BRESIL dans la dictature
C'est au milieu des spéculations sur la succession présidentielle et à un an des élections législatives qu'intervient le limogeage, le 12 octobre dernier, du général Frota, ministre de l'Armée de terre et un des futurs candidats à la dictature avec J.B. Figueiredo (chef des services secrets - SNI) et Magalhaes Pinto (vieux politicien comploteur du coup de 1964). Cet événement, annoncé d'abord comme une décision "personnelle" de Geisel, est expliqué ensuite comme le coup d'arrêt à un complot des "durs" de l'armée pour renverser le gouvernement. Il intervient à un moment d'effervescence politique et sociale jamais vue depuis le début des années 70. Après des années "d'apathie" forcée, la politisation actuelle de la société brésilienne est palpable et s'exprime dans presque tous les secteurs : - la discussion sur la convocation d'une Assemblée constituan- les manifestations de dizaines de milliers d'étudiants, vivement applaudies par les travailleurs, contre la vie chère, le blocage des salaires, contre la répression et la torture, pour l'amnistie générale, pour les droits démocratiques, pour la liberté d'organisation et d'expression de tous les exploités; - la multiplication des prises de position de la part de l'Eglise, des journalistes, des juristes (comme la "Lettre aux Brésiliens" du 8 août, signée par des centaines d'avocats nullement "gauchistes"), des intellectuels, des hommes d'affaires pour le rétablissement d'un "Etat de droit"; - remous au sein de l'armée s'exprimant par les déclarations en faveur d'une "libéralisation" (modérée, certes) comme celles provenant des colonels signataires de la lettre adressée au Président de la République, ainsi que par le regroupement des "durs" autour de l'ex-ministre Frota pour combattre "l'escalade socialiste" dont Geisel serait l'idéologue et dont la preuve serait fournie par le resserrement des liens commerciaux avec l'Angola, la Chine populaire, etc. C'est la fin du monolithisme imposé depuis 1964 par le gouvernement - avec le soutien de l'appareil répressif et l'aide du "miracle" brésilien - qui a permis de souder à partir de 69 toutes les fractions de la bourgeoisie industrielle et les latifundistes derrière les dictateurs Médici et Geisel. L'actuel désaccord sur les modalités de poursuite de l'accumulation capitaliste et sur les modes de décision et de partage du pou-
Maria do CARMO voir éclatent au grand jour et ouvrent une brèche aux mouvements d'opposition et de contestation du régime. Le mouvement ouvrier lui-même va profiter de cet élargissement de l'opposition. Depuis le début 1977, l'organisation des "oppositions syndicales" contestant les structures du syndicat officiel jaune se renforce. Le résultat en était déjà visible dans la combativité des luttes lors des conventions collectives de cette année. L'Etat militaire et sa base sociale Cette politisation de la vie du pays, conséquence de la crise, n'est pas le fait d'une libéralisation politique réelle. De même, elle ne signifie pas la perte de contrôle de la situation par la dictature. La répression continue à frapper. Des étudiants furent arrêtés, matraqués, leur congrès fut interdit. La gauche révolutionnaire est frappée par la répression et les tortures sanglantes (arrestation de dizaines de militants et sympathisants, entre autres, du MEP (Mouvement pour l'émancipation du prolétariat et de la Ligue ouvrière). Les intellectuels et personnalités ne sont pas épargnés (voir l'arrestation récente du poète Thiago de Mello). Si la dictature réprime ou neutralise les actions de ses opposants - Geisel est même sorti renforcé après le limogeage de Frota, comme le défenseur de la "libéralisation graduelle" contre les durs - c'est parce que sa force, même ébranlée par les dissenssions internes à l'armée et au grand capital, n'est pas encore entamée par l'essor d'une opposition organisée des travailleurs. Afin que n'augmente pas le fossé qui sépare - conjoncturellement -| 'Etat militaire de sa base sociale d'appui, la recomposition du régime, sa réorganisation juridique et institutionnelle sont nécessaires. Elles doivent permettre la participation aux décisions de tous les secteurs du grand capital. En effet, les principaux facteurs de crise économique qui se combinent dans la présente conjoncture (déficit croissant des balances commerciales et des services et bond spectaculaire de l'endettement exterieur, déséquilibres sectoriels - entre la production de biens de consommation et celle des biens de production, d'une part, entre la production de biens de luxe et celle des biens de première nécessité de l'autre - entraînant des goulots d'étranglement dans plusieurs points du système productif et du procès de travail, difficultés croissantes de réalisation) sont
BRESIL à la base des rapports conflictuels qui se développent entre des fractions bourgeoises et l'Etat au Brésil. L'intervention économique croissante de l'Etat se traduit, dès lors, par l'adop tion d'une large série de mesures qui pénalisent les groupes capitalistes les plus divers : les industriels du secteur qui produit les biens de luxe ressentent l'impact d'une politique de contraction du crédit à la consommation; les banquiers doivent faire face à leur tour, à une intervention "corrective" de l'Etat visant à assainir les circuits alors que, parallèlement, les banques publiques empiètent sur le domaine privé, élargissent leur sphère d'action, drainant un volume accru de ressources ; enfin, une large gamme de PME subissent d'une façon particulièrement négative les effets d'une politique de contrôle des prix. C'est donc essentiellement autour des orientations en matière de politique économique que les divergences se manifestent entre certaines fractions bourgeoises et la techno-bureaucratie d'Etat. Dès lors, la participation négociée dans cette sphère de décisions est une condition suffisante, dans la plupart des cas, pour l'amortissement des frictions. C'est ainsi que dans le cadre des propositions pour résoudre les problèmes suscités par la crise, qu'on peut examiner le problème de la succession présidentielle. Autour du candidat civil Magalhaes Pinto s'articulent les secteurs de la grande bourgeoisie qui veulent des moyens directs d'influence sur la politique gouvernementale. Ce choix de la part de certaines fractions de la bourgeoisie est éclairant quant à la portée effective de sa "contestation" actuelle du gouvernement en place : Magalhaes Pinto est chef civil du coup d'Etat de 64, membre de l'ARENA (parti du gouvernement), ex-gouverneur, ex-sénateur, ex-député et ex-ministre de la dictature, PDG d'une grande banque privée, défenseur inconditionnel des intérêts privés, surtout étrangers ! " Je suis le candidat de la désétatisation" déclarait-il dans le journal "O Estado de Sao Paulo" (8.11.77). De plus, la réorganisation éventuelle des partis politiques, avec la fin du bipartisme obligatoire et l'entrée en scène possible de 4 ou 5 paris tolérés (parmi lesquelles des organisations social-démocrates et travaillistes) peut, elle aussi, assouplir les règles du jeu parlementaire aujourd'hui en vigueur et qui sont loin d'être satisfaisantes, même pour la bourgeoisie. En effet, l'ARENA et le MDB ne représentent plus grand chose dans le rapport de forces actuel. C'est ainsi que, sans vouloir prendre les risques d'une mobilisations incontrôlée, certains secteurs de la bourgeoisie "libérale" allient leurs voix au concert de protestations contre l'arbitraire et l'Etat policier venant aujourd'hui d'horizons fort divers. Face à ces secteurs, Frota était le candidat (d'autres noms pouvant encore surgir pour le remplacer) des fractions les plus réactionnaires de l'armée affichant un anticommunisme primaire, mais qui voient aussi non sans clairvoyance qu'une "décompression" , même graduelle, ne peut que favoriser une dynamique de mobilisation populaire et d'organisation des larges masses surexploitées. Cependant, ce courant n'arrive pas à convaincre dans la mesure où il se sert, pour dénoncer ce danger, d'une explication et d'un jargon propres à la période de la guerre froide, ceci dans un contexte marqué par un impérialisme "à la Carter" et l'essor de l'eurocommunisme en Occident. L'image d'un Geisel sympathisant des communistes, auxquels il aurait ouvert son administration (Frota en dénombre 97 dans son message à toutes les unités militaires) et complaisant avec "l'infiltration marxiste" jusqu'à pousser à une escalade socialiste fait sourire, même les moins avisés. Face à ce candidat d'extrême-droite, plus crédibles pourraient être les candidats de Geisel lui-même, comme Figueiredo (ou éventuellement Gomes Monteiro, chef de la lle armée.). Les mobilisations étudiantes Depuis l'établissement de la dictature militaire, en avril 1964, les étudiants ont traditionnellement été le secteur le plus actif et le mieux organisé de l'opposition populaire au pouvoir issu des casernes. En 1968, des manifestations de 100 000 personnes eurent lieu à Rio, convoquées par le mouvement étudiant, tandis qu'à Sao Paulo, les étudiants soutenaient activement la grève ouvrière d'Osasco (banlieue industrielle de Sao Paulo). Cette mobilisation massive a finalement été brisée par la répression brutale de l'armée et de la police, et beaucoup d'étudiants se sont alors engagés dans les organisations qui vont mener la guérilla urbaine pendant les années 1968-70 et qui seront elles aussi écrasées par l'appareil répressif. Cette double défaite provoquera inévitablement un recul temporaire et pendant les années 1970-74, le mouvement étudiant connaîtra un reflux. Cependant, peu à peu, les structures semi légales se reconstituent au niveau de chaque université, quelques grèves locales éclatent et finalement, en 1977, les universités deviennent à nouveau des foyers de contestation et d'agitation antidictatoriales; les étudiants, pour la première fois depuis 1968, descendent massivement dans la rue. Tout a commencé avec l'emprisonnement à Sao Paulo, d'un groupe d'ouvriers et d'étudiants qui distribuaient un tract à la porte des usines la veille du ler mai 1977. En riposte à cette provocation du pouvoir, et bravant l'interdiction policière, plus de 10000 étudiants ont défilé dans les rues principales de la ville, exigeant la libération des camarades emprisonnés, l'amnistie pour tous les prisonniers politiques et le rétablissement des libertés démocratiques. La mobilisation dépassait toutefois les limites d'un mouvement simplement démocratique et libéral dans la mesure où la solidarité avec les travailleurs était un des thèmes principaux de la manifestation, dont un des mots d'ordre les plus importants étaient "Liberté d'organisation et de manifestation pour les travailleurs et les opprimés". Le mouvement s'est rapidement étendu dans tout le pays; dans les principales villes (Rio, Brasilia, Porto Alegre, Belo Horizonte, Campinas, etc.) se multiplient les grèves universitaires, les manifestations de rue, les meetings de protestation et les affrontements avec la police. A Sao Paulo, pour empêcher une nouvelle manifestation le régime a mobilisé 32000 policiers, qui ont occupé toute la ville, mais n'ont pu empêcher des meetings-éclairs et des manifestations éclatées. En juin, il y a une tentative de rassembler à Belo Horizonte un congrès national pour reconstituer l'UNEB, Union nationale des étudiants brésiliens, dissoute par la dictature, mais la police est intervenue, arrêtant 800 étudiants. Les mobilisations ont commencé fréquemment avec des revendications spécifiquement universitaires. Le nombre d'étudiants
au Brésil a augmenté de 328% entre 1964 et 1974, tandis que le budget du ministère de l'Education a diminué de 11,07% en 1965 à 4,80 en 1975 ! Cette disproportion croissante ne pouvait que créer une situation explosive : les manifestations d'étudiants avaient au début surtout des mots d'ordre exigeant l'augmentation des crédits pour l'enseignement; cependant, très rapidement, elles s'affrontent avec l'appareil répressif, sa politisent et se radicalisent, gagnant un caractère antidictatorial explicite. Le 23 août a eu lieu une "journée nationale de lutte" qui a pris la forme de grèves étudiantes et de manifestations de rue dans les grands centres urbains avec des mots d'ordre contre la dictature, contre la hausse des prix, pour les libertés démocratiques. Enfin, en septembre, à Sao Paulo; malgré le quadrillage policier de la ville, des délégués représentant 10 Etats du pays se sont réunis clandestinement à l'Université catholique de Sao Paulo pour tenir la troisième Conférence nationale des étudiants qui a formé une commission pour la reconstitution de l'Union nationale des Etudiants. La police a envahi l'université, en saccageant les locaux, mais les délégués étudiants étaient déjà partis... La population sympathise activement avec les étudiants et dans certaines villes (Belo Horizonte), les policiers qui les poursuivaient ont été bombardés avec des pierres et des œufs pourris jetés par les fenêtres par le peuple. ("Veja", 28.9.1977, p. 34). Bien entendu, ce mouvement vaste et massif est fatalement hétérogène, mais les tendances et courants qui se réclament du marxisme et du mouvement ouvrier sont nettement hégémoniques, ce qui d'ailleurs est la règle depuis 1964. Les organisations de la IVe Internationale au Brésil, la Liga Operaria, et le Partido Operario Comunista ont participé activement aux mobilisations, dans la mesure de leurs forces encore limitées. La radicalisation de secteurs massifs du mouvement étudiant et leur adhésion au socialisme sont probablement liées à l'absence d'une opposition bourgeoise crédible qui puisse attirer la jeunesse révoltée contre la dictature. Tandis que des secteurs importants des couches intellectuelles (artistes, journalistes, avocats, clergé progressiste) se solidarisent avec les étudiants, l'opposition bourgeoise tolérée (le MDB, Mouvement démocratique brésilien) se limite à conseiller au gouvernement qu'il soit plus "sensible aux demandes des étudiants" ("'Veja" , 11.5. 1977, p. 22) tout en essayant d'utiliser les mobilisations pour faire un peu "pression" sur la dictature. Les étudiants sont conscients que leur mouvement ne pourra pas, par lui-même, renverser la dictature; ils savent que seule la mobilisation des travailleurs, et particulièrement la classe ouvrière, pourra changer radicalement le rapport de forces et abattre le pouvoir des militaires. Les secteurs les plus conscients du prolétariat, organisés dans les oppositions syndicales, observent avec sympathie le combat des étudiants et le considèrent comme un exemple à suivre. Un tract distribué par l'opposition syndicale des ouvriers de la métallurgie de S. Bernardo (banlieue industrielle de Sao Paulo) souligne "l'encouragement" qu'a signifié pour la classe ouvrière la lutte des étudiants dans la rue et la puissance d'organisation des associations étudiantes. Il n'est pas à exclure qu'à l'avenir, le mouvement étudiant joue un rôle de "détonateur" par rapport aux luttes des travailleurs. L'opposition syndicale La crise économique et la division entre les différents secteurs de la bourgeoisie minent la stabilité de la dictature et donnent au mouvement de masse la possibilité d'une intervention plus grande. La situation est donc favorable pour un pas en avant dans la réorganisation du mouvement ouvrier. Après les mobilisations populaires de 1968 et les grèves de 1973-74, c'est la première fois que des travailleurs s'organisent de manière autonome, font des assemblées massives et s'adressent avec des tracts à toute la population pour demander la libération d'ouvriers emprisonnés (comme l'opposition syndicale des métallos de Sao Bernardo). L'opposition syndicale se développe et ses mots d'ordre sont repris par les travailleurs dans plusieurs assemblées au moment de la discussion des conventions collectives. Elle peut jouer un rôle très important pour faire avancer le mouvement ouvrier vers son organisation autonome, son unification et sa centralisation en dehors du contrôle de l'Etat bourgeois. Que sont les oppositions syndicales ? Les syndicats au Brésil sont organiquement liés à l'Etat (depuis l'époque de I' "Etat nouveau" autoritaire de Getulio Vargas en 1937-45), entre autres moyens par l'intermédiaire de l' "impôt syndical" ", obligatoirement payé par tous les ouvriers. L'argent de cet impôt est recueilli par l'Etat et ensuite distribué aux directions syndicales; ces énormes sommes nourrissent la bureaucratie syndicale et lui permettent de financer des "œuvres sociales" (assistance médicale, etc.) ; bien entendu, elles peuvent être retenues ou "gelées" par le gouvernement qui contrôle ainsi les syndicats en tenant leur caisse. Les directions syndicales sont donc liées à l'appareil d'Etat et la bureaucratie joue un rôle de "médiateur" dans les conflits sociaux; les bureaucrates sont désignés au Brésil par le terme 'pelego" du nom d'une pièce qui sert à amortir les frictions entre le cheval et le cavalier... Après le coup d'Etat de 1964, la dictature a nommé des militaires ou des éléments de sa confiance à la place des anciennes directions syndicales populistes. Des oppositions se sont formées dans les syndicats au cours des années 67-68, mais elles furent durement réprimées; beaucoup de militants oppositionnels ont trouvé la mort sous la torture, ont connu la prison ou l'exil (notamment les dirigeants de la grève de Osasco en 1968). C'est à partir de 1972 que démarrent à nouveau les oppositions syndicales, surtout à Sao Paulo, au cours des élections pour la direction du syndicat. La campagne électorale de l'opposition dans certains syndicats a montré l'existence de courants disposés à faire une politique différente de celle des bureaucrates au service de la dictature. Mais l'opposition syndicale de cette époque a révélé aussi ses limites. Il n'était pas suffisant de dénoncer les bureaucrates : il fallait donner une
BRESIL perspective organisationnelle aux travailleurs; il fallait utiliser la campagne électorale syndicale pour organiser les ouvriers dans les usines de façon indépendante de la structure syndicale officielle. Objectivement, cette première opposition syndicale se montra comme une alternative insuffisante au "peleguismo" bureaucratique. A partir de 1974, avec un renouvellement de leurs cadres, les oppositions syndicales ont commencé à créer des groupes à l'intérieur des usines; c'étaient des petits noyaux de camarades parmi les plus combatifs, qui se réunissaient dans la clandestinité et organisaient la lutte à l'intérieur de l'entreprise. Cette opposition syndicale occupait parfois la place vide laissée par la direction syndicale officielle; ces petits noyaux ont réussi à obtenir des augmentations de salaires en dehors de la politique salariale de la dictature, dans plusieurs usines. En 1974, on assiste aussi à la formation des premiers comités de liaison de ces noyaux, qu'on appelera les comités inter-usines, qui joueront un rôle de coordination et de centralisation de l'opposition syndicale. Le nouvel essor du mouvement de masse permettra d'avancer dans l'organisation des travailleurs dans les usines, par la formation de véritables commissions ouvrières reconnues par les ouvriers et représentatives; ces commissions seront la base de l'opposition syndicale unifiée et centralisée et ce sont elles qui permettront une politique ouvrière indépendante de la bourgeoisie et des bureaucrates. Aucun mouvement ne peut prétendre organiser des luttes importantes s'il n'a pas ses bases propres, ses instruments propres et ses canaux propres dans les usines. Les commissions ouvrières pourront devenir le germe d'un nouveau syndicat, authentique, classiste, indépendant de l'Etat et de la bourgeoisie, pour lequel luttent les secteurs les plus conscients de l'opposition syndicale aujourd'hui. Tout cela n'empêche pas le développement d'une activité à l'intérieur du syndicat officiel; bien au contraire, cela donne du poids et de l'autonomie pour intervenir dans les assemblées syndicales et même pour disputer la direction du syndicat aux bureaucrates. En même temps qu'on lutte pour une organisation à la base des travailleurs, on peut lutter pour la direction du syndicat, tout en sachant que, jusqu'à des changements du rapport des forces en faveur de la classe ouvrière, le gouvernement peut empêcher la prise du syndicat par une opposition de gauche (comme il l'a déjà fait plusieurs fois dans le passé). Il s'agit donc d'établir une dialectique entre le travail au sein du syndical officiel et l'organisation autonome de commissions dans les usines. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que la crise capitaliste, l'insatisfaction des travailleurs due à la politique salariale du gouvernement, le vol "avoué" des 31,5% correspondant à l'année 1973-74, oblige la direction actuelle de certains syndicats à avoir une attitude plus combative; par exemple, le syndicat des typographes de Sao Paulo vient de demander 70% d'augmentation des salaires. L'existence d'un noyau syndicaliste classiste, dans une situation d'instabilité politique générale et d'insatisfaction oblige certains bureaucrates à multiplier les déclarations contre la dictature et pour l'auto-.
nomie syndicale, dans le cadre d'une manœuvre démagogique visant à conserver les structures existantes et à neutraliser le mécontentement et la combativité des travailleurs. L'opposition syndicale pourra profiter de cette conjoncture pour accélérer l'organisation autonome des travailleurs -commissions ouvrières dans les entreprises, comités inter-usines, coordinations régionales ou par branches - et proposer un plan de revendications concrètes : meilleurs salaires, meilleures conditions de travail, contre le chômage, pour le droit de grève, pour la liberté d'organisation de la classe ouvrière. L'assemblée constituante Plusieurs secteurs de la bourgeoisie et de la petite-bourgeoisie proposent comme débouché à la crise politique la convocation d'une Assemblée constituante. Les interprétations sur le rôle qu'elle est appelée à jouer sont aussi diverses que les courants qui la proposent. Pour certains secteurs - l'Eglise, les professions libérales, et la majorité du MDB (parti de l'opposition tolérée) - il s'agit d'une Constituante qui permettrait une certaine réorganisation juridique du pays en stimulant une large réconciliation nationale entre exploités et exploiteurs. Cependant, les secteurs hégémoniques de la bourgeoisie, ne se sont pas engagés et ne se préparent pas pour le moment, à affronter les risques de la convocation d'une Constituante réellement démocratique et de ce que peuvent représenter, et des élections libres et un processus de mobilisation des masses. La bourgeoisie, pour résoudre sa crise interne, a toute une gamme d'alternatives, de "l'institutionnalisation" de la dictature à la transformation du Parlement actuel contrôlé par la dictature en une pseudo-Constituante, en passant par la création de nouveaux partis et de diverses alternatives militaires, etc., avant de se voir obligée à renoncer au régime dictatorial. Dans ces conditions, la conquête d'une Assemblée constituante qui ne soit pas une farce de plus de la dictature devra être le résultat d'un processus où le prolétariat transforme le rapport de forces actuels et impose ses revendications à travers une mobilisation combative. Cela ne donne que plus d'importance à la lutte pour ce mot d'ordre démocratique. La lutte pour l'Assemblée constituante doit être liée aux batailles pour les revendications immédiates - contre le blocage des salaires, pour de meilleures conditions de travail, pour le droit de grève, pour la liberté d'organisation, etc. Cette lutte est directement liée au combat pour la transformation politique du pays. Le mouvement de masse est encore insuffisant soit pour convoquer une Constituante de façon indépendante, soit pour l'imposer à la bourgeoisie elle-même. La lutte pour l'Assemblée constitutante authentiquement démocratique doit donc être liée à la conquête de la liberté pour tous les partis politiques, à l'amnistie élargie, à la suppression de toute législation répressive, au droit de grève et d'organisation syndicale indépendante, au suffrage universel y compris pour les analphabètes et soldats et, évidemment, par le renversement de la dictature.
28 novembre 1977