Suivant celle-ci, l'indépendance doit intervenir en septembre 1985, entretemps, une période transitoire et préparatoire à cette indépendance est nécessaire pour discuter et signer les conventions de transfert de pouvoirs et de compétences, ainsi que les contrats de plan de formation et de développement, et pour peaufiner la Constitution du pays kanak qui a déjà été élaborée.

Cette période transitoire doit prendre effet à compter du renouvellement de l'Assemblée territoriale (avant septembre prochain, ndlr.), qui sera appelée à être une Assemblée constitutive. De par son caractère, cette assemblée ne doit être composée que des véritables habitants du territoire, c'est-à-dire ceux qui n'ont pas d'autre pays ailleurs et qui se composent des Kanaks et des « victimes de l'histoire » tels que définis par le peuple kanak. Aussi, une réforme du corps électoral en ce sens doit intervenir avant les prochai-

Ce sont ces positions qui seront défendues à l'Assemblée nationale, lors des discussions concernant le changement de statut de la Nouvelle-Calédonie, par le dé puté Roch Pidjot (membre de l'Union calédonienne et du FI, ndlr.)

- Comment s'est déroulé le vote du projet gouvernemental à l'Assemblée nationale, en première lecture, et quelles conclusions en tirez-vous ?

- Dans l'hémicycle, il n'y avait ce jour-là en tout et pour tout qu'une ving. taine de députés sur les 488 que compte l'Assemblée nationale, et qui ont décidé du sort de 160 000 personnes. C'est dire le manque d'intérêt et le peu de considé ration dont la population de la Nouvelle-Calédonie jouit auprès de personnes qui se disent les champions de la démocratie et des droits de l'homme.

Malgré son rejet unanime par les membres de l'Assemblée territoriale de Nouvelle-Calédonie, le projet gouvernemental a été adopté par la majorité parlementaire française, et ceci à l'encontre du droit à l'autodétermination reconnu par le gouvernement au peuple kanak et du soutien accordé par le PS et le PCF à la lutte du Front indépendantiste pour l'indépendance.

Par ses déclarations concernant en particulier la mise en place d'un comité Etat-territoire, le gouvernement a dévoilé des intentions qu'il voulait cacher au peuple kanak. La coutume et le bien du peuple kanak ont fait l'objet de joutes oratoires entre l'opposition et le gouvernement visant à exposer à qui mieux mieux sa propre façon de voir et de faire présent dans la salle a été ignoré. Son groupe - il est apparenté socialiste — ne lui a même pas accordé un temps de parole, si minime soit-il, pour expliquer son vote final contre le projet présenté. Tous ses amendements et contre-propositions ont été rejetés parce que relevant d'une autre logique, caractérisée comme « antidémocratique, donc anticonstitutionnelle ». Enfin, comme pour la loi-cadre de 1958, le porte-parole du Rassemblement pour la République (RPR) a déclaré que si l'alternance politique avait lieu en 1986, « ce statut ne durerait pas une semaine de plus ».

La conclusion a vite été tirée : ces débats et attitudes à l'Assemblée nationale ont mieux fait connaître les hommes qui perpétuent le fait colonial de la prise de possession de la Nouvelle-Calédonie. en 1853 et qui, sous couvert de défense de la démocratie et des droits de l'homme, continuent à s'imposer à un peuple qui réclame ses droits à la liberté.

- Quelles sont les perspectives pour l'avenir immédiat ?

- Nous avons déposé une question écrite au gouvernement pour savoir si c'est vraiment la Constitution qui l'empêche de procéder à son devoir de décolonisation vis-à-vis du peuple kanak. Si tel était le cas, le peuple kanak redéfinira son attitude vis-à-vis de cette Constitution et s'organisera pour procéder lui-même à cette décolonisation qu'on lui refuse, avec toutes les conséquences que cette décolonisation unilatérale entraînera. Si ce n'est pas le cas, le gouvernement devra prendre ses responsabilités et le Front indépendantiste fera tout pour cela.

D'ores et déjà, le député kanak Roch Pidjot a quitté le groupe des apparentés socialistes et siège en tant que non-inscrit à l'Assemblée nationale, et les indépendantistes de Nouvelle-Calédonie n'apporteront pas leurs suffrages pour les élections européennes aux listes socialiste et communiste qu'ils ont soutenues jusqu'à présent (3).

Une nouvelle stratégie sera définie par le Front indépendantiste dès l'adoption en deuxième lecture du projet gouvernemental, et qui concernera surtout son attitude vis-à-vis de l'application de ce nouveau statut, des prochaines élections de l'Assemblée territoriale, et des institutions territoriales et nationales.

Propos recueillis par Vincent KERMEL,

Paris, 16 juin 1984. 2. A Nainville-les-Roches en juillet 1983. toutes les parties politiques du conflit colonial (le gouvernement français, les représentants du mouvement indépendantiste, et des représentants de la droite coloniale) se sont réunies pour présenter leurs positions respectives. Le gouvernement français y reconnut démagogiquement le droit du peuple kanak à l'autodétermination, pour gagner le temps lui permettant d'avancer dans la mise en place de son propre projet de statut d'autonomie interne qui bafoue ce droit

3. Le mot d'ordre du FI a rencontré un important écho dans la population kanake D'après les indépendantistes, le boycott de la population kanake lors du scrutin européen du 17 juin a été supérieur à 80 %.

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