Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER INDE

Le communalisme, ses causes et ses conséquences

· Inprecor n° 179, 10 septembre 1984 · p. 13-21 · 10 175 mots

Inde et Asie du Sud

Essai d'analyse du phénomène communaliste à la lumière des émeutes de Bombay

EPUIS une quinzaine d'années, on assiste un peu partout en Inde à une montée du communalisme (1). Les émeutes à caractère communaliste ont coûté la vie à des milliers de personnes et ont eu un impact durable meme sur ceux qui n'en ont pas été directement les victimes. Pendant cette dernière décennie, il y a eu en moyenne 150 conflits communalistes par an, qui ont entraîné la mort de centaines de personnes et fait des dizaines de milliers de sans abri, de chômeurs et de déracinés.

Depuis 1977, le nombre de ces conflits s'est multiplié de façon spectaculaire. Pour 36 décès dus à la violence communaliste en 1977, il y en a eu 375 en 1980. Depuis, cette tendance s'est encore renforcée, au point que l'on dénombre plus de 400 incidents de cette nature pour la seule année 1983, et 300

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La ville de Bombay a été secouée, au mois de mai 1984, par des émeutes communalistes qui ont duré deux semaines.

Celles-ci ont commencé le 18 mai par une vague d'assassinats, de pillages et d'incendies à Bhivandi, centre de l'industrie du textile situé à 40 kilomètres au nord de

Bombay. Ensuite, la ville de Bombay elle-même, qui n'avait pas connu d'événements de ce genre depuis l'indépendance de l'Inde en 1947, est également devenue le théâtre de tensions inter-communautaires, qui ont culminé par des émeutes dans plusieurs quartiers. Dix jours après, lorsque ces émeutes eurent été maîtrisées, les chiffres officiels dénombrèrent 300 morts et 1 800 blessés pour Bombay et sa région, mais, d'après des calculs officieux plus dignes de confiance, le bilan réel s'élèverait à 1 000 morts et 4 000 blessés.

A ces données, il faut ajouter 60 000 personnes sans abri et plus de 50 000 qui se sont retrouvées au chômage. C'est dans la communauté musulmane que l'on trouve le gros des victimes.

Quelles ont été les causes émeutes ? Ont-elles été spontanées ou organisées ? Quel rôle ont joué les facteurs économiques et politiques ? Pour répondre à ces questions, il faut tout d'abord examiner en détail la chronologie même

LES ORIGINES DES ÉMEUTES

DE LA REGION DE BOMBAY

En novembre et décembre 1983, la

Vishva Hindu Parishad (Conférence universelle hindoue), une organisation hindoue foncièrement communaliste, a organisé dans tout le pays une manifestation dont les objectifs étaient de promouvoir un renouveau hindou et d'engendrer des sentiments anti-musulmans. Cette propagande a eu un grand impact. En janvier

1984 a été créée à Bombay une nouvelle et ses conséquences tra, dont la capitale est Bombay. L'article la IVe Internationale. organisation communaliste, le Hindu Mahasangh, dont le président est Bal Thackerey, un responsable de la Shiv Sena (2) et le vice-président Vikram Savarkar. Au même moment, il y a eu une grande campagne d'affichage à Bombay. Les affiches étaient divisées en deux parties, avec d'un côté une famille hindoue - deux parents et deux enfants - et la légende « Nous deux, nos deux » et, de l'autre, une famille musulmane — avec le mari, ses quatre femmes et leurs vingt-cinq enfants - et la légende « Nous cinq, nos vingt-cinq ». Ces affiches appelaient aussi à l'action immédiate contre le risque de voir les musulmans devenir plus nombreux que les hindous. Mais, au lieu de réagir contre cette propagande communaliste, les pouvoirs publics ont fait preuve d'une complaisante tolérance.

Chaque année au mois d'avril, une fê te religieuse hindoue est célébrée dans l'Etat de Maharashtra. Toutefois, après les émeutes communalistes de Bhivandi en 1970, la procession religieuse qui faisait partie de cette fête avait été interdite. Elle a neanmoins ete de nouveau permise par les autorites de l'Etat, en 1984, et s'est déroulée à Bhivandi avec la participation de personnalités communalistes, comme Thackerey et Savarkar. Cette procession a parcouru des quartiers musulmans en lanslogans provocateurs. Lors du 1. Le terme de « communalisme » désigne des formes de regroupement et d'entraide reposant sur des bases ethniques et religieuses. Il sert aussi à dénoncer le clientélisme politique fondé sur les intérêts propres à ces regroupe-

Le communalisme se double parfois d'une concurrence entre castes.

Sena (armée de Shivaji) se réclame de Shivaji Bhonsle, un homme de guerre marathe du XVIIe siècle. Cette organisation, fondée en 1965 par Bal Thackerey, est animée par un esprit nationaliste marathe militant, ainsi que par un hindouisme fervent. Ce mouvement prône un nationalisme anti-musulman et revanchard sur le thème « le Maharashtra aux Marathes ». Son leader, Bal Thackerey, n'hésite pas à déclarer, en parlant des musulmans : « On de-

DOSSIER INDE morts depuis le début de 1984 dans le seul Etat de Maharashque nous publions ci-dessous constitue une approche de ce phénomène à partir d'une analyse concrète des événements qui se sont déroulés en mai 1984 dans la région de

Bombay et ont mis aux prises hindous et musulmans quelques semaines seulement avant la prise d'assaut du temple sacré des sikhs (le Temple d'Or) par l'armée indienne, à Amritsar, dans l'Etat du Pendjab. Ce texte est une version légèrement abrégée d'un dossier réalisé par l'Organisation communiste révolutionnaire (Inqualabi Communist Sanghathana), section indienne de rassemblement clôturant la procession, Savarkar a pris la parole pour exiger un code civil uniforme, cette revendication étant par l'allégation complètement fausse selon laquelle, sinon, la communauté musulmane deviendrait majoritaire en Inde (3). Il faut toutefois noter qu'aucune procession religieuse n'a été organisée à Bombay, mais uniquement à Bhivandi, ville de 400 000 habitants, dont

60 % de musulmans. Lors du rassemblement final auquel participaient des hindous venus de toute la région, le dirigeant de la Shiv Sena n'a pas hésité à appeler les

Hindous à prendre l'épée pour défendre leur religion.

Le 21 avril, Thackerey a aussi prononcé un discours, devenu tristement célèbre, lors d'un meeting du Hindu Mahasangh. Il reconnut lui-même ensuite y avoir insulté les musulmans et avoir déclaré que si rien n'était fait pour les en empêcher, ils deviendraient majoritaires en

Inde, car ils se développaient comme un cancer, et que la seule solution à ce problème passait par une intervention chirurgicale. A partir de ce moment-là, il n'aura fallu que quelques semaines pour que les émeutes éclatent.

Le 16 mai, un véritable couvre-feu a été imposé dans le quartier de Parel à

Bombay par la Shiv Sena, et les 17 et 18, des magasins dans toute la ville ont été vrait instituer un permis d'entrer dans cette ville, tous les immigrés clandestins seraient renvoyés d'où ils viennent. (...) Tous ceux qui placent l'Islam avant la patrie devraient être mis au pas.

(...) Est-ce un crime pour des hindous d'être fiers de leur religion ? Ce pays est à nous. Les musulmans ont le Pakistan et le Bangladesh. Ici, c'est l'Hindoustan. Telle était l'idée de base du partage de l'empire des Indes. » (Le Monde, 30

3. Les hindous (y compris les Intouchables) représentent environ 83 % tion totale de l'Inde, les musulmans 14 %, les sikhs 2 %. Dans l'Etat du Maharashtra, les musulmans représentent environ 12 % de la popu-

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obligés de fermer boutique. Dans le même temps, la tension communaliste s'est accentuée à Bhivandi. Dans le quartier de Ghunghatnagar, une bagarre éclata après que quelques jeunes musulmans aient hissé le drapeau vert de l'Islam dans un endroit à majorité hindoue. Le soir-même, quelques musulmans se réunissaient pour débattre de la réponse à apporter aux déclarations communalistes de Thackerey. Après une longue discussion, les éléments les plus modérés ont eu le dessus et la réunion décidait d'envoyer une délégation chez Tackerey, afin de vérifier ses décla-

Mais dans la nuit du 17 au 18 mai, des attaques simultanées et systématiques étaient lancées contre des quartiers à majorité musulmane, qui furent pillés et incendiés. Ces attaques, qui causèrent beaucoup de morts, ont été menées par des bandes armées - y compris avec des fusils - qui clamaient des slogans anti-musulmans. Le caractère simultané attaques, leur coordination et le type d'armes utilisées excluaient d'emblée toute spontanéité de ces actions. La police, lorsqu'elle était présente, en témoin impassible des événements.

Dans le petit quartier de Nai, qui comptait 1 500 familles, on a assisté à un phénomène un peu particulier. Ce quartier très pauvre comporte une majorité de musulmans, mais des familles hindoues y habitent aussi. Là, les hindous et les musulmans se sont alliés pour résister à l'agression extérieure. Cette résistance a tenu un certain temps avant d'être vaincue. Ce phénomène de résistance conjointe des hindous et des musulmans face aux agressions allait se reproduire souvent dans les jours qui suivirent, à Bhivandi aussi bien que dans divers quartiers de Bombay.

Les émeutes, aussi bien que les violences sporadiques et les assassinats, se sont poursuivis pendant dix jours, et quand l'armée est finalement intervenue, les dégâts étaient déjà très importants. Beaucoup de gens étaient retournés dans leurs villages d'origine, et environ 50 000 personnes croupissaient dans de prétendus camps de secours. Quant à l'aide alimentaire envoyée par le gouvernement central, elle fut soit détournée par des intermédiaires, soit vendue sur le marché noir par le gouvernement l'Etat lui-même. Comme toujours dans de pareilles situations, le gouvernement a fait des promesses aux sinistrés, mais ces derniers ont peu de chance de recevoir une quelconque indemnisation.

• Dans le même temps, des émeutes, des incendies et des pillages ont aussi eu lieu le 19 mai dans les quartiers musulmans de Bombay, causant la mort de 100 personnes et de nombreux blessés. C'est l'intervention de l'armée qui mit finalement fin à ces exactions, mais les entrepreneurs immobiliers de cette ville ont voulu tirer profit de ces tensions communalistes. Dans une série de quartiers populaires, des baraquements ont été incendiés et les habitants ont ensuite été empêchés de revenir sur leurs lieux d'habitation. Dans

Une gare détruite lors d'émeutes communalistes. (DR) ces endroits, les attaques ont été plus systématiques, bien armées et coordonnées. Les entrepreneurs, toujours avides de nouveaux terrains à bâtir, ont organisé l'incendie de ces baraquements en utilisant les émeutes comme prétexte. Tout de suite après la démolition de ces baraques, ils ont d'ailleurs fait occuper les terrains avec l'appui de la police.

Bhivandi est un centre de production textile dont l'industrie principale est fondée sur le métier à tisser mécanique. En fait, ce secteur informel, non structuré en grandes unités de production, produit à lui seul plus de tissu que toute l'industrie du textile de Bombay. Pendant la grande grève du textile de 1982 (4), le métier mécanique a connu une expansion importante, qui a donné lieu à une concurrence acharnée. Beaucoup de musulmans sont aussi propriétaires de métiers mécaniques, et cette concurrence peut donc très facilement prendre une forme communaliste.

Ces émeutes font donc clairement apparaître le rôle communaliste joué par des organisations comme Shiv Sena, Hindu Mahasabha, Patit Pawan, Rashtriya Swayamserak Sangh (Corps national des volontaires), Hindu Mahasangh, etc., mais aussi celui joué par la police et par le gouvernement de l'Etat de Maharashtra, dirigé par le parti du Congrès (I) d'Indira Gandhi.

LE ROLE DE LA POLICE ET DU GOUVERNEMENT DE L'ETAT

D'après tous les rapports et témoignages, les policiers ont joué un rôle de témoins passifs, lorsqu'ils n'ont pas ouver-

4. Cf. Inprecor numéro 137 du 22 novembre 1982.

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tement aidé les agresseurs de la Shiv Sena. A Cheetah Camp, à Trombay, grand bidonville où habitent hindous et musulmans aussi bien que des chrétiens, la police a joué un rôle ouvertement communaliste. Les habitants de ce quartier s'attendaient à une attaque de l'extérieur, aussi, hindous, musulmans et chrétiens se sont-ils unis pour se protéger. Mais cette « attaque » est venue non pas part d'« éléments anti-sociaux », mais des prétendus gardiens de l'ordre eux-mêmes, c'est-à-dire de la police. Le 27 mai, des policiers du commissariat de Trombay sont en effet entrés camp avec des soldats et ont tué au moins 15 personnes. Au moment de la fusillade, on a entendu les policiers crier des slogans de la Shiv Sena. Le commissaire s'est trouvé contraint d'admettre par la suite qu'il y avait eu des excès commis par le personnel de son département, mais aucune enquête judiciaire ne sera menée, sauf une simple enquête départementale qui n'aura aucune suite. A Cheetah Camp, à Govandi et ailleurs, la police a clairement proclamé aux musulmans que « sous notre uniforme de policiers, nous sommes des Shiu Sainik » (membres de la Shiv Sena, ndlr.)

Nos discussions avec les habitants de Bhivandi ont partout fait apparaître la partialité de la police. Dans chaque zone touchée par les émeutes, c'était à peu près la même histoire. Les attaques ont été menées par des gens - dont certains étaient du quartier et d'autres amenés de l'extérieur en camions - qui étaient bien armés, chacun possédant une épée ou une dague. Quand les habitants des bidonvilles, principalement des musulmans, ont essayé de s'organiser pour résister aux tentatives de destruction de leurs maisons, ils ont été étonnés de voir que ces nervis étaient accompagnés par des policiers qui n'ont pas hésité à leur tirer dessus. En voyant leurs camarades tomber sous les balles de la police, les musulmans de ces groupes d'auto-défense laissant leur propriété, leurs parents et leurs amis à la merci des nervis. aui ont eu le champ libre pour tuer et détruire.

Quant au parti au pouvoir dans l'Etat du Maharashtra comme dans l'Union indienne, le Congrès (I), qui se réclame pourtant de la laïcité quand cela lui convient, il a montré, par son comportement ces émeutes, qu'il ne respecte plus guère les principes laïcs, même en paroles. Plusieurs faits, dont nous donnons quelques exemples ci-dessous, l'at-

- Malgré le fait que les émeutes aient coûté la vie à mille personnes au moins, pour la plupart des musulmans, la mise en place d'une commission d'enquête judiciaire a été refusée par le chef du gouvernement du Maharashtra, Vasantdada Patil. Comme le montre l'exemple de la commission Madon sur les émeutes de Bhivandi de 1970, il ne faut certes pas avoir d'illusions sur l'utilité de ce genre d'enquêtes, mais leurs rapports peuvent parfois divulguer au moins des faits vérifiés et une analyse honnête, et c'est de cela que le gouvernement du Congrès (I) a

- En janvier 1984, Thackerey et Savarkar auraient pu être poursuivis en justice pour leur responsabilité dans l'affaire des affiches anti-musulmanes et pour leurs discours incendiaires. Ni l'un ni l'autre n'ont été inquiétés par le gouvernement. En plus, après son discours ouvertement communaliste du 21 avril, non seulement Thackerey n'a pas été poursuivi, mais le chef du gouvernement de l'Etat a fait des déclarations à la presse justifiant les proclamations d'innocence du chef de la Shiv Sena, et cela sans avoir même écouté l'enregistrement de son discours.

- Le gouvernement a autorisé la procession religieuse du Shiv Jayanti à Bhivandi, après l'avoir interdite pendant 15 ans, et sachant bien qu'il y avait déjà eu des manifestations de communalisme à son réseau d'informateurs très efficace, le chef du gouvernement de l'Etat devait savoir à l'avance ce qui se tramait. Il n'a pourtant pris aucune mesure préventive.

- Aucune poursuite n'a été engagée contre des communalistes hindous, ni contre des policiers responsables des exactions. Informée des accusations contre ces derniers, le Premier ministre de l'Union indienne et chef du Congrès (I), Indira Gandhi, s'est contentée de déclarer qu'il « faudra étudier la question ».

- Le chef du gouvernement de l'Etat, Vasantdada Patil, a accusé la presse musulmane d'incitation aux émeutes, en gardant par contre le silence sur les actions de Thackerey et de ses amis. Pendant les émeutes, ces derniers ont pu se déplacer sans problème, alors même que l'Imam de Juma Masjid a été empêché de se rendre dans les zones affectées par les émeu-

— Moins d'un mois après les émeutes, Vasantdada Patil passa une alliance avec Thackerey pour l'élection du vice-président au conseil législatif de l'Etat. Tout de suite après ce marchandage, Sarpotdar, un dirigeant de la Shiv Sena emprisonné pour ses activités communalistes, a été li-

Tous ces faits nous mènent irrésistiblement à la même conclusion : le gouvernement de Vasantdada Patil a activement aidé les forces du communalisme hindou et il porte autant de responsabilités au sujet des émeutes que ceux qui y ont participé physiquement. C'est contre toute logique que, même après avoir pris connaissance de ces faits, il y a encore des laïes sincères qui pratiquent la politique de l'autruche en continuant à louer le parti du Congrès (I) pour sa laïcité.

LES PRÉCÉDENTES ÉMEUTES

DE BARODA, DE GODHRA ET DE JAMSHEDPUR Baroda, véritable capitale industrielle de l'Etat du Goudjerat, situé au nord de Bombay, a une population de 900 000 personnes, dont 15% de musulmans, 35 % de marathas et 52 % de Goudjeratis. Les musulmans et les marathas sont en général très pauvres. En fait, 85 % des musulmans vivent en-dessous du « seuil de la pauvreté ». Grâce à l'interdiction de la vente de l'alcool, un trafic illicite y prospère, avec un chiffre d'affaires de 100 000 roupies (environ 75 000 francs) par jour pour la seule ville de Baroda. Les patrons de ce trafic illégal jouissent de la protection d'hommes politiques et de policiers, et on estime que ces derniers en bénéficient pour un total de 60 000 roupies par an (environ 45 000 francs). Ce trafic est dirigé par les Bhois et les Kahars, du côté des hindous, et aussi par des musulmans, qui se livrent à une concurrence farouche. Les émeutes de 1981-1982 eurent pour cause principale les liens de ces différents secteurs avee les protecteurs qui appartiennent à des fractions rivales du parti du Congrès (I). Les trafiquants bhois et kahar sont protégés par Bhogilal (vice-président de la municipalité de la ville de Baroda) et Solanky (chef du gouvernement de l'Etat du Goudjerat), alors que leurs concurrents musulmans disposent de la protection du ministre des Finances du gouvernement de l'Etat, Sanat Mehta. Récemment, les Marathes se sont de plus en plus investis dans ce trafic, concurrençant les musulmans. Lors des émeutes, les musulmans ont été abattus sans merci par la police. Par la suite, ils demandèrent la mutation de certains policiers. Mais la tentative du gouvernement de l'Etat de commissaire de Baroda, Jaspal Les tensions communalistes ont duré pendant plus d'un an, faisant 33 morts, 336 blessés et d'importants dégâts

Godhra est une ville en pleine croissance du nord-ouest de l'Inde, avec une population de 85 000 habitants, dont 35 000 musulmans (20 000 Ghanchis, 5 000 Syeds et 10 000 Bhoras). Les habitants les plus pauvres sont les Ghanchis, qui sont des agriculteurs ou des camionneurs, et qui, à la différence des Bhoras, ont des familles nombreuses. Juste après la partition de l'Inde, en 1947 (5), il y a eu une importante immigration de Sindhis en provenance du Pakistan venus s'installer à Godhra. Aujourd'hui, il y en a environ 8 000. Ce sont traditionnellement de petits commerçants. Ces Sindhis, qui ont un statut social inférieur aux autres hindous, ont réussi à casser le monopole traditionnel du commerce de blé que détenaient ces derniers, et ce sont eux qui dominent maintenant ce commerce. En plus, du fait de la pression d'une population croissante, il y a aujourd'hui une importante crise du logement à Godhra. En 1948, quand les Sindhis sont venus du Pakistan, ils ont amené avec eux des souve-

5. Lors de l'effondrement de l'empire britannique des Indes, la partition s'est faite suivant des critères religieux, les musulmans formant le Pakistan (occidental et oriental, ce dernier devenant plus tard le Bangladesh). Cela donna lieu à de nombreux affrontements intercommunautaires.

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nirs frais des émeutes communalistes qui s'étaient produites au moment de la partition du pays. Godhra elle-même était devenue, à cette date, le théâtre d'émeutes communalistes qui se sont régulièrement reproduites organisations communalistes hindoues, frappées par le nouveau monopole sindhi sur le commerce du blé, ont réussi à créer un conflit communaliste entre les Sindhis et les musulmans et, en octobre 1980, cinq Sindhis ont été brûlés vifs par des musulmans, des émeutes continuant jusqu'en août 1981.

Les émeutes de Jamshedpur, d'avril 1979, constituent un autre exemple de la violence communaliste. Jamshedpur est une ville industrielle qui a connu croissance rapide et une affluence de travailleurs immigrés. La population de la

Best passée de 5 000 habitants en 1911 à 300 000 en 1961 et à 800 000 en 1979. Dans le centre-ville habitent essentiellement les employés de Tata et d'autres entreprises. Les travailleurs les moins favorisés, les saisonniers et les petits commerçants, sont installés pour la plupart dans les quartiers limitrophes de la ville. Mango est un exemple typique de ces quartiers. Avec une importante population musulmane, il a connu une croissance démographique de 1 000% entre 1971 et 1979. Il existe une concurrence acharnée pour la terre, qui a été la cause de conflits importants et même d'assassinats. A la suite des émeutes de 1964 à Jamshedpur, environ 4 000 musulmans se sont réfugiés au Pakistan, et l'objectif des émeutes de 1979 était de chasser les musulmans de la terre. Ces émeutes ont été organisées par l'organisation communaliste RSS (Corps national des volontaires), avec une participation active de la police de l'Etat et de la police militaire. Les principaux participants aux agressions étaient les Adivasis, indigènes de la ré. gion, qui sont pour la plupart des travailleurs agricoles sans terre qui ont progressivement été chassés de ce quartier. Leur Emeutiers hindous au Pendjab. (DR)

colère contre ceux qui leur avaient volé la terre a été habilement détournée par le RSS contre les musulmans.

En partant de ces exemples, et d'autres encore qu'on pourrait citer, se définissent une série d'éléments permettant d'analyser les récentes émeutes communalistes qui se sont déroulées en Inde. QUELQUES ÉLÉMENTS D'ANALYSE

Il faut tout d'abord remarquer qu'entre 1950 et 1964, il y a eu relativement peu de troubles communalistes. Par contre, à partir de 1964, leur rythme s'est accéléré. Les émeutes des années 1950 semdes éruptions spontanées de violence et de haine communaliste. Celles d'après 1964 ont un caractère plus organisé. Aussi, les pertes en vies humaines durant les années 1950 furent-elles beaucoup plus limitées (316 morts pour toute la décennie). Après 1964, les émeutes communalistes sont plus meurtrières : elles font trois fois plus de morts pour la seule année 1969 que pour toutes les années de la décennie 1950. Dans chaque émeute qui éclate aujourd'hui, le nombre de musulmans qui trouvent la mort est plus élevé. Leurs pertes en vies humaines et en destruction de biens dépassent largement

Les émeutes communalistes sont plus courantes dans les zones urbaines, bien qu'elles commencent à s'étendre aussi à la campagne, et ces conflits ne se limitent pas à des affrontements entre hindous et musulmans. Il y a une tendance croissante à des conflits entre sikhs et hindous, hindous et chrétiens, hindous et boudd-

Les émeutes des dernières années ont été de durée plus longue. Les affrontements qui ont commencé à Baroda en 1981 ont duré plus d'un an. Même à Bombay, les émeutes du printemps dernier ont redémarré un mois après leur déclenchement initial. Les organisations

INDERTAKING communalistes, musulmanes qu'hindoues, se sont renforcées dans la dernière période, mais il y a une différence sociale entre ceux qui engendrent la haine communaliste et ceux qui participent directement aux émeutes. En général, ce sont les couches moyennes et supérieures de la population qui organisent la propagande communaliste, mais les couches les Une analyse superficielle des émeutes montre que dans la plupart des cas elles ont été déclenchées par des incidents assez banals. Cela peut être des pétards qui éclatent à côté d'une mosquée, ou l'utilisation du mot « fuyard » pour caractériser le prophète Mahomet dans un livre scolaire, comme cela fut le cas à Male dans l'Etat du Maharashtra 1982. Parmi d'autres « causes immédiates » des émeutes, il y eut des hauts-parleurs dirigés d'un temple hindou vers une mosquée, ou un litige autour d'une parcelle de terre entre hindous et musulmans. Mais ce serait une grave erreur d'en tirer la conclusion que les émeutes communalistes ne représentent que frontements entre des fanatiques à cause de différends religieux banals. Car, en fin de compte, ces émeutes ne sont que le produit d'un mécontentement de masse profond et prolongé. Les émeutes en sont les manifestations les plus aiguës, mais le communalisme est largement présent dans la société, même en temps normal, car dans la société indienne, un individu subit depuis sa naissance, de façon consciente ou inconsciente, une éducation quotidienne de haine contre « l'autre communauté ». Cette offensive idéologique passe par des plaisanteries apparemment anodines ou des livres d'école au contenu communaliste, aussi bien que par les discours des hommes politiques. Et tout cela, malgré le fait que toutes les religions prêchent la tolérance, alors que le communalisme représente exactement le contraire, c'est-à-dire l'intolérance totale.

Alors, pourquoi cette dichotomie ? Le communalisme est-il une composante nécessaire de la religion ? Nous ne le pensons pas. Nous pensons que le communalisme est absolument contraire à la religion. Beaucoup de gens confondent cependant les croyances religieuses avec le communalisme. Ils pensent que le communalisme est inévitable là où il existe plus d'une religion. C'est une idée fausse. On trouve dans l'histoire des civilisations des exemples où des religions différentes ont coexisté pacifiquement pendant des siècles. On les trouve même dans l'histoire de l'Inde. Certes, il y eut aussi des émeutes communalistes au XIVe siècle, puis sous le règne d'Aurangzeb (16581707), mais cela ne représentait pas une tendance générale. Par exemple, même la lutte de Shivaji contre Aurangzeb n'était pas un conflit. entre hindous et musulmans, mais une lutte contre l'extension de l'autorité centrale. En fait, Shivaji avait des musulmans dans son armée et son principal lieutenant était musulman.

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vaient pas s'identifier avec de tels con- Aligarh, etc.), d'après les statistiques du

Le communalisme doit être compris comme un phénomène structurel de la société indienne actuelle et aussi comme une stratégie des classes dirigeantes pour diviser les masses. Il devient donc évident que des facteurs politiques ont joué un rôle significatif dans toutes les émeutes communalistes. Mais ces facteurs politiques n'opèrent pas dans le vide ; il faut en effet certaines conditions sociales et économiques pour qu'ils se développent. Quels sont donc les facteurs socio-économiques qui mènent à des émeutes communalistes ?

Le communalisme comme phénomène généralisé ne date que de la deuxième moitié du XIXe siècle. Pour des raisons historiques, les hindous (ou une partie d'entre eux) ont été exposés, dès le début du XIXe siècle, à l'éducation britannique 50 ans avant les musulmans. Des mouvements réformistes sont nés au sein de la société hindoue, et les sentiments nationalistes ont été exprimés, au début, par les couches moyennes éduquées de cette

Les couches moyennes musulmanes, qui ont eu accès plus tard à l'éducation coloniale, ont identifié le nationalisme indien avec l'hindouisme, et une partie de ces couches ont donc créé un courant nationaliste musulman séparé. En plus, les musulmans étaient très dépendants de l'administration britannique. Ils sont donc largement demeurés extérieurs au mouvement nationaliste, et même quand ils ont commencé à s'y investir, à partir de 1910, ils l'ont fait avec une idéologie islamique spécifique. En plus, la direction du mouvement nationaliste indien elle-même a parfois eu des prises de position communalistes. Le mahatma Gandhi lui-même (1869-1948) utilisait des concepts religieux pour mobiliser les masses. Les musulmans ne pou-

Femmes indiennes construisant un barrage. (DR) cepts. Il existait aussi, dans les deux communautés, des forces prêtes à détourner le mécontentement des masses dans un

Les colonialistes britanniques ont su utiliser les germes du communalisme à leurs propres fins, dans le but d'aller vers la partition de l'Inde sur la base de la division hindous-musulmans. Au moment où cette partition est devenue une réalité, en 1947, les sentiments communalistes se sont transformés en émeutes, les plus graves entre ces deux communautés qu'ait connu le sous-continent indien. Les foyers principaux de ces émeutes se trouvaient dans les Etats du Goudjerat, du Pendjab, de Dehli, d'Uttar Pradesh, du Bengale et du Cachemire. Nous ne pouvons faire ici une anlayse détaillée du communalisme à l'époque de la domination britannique. Passons donc à la période qui commence avec l'indépendance de l'Inde, en 1947. Comme nous l'avons déjà indiqué, c'est à partir de 1964 que l'on assiste à une remontée des tensions communalistes. Au-delà des causes immédiates très diverses des conflits qui ont éclaté, nous pouvons discerner des tendances générales qu'il s'agit d'analyser maintenant.

LES CAUSES PROFONDES

DES AFFRONTEMENTS COMMUNALISTES La plupart des villes qui ont été touchées par des émeutes communalistes sont des centres industriels et commerciaux en plein développement. Elles disposaient toutes d'un fort pourcentage de plupart des autres exemples se situant entre 33% et 38% (Hyderabad, Meerut, recensement de 1971. Toutes ces villes sont en plein développement industriel et commercial. Par exemple, Baroda est en train de devenir un centre industriel important, Ahmedabad et Bhivandi sont des lieux de production de textiles, Moradabad est un centre important de fabrication d'ustensiles de cuivre jaune, Jamshedpur dispose d'une industrie sidérurgique. Dans tous ces centres industriels, la croissance économique a produit des for mes de concurrence et des conflits d'intérêts entre hindous et musulmans. Traditionnellement, les deux communautés gagnaient leur vie en exerçant des métiers distincts. Mais la dynamique de la croissance commence à modifier les habitudes traditionnelles de ces deux communautés et à les mettre en concurrence directe, menant ainsi à des conflits.

LA MOBILITE SOCIALE

DES MUSULMANS Comme conséquence immédiate de la partition de 1947, beaucoup de musul mans sont partis s'installer au Pakistan. Ceux qui sont restés en Inde étaient soit des zamindars (propriétaires fonciers) qui auraient perdu leur propriété s'ils étaient partis, soit des artisans. Les couches moyennes éduquées ont émigré en masse pour trouver de meilleures possibilités de poursuivre une carrière au Pakistan. Cette tendance à l'émigration s'est prolongée encore pendant 15 ans après l'indépendance de l'Inde. Au fur et à mesure que les musulmans devenaient plus éduqués, ils partaient au Pakistan. Même ceux qui restaient avaient toujours la perspective de partir « un de ces jours ». Ainsi fut créé un « vide des couches moyennes » parmi les musulmans en Inde. Les artisans et les ouvriers qualifiés avaient une activité professionnelle liée à l'aristocratie foncière. Le développement inégal et combiné de l'économie indienne - notamment la disparition des grandes propriétés foncières couplée à l'absence d'une croissance suffisante de l'industrie — les a poussés dans les bras des intermédiaires et commerçants, lesquels étaient presque sans exception des hindous.

Depuis le milieu des années 1960, la situation s'est radicalement transformée. Nous pouvons reprendre à ce propos l'analyse d'Imtiaz Ahmed, qui écrit : « Les musulmans se sont rendus compte qu'ils devaient nager ou se noyer dans ce pays, et ils ont décidé de nager. Des opportunités accrues, conséquence du dé veloppement économique de la décennie précédente et de l'expansion du marché de l'artisanat à l'étranger, leur ont fourni des possibilités de rattrapage économique. Petit à petit, en accumulant des économies grâce à leurs salaires qui augmentaient avec l'expansion de la demande, une partie au moins des artisans et ouvriers qualifiés musulmans a réussi à se transformer en petits entrepreneurs et a commencé à concurrencer les artisans et commerçants hindous. Au fil des années, quelques-uns d'entre eux ont pu devenir des hommes d'affaires d'un certain poids,

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qui dirigent leurs propres ateliers où ils emploient des artisans et des ouvriers musulmans, ou qui sont engagés dans le commerce d'exportation de biens à l'étranger. » Ces développements ont laissé le champ libre à l'agitation communaliste.

La pression sur la terre. Dans toutes les villes qui connaissent actuellement une croissance rapide, il y a une pression importante sur la terre. Avec l'expansion des villes, des travailleurs immigrés arrivent toujours plus nombreux et s'installent dans les quartiers limitrophes. Le prix de la terre monte et la spéculation immobilière se développe de façon importante. Des terrains qui étaient inutiles auparavant deviennent intéressants d'un point de vue commercial et attirent des spéculateurs qui ont intérêt à se débarrasser des occupants « illégaux ». Et pour le faire, quel meilleur moyen que le communalisme ?

La couche des nouveaux riches musulmans s'est aussi investie de façon imles quartiers musulmans, ils s'orientent maintenant vers ceux habités par des non-musulmans, créant encore une fois des conditions favorables aux forces communalistes. Ce facteur constitue une des causes principales des émeutes d'Aligarh et de Moradabad, et a aussi joué un rôle important à Bombay.

L'intégration de la communauté. Une des explications des récentes émeutes communalistes est assez déconcertante. A l'encontre des idées reçues, quelles les émeutes communalistes écla tent dans un contexte de désagrégation sociale, nous observons qu'en réalité c'est souvent le contraire qui est vrai. Les musulmans qui, dans les années 1950, étaient économiquement arriérés, politiquement soumis et culturellement repliés sur eux-mêmes, ont commencé ensuite à s'affirmer en tant que communauté. Leur réserve antérieure à l'égard de la société indienne est en train de disparaître. Certains secteurs de la population musulmane essaient de traduire leur nouveau pouvoir économique sur le plan politique. La menace ainsi posée aux intérêts hindous produit des conflits et des affrontements. Cet aspect des choses s'éclaircit lorsqu'on regarde l'évolution du Jamat-e-Islami, une organisation communaliste musulmane créée en 1948. Pendant plusieurs années, elle prônait une politique d'abstention à l'égard de la vie politique en Inde, par exemple le boycott des élections. Elle justifiait cette orientation en expliquant qu'une véritable société islamique ne pouvait exister que là où les musulmans contrôlaient le gouvernement, ce qui était de toute façon impossible en Inde à cause de la majorité hindoue. A partir des années 1970, le Jamat-e-Islami a été obligé de changer de position, parce que la population musulmane voulait être représentée politiquement. Par conséquent, ce parti a commencé à participer aux consultations électorales.

Les castes intermédiaires. La concurrence entre des couches sociales qui se renforçaient et celles qui étaient en dé clin a trouvé son expression dans les émeutes inter-communautaires. L'Inde est un pays capitaliste en voie de développement, mais son niveau de développement n'a pas totalement éliminé des couches sociales telles que les artisans et les usuriers. Le degré de concentration du capital est encore limité. La persistance de rapports sociaux de type précapitaliste donne à la société toute entière un caractère inégal et combiné. Certaines couches sociales qui étaient dominantes auparavant sont en perte de vitesse, tandis que d'autres renforcent leurs positions. Dans cette situation se produisent des conflits

Dans la société indienne traditionnelle, la structure de caste coïncidait plus ou moins avec la structure de classe. Mais, depuis vingt ans, la dynamique de la société a créé un mouvement ascendant sur le plan économique pour certains secteurs de ce qu'on appelle les castes inférieures. Ces castes se sont hissées à un niveau intermédiaire de la structure de caste (c'est le cas par exemple des Yadavs dans l'Uttar Pradesh et des Marathes au Maharashtra et au Goudjerat) et leurs membres essaient de traduire leur progression économique sur les plans politique et culturel. Ces castes ont besoin de se forger une identité politique et culturelle. Leurs membres aspirent à atteindre le sommet du système de caste et il leur faut s'identifier avec ces castes supérieures. Cette identification exige une démarcation nette par rapport à d'autres castes et religions, ce qui mène logiquement à de vifs sentiments castéistes et communalistes. Liés à la nouvelle assurance économique et politique des couches qui les diffusent, ces sentiments mènent inévitablement aux affrontements violents.

L'idéologie commune. N'importe quelle classe dirigeante, pour maintenir sa domination, a besoin de combiner la répression et un certain degré de contentement des masses populaires. La répression seule, sauf dans des situations extrêmes, n'est ni suffisante ni efficace du point de vue des intérêts à long terme des couches dominantes. Il leur faut aussi un certain soutien des masses laborieuses. Jusqu'aux années 1960, le soi-disant « socialisme du Congrès » s'efforçait ainsi de lier la majorité des masses populaires à la classe dirigeante. Mais une fois terminée la période d'expansion économique, la dégradation des conditions de vie des masses a comà affaiblir leur confiance dans le gouvernement et cette idéologie a perdu tout son sens. Depuis, il n'existe aucune idéologie commune de ce type. Le vide idéologique a créé une fracture entre les masses populaires et la classe dirigeante, qui se trouve menacée d'une perte totale de sa légitimité. Or, le communalisme peut constituer la base d'une idéologie liant la majorité du peuple à travers tout le pays et garantissant les intérêts de la classe dirigeante en détournant l'attention des masses populaires des vrais problèmes.

C'est pourquoi même le parti au pouvoir, le Congrès (I), devient de plus en plus communaliste.

Une crise d'identité. La tendance gé nérale des affrontements communalistes révèle que ceux-ci n'ont pas lieu dans des périodes où il y a de fortes mobilisations des masses laborieuses. Ainsi, pendant la grande grève du textile en 1982, les tensions communalistes à Bombay étaient très réduites et l'influence de la Shiv Sena était à son niveau le plus bas. La question essentielle est donc celle de la multiplicité des identités. Chaque individu est toujours à la recherche d'une identité sein de la société. Suivant les circonstances, il peut assumer des identités différentes. L'une ou l'autre de ces identités va émerger à des moments différents. Il est dans l'intérêt de la classe dirigeante permettre la libre expression identité, sauf de celle qui se fonde sur un critère de classe. Dans des périodes de lutte des classes intense, c'est l'identité de classe qui prime, aux dépens de tout autre identité. L'individu s'identifier totalement avec sa classe, et le fait que d'autres membres de la classe à laquelle il s'identifie appartiennent à d'autres castes, religions ou ethnies, n'a plus aucune importance pour lui. Quand la lutte des classes est dans une phase descendante, ce sont les autres identités qui s'af-

L'individu est un être social. Il se définit en relation avec d'autres personnes, s'identifie comme partie prenante d'une « entité », et pense et agit en fonction de cela, ce qui s'explique par le fait que l'individu croit que ses propres intérêts sont liées à ceux de cette « entité ». Dans l'idéal, cette « entité » représente la société tout entière, mais cette situation idéale ne peut exister que dans des sociétés communistes ou bien totalement primitives. Dans une société capitaliste, avec toutes ses inégalités, cette entité supérieure peut prendre des formes diverses, religion, cas-

Dans une phase descendante de la lutte des classes, les besoins sociaux et les frustrations des gens existent toujours Les expériences décevantes que les couches populaires ont pu faire à l'issue d'une période de la lutte des classes leur donnent une « fausse conscience », l'impression que l'identité de classe n'est pas l'identité principale et qu'elle ne leur apporte pas grand-chose. Cela les amène chercher d'autres formes d'identification, mais aussi à définir comme responsables de leurs frustrations des ennemis autres que leurs véritables ennemis de classe. Cette situation peut engendrer des émeutes de caste ou communalistes, une vague de chauvinisme régional ou d'hystérie guerrière effaçant la conscience de classe de la population laborieuse qui y est entraînée et divisant les classes populaires elles-mê mes. C'est précisément ce que cherche la classe dirigeante, qui s'efforce d'engendrer de tels sentiments. On pourrait ajouter, de plus, que cette forme de conscience n'est pas totalement fausse, dans la mesure où l'exploitation de caste existe réel-

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lement en Inde et de façon massive, et où il existe aussi une discrimination accentuée à l'égard des musulmans.

La montée du chômage, la flambée des prix et la pression sur la terre créées par l'incapacité des classes dirigeantes à at fronter le problème de la stagnation économique constituent donc les causes principales des frustrations des masses populaires, et les flambées communalistes ne sont qu'une des expressions déformées du res sentiment des populations à cet égard.

La laïcité de l'Etat. L'Etat indien, qui est censé être fondé sur la laïcité, porte en réalité une responsabilité fondamentale quant à la diffusion des sentiments communalistes et à la tolérance à l'égard de ceux qui en usent. En 1976, le mot « laïcité » a été ajouté en préambule à la Constitution. Depuis son origine, cette Constitution accorde un statut d'égalité à toutes les religions. Cela suffit pour que beaucoup de gens concluent que l'Etat est

L'idée, popularisée par le parti du Congrès au cours de la période antérieure à l'indépendance, et notamment par Jawaharlal Nehru, suivant laquelle la laïcité signifiait « le respect de toutes les religions », est largement acceptée. Mais personne ne veut admettre - même après des décennies d'expérience des conséquences affreuses du communalisme en Inde - que ce concept a ouvert la porte à l'autorisation de toutes sortes de manifestations communalistes (processions relitants, etc.), toujours au nom du « respect de la religion ». Cette « laïcité » permet même à la loi religieuse de dominer toute une série d'aspects fondamentaux de la vie de la population comme, par exemple, le mariage, les rapports sexuels et les droits à la succession. Et sous le masque de concepts tels que ceux d'« éthique culturelle », de « climat spirituel » ou de morales », même les médias finissent par perpétuer le chauvinisme religieux des hindous des castes suconcept de laïcité signifie réalité le fait que la religion est l'affaire personnelle de chaque individu et que ¡'Etat autorise et même protège le droit des citoyens d'avoir des croyances religieuses qui leur conviennent dans leur vie privée, tout en interdisant les démonstrations publiques à caractère communaliste de ces croyances. Mais l'aspect fallacieux de la prétendue laïcité de l'Etat indien apparaît clairement rien qu'à la vue des murs du Parlement. Dans ce « temple de la laïcité et de la démocratie », les murs sont gravés de citations des Vedas et des Upanishads (textes sacrés hindous). On pourrait se demander pourquoi il n'y a que des citations de textes hindous et non pas également de textes islamiques, sikhs ou chrétiens, mais la véritable question est celle-ci : pourquoi des citations de textes religieux?

En fin de compte, l'Etat sert les intérêts des classes dirigeantes, et ces dernières utilisent tous les moyens nécessaires pour adapter les rapports entre les gens à

Indira Gandhi. (DR) leurs propres objectifs. La religion constitue un de ces moyens et elle est utilisée dans ce sens par les classes dirigeantes. Il est dans leur intérêt de diviser ainsi les masses laborieuses. Le fanatisme religieux est utilisé dans ce but, même par la grande bourgeoisie industrielle.

Le rôle du Parti du Congrès (I). Le Parti communiste indien (PCI) et le Parti communiste indien-marxiste (PCI-M) (6), qui ont d'ailleurs des positions radicales et laïques au moins en ce qui concerne le communalisme hindou, croient qu'Indira Gandhi est le don de Dieu à l'humanité et que le Congrès (I) et même l'Etat sont laïcs. Or, les masses populaires ont eu une expérience de ce que signifie réellement cette « laïcité » du Congrès (I) pendant les émeutes communalistes de Bombay et Bhivandi, comme nous l'avons décrit plus haut. Par ailleurs, c'est un secret de Polichinelle que le Congrès (I) a sciemment monté en épingle l'action de Sant Jarnail Singh Bhindranwale et essayé de complètransformer les revendications de l'Akali Dal en agitation communaliste entre hindous et sikhs (7). Il a joué le même rôle en Assam. Les émeutes de Baroda ont démarré à la suite d'une lutte de fractions entre des dirigeants locaux du

Le Congrès (I) s'est toujours appuyé sur le vote bloqué en sa faveur des communautés minoritaires et des castes inférieures. Mais, pour des raisons évidentes, ces secteurs ont été de plus en plus mé. contents de ce parti. L'érosion progressive de cette base a donc obligé le Congrès (I) a chercher d'autres alliés, ce qu'il essaie de faire en se tournant vers les castes supérieures et les secteurs ascendants des castes intermédiaires. On peut se demander alors, si le Congrès (I) est une organisation communaliste, pourquoi n'essaie-t-il pas de transformer l'Inde en Etat hindou ? Pourquoi avoir introduit la notion de « laïcité » dans la Constitution pour la première fois en 1976 ? Pourquoi Indira Gandhi soutient-elle en paroles le principe de la laïcité ? Les réponses à ces questions sont multiformes. Il faut analyser le Congrès (I) et Indira Gandhi comme des représentants de la classe dirigeante. Or, aucune classe dirigeante ne respecte des principes et des pratiques qui nuisent à ses intérêts de classe. Au contraire, elle ne conserve un principe ou une pratique dans la seule mesure où cela sert ses besoins de classe. Et une politique communaliste en tant que telle ne profite pas aux intérêts économiques de la classe dirigeante dans la mesure où elle ne contribue pas à augmenter le taux de plus-value. Prise dans son ensemble, la classe dirigeante comprend aussi bien que les marxistes que le fanatisme religieux - qu'il soit hindou ou musulman - constitue une diversion. Le communalisme ne lui est utile que quad il permet d'atteindre des objectifs qui, eux, ne sont ni communalistes ni religieux. Ce qui ne signifie pas, bien sûr, que les forces communalistes n'ont pas une certaine autonomie par rapport aux intérêts économiques de la classe dominante. Tant qu'elle dépendait fortement des voix des musulmans, Indira Gandhi a tenu les forces communalistes hindoues à distance. Mais, aujourd'hui, les classes dirigeantes ont besoin d'une idéologie dominante qui puisse leur garantir le plein appui des masses populaires. L'idéologie communaliste est la mieux adaptée à ce besoin. En plus, les classes dirigeantes doivent aussi chercher à maindes divisions permanentes au sein des masses populaires. Pour y parvenir, quel meilleur moyen que l'idéologie com-

En tant que Premier ministre du plus grand pays « démocratique » du monde et « dirigeante la plus populaire du monde entier », et aussi comme dirigeante mouvement des pays non-alignés. Indira Gandhi ne peut se permettre d'être ouvertement communaliste. Mais l'Inde est une démocratie parlementaire dans laquelle c'est en principe la majorité qui décide. Et comme ce sont les hindous qui sont majoritaires, il n'y a pas besoin d'une discrimination spécifique à l'égard des musulmans, car, en réalité, une discrimination de fait s'exerce contre eux. Ce qui explique pourquoi, même à l'époque de la domination britannique, les idéologies communalistes et musulmane se sont exprimées sous des formes diffé-

6. Le PCI a été fondé en 1928, mais n'a guère exercé d'influence durant les vingt premières années de son existence sur les courants nationalistes qui finiront par arracher l'indépendance de l'Inde en août 1947. Une crise s'est développée en son sein durant les années 1950. Le schisme sino-soviétique de 1961 acheva de diviser les différentes fractions. Une partie importante de la base quitta le PCI pour former le PCI-M en 1964. (Cf. Inprecor numéro 122 du 5

7. Bhindranwale est le grand prêtre du renouveau fondamentaliste sikh. Il s'était réfugié avec ses adeptes dans le Temple d'or à Amritsar. C'est au début de juin 1984 que l'armée indienne donna l'assaut au temple, tuant Bhindranwale ainsi que de nombreux sikhs. L'Akali Dal est un parti essentiellement composé de sikhs, fondé en 1920 pour reprendre aux sbires du colonialisme britannique le contrôle des temples (Gurdwaras) du Pendjab.

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rentes. En tant que majorité de la population, les hindous pouvaient paraître très rationnels en propageant l'idée d'une seule nation réglementée par le principe de la domination de la majorité. Ils pouvaient se permettre d'agir ainsi parce que la domination de la majorité signifiait en fait leur propre domination. Mais les communalistes musulmans ne pouvaient pas se réclamer du nationalisme parce que pour eux, le nationalisme et la démocratie dans le cadre d'un Etat unitaire signifiait précisément la domination hindoue. Ils se mobilisaient donc au minimum pour l'obtention de droits politiques spécifiques pour leur communauté, comme par exemple des sièges parlementaires réservés aux musulmans, voire même pour un Etat musulman séparé.

LES ORGANISATIONS

ET LES MYTHES COMMUNALISTES

Il faut s'opposer aux organisations communalistes non pas parce qu'elles ne servent que les intérêts des adeptes d'une seule religion, mais parce qu'elles s'opposent à toute réforme et à toute mesure d'« humanisation » de la religion elle-même. Combien d'organisations hindoues se sont-elles battues contre la dot ? Aucune. Toutes les organisations communalistes hindoues exigent l'abolition des éléments du droit islamique qui existent actuellement, mais elles le font parce que selon elles la pratique de la polygamie chez les musulmans va conduire à la minorisation de la communauté hindoue. Nous soutiendrons n'importe quelle organisation qui s'opposera à la polygamie, mais sur la base du fait que cette institution est partie intégrante du système d'exploitation des femmes (8). Or, il n'y a pas une seule organisation communaliste qui dénonce la polygamie sous cet angle là.

Il y a toute une série d'organisations communalistes hindoues qui sont actives en Inde. On peut citer le RSS, la Shiv Sena, le Vishva Hindu Parishad, le Maratha Mahasangh, le Patit Pawan, et tant d'autres encore. Toutes ces organisations appellent à transformer l'Inde en « Hindu Rashtra ». Elles veulent toutes n'accorder qu'une citoyenneté de deuxième classe aux minorités religieuses. Elles exigent aussi un code civil uniforme, mais sur la base absurde de la prétendue menace que représenteraient les minorités. Toutes ces organisations sont opposées à la démocratie sous toutes ses formes. En plus, elles propagent toutes des idées fortement castéistes et défendent le système de caste sous sa forme la plus rigide. Aucune organisation communaliste hindoue n'a défendu les Dalits (Intouchables, ndir.), même en paroles, et ce, même après les pires massacres castéistes. Ces organisations se sont aussi opposées à l'égalité des droits pour les femmes.

Parmi les organisations communalismusulmanes, le Jamat-e-Islami était pendant toute une période opposé à la participation des musulmans à la vie politique indienne, mais cette organisation a, depuis le milieu des années 1970, changé de position. Elle développe l'idée qu'une véritable société islamique ne sera possible que quand le gouvernement sera entre les mains des musulmans. Sur la base de la solidarité islamique, ce parti se prononce pour le soutien du Pakistan en cas de conflit entre ce pays et l'Inde. Pour sa part, la Ligue musulmane a participé depuis ses débuts aux élections, en essayant de gagner des concessions pour les musulmans en Inde. Encore une fois, toutes ces organisations communalistes musulmanes sont opposées à toute réforme de leur

Aujourd'hui, il y a un fort regain religieux, et le nombre d'adhérents aussi bien que les activités des organisations communalistes augmentent de façon importante.

ces organisations communalistes sont libres d'agir en toute impunité. Elles font des ravages, et ce sont les musulmans, les Dalits, les Adivasis, les femmes et la classe ouvrière qui souffrent le plus de leurs agissements.

Nous ne choisissons pas entre le communalisme des hindous et celui des musulmans. Il faut s'opposer sans ambiguités à l'un comme à l'autre. Mais, en Inde, c'est le communalisme hindou qui représente la menace principale. Cela est vrai parce que, sur la base de la majorité hindoue dans le pays, il peut accéder au pouvoir politique, possibilité qui n'est pas ouverte aux communalistes musulmans. En nauté homogène ayant certains besoins, des aspirations et une culture en commun, et qu'en plus, la survie et la croissance de cette communauté exigent qu'elle impose sa domination sur les autres communautés religieuses par la force, parce que les intérêts de ces différentes communautés s'excluent mutuellement. Il faut essayer de démolir certains mythes ayant trait à

Le premier de ces mythes est que les hindous constituent une communauté homogène dont tous les membres ont des intérets politiques, économiques et culturels en commun. Nous savons bien que cela est faux. Parmi les hindous, on trouve des travailleurs, des capitalistes, des propriétaires fonciers, etc., dont les intérêts ne sont pas seulement distincts, mais même antagonistes. Les aspirations au pouvoir politique sont différentes pour les divers secteurs de la communauté hindoue. En plus, la religion hindoue ne possède pas d'identité commune culturelle ou même religieuse. La culture des hindous varie selon les régions et les castes, et leurs dieux sont très nombreux et variés. La situation est identique chez les musulmans. Chez eux également, il y a les chiites et les sunnites, et même des divisions internes à ces deux communautés. Leurs pratiques culturelles et religieuses diffèrent aussi de région en région. Il est donc complètement faux d'affirmer que les hindous ou les musulmans constituent des communautés homogènes.

L'idée est très répandue que les intérêts des hindous et des musulmans sont contradictoires et que ces communautés ne peuvent pas vivre ensemble.Pourtant, elles ont déjà réussi à vivre ensemble pendant des siècles. De plus, dans la société actuelle, les rapports antagoniques fondamentaux sont ceux qui existent entre les classes. L'antagonisme passe donc plutôt entre les ouvriers et les capitalistes, entre les travailleurs agricoles et les propriétaires fonciers, et même entre les Intouchables et les castes supérieures. Subjectivement, les hindous et les musulmans ont pourtant bien l'impression qu'ils constituent des communautés séparées et antagonistes. Les communalistes jouent habilement sur ces sentiments. L'origine de ce facteur subjectif ne se trouve cependant pas dans la seule propagande des fanatiques mais s'inscrit dans la réalité économique de la société indienne. Il faut donc combattre le communalisme à la fois sur le plan idéologique et en luttant pour des changements socio-économiques, les deux aspects étant étroitement liés.

Il est vrai que la partition de l'Inde au moment de l'indépendance s'est faite sur une base religieuse. Mais cette partition avait un caractère complètement artificiel. Elle a divisé une nation qui avait au moins un certain degré d'homogénéité. Il est vrai aussi qu'aujourd'hui le Pakistan se définit comme Etat islamique, mais il ne faut pas oublier les mouvements qui luttent dans ce pays, comme également en Iran, contre l'oppression religieuse.

La partition de 1947 a eu comme conséquence qu'un certain nombre de personnes, en Inde comme au Pakistan, ont été obligées de rompre leurs liens avec leur pays d'origine. Ces personnes ont laissé des parents, des biens, etc. dans I'« autre pays », ce qui implique logiquement qu'il y ait des liens qui se maintiennent. Le résultat peut en être que certaines personnes conservent des liens nostalgiques avec l'« autre pays », mais cela est un phénomène qui ne se réduit pas à une affaire entre hindous et musulmans. Ce qui est important, c'est que malgré les émeutes, malgré tout ce qu'ils subissent, les musulmans restent en Inde. Même quand les personnes touchées par ces émeutes sont des immigrés musulmans, ils ne retournent pas ensuite au Pakistan, mais, le plus souvent, dans leur Etat d'origine. Ceci mis à part, on ne peut pas oublier le rôle joué par le communalisme hindou pour opprimer la population musulmane. Le sentiment d'aliénation dans son propre pays que ressent la population musulmane ne peut que devenir de plus en plus puissant avec la montée des émeutes communalistes. C'est encore plus vrai quand l'Etat prend position de plus en plus ouvertement pour le communalisme hindou. Dans une telle situation, et pour des raisons historiques, il est inévitable que les musulmans d'Inde cherchent une identité en se tournant vers le Pakistan.

En 1981, quelques centaines d'hindous de Tamilnadu, surtout à Meenakshipuram, se sont convertis à l'Islam. La presse en a rendu compte de façon sensationnelle, et les communalistes hindous se

8. Des dispositions spécifiques légalisent la polygamie pour les seuls Indiens musulmans.

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Les sikhs repliés sur le toit du Temple d'Or, en juin dernier. (DR) sont servis de cet incident mineur pour clamer que l'hindouisme était menacé. Mais Meenakshipuram n'est pas l'Inde. Une centaine de conversions là-bas ne constituent aucune menace douisme. Les religions bouddhistes, jain et sikh se sont développées en réaction contre les pratiques des hindous des castes supérieures. Les gens de Meenakshipuram se sont convertis pour échapper à un système de caste exploiteur et déshumanisant. Les communalistes hindous ont affirmé que de l'argent venu des pays du Golfe persique était à l'origine de ces conversions, mais malgré diverses enquêtes qui ont été menées, on n'a trouvé aucune trace de cet argent.

Dans les zones où ont eu lieu ces conversions, il existe un système de caste des plus rigides. Les personnes des castes inférieures n'ont même pas le droit de prendre un thé dans un salon qui appartient aux hindous des castes supérieures. Mais les salons de thé musulmans sont ouverts aux Intouchables. En fait, ce ne sont pas les personnes les plus pauvres, mais celles qui ont récemment acquis un minimum d'éducation qui se sont converties, parce que malgré le développement économique, elles étaient maintenues dans une situation d'inégalité sociale. Et elles se sont converties malgré le fait qu'elles allaient perdre un certain nombre d'avantages matériels, tels que l'éducation gratuite, des postes de fonctionnaires réservés, etc. Même le Swamiji de Pejawar Mutt, un hindou de caste supérieure, a dû reconnaître que « plus que des avantages monétaires, ces gens revendiquaient un statut dans la société ». En fait, par leur conversion, ils ont amélioré leur situation sociale, mais non pas économique. L'attitude de la communauté islamique par rap port aux convertis a changé de façon radicale. Par exemple, des pères musulmans ont permis à leurs filles de se marier avec des convertis. Ces derniers sont aussi, dans une certaine mesure, mieux acceptés qu'auparavant par la société tout entière. Parfois, « la menace de se convertir à l'islam » a servi comme moyen pour arracher des concessions aux hindous des castes supérieures aussi bien qu'au gouvernement. Jusqu'en 1933, les Ezhavas de l'Etat de Kerala n'avaient pas le droit de se rendre dans les temples, mais parce qu'ils ont menacé de renoncer à l'hindouisme, les hindous des castes supérieures leur ont tout de suite accordé ce droit. Même après les récentes conversions à Meenakshipuram, dans certaines zones où d'autres hindous ont menacé de se convertir à l'islam, le gouvernement leur a rapidement accordé l'eau courante, des terrains pour construire des maisons, etc.

Il ne faut pas non plus oublier le fait qu'un grand nombre de musulmans ont été amenés au bercail de l'hindouisme au cours des dernières années. En janvier 1982, près de 3 000 musulmans du village de Suhara dans le district de Byavar (Etat du Rajasthan) ont été convertis en une nuit par le Vishva Hindu Parishad. Ce n'est pas un cas isolé. Dans beaucoup d'autres endroits du Rajasthan et de l'Uttar Pradesh, le Vishva Hindu Parishad a converti de nombreux musulmans. Ces convertis sont immédiatement insérés dans le système des castes et reçoivent le statut de Rajputs. Le Vishva Hindu Parishad, qui a appelé à bannir toute conversion à l'islam justifie toutefois la conversion à l'hindouisme en proclamant qu'il ne s'agit là ni de conversion ni de reconversion, mais de purification. On appelle ce procédé le « Paravartan ». Le Parishad considère comme important de ne pas rendre ces conversions publiques.

Une autre affirmation est pour le moins ridicule. Il est peut-être vrai que dans quelques endroits les musulmans entrent de plus en plus en concurrence avec des hindous, mais ce n'est pas une tendance générale. Lorsque l'on parle de l'ascension sociale des musulmans, on ne peut imaginer qu'ils représentent une menace générale contre les intérêts économiques hindous. Du moins tant que les émeutes n'avaient pas mis sens dessus-dessous toute la géographie du pays. Lorsque nous parlons d'ascension sociale des musulmans, il s'agit essentiellement d'un phénomène urbain. Il est ridicule de dire qu'au niveau macro-économique les musulmans sont ou pourraient devenir une menace pour les intérêts économiques dominants des hindous.

Sur le plan de l'éducation, les musulmans sont bien plus défavorisés que les hindous. Même les emplois obtenus par des musulmans instruits ne sont pas en nombre proportionnel à leur population. Il est difficile de trouver un emploi sur un marché du travail dominé par les hindous.

Comme déjà mentionné, il y a une tendance à l'accroissement des émeutes communalistes dans toute l'Inde. Celleci s'est encore affirmée en 1982. Incidemment, cela fait pièce à la théorie selon laquelle les musulmans sont des fomenteurs de soulèvements. L'Etat du Jammu et Cachemire, qui a une population en majorité musulmane, a connu le moins d'émeutes communalistes. La ville de Srinagar, qui compte 85% de musulmans dans sa population, n'a pratiquement pas connu de soulèvements, tandis que d'autres villes qui comptent beaucoup moins de musulmans, ont vu se dérouler des émeutes en bien plus grand nombre. Les conclusions qu'il faut donc tirer de l'analyse ci-dessus sont claires. On pourrait citer la phrase d'Asgar Ali Engineer : « Le communalisme en Inde, depuis que la lutte pour l'indépendance face à la domination britannique a commencé, a été l'art de réaliser des objectifs laïcs au travers des religions, de la part des élites des deux communautés. »

Nous croyons fortement que le combat contre le communalisme ne peut pas attendre jusqu'au jour « J » de la révolution. Il ne faut pas non plus attendre que les émeutes se produisent, pour préparer une véritable laicisation. Il faut commencer dès maintenant.

Nous disons donc « non » à toute manifestation publique d'expressions religieuses, nous demandons l'arrêt de toute aide de l'Etat aux institutions religieuses, nous exigeons l'examen immédiat de tous les programmes des écoles et collèges, et élimination de toute référence communaliste. Il faut également annuler tout jour férié en dehors des journées d'importance nationale et limiter les congés accordés pour des fêtes comme Diwali, Id, Noël,

Inqualabi Communist Sanghathana, Bombay, juillet 1984.

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