Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

JAPON

La recomposition du mouvement syndical, interview d'un représentant de Rodo Joho

· Inprecor n° 179, 10 septembre 1984 · p. 11-12 · 1 931 mots

Syndicalisme Japon et Corée

« INPRECOR » : La fusion syndicale « à droite » est maintenant réalisée dans le secteur privé. Elle est en cours dans le secteur public. Le courant lutte des classes », représenté par la revue Rodo Joho (Informations des travailleurs), avait combattu ce processus de fusion, car il correspondait à un alignement de l'appareil du Sohyo sur une politique de rationalisation capitaliste des entreprises et services. Où en est aujourd'hui l'évolution du mouvement ouvrier japonais ?

YOKOYAMA Yoshio : Cela fait maintenant près de deux ans que le syndicat unifié Zenmin Rokyo a été constitué dans le secteur privé. Durant ces deux années, la réorganisation des syndicats du privé a été très rapide. Il y a eu, face à cette politique de mise au pas, des résistances. Mais on peut dire qu'au bout d'un an, ces résistances ont été défaites. Les confrontations se sont centrées sur les principaux syndicats du secteur privé du Sohyo : dans les chemins de fer et la métallurgie. Une fois ces résistances brisées la tendance générale à la fusion et au glissement à droite de l'appareil syndical était décidée.

Pour comprendre la facilité relative avec laquelle la formation et la consolidation de Zenmin Ryoko s'est faite, il faut tenir compte de plusieurs facteurs. Il existe un sentiment général de démobilisation militante due au fait que les formes traditionnelles de lutte et de fonctionnement de Sohyo ont perdu toute efficacité. Elles permettaient d'assurer des hausses de salaires en période de croissance économique mouvement syndical rapide. Elles s'avèrent incapables de faire front face à la politique de rationalisation capitaliste mise en œuvre avec la récession internationale. Les traditionnelles « offensives de printemps (Shunto) sur les conventions salariales ont abouti à des échecs syndicaux depuis dix ans.

Plus généralement, la base des syndicats est constituée par les travailleurs permanents des grandes entreprises et des grands services, une minorité seulement de la classe ouvrière. Or, les syndicats n'ont pas sérieusement essayé d'organiser de nouvelles couches de travailleurs (travailleurs temporaires, travailleurs des petites et moyennes entreprises, etc.) et de répondre aux problèmes nouveaux posés par la crise économique (problèmes des travailleurs âgés, conséquences des innovations technologiques, de la robotique, de l'automation dans les bureaux, etc.).

Dans les petites et moyennes entreprises, on enregistre actuellement 1800 ou 1900 fermetures par mois. certain nombre de cas, les travailleurs ont su résister aux offensives de rationalisation et aux fermetures. Mais ce ne sont que des cas exceptionnels : la majorité des travailleurs, par manque de traditions dans ce secteur et par manque d'organisation, n'arrivent pas à engager de luttes sérieuses, même quand on leur annonce la banqueroute de leur entreprise.

Seulement 20% des femmes qui travaillent sont syndiquées. Or, elles représentent une portion importante des travailleurs à temps partiel et ce secteur est en croissance rapide. Dans les grandes entreprises, le patronat s'attaque tout partiManifestation anti-Reagan au Japon, en novembre 1983. (DR)

culièrement aux travailleurs âgés (voir article ci-joint, ndlr.), et l'introduction de technologies nouvelles jusque dans les bureaux est pour beaucoup dans la compétitivité internationale des firmes japonaises et dans la désorganisation de l'action

Pourtant, les syndicats n'ont pas encore répondu à ces questions brûlantes, à ces nouveaux types de contradictions. Ils ne s'intéressent qu'à la minorité de tradéjà organisés et qui représentent moins de 30 % du total. Les syndicats ont par ailleurs de grosses difficultés financières, et les fusions syndicales permettent aussi un effort de « rationalisation » par la réduction, par exemple, du nombre de permanents syndicaux.

Le mouvement syndical subit aussi le contre-coup de l'évolution des partis politiques. Il faut tout particulièrement souligner l'impact du tournantopéré par le Parti socialiste, qui est très étroitement lié au Sohyo. L'une des questions sur lesquelles le Sohyo a joué un rôle progressiste, dans la période précédente, ce fut la mobilisation de la population contre la guerre et le militarisme. Sohyo a contribué à unifier le sentiment pacifiste des masses japonaises. Le PS avait un rôle dirigeant dans le Sohyo, sur ce terrain. Mais il a pris, récemment, un tournant majeur à droite. Le PS veut en effet entrer dans un gouvernement de coalition sans le Parti communiste, mais avec le Parti socialiste démocratique et le Komei (1). Il « assouplit » pour ce faire sa politique Vis-à-vis des partis de droite. En conséquence, l'axe politique autour duquel les travailleurs pouvaient être mobilisés dans le cadre d'un vaste mouvement antiguerre devient maintenant faible et fragile.

- Et que se passe-t-il dans le secteur public?

- Après la formation, en décembre 1982, de Zenmin Rokyo, c'est maintenant le secteur public qui est au centre des processus de réorganisation du mouvement ouvrier. C'est aussi là que Sohyo a l'essentiel de ses forces, soit 3 millions sur les 4,5 millions de membres de cette confédération.

Trois syndicats sont tout particulièrement soumis à une offensive du gouverne. ment et de la presse bourgeoise : le Syndicat des travailleurs des chemins de fer nationaux (Kokuro), le Syndicat des travailleurs municipaux (Jichiro), et le Syndicat de l'éducation nationale. Dans les chemins de fer, l'attaque se fait au nom de la réduction du déficit financier de ce servi-

1. Le PS est la principale formation politique de gauche au Japon. Le PC avait rompu avec Moscou au début des années 1960, durant le schisme sino-soviétique, puis avec Pékin au moment de la révolution culturelle (1966-1969). Il est ainsi devenu l'un des premiers PC plus ou moins indépendants. Le PSD est une scission ultra-droitière du PS, liée à la direction de la confédération syndicale Domei, qui joue souvent un jeu patronal. Le Komei (Parti du « gouvernement propre ») est une formation relativement récente liée à l'origine à une secte bouddhiste.

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ce. Le gouvernement cherche à rationaliser, dénationaliser et démanteler ce secteur. Dans le cas des municipalités, le gouvernement brandit le drapeau des « réformes administratives » - c'est-à-dire des réductions de salaires et de la dégradation des conditions de travail - en mobilisant les médias pour dresser l'opinion publique contre les fonctionnaires municipaux « inefficaces ». Et il fait de même contre les enseignants et les employés de l'éducation nationale, retournant contre eux le mécontentement qui existe chez beaucoup de parents en ce qui concerne le système des examens, etc. Ces attaques gouvernementales sont efficaces.

Tous les secteurs économiques sont touchés. Le secteur public est violemment

Dans les grandes entreprises, le système d'emploi à vie pour les travailleurs permanents et d'avancement à l'ancienneté est progressivement érodé, femmes et les travailleurs des petites et moyennes entreprises étant les plus directement frappés. Or, depuis la seconde guerre mondiale, face aux grands tournants de la politique industrielle et internationale du régime (comme dans les années 1960), d'importantes luttes ouvrières développées. Pour la première fois, actuellement, un tel tournant économique et politique peut s'opérer sans mobilisation populaire, et ce, à cause de la passivité et de la politique des directions

Face à cette paralysie du Sohyo, le gouvernement et les dirigeants des syndicats de droite discutent systématiquement des rationalisations et des réorganisations à opérer. Fondamentalement, ils prévoient la consolidation d'une nouvelle « sphère de coprospérité » dans la région Asie-Pacifique - à savoir une intégration régionale économique dominée par le Japon - et accordant un rôle actif aux syndicats pour assurer la compétitivité des firmes japonaises dans la guerre commerciale avec l'Occident. Ces principes là sont acceptés par la direction de Zenmin Rokyo, et la situation de la classe ouvrière japonaise montre que la gauche est incapable de mobiliser les masses contre cette perspective.

Ainsi, en ce qui concerne l'unification syndicale « à droite », en 1985 doit être mis en place un Comité pour l'unification dans le secteur public, et en 1987 devrait être réalisée l'unification générale du secteur public et privé.

- Quelle est la situation de Rodo Joho, et plus généralement des courants de gauche dans le mouvement syndical ?

- Au moment de la formation de Zenmin Rokyo, il existait plusieurs courants d'opposition syndicale :

- Rodo Joho, composé de militants d'extrême-gauche, de syndicats traditionnellement combatifs dans Sohyo, de petits syndicats indépendants, etc.

— le Caucus (regroupement) des syndicats unis (Toitsu Rosokon), dirigé par le Parti communiste. Ce groupement fonctionne en fait depuis longtemps comme une opposition au sein du Sohyo, même s'il n'a été formellement constitué que

- Trois anciens dirigeants du Sohyo ont lancé un appel pour l'unification des tendances de gauche contre le tournant à droite de la direction syndicale et ont formé un Institut des travailleurs (Roken). Roken est surtout appuyé sur des cadres moyens du Sohyo. Ses promoteurs espèrent en regrouper environ un millier sur

Rodo Joho et Roken ont constitué le Conseil national de liaison du (Zenkoku Rosoren), qui joue un rôle important en donnant un cadre organisationnel commun aux militants. Mais, actuellement, il n'y a que 10 000 personnes environ organisées dans ce cadre. Bien que beaucoup de militants ouvriers aient des espoirs plus ou mois diffus vis-à-vis de Rosoren et de Roken, il leur est souvent difficile de rejoindre ces organismes dirigés par la gauche. Et ce, notamment parce que ces organismes n'ont pas encore d'objectifs de travail bien définis. Il a été, en effet, relativement facile de faire bloc ensemble contre la politique développée par Zenmin Rokyo. Mais il est beaucoup plus difficile de définir en positif une ligne propre, une orientation active de travail en commun. Il est évidemment possible de reprendre en charge les terrains d'action que la direction du Sohyo abandonne aujourd'hui (la mobilisation antiguerre, contre le nucléaire et les missiles de croisière, l'organisation des secteurs non syndiqués, etc.).

Une autre difficulté tient au poids du Sohyo sur le plan national. Les membres du Sohyo hésitent devant la double appartenance (Sohyo et Roken ou Rosoren) ou devant le changement de centre syndical national. Le véritable test sur les évolutions en cours interviendra lorsque le Sohyo disparaîtra dans le cadre de l'unification syndicale « à droite ». A ce moment-là, les militants de gauche devront se déterminer plus précisément. Avant cela, je crois qu'il ne faut pas attendre de grands bouleversements dans le mouvement syndical japonais.

- Et qu'en est-il de la responsabilité des syndicalistes et des militants ouvriers vis-à-vis des luttes anti-impérialistes en

Rokyo veut défendre I'« intérêt national » du Japon, c'est-àdire défendre les intérêts du capitalisme japonais dans la région et face à la concurrence internationale. La gauche « lutte des classes » doit, elle, se fonder sur la solidarité internationaliste et anti-impéria-

Certains disent d'ailleurs que la situation au Japon ne pourra changer que sous l'impact de facteurs extérieurs. Cela a déjà été le cas dans le passé, avec les invasions mongoles, l'arrivée de la canonnière américaine au milieu du siècle dernier, et avec la deuxième guerre mondiale. Dans le mouvement ouvrier lui-même, il y a des facteurs de ce type. La solidarité internationale et le mouvement anti-impérialiste peuvent jouer un grand rôle, avec des échanges d'expériences et la pression du dehors. On peut noter, par exemple, l'impact de l'action des syndicalistes occidentaux qui dénoncent les conditions de travail au Japon (salaires et horaires de travail, etc.), ou l'impact politique de la lutte de libération nationale aux Philippines et de la lutte démocratique en Corée du

Il faut remplacer l'idéologie traditionnelle dans le mouvement ouvrier, de paix et de démocratie, qui a perdu son rôle central, par de nouveaux principes de solidarité internationaliste de classe. Pour clarifier nos propres principes, il faut comprendre le lien entre le mouvement pour la paix et la démocratie au Japon (et nos conditions d'existence au Japon) et la répression qui s'exerce à l'encontre des peuples d'Asie.

Propos recueillis par Pierre ROUSSET,

Tokyo, 27 juillet 1984.

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