OILA bientôt un an que l'ex-sénateur Benigno « Ninoy » Aquino était assassiné toute évidence par de hauts dignitaires du régime et réalisé par des éléments des forces armées, avait ouvert une crise politique aiguë : des millions de Philippins ont manifesté dans la rue leur opposition au président Marcos durant les mois qui ont suivi la disparition de « Ninoy ». En manifestant ainsi en masse, des secteurs sociaux très variés exprimaient activement un rejet profond de la dictature présidentielle instaurée courant pro-gouvernemental, représenté pour l'essentiel par les candidats du Kilusang
Bagong Lipunan (KBL, Mouvement de la nouvelle société) créé par le président Marcos; l'opposition « modérée », pro-américaine dans l'ensemble, qui participa aux élections ; et l'opposition « radicale », populaire et généralement de gauche, voire révolutionnaire, qui prônait le boycott de cette consultation électorale non-démocratique.
Il est difficile de juger exactement du résultat de ces élections. De nombreuses fraudes ont été dénoncées par l'opposition, concernant aussi bien l'inscription sur les listes électorales que la comptabilité des votes par la commission chargée du contrôle officiel des élections, la COMELEC. Selon les dernières estimations, sur les 183 sièges à pourvoir par voie électorale, 68 ont été gagnés par l'opposition modérée et 16 par des indépendants. Grâce à l'apport de 17 députés nommés par Marcos, le KBL s'assure
116 des 200 sièges à l'Assemblée nationale. 80 % des inscrits auraient voté. Un mois après les élections, une cinquantaine de résultats sont toujours légalement contestés.
A s'en tenir à ces résultats, les conclusions politiques de ce scrutin semblent relativement simples. Le régime a subi un revers incontestable, mais il conserve une très confortable majorité parlementaire et peut se prévaloir d'une nouvelle légitimité électorale. L'opposition modérée - qui n'avait auparavant que 13 sièges à l'Assemblée - a remporté une victoire politique significative. Par contre, l'opposition radicale qui prônait le boycott apparaît marginalisée. Une préparation « ordonnée » de l'aprèscains à la marche des affaires politiques et en isolant les courants anti-impérialistes.
C'est très exactement ce que Washington pouvait espérer de ces élections législatives.
Mais, à y regarder de plus près, on s'aperçoit bien vite que l'évolution réelle des rap ports de forces politiques est différente de ce que les résultats officiels laissent tout d'abord percevoir, et que la crise de régime ouverte voilà un an est loin d'être colmatée.
avec la loi martiale, en 1972 (1). Marcos deviendrait ainsi possible, en Paul PETITJEAN
L'administration américaine, très influente aux Philippines, tenait à ce que l'opposition modérée puisse remporter un nombre suffisant de sièges à l'Assemblée pour pouvoir l'associer à une solution pacifique de la crise. Le président Marcos le savait et y était probablement résigné. Pourtant, avant les élections, lors d'une émission télévisée, il s'aventurait à annoncer que l'opposition ne remporterait pas plus de 20 sièges. Et toute la puissante machine du parti gouvernemental - le KBL comme les ressources de l'Etat - a été mobilisée pour assurer le contrôle de ces élections. Menaces, pressions et actes de terreur ont jalonné la campagne électorale. Le vote est légalement obligatoire, et la menace de sanctions à l'encontre des partisans du boycott fut une contrainte permanente. Plusieurs militants prônant le boycott ont été assassinés, d'autres blessés, ainsi d'ailleurs que des membres de
PHLPPINES des élections truquées de mai demier alors même qu'il rentrait d'exil. Ce meurtre, commandité de associant les dirigeants d'opposition pro-améril'opposition modérée. En fait, la campagne électorale a peut-être été la plus sanglante de l'histoire des Philippines : 384 personnes ont été tuées durant la dernière semaine de campagne, dont 109 le jour même du vote. UN POUVOIR DICTATORIAL PROFONDÉMENT CONTESTÉ Après l'annonce des premiers résultats - particulièrement favorables à l'opposition - le président Marcos a laissé percer son désarroi et le fond de sa conception électorale en déclarant que « les dirigeants du KBL ont dû prendre trop à la lettre nos instructions selon lesquelles l'opposition devait être autorisée à gagner un peu » (2). Ce n'est souvent que plusieurs semaines après le scrutin que les résultats officiels ont été annoncés, et ce délai a été clairement mis à profit pour « corriger » des résultats trop défavorables au régime. C'est particulièrement évident dans le cas de Cebu, au centre de l'archipel, qui constitue un bastion traditionnel de l'opposition. Alors que les premiers résultats indiquaient une victoire massive des candidats anti-Marcos, les chiffres annoncés une semaine plus tard donnaient 5 élus au KBL et 1 à l'opposition. Des milliers de manifestants se sont alors rassemblés pour dénoncer les fraudes électorales, exprimant leur colère contre un bâtiment administratif. La police anti-émeutes a fait usage de ses armes, tuant 3 manifestants et en blessant 8 autres.
Il est significatif que le régime ait assuré sa majorité dans des zones rurales où la guérilla communiste n'opère pas, où le poids du clientélisme est le plus fort, où les moyens de pression des notables du KBL sont les plus grands, et où il était le plus difficile à l'opposition de contrôler le déroulement du scrutin. Il est tout aussi significatif que l'opposition ait remporté 16 des 21 sièges de la capitale, Metro-Manila, malgré les efforts déployés par la très puissante femme du président, Imelda Marcos, gouverneur du Grand Manille. Plus qu'ailleurs, les conditions étaient là réunies pour assurer la régularité du vote.
Sous la pression de la crise, des clivages sont apparus au sein même du gouvernement et du KBL. Le Premier ministre César Virata, homme de confiance de la Banque mondiale, est ouvertement critiqué par les hommes d'affaires du clan Marcos. Dans l'état-major, la rivalité entre les généraux Ver et Ramos se confirme. Dans ce contexte, Marcos maintient, voire renforce à nouveau, ses pouvoirs présidentiels personnels. Il s'était, dès avant les élections, arrogé le droit de nommer 17 membres de l'Assemblée nationale en plus des 183 élus. Au vu des résultats, il a décidé de s'accorder le droit d'en nommer 18 à 20 autres, en plus des 17 premiers, si nécessaire. Et, de façon générale, l'amendement constitutionnel numéro 6, d'octobre donne le pouvoir à Marcos de créer des lois par décret, s'il juge que l'Assemblée nationale « n'a pas su ou est incapable d'agir adéquatement sur toute question qui, pour une raison quelconque, réclame à son avis une action immédiate. »
C'est donc dans le contexte d'élections qui n'étaient ni libres ni démocratiques, et dans le cadre d'un régime de dictature présidentielle, qu'il faut prendre la mesure des résultats de l'élection du 14 mai. Ce scrutin confirme qu'une importante proportion de la population est entrée en opposition déclarée au président, après l'assassinat de Benigno Aquino, et qu'elle le reste. Mais, pour comprendre comment cette opposition de masse s'est manifestée, à la fois par le succès de la campagne militante de boycott menée avant le 14 mai et par le succès électoral des candidats de l'Organisation démocratique nationaliste unifiée (UNIDO) et du Parti démocratique philippin-Combat (PDP-Laban), il faut revenir sur ce qui a
1. Pour l'analyse générale de cette crise, voir Inprecor numéro 157 du 26 septembre 1983, numéro 158 du 10 octobre 1983 et numéro 169 du 19 mars 1984
2. Cité dans Solidaridad II, News Supplement, juin 1984, p. 1.
fait l'unité puis la division des forces anti-Marcos, et sur l'évolution de la politique américaine aux Philippines (3).
L'OPPOSITION :
DE L'UNITÉ A LA DIVISION L'opposition de masse active au régime Marcos ne date pas de l'assassinat de Benigno Aquino. Elle s'est manifestée depuis longtemps dans la croissance d'un mouvement anti-dictatorial au sein de l'Eglise et par le développement des mouvements révolutionnaires clandestins, le Parti communiste des Philippines (PCP), la Nouvelle armée du peuple (NPA) et le Front démocratique national (NDF). Mais elle s'est brusquement élargie socialement politiquement après le meurtre de « Ninoy ». La petite bourgeoisie urbaine et une partie importante des milieux d'affaires sont entrés en dissidence ouverte et sont descendus dans la rue.
Pendant plusieurs mois, toutes les composantes sociales et politiques d'opposition se sont retrouvées côte à côte dans d'immenses manifestations autour de mots d'ordre anti-présidentiels et antidictatoriaux. De vastes regroupements se sont constitués, tel que le mouvement Justice pour Aquino, Justice pour tous (JAJA) et le Congrès du peuple philippin (KOMPIL), qui exprimaient sur le plan organisationnel cet éventail unitaire allant de secteurs pro-américains de la grande bourgeoisie philippine jusqu'à la révolutionnaire anti-impérialiste. JAJA était animé avant tout par des secteurs progressistes, mais regroupait, selon l'ex-sénateur José Diokno, qui est le président de son comité exécutif, 85 organisations, soit, par leur intermédiaire, « plusieurs millions de personnes » (4). Orienté autour de 7 revendications démocratiques fondamentales, JAJA a joué un rôle d'éveil et de politisation de secteurs larges de la population urbaine. KOMPIL, organisé essentiellement au sein des classes moyennes, et dont le centre de gravité est moins radical, a élu symboliquement, en janvier 1984, un conseil de dirigeants membres, alternatif au gouvernement Marcos, parmi lesquels Horacio Morales, ancien haut-fonctionnaire aujourd'hui en prison sous l'accusation d'être le président du Front démocratique national clandestin. Parmi les suppléants figuraient aussi José Maria Sison, emprisonné sous l'accusation d'être le président du Parti communiste des Philippines, et le père Conrado Balweg, qui exerce son ministère dans la guérilla dirigée par le PCP ...
L'unité de l'opposition est une première fois mise en cause lorsque le régime annonce l'organisation d'élections à l'Assemblée nationale. Les secteurs populaires de l'opposition optent d'emblée pour une position de boycott. Telle est notamment la position de l'Alliance nationaliste (dont le président et porte-parole est Lorenzo Tanada, homme politique âgé et respecté), qui regroupe avant tout des organisations de masse diverses (5). Par contre, l'UNIDO penche tout de suite pour la participation. La rupture est provisoirement évitée, l'unité se refaisant autour d'une cam-
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Novembre 1983 : manifestation à Manille contre le régime Marcos. (DR) pagne intitulée « Boycott à moins que », conditionnant la participation aux élections à la réalisation préalable de 6 démocratiques dont la libération des prisonniers politiques et la levée des pouvoirs spéciaux du
La rupture de l'unité de l'opposition intervient néanmoins quand la campagne de « Boycott à moins que » arriva à son terme, le jour de la Saint-Valentin, trois mois avant les élections du 14 mai. Sur le fond, le régime rejeta les 6 revendications démocratiques mises en avant par l'opposition unifiée. Lors d'un rassemblement de masse organisé comme une longue nuit de veille, les secteurs populaires, anti-impérialistes, révolutionnaires et démocratiques radicaux de l'opposition, annoncèrent l'ouverture de leur campagne de boycott. Mais, dans les jours qui ont suivi,
3. L'UNIDO (sigle anglais de l'Organisation démocratique nationaliste unifiée) regroupe 12 formations politiques de l'opposition traditionnelle. Le PDP-Laban (Parti démocratique philippin-Combat) a repris le flambeau du parti
Benigno Aquino 1978. Outre la veuve d'Aquino, Corazon, on trouve à la tête de ce parti des hommes d'affaires comme José Cojuangco. L'UNIDO est dirigée par des politiciens traditionnels, comme Salvador Laurel et Eva Estrada Kalaw. Mais on trouve aussi dans l'opposition modérée des hommes politiques bénéficiant d'une assise locale, comme Narcisso Pimentel et Homobono Adassa, dans l'ile de
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la grande majorité des formations bourl'opposition - regroupées notamment dans UNIDO — optèrent pour la participation à la con-
Le régime Marcos, et avec lui Washington, ont ainsi marqué un point, l'opposition se battant dorénavant en ordre dispersé. Le bon grain (à savoir les forces oppositionnelles pro-américaines) pouvait ainsi être séparé de l'ivraie (les forces anti-impérialistes). C'est précisément dans cette optique que la décision d'organiser des élections parlementaires
L'opposition s'est divisée sur cette pour des raisons profondes. Le clivage s'est en effet opéré le long d'une ligne de partage sociale et politique. Dans le camp de la participation aux élections se retrouvait en effet la Mindanao.
4. Interview publié dans Veritas, du 18 au 24 décembre 1983.
5. L'Alliance nationaliste a pour nom complet Alliance nationaliste pour la justice, la liberté et la démocratie (NAJFD dans son sigle anglais, ou NA en abrégé). Elle est fondamentalement constituée par la coordination de diverses « alliances régionales » qui regroupent des organisations locales de masse (syndicats et associations) à l'orientation généralement lutte de classe. Constituée officiellement après l'assassinat de Benigno Aquino, elle était en fait en voie de formation depuis un ou deux ans déjà.
grande majorité des groupes d'opposition traditionnels et bourgeois, des milieux d'affaire du centre financier de Makati (la « city » de Manille), et la veuve de Benigno, « Cory » Corazon Aquino. Dans le camp du boycott, outre « Butz » Aquino, frère de Benigno (lui-même un homme d'affaires) et un politicien traditionnel comme l'ex-sénateur Manglapus, dirigeant du Parti libéral exilé aux EtatsUnis, se retrouvent l'Alliance nationaliste, les organisations de masse comme les syndicats indépendants ou les associations populaires, les personnalités nationalistes et démocrates comme José Diokno, les formations progressistes des milieux intellectuels comme le Mouvement pour la souveraineté nationale et la démocratie (KAAKBAY) (6).
On peut aisément déceler quatre divergences essentielles qui expliquent cette profonde division de l'opposition face à l'échéance des élections de mai 1984. Les formations bourgeoises traditionnelles regroupées dans l'UNIDO sont faiblement structurées et n'ont pas de base de masse organisée. Sur le terrain de la lutte de masse, elles jouent perdantes face aux forces de gauche anti-impérialistes. Mieux, elles ont besoin d'une telle échéance, car ce sont avant tout des formations électorales. Sur ce terrain-là, celui des élections, elles peuvent reconstituer leurs forces. Par contre, la gauche anti-impérialiste n'est pas encore en mesure d'agir efficacement dans le cadre d'une élection législative toujours étroitement contrôlée par le ré-
Plus profondément, l'opposition bourgeoise se satisfait d'autant plus facilement de la perspective électorale déterminée par le régime qu'elle n'a pour perspective que des réformes limitées : le remplacement de Marcos, la fin du monopole politique détenu de fait par le KBL, l'éviction des hommes d'affaires du clan Marcos d'un certain nombre de positions économiques, etc. Par contre, la gauche nationaliste, depuis son aile non-communiste personnifiée par l'ex-sénateur Diokno jusqu'au PCP, vise quant à elle à un véritable changement de régime, ce qui implique la constitution d'un rapport de forces en termes de luttes sociales et de résistance face à la répression. La campagne de boycott a été décidée dans cette optique.
La division de l'opposition était d'autant moins évitable, début 1984, que la crise économique se faisait de plus en plus aiguë. Les patrons et le mouvement ouvrier (UNIDO et syndicats indépendants) ne répondent évidemment pas de la même façon aux échéances économiques et sociales. Or, fin 1983 début 1984, la situation nationale n'est plus seulement dominée par les suites politiques de l'assassinat de Benigno Aquino. Toutes les forces politiques et sociales doivent répondre à la dévaluation du peso, à la découverte des malversations du régime en matière financière, à l'intervention croissante du Fonds monétaire international (FMI) dans la détermination des orientations économiques du pays, à la dette extérieure et à l'inflation croissantes, aux banqueroutes réelles ou feintes de milliers d'entreprises, aux licenciements de dizaines de milliers de travailleurs. Les échéances économiques et sociales s'imposent de plus en plus au même niveau que les échéances politi-
Enfin, l'opposition se divise concrètement sur la question de l'attitude à adopter vis-à-vis des Etats-Unis. L'opposition bourgeoise obtient d'importantes garanties de Washington et de l'ambassade US aux Philippines. Elle sait que le gouvernement américain peut l'aider à tirer profit des élections législatives. La gauche antiimpérialiste sait au contraire que Washington voit en elle l'ennemi à isoler et à abattre, et que les élections sont organisées dans cette perspective.
L'ÉVOLUTION
DE LA POLITIQUE AMÉRICAINE
Depuis plusieurs années, l'administration américaine était divisée sur la politique à avoir vis-à-vis des Philippines, le pays d'Asie du sud-est où l'influence directe de Washington est la plus grande. Fallait-il se contenter de soutenir Marcos sans faiblir ou, devant le renforcement des forces communistes, fallait-il préparer activement une réforme démocratique du régime ? Benigno Aquino représentait une carte, la meilleure, qui pouvait être jouée dans la perspective d'une réforme du régime, d'une préparation de l'après-Marcos. C'est très probablement pour cela qu'il est rentré aux Philippines, et c'est très probablement aussi pour cela qu'il a été abattu à l'instant même où il descendait d'avion.
Jusqu'à l'assassinat d'Aquino, il semble que ce soit l'option de Ronald Reagan, celle du soutien sans faille au dictateur Marcos, qui l'ait emporté. Mais la crise ouverte par ce meurtre a forcé la Maison-Blanche à modifier partiellement ses orientations. L'entrée massive dans considéré comme l'un des leurs - eut beaucoup d'implications, nationales d'abord, avec l'érosion rapide des assises sociales du régime, et internationales ensuite, par la crise de confiance qu'elle fit naître à l'égard d'un régime par ailleurs endetté jusqu'au cou. Dans ce contexte, la croissance de la NPA et du PCP, comme celle du NDF, devenait particulièrement inquiétante. En même temps, le renforcement de l'aile anticommuniste de l'opposition à Marcos permettait d'offrir un débouché « responsable » aux sentiments démocratiques des masses, exacerbés par le meurtre de Benigno Aquino.
Les élections à l'Assemblée nationale philippine ont été explicitement analysées, aux Etats-Unis, dans cette optique.
devaient permettre la réintégration dans la vie politique du pays de forces vives des milieux d'affaires et des classes moyennes qui en avaient été exclues par le pouvoir familial de Marcos. Ainsi pourrait être détachée l'opposition pro-américaine de l'opposition révolutionnaire, et réunifiée une « élite » bourgeoise pour consolider un gouvernement à même de lutter efficacement contre l'insurrection communiste. C'est notamment ce qu'a tres clairement exprimé un membre de la Chambre des représentants américaine, Solarz, en déclarant, le 24 octobre 1983 : « Je crois que ces élections (de mai 1984) peuvent constituer un tournant historique pour les Philippines. Au moment où il existe un soutien croissant dans ce pays à l'égard de la Nouvelle armée du peuple dominée par les communistes (...), cela peut être la dernière occasion de montrer au peuple philippin qu'un changement pacifique est possible dans son pays. (7) » Tout aussi clairement, John Monjo, vice-secrétaire d'Etat adjoint pour l'Asie orientale déclarait, le 7 février 1984 : « Nous espérons que les dirigeants philippins responsables du gouvernement, de l'opposition et du secteur privé feront des efforts supplémentaires pour faire de ce processus électoral un véritable moment clef dans le processus de normalisation politique. Si ces élections sont un succès, elles peuvent être le moyen d'intégrer à une vie politique démocratique toute une fonctionnaires. (8) »
L'un des grands problèmes auxquels l'administration américaine est confrontée aux Philippines consiste en effet dans le vide politique et l'absence de relève créés par le régime de dictature familiale imposé par le clan Marcos sur le pays. Comme l'écrivent des journalistes de la Far Eastern Economic Review, « nombre de jeunes dirigeants potentiels, durant les années de loi martiale, se sont décidés à mener leur combat dans les montagnes avec le Parti communiste des Philippines plutôt que de devoir s'affronter à la frustration d'une contestation de Marcos par des moyens légaux » (9).
LE RENFORCEMENT
DES OPPOSITIONS Les élections de mai 1984 ont donc été pensées, à Washington, dans le cadre d'une politique systématique de contre-
Los antes not insurrection. Et c'est dans cette optique
que l'opposition anticommuniste a reçu les garanties nécessaires à sa participation au jeu électoral. Mais, pour comprendre le relatif succès de sa campagne, il faut aussi tenir compte des réactions différenciées de la population à la perspective d'une élection où des opposants pouvaient bel
6. Le Mouvement pour la souveraineté nationale et la démocratie (KAAKBAY) est organisé autour d'une plate-forme clairement antiimpérialiste, et existe essentiellement à Manille dans les milieux de l'intelligentsia. L'ex-sénateur Diokno est l'un de ses dirigeants. Ce n'est pas un parti politique, mais un mouvement qui vise à contribuer à organiser un secteur social particulier.
7. Congressional Record, 24 octobre 1983. Cité par Walden Bello et Edward S. Herman, « US-Sponsored Elections : the Philippine Example », document ronéoté, p. 6.
8. J. Monjo, « Statement before the House Foreign Affairs Subcommittee on East Asia and the Pacific », Washington DC, 7 février 1984, p. 10, cité par Bello et Herman, idem, p. 7. « Marcos stays in the driving seat », Far Eastern Economic Review, 21 juin 1984, p. 29.
et bien être élus en nombre. C'est en effet seulement ainsi que l'on peut comprendre le développement simultané des deux grands courants d'opposition, l'un principalement anticommuniste et l'autre antiimpérialiste.
Avec la crise politique ouverte par l'assassinat de Benigno Aquino, le champ d'implantation potentiel des forces d'opposition s'est brusquement considérablement élargi. De nouveaux secteurs de la population se sont mobilisés quasi-spontanément. Aucune force politique n'était en mesure de les organiser immédiatement, le PCP et le NDF, à cause de leur caractère clandestin et du nombre réduit de leurs cadres implantés dans les couches intermédiaires, les autres courants de la gauche anti-impérialiste parce qu'ils n'ont chacun que des forces très limitées sur le plan national, les partis de l'opposition bourgeoise traditionnelle parce qu'ils sont vieillis et généralement réduits à des formations électorales marginalisées par le régime. Un vaste espace s'est donc ouvert au sein duquel tous les courants d'opposition peuvent durablement se renforcer simultanément, chacun sur son terrain privilégié.
FR
Commémoration de masse de l'anniversaire posthume d'Aquino. (DR)
Or, la perspective électorale ne prenait pas la même signification suivant les différents secteurs sociaux ou les différentes régions du pays. Dans les zones de guérilla, le boycott a, semble-t-il, naturellement été massivement suivi. De façon générale, l'élection n'a jamais signifié grand chose pour la majorité des paysans ou des ouvriers, si ce n'est une obligation légale et, surtout, une obligation par rapport aux notables locaux généralement membres du KBL. Dans des secteurs importants des couches intermédiaires urbaines, par contre, une tradition et une aspiration à la démocratie électorale existent. De tous les pays de la région, les Philippines est celui qui a connu la plus vivante tradition électoraliste, fut-elle clientéliste. La loi martiale a coupé court à la « libre » confrontation de partis concurrents et imposé l'étouffoir de la dictature familiale. Parmi ces couches-là, la volonté de participer aux élections les « moins truquées » depuis la loi martiale semble avoir été très vivace. Et cela a certainement joué dans le succès de l'UNIDOPDP-Laban. En témoigne d'ailleurs le rôle clé joué par un organisme parallèle de contrôle du scrutin, le Mouvement national des citoyens pour des élections libres (NAMFREL) (10). Malgré le danger de répression, il y eut peut-être 20 000 personnes qui participèrent activement au contrôle des urnes le jour du scrutin, et cela a certainement forcé le ment à limiter les fraudes dans un certain nombre d'endroits, comme à Manille. Le NAMFREL a pris l'allure d'un mouvement de citoyens qui dépasse largement les groupes politiques qui présentaient les candidats d'opposition. C'est un phénomène politique à prendre en compte.
Il importe, pour juger du succès de la campagne de boycott, de souligner que cette aspiration à voter était prévue par nombre des tenants du boycott. Randolf David, enseignant à l'Université des Philippines et dirigeant de KAAKBAY, déclarait, le 7 janvier 1984 : « Je crois que l'on peut considérer comme certain qu'en fait beaucoup de nos concitoyens désirePASAY & NINOY UNIDU ront participer aux élections à l'Assemblée, en mai, parce qu'ils veulent traduire dans un acte concret tout leur ressentiment et leur colère (...). De plus, beaucoup de nos compatriotes sont convaincus que, dans les circonstances actuelles, l'opposition a des chances importantes
10. Le Mouvement national des citoyens pour des élections libres (NAMFREL) est dirigé notamment par José Concepcion, de la Chambre du commerce et de l'industrie, avec le soutien du Makati Business Club d'Enrique Zobel, magnat de la finance.
11. Randolp S. David, « No Participation in Elections under a Dictatorship », in Boycott, exemple la déclaration de la Coalition des organisations pour la restauration de la démocratie (CORD), in Solidaridad II, News Supplement, mai 1984.
13. C'est du moins ce qu'auraient déclaré des cadres du PCP à Guy Sacerdoti, « Red Army on the march », Far Eastern Economic Red'emporter une majorité à l'Assemblée, et que grâce à cette majorité, il sera possible de démanteler la dictature Marcos. (11) » Mais les tenants du boycott avançaient deux arguments principaux en réponse aux partisans de la participation au scrutin. Tout d'abord que le régime conserverait suffisamment le contrôle des élections pour s'assurer une majorité, même si l'opposition remportait une minorité significative de sièges. Ensuite, que l'objet des élections était de faire quitter la rue à la contestation populaire en l'orientant vers les urnes tout en préparant une solution « américaine » à la crise traversée par le régime Marcos (12). L'objectif premier de la campagne de boycott devenait donc le maintien de la mobilisation de rue, et l'éducation politique de nouveaux secteurs de masse que cela signifiait.
Du point de vue de l'affirmation politique dans les grands centres urbains, l'op-
La marqué un point durant la campagne électorale et a
Run recul partiel et temporaire à l'influence du NDF et des anti-impérialistes (13). Mais du point de vue de l'élargissement militant du mouvement de masse, la campagne de boycott semble bel et bien avoir permis des mobilisations très importantes. Du ler au 7 mars 1984 par exemple, deux colonnes de marcheurs, venant du sud et du nord de l'ile de Luzon, ont convergé sur la capitale. A l'arrivée de cette marche, ils étaient 100000 paysans et habitants de Manille réunis dans un immense meeting. Le ler mai, ils étaient 60 000 travailleurs rassemblés dans la capitale à l'appel du Mouvement du ler mai (KMU) (14) et de la Coalition nationale des travailleurs contre la pauvreté (PMPK), le plus gros rassemblement ouvrier depuis la Seconde Guerre mondiale. Et ce, alors que la direction du mouvement syndical indépendant avait été durablement affaiblie par la répression déclenchée voilà deux ans, qui conduisit à l'arrestation de Bert Olalia, la suite de 8 mois d'incarcération. La multiplication de « marches » en masse, ces six derniers mois, a permis de toucher de très nombreux villages et bourgades, et de mobiliser un très grand nombre de personnes.
Dans des conditions très difficiles du fait de la crise économique, des grèves se poursuivent, comme dans la zone franche de Bataan, en face de Manille. La répression de ces actions est très dure, ce qui view, 28 juin 1984, p. 40. Pour le développement de la NPA dans le sud de l'archipel, voir aussi : Rodney Tasker, Elusive Law and Order, Feer, 4 juillet 1984.
14. Le Kilusang Mayo Uno (KMU) ou Mouvement du ler mai est une confédération de lutte de classe, indépendante. La Coalition nationale des travailleurs contre la pauvreté (PKMK) est un regroupement de confédérations syndicales comprenant notamment le KMU et des fédérations affiliées à la Fédération syndicale mondiale (FSM), comme le syndicat TUPAS. Le fait que le PKMK ait appelé à ce ler mai manifeste une nouvelle dynamique unitaire dans le mouvement syndical.
« Justice pour Ninoy ! Justice pour toutes les victimes de la répression politique et du terrorisme
« A bas la loi martiale ! Luttons pour la démocratie ! », campagne électorale d'avril 1978. (DR)
aurait conduit une unité « hirondelle » de la NPA spécialisée dans de petites opérations-éclair, à abattre un général de police, Tomas Karingal, coupable d'avoir donné l'ordre d'ouvrir le feu sur un piquet de grève, faisant tuer deux travailleurs et en blessant sérieusement plus de dix autres. Si le rôle du PCP dans cette exécution est confirmée, cela indiquerait peut-être que la NPA a dorénavant décidé d'assurer des opérations punitives, en nombre limité, jusque dans les principaux centres urbains du pays. Elle s'y était refusée jusqu'alors. De façon générale, les forces de la NPA auraient continué à croître de manière significative durant les mois écoulés. C'est dans l'ile de Mindanao, au sud, et au nord de l'île de Luzon, que ces forces ont été les plus actives durant la période électo-
Finalement, et sur le strict plan électoral, à en croire les chiffres officiels eux-mêmes, 9,5 millions de personnes ne se seraient pas inscrites sur les listes électorales ou ne seraient pas venues voter. On estime par ailleurs à environ 2 millions le nombre de ceux qui ont mis un bulletin nul dans l'urne.
UNE CRISE QUI S'APPROFONDIT
Le résultat des élections de mai 1984 souligne une fois encore la difficulté à unifier, dans une même perspective et sous une même direction révolutionnaire, des secteurs des masses paysannes et ouvrières, pour lesquels les élections nationales n'ont que peu ou pas de signification concrète, et d'autres, notamment dans les centres urbains, pour lesquels la participation aux élections représente une aspiration vivante. Le Parti communiste des Philippines discuterait, dans cette optique, de la politique à suivre à l'occasion des élections aux postes de maires et de gouverneurs, prévues pour 1986.
Mais beaucoup dépendra de toute façon de l'évolution générale de la situation dans l'année qui vient. La politique de Washington, qui vise à réformer le régime tout en assurant sa continuité, et à réunifier une élite bourgeoise divisée, va se heurter à de solides obstacles.
Tout d'abord, à des obstacles inhérents au régime lui-même. Les barons du clan Marcos ne semblent pas prêts à céder une part significative du gâteau du pouvoir à leurs concurrents politiques et économiques. Au contraire, un homme comme Eduardo Cojuangco, par exemple consolide notablement ses positions. Depuis plusieurs années à la tête d'un empire dans la production et la commercialisation de la noix de coco, il a maintenant pris le contrôle d'une autre entreprise de première grandeur, qui appartenait à la bourgeoisie traditionnelle d'origine espagnole, le trust de la bière San Miguel, avec ses ressources financières, mais aussi son extraordinaire réseau de distribution dans tout l'archipel.
Mais la politique de l'impérialisme américain va aussi se heurter à des obstacles économiques. Sous l'égide du FMI, le gouvernement philippin vient de procéder
BAN DOCEN
STICE FOR UNO JUSTIC MILITA militaire! », septembre 1983. à une nouvelle dévaluation de fait du peso, qui « flotte » maintenant à trois taux différents : 18 pesos pour 1 dollar US pour des achats prioritaires, 19,80 pesos pour les autres transactions légales, et 24 pesos au marché noir. Selon toutes proba-
IBAGSAK
BATAS MILITAR
bilités, une nouvelle dévaluation devrait intervenir d'ici à la fin de l'année. Or, la spirale de l'inflation prend des dimensions dramatiques pour la population laborieuse. Les prix des principaux produits de de première nécessité ont grimpé de 20 à 30% dans les jours qui ont suivi l'augmentation de 26% du prix de l'essence, le 6 juin dernier. Meme les produits dont les prix sont contrôlés, le riz, les produits laitiers, etc., ont aussi augmenté de 12%. En six mois, le coût de la vie a ainsi cru de plus de 50 %.
Avec une dette extérieure de 25,6 milliards de dollars (217,6 milliards de francs) et les directives du FMI, la politique gouvernementale ne peut donc que se faire plus répressive encore en la matière On s'inquiète beaucoup, dans les milieux de l'opposition, de la mise en œuvre progressive aux Philippines d'une « Opé
DC ration chien fou », copiée sur le plan Phonix de triste mémoire appliqué au Vietnam, et qui signifierait l'assassinat sélectif des opposants jugés dangereux. Or, une unité spéciale de police, réorganisée le 18 juin dernier par le président Mar
COGABAN
EMOKRA
cos, a sommairement abattu 24 personnes en une semaine, qualifiées de « droits communs » par la police. Pourtant, le chef de cette même police, le major-général Prospero Olivas, a quant à lui laissé entendre qu'il s'agissait de membres de la NPA et de collecteurs de fonds communistes (15).
La crise sociale, politique et économique des Philippines se poursuit. Les luttes démocratiques et révolutionnaires, comme la répression, aussi. La solidarité . s'affirme donc comme une tâche toujours plus pressante.
Paul PETITJEAN, ler juillet 1984.
15. Le Monde, Paris, 28 juin 1984.