OUS publions ci-après un article et une interview de Yokoyama Yoshio, responsable de la revue Kikan Rodo Undo (publication trimestrielle sur le mouvement ouvrier), qui est par ailleurs militant de Rodo Joho, une tendance lutte des classes dans le mouvement syndical japonais et dirigeant du syndicat Sohyo de l'entre-
L'article est initialement paru dans la revue japonaise en langue anglaise AMPO
(vol. 16, numéros 1 et 2, 1984). Il présente l'évolution actuelle de la condition ouvrière au Japon et la crise de syndicalisation qui s'en suit. L'interview réalisée à Tokyo à la fin juillet 1984 complète l'article, en s'attachant plus précisément à l'évolution du mouvement syndical. Depuis plusieurs années en effet, un processus de fusion syndicale « à droite » est en cours au Japon (cf. le dossier publié sur ce thème dans Inprecor numéro 129 du 28 juin 1982 sous le titre « La réorganisation des forces pro-patronales dans le mouvement syndical »). La direction du Sohyo (Conseil général des syndicats), formée pour l'essentiel par le Parti socialiste, accepte de plus en plus le cadre de rationalisation capitaliste imposé par le gouvernement et le patronat. Une fusion syndicale partielle a déjà eu lieu dans le secteur privé avec la formation, en décembre
1982, de Zenmin Rokyo (Conseil de liaison national des syndicats du secteur privé).
Dans les deux années qui viennent, la fusion syndicale doit s'opérer dans le secteur pu-
Inprecor publiera par ailleurs très prochainement d'autres interviews sur la situa-
JAPON prise General Sekiku KK dans le secteur pétrolier. blie et à l'échelle nationale. tion de la gauche et du mouvement syndical au Japon. YOKOYAMA Yoshio
Il y a environ 15 ans, le souci principal des entreprises japonaises était de faire face au problème posé par les jeunes travailleurs. La période de croissance économique rapide des années 1960 avait provoqué une pénurie aiguë de force de travail jeune, et les employeurs devaient préoccuper sérieusement comme d'une source de profits précieuse. « Oeufs d'or » (probablement voulait-on dire par là qu'ils donneraient jour à des poulets), c'est ainsi qu'on nommait les jeunes diplômés de haut niveau qui entraient dans l'industrie. La société dans son ensemble se développait de façon dynamique et les jeunes étaient très actifs. Ils prenaient part à la vie politique et aux luttes sociales sur des questions comme la guerre du Vietnam, la rétrocession de la base américaine d'Okinawa et la pollution de l'environnement. Des luttes radicales se déroulèrent dans les campus à l'échelle du pays tout entier. Les directions des grandes sociétés devaient veiller à préser ver les lieux de travail en dehors de cette influence radicale et à laver le cerveau des jeunes travailleurs par l'idéologie de l'entreprise pour en faire d'actifs collaborateurs dans les campagnes de productivité.
Aujourd'hui, les jeunes travailleurs ne donnent plus de maux de tête aux patrons. Dans les dix dernières années, c'est une nouvelle génération de jeunes qui est arrivée, prenant la place des « jeunes hommes en colère » de la fin des années 1960. Ils sont le produit de la mise en place générale d'un système de contrôle basé sur la capacité — et la réussite - des étudiants des lycées et universités, système qui pousse à la compétition et les maintient désunis. La division des forces de la nouvelle gauche et son incapacité à dé velopper des orientations politiques viables ont lassé la masse des jeunes de la politique. En même temps, beaucoup des militants les plus radicaux ont été écar tés des entreprises par l'encadrement. Ainsi fut étouffée la révolte des jeunes de la fin des années 1960.
Si les directions ne sont plus préoccupées par les jeunes, elles le sont en revanche par les travailleurs âgés. Les mesures de contrôle du travail sont aujourd'hui de plus en plus orientées vers le groupe d'âge des 40-50 ans qui subissent de front toutes les contradictions du capitalisme japonais, après le blocage qu'il a connu lors du premier choc pétrolier. Ce n'est pas que les travailleurs plus âgés se soient révoltés ni même qu'ils aient organisé leur propre mouvement. A l'heure actuelle, la menace qu'ils représentent pour le système des trusts n'est que potentielle. Mais, craignant qu'ils ne se transforment un jour en « vieux hommes en colère », le patronat prend des mesures préventives. Les travailleurs de plus de 50 ans sont invités à participer à des programmes spéciaux leur permettant de se préparer psychologiquement à prendre leur retraite. En général, les participants assistent à quelques cours pendant deux ou trois jours, avec des sessions d'orientation sur l'art de s'enrichir spirituellement, sur le style de vie, le coût de la vie et les systèmes de retraites. De tels cours « préparatoires » ont été conçus comme thérapies de choc, selon leurs inventeurs. Ils expliquent que les
travailleurs âgés, qui ont travaillé dur toute leur vie durant et qui sont psychologiquement dépendants de la compagnie ou ils travaillent, évitent de penser à leur retraite et que, sans cette préparation, quand l'heure sonnera, ils pourraient se retrouver traumatisés et désorientés. Ces cours sont censés confronter les travailleurs proches de l'âge de la retraite avec la donc doivent adoucir psychologiquement le processus de transition.
Ce sont ces travailleurs âgés qui, loyaux envers la compagnie, ont permis la croissance rapide du capitalisme japonais pendant la longue période d'expansion de l'après-guerre, et qui ont maintenu des performances relativement excellentes, même durant les années de stagnation qui l'ont suivie. Mais il est loin le temps où chaque travailleur, voulant augmenter son niveau de vie, pensait que son intérêt coincidait avec les exigences de haute productivité du consortium. En d'autres termes, la situation dans laquelle le salaire individuel d'un travailleur pouvait augmenter et sa position dans l'entreprise s'élever parallèlement à l'expansion sans limite de sa firme n'existe plus. Après l'entrée de l'économie japonaise dans une phase de croissance lente, les grosses compagnies ont concentré leur attention sur la rationalisation par « dégraissage » des travailleurs âgés. Ils furent arbitrairement et sans indemnités transférés dans de nouveaux emplois, ou bien éliminés de leur entreprise d'origine pour des emplois précaires dans des entreprises secondaires. La rationalisation conduite dans la dernière décade a frappé si durement et si soudainement les travailleurs qu'ils n'ont pas eu le temps de réfléchir et de traduire leur déception en contre-attaque organisée contre le systè-
Après avoir pendant de si longues années collaboré avec les directions dans les campagnes de stimulation de la productivité, ils étaient persuadés d'être un jour récompensés. « récompense » obtenue a été bien différente de ce qu'ils imaginaient. C'est surtout dans la construction navale et dans d'autres secteurs de l'industrie lourde que le « dégraissage » a pris les formes les plus drastiques. Les licenciements massifs, hypocritement
« retraites volontaires », furent opérés de façon brutale. Dans les villes dominées par les plus grosses de ces entreprises, on a enjoint aux travailleurs plus âgés de partir et d'aller travailler, par dans la volaille, l'habillement, ou même dans des entreprises de pompes funèbres. En imposant de vieux travailces petits commerces qui dépendent d'elles, les grosses firmes se sont de leur « graisse ». et sont parvenues à surmonter la crise. La période actuelle suit celle de ces opérations chirurgicales. Aujourd'hui, les grosses firmes cherchent à appliquer des mesures à moyen et à long terme pour traiter le problème des travailleurs âgés.
LE SYSTEME D'ANCIENNETÉ
COMME INSTRUMENT DE CONTROLE
Le système des salaires dans les grandes entreprises japonaises et dans les administrations gouvernementales est toujours celui de la promotion à l'ancienneté. Alors que les grandes sociétés essaient depuis peu de modifier ce système salarial indexé sur l'âge en introduisant des facteurs davantage liés au poste de travail et à la qualification, elles n'ont pas totalement changé les bases de ce système salarial très particulier dans lequel un vieux travailleur de 60 ans est payé quatre ou cinq fois le salaire d'un débutant, qui gagne environ 120 000 yens par mois (100 yens - 3,60 FF). C'était là un système de salaires convenant très bien à la hiérarchie, puisque la firme peut ainsi octroyer une certaine augmentation annuelle de salaire à des travailleurs individuels sans accroître les coûts salariaux globaux de l'entreprise, car les travailleurs âgés très bien payés prennent leur retraite chaque année et sont remplacés par de nouvelles recrues mal payées. Avec ce système également, les travailleurs qui partent à la retraite touchent une indemnité de départ qui équivaut à approximativement cinquante fois leur salaire mensuel. Ainsi, les travailleurs des grandes sociétés et les fonctionnaires pouvaient planifier leur existence jusqu'à la retraite. Le système de salaire à l'ancienneté couplé à la pratique de l'« embauche à vie » servait à assurer la loyauté des travailleurs vis-à-vis de leur
Mais ce système salarial, et surtout la pratique de la prime de départ, sont aujourd'hui devenus un fardeau pour les grands trusts, car la période de prospérité économique est terminée, et la pyramide des âges de la société japonaise est en train de se modifier. Déjà, la moyenne d'espérance de vie des Japonais atteint 75,1 ans pour les hommes et 80,4 ans pour les femmes. Ce sont les deuxièmes chiffres les plus hauts du monde. A l'aube du siècle prochain, il est prévu que le nombre des personnes qui toucheront une retraite à 65 ans atteindra 17,4% de la population totale. Il faut bien sûr noter que le gouvernement et la grande entreprise exagèrent délibérément les problèmes du vieillissement de la société pour justifier l'augmentation des impôts, mais il reste indéniable que la situation démographique actuelle est telle qu'elle oblige les travailleurs à se préoccuper plus sérieusement de leur vie après leur retraite. Important développement de la robotique industrielle. (DR)
Dans la logique des trusts, cette situation exige des mesures de précaution spéque plus les travailleurs auront à se préoc- cifiques. Ils sont effrayés cuper de leur vie de retraités, moins ils penseront à l'entreprise. Cela pourrait conduire à un abaissement de leur motivation morale au travail. C'est pourquoi, dans certaines leur emploi aux travailleurs avant l'âge normal de la retraite. Ces sociétés expliquent que, puisque les travailleurs âgés prendront de toute façon un autre emploi moins payé après leur retraite, il vaut mieux pour eux partir tant qu'ils ont toujours des capacités de travail compétitives, de changer d'entreprise et commencer leur nouvelle vie plus tôt. faire indemnités de départ en retraite. Le programme de préparation à la retraite est donc destiné à persuader les travailleurs les plus anciens soit de travailler dur et avec une forte motivation s'ils choisissent de rester jusqu'à l'âge de la retraite, soit à quitter plus tôt pour aider à la réduction des coûts salariaux de la firme.
L'ENDETTEMENT
DES TRAVAILLEURS Dans l'une des principales firmes du secteur électrique, la compagnie Toshiba, le syndicat offre à ses membres un service juridique. Les cas les plus fréquemment traités par ce service sont des divorces et des problèmes dus aux crédits usuraires à la consommation. Les problèmes de crédits à la consommation ne touchent pas seulement Toshiba. Les statistiques montrent qu'un travailleur sur dix emprunte aux usuriers (les « sarakin »), qui demandent des taux d'intérêts exorbitants. Des prêts sorte enserrent le cou des travailleurs âgés qui ont commencé leur vie active avec l'idée que la prospérité économique durerait toujours. Les grandes sociétés procurent des prêts à bas taux pour le logement de leurs employés à concurrence de 10 ou 15 millions de yens. Mais une maison coûte au minimum 25 millions de yens, même si elle est située dans une banlieue lointaine, avec des trajets de deux heures dans chaque sens. La différence doit être comblée par des emprunts à d'autres sources. Les travailleurs ont souvent souscrit à des prêts pour leur logement en comptant sur des augmentations annuelles de salaire de 10 %. Mais étant donné que le taux de croissance des salaires a été bien inférieur ces dernières années, beaucoup doivent dépenser un quart de leur revenu mensuel pour rembourser leurs dettes. En même temps, une famille de travailleurs doit dépenser approximativement 10 millions de yens pour l'éducation de ses enfants jusqu'à ce qu'ils aient obtenu leur diplôme. Habituellement, une famille ouvrière réussit à couvrir cette énorme dépense avec le revenu d'appoint apporté par la femme. Nombreux sont donc les ouvriers qui vont voir les usuriers pour obtenir facilement de l'argent liquide, mais qui se retrouvent piégés.
empruntent pour jouer et se divertir la nuit et sont perdus. Les usuriers fournissent, sans hypothèques, de petites sommes d'argent (200 000 à 500 000 yens) et prennent de 70 % à 100 % d'intérêts par an. L'argent emprunté pour les amusements est souvent difficile à rembourser et les dettes font rapidement boule de neige. La victime emprunte alors à un autre usurier pour rembourser son premier créancier et se retrouve bientôt avec une dette énorme ; il n'est pas rare qu'elle atteigne 5 ou 10 millions de yens. Tout cela, comme le rapporte presque quotidiennement la presse, conduit fréquemment au naufrage tragique de certaines familles, à travers le divorce, le suicide ou le
En fait, le divorce est souvent lié aux dettes. On parle même de divorces simulés pour libérer des épouses des dettes de leurs maris envers les usuriers. Dans d'autres cas de divorce, ce sont des femmes qui, ayant d'abord commencé à travailler à temps partiel pour compléter le petit salaire du mari, commencent à vouloir désemparé lorsque sa femme lui déclare qu'elle le quitte.
L'ESSOUFFLEMENT
DU MOUVEMENT SYNDICAL Au sein de la compagnie, l'informatisation est conduite à un rythme rapide qui concerne aussi bien les usines que les bureaux. L'introduction de robots à la production et l'automatisation dans les bureaux créent un excédent de main-d'œuvre, et les travailleurs âgés sont les premières victimes de ce processus. On leur donne un bureau isolé et des tâches sans intérêt. Ils sont traités comme des poids morts. La situation est pire pour les travailleurs âgés dans les petites et moyennes entreprises, où ils sont payés 30 % de moins que leurs homologues des grandes entreprises. Comme les petites sociétés font souvent faillite, ils risquent davantage de perdre leur emploi et, de façon générale, leur vie est bien plus précaire que celle des employés des grandes firmes. Cependant, les travailleurs des grandes entreprises ont connu un déclin de leur niveau de vie plus marqué que ceux des petites entreprises. Il faut signaler, entre autres, que la plupart des travailleurs des petites entreprises ne sont pas syndiqués.
L'an dernier, le taux de syndicalisation des travailleurs japonais est descendu au-dessous des 30 %. Cela était prévisible depuis longtemps, mais ce n'est que quand c'est arrivé que les gens se sont vraiment rendus compte de la situation. Il faut remarquer que 70% des travailleurs des grandes compagnies sont organisés, contre 20 % seulement pour ceux des petites firmes. Ces chiffres montrent clairement que le syndicalisme japonais ne reflète les intérêts que d'un petit secteur spécifique de la force de travail. Ce déclin de la syndicalisation résulte en partie du transfert structurel de la force de travail des grands trusts et des administrations publiques vers le secteur des petites entreprises, mais il vient surtout de la perte de popularité et de dynamisme du mouvement syndical existant.
La campagne traditionnelle des syndicats pour le renouvellement des conventions salariales au printemps de cette année s'est essouflée après l'obtention d'une augmentation de salaire de 5 % alors que le Conseil général des syndicats (Sohyo) (1) demandait 7%. Le Conseil de coordination nationale des syndicats du secteur privé (Zenmin Rokyo), nouvellement créé, demandait 6 % d'augmentation, car l'un de ses syndicats adhérents, la Fédération des syndicats des sidérurgistes, faisant écho au Capital, exigeait que les revendications de salaire restent modestes. L'augmentation de salaire qui fut octroyée est exactement la même qu'au printemps dernier, mais l'Association des patrons du Japon (Nikkeiren) déclara que le taux d'augmentation des salaires était trop élevé, car supérieur au taux d'accroissement de la productivité. Le président du Sohyo exprima officiellement le regret que les syndicats n'aient pas pu obtenir davantage, mais la déclaration du Nikkeiren était politiquement motivée. L'an dernier, le Nikkeiren avait déclaré, après la campagne de printemps que le patronat était assez satisfait par « la collaboration des dirigeants syndicaux » pour maintenir un faible taux d'accroissement des salaires. Cette proclamation de victoire de la part du Capital a mis la direction syndicale dans l'embarcontre cette imprudente façon de s'exprimer de la part du cette année, le Nikkeiren sauva la face aux dirigeants syndicaux en exprimant du mécontentement. En fait, l'offensive annuelle de printemps du mouvement ouvrier depuis dix ans, l'expéle taux d'augmentation réelle des salaires restant en-dessous même des plafonds déterminés par les employeurs. Sohyo mit d'abord l'accent sur ces défaites successives pour encourager les travailleurs à lutter la prochaine fois, mais il a récemment arrêté d'énumérer ces échecs, rendant compte qu'il ne faisait que répandre un sentiment défaitiste.
Autrefois, un syndicat pionnier, par exemple celui des sidérurgistes, obtenait un certain taux d'augmentation des salaires qui poussait ensuite les autres syndicats à l'obtenir également. Le taux « standard » obtenu par le syndicat en pointe était alors considéré comme le niveau minimum d'augmentation des salaires et, en fait, beaucoup de syndicats, même dans de petites entreprises, parvenaient à obtenir des augmentations supérieures à celles obtenues par le syndicat pionnier ou celui de leur maison-mère, grâce à des luttes. Mais, au cours des dernières années, l'émulation entre syndicats est devenue pratiquement impossible, car les petites entreprises, filiales ou sous-traitantes,
1. Pour ce qui concerne les spécificités du mouvement ouvrier japonais, voir l'interview publiée dans ce numéro d'Inprecor.
menacent leurs travailleurs en leur disant que si elles accordent des augmentations de salaire supérieures à celles des firmesmères, celles-ci refuseront de leur donner du travail. Dans d'autres cas, c'est le syndicat de la maison-mère qui fait pression sur les syndicats de la firme sous-traitante pour qu'ils ne demandent pas de trop grandes augmentations. Il est également symbolique que dans les trois dernières années, il n'y ait pas eu de grève des transports. Auparavant, les grèves des chemins de fer étaient les plus visibles et jouaient le rôle d'action-témoin caractérisant la campagne de mobilisation de chaque printemps. Leur absence a eu des effets démoralisateurs sur l'ensemble des travailleurs, minant leur confiance dans leurs propres forces.
ATTAQUES
CONTRE LES TRAVAILLEURS
DU SECTEUR PUBLIC En même temps, le prétendu programme de réforme de l'administration du cabinet Nakasone est dirigé en priorité contre les fonctionnaires et les employés des secteurs publics, le noyau dur du Sohyo. Les travailleurs des chemins de fer nationaux sont la cible centrale de cette attaque contre les services publics. Utilisant comme prétexte le déficit de la Société nationale des chemins de fer, des lignes locales déficitaires sont fermées sans pitié et des emplois sont supprimés. Mais malgré cette attaque frontale de la part de la direction, le Syndicat des conducteurs (Doro), l'un des deux plus grands syndicats des chemins de fer, autrefois connu pour sa combativité, a fait une volte-face en s'engageant à collaborer avec la direction pour protéger les intérêts de l'entreprise. Doro a donc publié une « déclaration pour la sécurité des transports de marchandises » comme signe de sa colla-
Les robots dans l'industrie automobile. (DR) boration à la rationalisation, et a même été jusqu'à inciter les travailleurs à aug menter l'intensité du travail.
L'autre grand syndicat, le Syndicat national des travailleurs des chemins de fer (Kokuro) ne mobilise pas son organisation pour résister aux attaques rampantes de la direction sur les droits acquis des travailleurs, comme le droit de prendre un bain pendant le travail et celui de voyager gratuitement, même si quelques-unes de ses sections ont organisé la résistance au niveau local. En plus, ni le Kokuro ni le Doro n'ont ouvertement organisé de contre-offensive contre le plan du gouvernement visant à diviser la compagnie en plusieurs sociétés privées. La moyenne d'âge des cheminots est de 38 ans, et très peu de jeunes travailleurs seront recrutés à l'avenir. A cause de cette moyenne d'âge, leur système de retraite par assurance mutuelle sera bientôt à sec. C'est pour cette raison que les syndicats des chemins de fer nationaux espèrent que leurs fonds de retraite seront fusionnés avec celui, bien plus lucratif, du Syndicat des téléphones et télégraphes (Zendentsu), qui comprend beaucoup plus de jeunes travailleurs. On dit que les cheminots ne peuvent se permettre de défier ouvertement le programme de rationalisation parce qu'ils savent qu'une telle fusion de leur système de retraite ne peut se faire qu'avec l'appui du gouvernement. Ici aussi, la menace du vieillissement social est effectivement utilisée pour intimider le mouvement ouvrier. L'attitude effacée du Kokuro, qui est l'un des trois piliers du Sohyo, affaiblit naturellement l'ensemble de cette confédération. Cette dernière ne réussit donc pas à jouer son rôle comme force motrice de la campagne de printemps cette année.
Un autre des principaux piliers du Sohyo, le Syndicat des fonctionnaires lo caux (Jichiro) est aussi pris comme cible centrale du programme de réforme de l'administration. Le quotidien Sankei Shimbun, qui joue le rôle de porte-parole de la grande entreprise, est en train de mener une campagne de presse vigoureuse en faveur de cette réforme sous le mot d'ordre suivant: " Faisons baisser les salaires très élevés des fonctionaires! » Dans les régions visées, ce journal distribue des copies gratuites aux communautés locales et imprime des numéros spéciaux pour inciter les gens à lutter pour la réduction des salaire des employés des services publics. Cette tactique visant à dresser les communautés locales contre les syndicats du Jichiro a été appliquée avec succès à Musashino City, un quartier de Tokyo, où une campagne d'agitation contre le syndicat des employés municipaux a conduit à une mobilisation antisyndicale de la population locale. Elle a envahi l'hôtel de ville en exigeant la réduction des hauts salaires et, sous cette pression, le maire à imposé des réductions de salaire. Porter atteinte aux droits contractuels des syndicats par l'agitation démagogique de masse frôle dangereusement une pratique fasciste. Les sentiments anti-syndicaux des masses furent aisément attisés, car la prime de départ qui est accordée aux travailleurs quittant de petites entreprises, qui sont nombreux dans la population locale, équivaut seulement à 10 % de celle qui est accordée aux adhérents du syndicat Jichiro. Les réductions de salaire des syndiqués du Jichiro n'impliquent évidemment pas l'augmentation de ceux des travailleurs inorganisés et sous-payés des petites entreprises. S'ils avaient eu une conscience ouvrière correcte, ils n'auraient pas été égarés par cette campagne de presse extrêmement démagogique, et le Jichiro n'aurait pas reculé à Musashino, s'il avait eu de clairs principes de classe. Mais le syndicat fléchit en fait quand les protestations vinrent des communautés locales et passa un compromis.
DES TRAVAILLEURS
RÉCUPÉRÉS PAR LA DROITE Le manque de fermeté par rapport aux principes et le manque de réaction pour défendre les intérêts de classe de la part des syndicats établis affaiblit généralement la confiance des travailleurs dans le syndicalisme et continuera de renforcer le déclin du taux de syndicalisation. Le mot même de Kumiai, ou syndicat de travailleurs, semble, à cause de toutes les mauvaises images qui lui sont associées, ne plus être une enseigne attirante pour la masse des travailleurs inorganisés, à un point tel que le conseil des syndicats d'Edogawa, dans le district Est de Tokyo, s'est récemment débarrassé de cette dénomination traditionnelle et a décidé de s'appeler Edogawa Yunion. « Yunion » est la transcrip tion phonétique du mot anglais « union » (syndicat). Il a également modifié son style de travail, mettant davantage l'accent sur l'entraide ouvrière. De même, la section de l'Union générale des travailleurs du district sud de Tokyo a voulu se
rendre accessible aux inorganisés en ouvrant un bureau d'accueil intitulé « Centre des travailleurs ». Bien qu'un service similaire de conseils offert auparavant par le syndicat, sous le nom de Kumiai, ait attiré peu de travailleurs, ce nouveau centre s'est révélé populaire, drainant beaucoup de travailleurs inorganisés venus soumettre des plaintes d'une incroyable diversité concernant leur vie quotidienne, telles que celles concernant d'énormes dettes envers les usuriers, les salaires et les conditions de travail, les problèmes de santé, les faillites d'entreprises, les divorces, les injustices, etc. Ces griefs ne conduiront qu'un petit nombre de ces travailleurs à s'organiser dans le syndicat, mais au moins cette nouvelle approche a démontré assez clairement que les travailleurs, terriblement isolés et démunis, ont réellement besoin de s'organiser en un mouvement viable qui leur soit propre.
L'image du Kumiai a été détériorée et son action discréditée tout simplement parce que les grands syndicats ont trahi les intérêts des travailleurs de façon répétée et systématique. Ils collaborent ouvertement avec les dirigeants des entreprises au mépris total des intérêts des travailleurs et excluent les militants sincères et actifs en les traitant rudement de « saboteurs ». Mais ces grands syndicats forment le principal courant du secteur privé et, maintenant rassemblés dans le Zenmin ils accroissent leur force numérique. Devant l'image que lui donne le Kumiai, la grande masse des travailleurs, avec ses problèmes réels et graves, est découragée et même effrayée par cet organisme.
Dans l'actuel processus de réorganisation du travail, ce type de syndicalisme a même contaminé les syndicats des travailleurs des services publics autrefois combatifs. Le Syndicat des postiers (Zentei) a été, pendant des années, connu du public comme le « champion des droits des travailleurs » à cause des luttes combatives qu'il a menées pour ies droits de ses membres. Sa tactique de la grève perlée a souvent provoqué d'énormes piles de courrier non délivré. Mais, au cours des deux dernières années, ce syndicat a changé brutalement de politique en faveur de la collaboration de classes. Le ministère des Pos. tes, confronté à la concurrence de services privés d'expédition de colis, qui se multiplient de plus en plus, dressa des d'intensification et de rationalisation du travail que le syndicat accepta les uns après les autres. Les postiers de la base sont en train de perdre confiance dans leur syndicat, le Zentei a cessé de croître et ses finances sont réduites. Ce syndicat avait combattu pendant de nombreuses années contre le syndicat scissionniste de collaboration avec le patronat, le Zenyusei mais, aujourd'hui, le Zentei est obligé de discuter avec son adversaire des conditions d'une unification syndicale pour arriver à se maintenir. L'unité des travailleurs sur les lieux de travail a été sérieusement mise en péril. Les firmes privées d'expédition tirent profit de cette situation. Lorsqu'elles entendent dire qu'un travailleur membre du Zentei peine sous
AF M TEIN RETUne technologie de pointe en matière d'informatique. (DR) le poids de ses emprunts aux usuriers, ces agences privées le contactent immédiatement, lui offrent de régler toutes ses dettes et l'invitent à les rejoindre. Ces services d'expédition de colis ont en effet besoin de travailleurs expérimentés. Forces d'auto-défense (armée japonaise, ndir.) sont également très actives dans le recrutement de personnel militaire parmi les postiers victimes des usuriers pour étoffer leurs maigres rangs. A cet effet, les Forces d'auto-défense offrent aux postiers un service de conseillers spéciaux contre les usuriers, ces conseillers étant des avocats expérimentés.
VERS UN MOUVEMENT OUVRIER
INDÉPENDANT Il est probable que le mouvement syndical japonais traverse une période de reflux historique. Alors que le régime et la grosse entreprise sont à même de faire face aux changements requis par la période, avec des slogans tels que « Une ère de faible croissance économique » et « Des contre-mesures au vieillissement de la société », ni le mouvement syndical ni le Parti socialiste (PS) n'ont été capables de dessiner l'alternative d'avenir qu'elles désirent pour la société japonaise. Cet échec les a conduit tout droit à la capitulation devant la réalité. C'est en acceptant ce qui existe - forces armées importantes malgré leur interdiction constitutionnelle, présence sur le territoire japonais des têtes nucléaires US malgré les engagements antinucléaires, alliance militaire avec les Etats-Unis malgré le danger croissant de guerre que cela implique, et, finalement, faiblesse misérable du mouvement syndical - que les principaux grands syndicats justifient ce qu'ils font (ou ne font pas). Tout ce « réalisme » est dû à la nécessité de survivre, et si le che-
TION AFSTER min de la facilité peut les aider un certain temps, à terme il va les saper totalement. Comme l'actuelle réorganisation de la main-d'œuvre est motivée par ce même type de « réalisme », le mouvement syndical ne sera jamais capable de devenir un mouvement des masses travailleuses elles-mêmes.
Mais il existe un autre aspect de ce même processus. Avec le changement intervenu dans la composition de la force de travail, le temps est venu où l'emprise des grands trusts sur les travailleurs s'affaiblit. Dans le secteur public, où la direction syndicale a brutalement tourné pour adopter la ligne de « défense de la compétitivité des entreprises publiques ». les travailleurs de la base commencent à se chuchoter à l'oreille que quelque chose de radical devrait être entrepris pour rectifier cette ligne traître. Les problèmes les plus graves des 35 millions de travailleurs des petites et moyennes entreprises et des travailleurs à temps partiel sont totalement ignorés. La seule façon de faire revivre le mouvement syndical au Japon, c'est d'écouter ces travailleurs, de formuler leurs plaintes en des revendications articulées, de les organiser dans un nouveau mouvement syndical qui prenne en charge les besoins qu'ils ressentent.
Nous ne devons pas rester les bras croisés en laissant les militaires et les firmes d'expédition privées organiser les travailleurs les plus défavorisés. Nous ne devons pas permettre au patronat de tracer, à sa guise, l'avenir des retraités. Nous devons intervenir dans tous ces processus et, à partir d'eux, créer un vigoureux mouvement autonome des travailleurs japonais.
YOKOYAMA Yoshio, Paru en anglais dans Ampo (vol. 16, numéros 1 et 2), Tokyo, 1984.