Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DEBAT

Les héritiers désenchantés

· Inprecor n° 18, 8 décembre 1977 · p. 10-16 · 5 782 mots

URSS et Russie Stalinisme Chine

En marge de la Biennale de Venise - qui fut un festival d'anti- / ils n'arrivent pas a répondre de façon satisfaisante à cette communisme et d'antimarxisme virant parfois à l'antirationalisme. Le quotidien italien "Il Manifesto" a organisé un colloque sur la nature de l'URSS qui ne manqua pas d'intérêt. Il rassembla pour l'essentiel des orateurs de divers courants centristes, à mi-chemin entre les PC eurocommunistes et le marxisme révolutionnaire. Althusser, Bettelheim, Claudin et Rossanda sont des porte-parole typique et d'ailleurs passablement hétérogènes, de ce courant. Entre la mauvaise mémoire et la mauvaise conscience Ce qui frappe tout d'abord dans la lecture des principales interventions à ce colloque, c'est l'impuissance des orateurs à faire honnêtement les comptes avec leur propre passé. Ils sont obsédés par la question : comment avons-nous pu si longtemps croire qu'il y avait vraiment le socialisme en URSS, ou, pire encore, défendre publiquement l'idée de l'URSS, paradis et bastion du socialisme, alors que nous n'y croyions plus qu'à moitié ? Mais question qui renvoie aux rapports exacts entre la bureaucratie soviétique et les PC d'Occident, et la manière dont s'articulent la lutte de classe dans les pays capitalistes, les luttes anti-impérialistes des peuples colonisés, les conflits d'Etat dans l'arène internationale, et les conflits socio-politiques dans les Etats ouvriers bureaucratisés. L'incapacité à dominer cette articulation dialectique renvoie à son tour à l'acceptation de dogmes non-marxistes et antimarxistes comme la possibilité de parachever la construction du socialisme dans un seul pays, le principe du parti unique (et de sa direction infaillible) du prolétariat, le mythe de l'immaturité du prolétariat pour s'émanciper et de la nécessité que le parti se substitue à lui et pour "faire la révolution" et pour "construire le socialisme" , etc. Toutes ces questions, Althusser, Bettelheim, Claudin et Rossanda, soit ne se les posent guère, soit les noient dans des échappatoires faciles et abstraites. Il est décidément plus commode d'invoquer une "crise du marxisme" (Althusser) que de faire sa

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propre autocritique et de se demander si c'était vraiment conforme au marxisme qu'on ait accepté et justifié les procès de Moscou, l'étranglement de la révolution espagnole, le slogan "la grève, c'est l'arme des trusts" de Thorez-Togliatti durant la phase de collaboration ministérielle des PC au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l'écrasement par les blindés soviétiques de la révolte des ouvriers de Berlin-Est de juin 1953, ou l'abandon cynique du mot d'ordre d'élection d' "organes de pouvoir du type de la Commune de Paris" au moment du tournant de la révolution culturelle en Chine. Cela donne à toutes les analyses du colloque du Manifesto un aspect a-historique, où des éléments importants de la réalité des soixante dernières années sont passés sous silence, évacués ou falsifiés dans une tradition qui reste reliée au stalinisme. Nous ne voulons pas mettre en doute la bonne foi des orateurs. Mais la mauvaise conscience, voire le complexe de culpabilité, sont tout aussi mauvaises conseillères que la foi aveugle et irrationnelle dans le "bastion socialiste" Ainsi, Rossana Rossanda découvre un "tournant final" dans la nature de l'Etat soviétique avec l'invasion de la Tchécoslovaquie en 1968. Mais en quoi cette invasion fut-elle différente de l'invasion de la Hongrie en 1956 ? L'assassinat physique de presque tous les cadres bolchéviques en URSS ; la politique d'écrasement de la révolution sociale en Espagne - y compris par la terreur et l'assassinat de travailleurs et militants révolutionnaires -la dissolution du PC polonais; la livraison de communistes allemands à Hitler durant le pacte Hitler-Staline; l'excommunication de la Yougoslavie, tous ces crimes qui s'échelonnent de 1934 à 1956. Tout cela n'était-il pas exclusivement dicté par les besoins de la diplomatie du Kremlin, et les intérêts de la bureaucratie soviétique, sans tenir compte des véritables intérêts de l'URSS ou de ceux du mouvement ouvrier international ? Pourquoi cet étrange oubli de 20 années d'histoire ? Et comment peut-on nier que la politique étrangère de Lénine et de Trotsky fut foncièrement différente de celle-là, que par exemple, la conclusion des traités de Brest-Litovsk et de Rapallo n'amena pas une seconde les révolutionnaires russes et allemands à abandonner leur cours sur la révolution allemande, y compris à brève échéance ? Quand Rossana Rossanda présente la révolution d'Octobre, rétrospectivement, comme une entreprise "essentiellement politique d'une avant-garde" , il s'agit d'une grossière falsification historique. La révolution d'Octobre, et ce qui l'a précédée et suivie, représente le mouvement révolutionnaire de masse le plus ample, le plus radical et le plus audacieux que l'humanité ait jusqu'ici connu. Ce drame grandiose a eu des millions et des millions de protagonistes, et non une seule avant-garde restreinte. Il suffit de rappeler que le "refus d'autolimitation et d'autosacrifice" du prolétariat russe - prévu par Trotsky dès 1906 -l'a conduit spontanément à chasser, en l'espace de quelques mois, les patrons et directeurs de toutes les entreprises, dès lors qu'il détenait le pouvoir politique et les armes, et ce contre les calculs savants et les plans tactiques des dirigeants bolchéviques, qui avaient prévu toute une série d' "étapes" avant la collectivisation de l'économie urbaine. Mais la différence entre les bolchéviks et les staliniens (ou réformistes), c'est que les premiers ne s'opposèrent évidemment point à cette initiative spontanée et impétueuse des masses, et essayèrent seulement de lui donner une direction et une cohérence indispensables pour éviter le chaos et l'effondrement de la révolution. Le marxisme constitue un tout. Si, après en avoir dénaturé des parties essentielles, et pour sortir d'indivision, on s'efforce de vendre aux enchères une fraction de l'héritage, en faisant disparaître une autre partie dans les oubliettes, et en cherchant à s'accrocher seulement à un tiers du tout, nul doute que la "crise" est ouverte. Soyons-en convaincus : elle sera permanente et elle conduira loin. Mais ce sera la crise de marxistes incapables de comprendre, d'expliquer et donc de surmonter leurs propres erreurs passées, non la crise du marxisme. L'aspect le plus indécent de l'opération consiste à maintenir le silence sur tous ces marxistes qui ont été capables de dénoncer dès le début les crimes de Staline, avant tout - mais pas seulement - les trotskystes. Quand Rossanda et Claudin proclament que "toute la gauche" européenne est coupable d'avoir chanté le "socialisme réalisé" en URSS, on est tenté de leur répondre : "Un peu plus de modestie, chers camarades! Ne prenez pas la partie pour le tout. Parlez pour vous-mêmes. Mais ayez ce minir. um de pudeur de ne pas impliquer dans votre culpabilité à vous ceux qui n'ont jamais abdiqué l'esprit critique, la fidélité au critère de classe et à l'indépendance de classe, qui sont tout de même l'ABC du marxisme. Et surtout ne crachez pas dans le seul puits d'où vous pouvez tirer la boisson qui permet de désaltérer votre soif de "marxisme récénéré". Rapports de production et rapports de propriété Bettelheim enfourche une fois de plus son dada présentant la propriété collective des moyens de production en URSS comme une simple "catégorie juridique". Il s'agit d'une interprétation étriquée, mécaniste et fausse de la catégorie marxiste de "rapports de production", réduisant ceux-ci aux seuls rapports, au sein de chaque unité de production, entre ceux qui produisent et ceux qui administrent, dirigent le processus de production, et sont censés s'approprier le surproduit social (1). En réalité, la catégorie marxiste des "rapports de production" englobe l'ensemble des rapports que les hommes engagent les uns avec les autres dans la production et la reproduction de leur vie matérielle, aussi bien ceux qui se passent à l'intérieur de l'entreprise que ceux qui se nouent entre les entreprises. Car, à l'époque de la grande industrie, il est absolu-

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DEBAT ment impossible de produire de manière autarcique au sein d'une seule entreprise, sans avoir des rapports de production avec d'autres unités de production. Le degré existant de socialisation objective du travail rend toute réduction des "rapports de production" aux relations micro-économiques à l'intérieur de l'usine inadéquate et incohérente. Dans le capitalisme, la propriété privée des moyens de production correspond non pas à une "catégorie juridique" mais à une structure socio-économique, à des rapports de production spécifiques (dont la "catégorie juridique" n'est que le corollaire). Elle signifie que le travail reste essentiellement le travail privé, que ses produits sont donc des marchandises, que le travail social est fragmenté entre des unités de production opérant indépendamment les unes des autres, que pour cette raison, la distribution des forces productives entre ces différentes unités s'effectue en dernière analyse par la loi de la valeur, opérant derrière le dos des producteurs (le flux et le reflux des capitaux entre les différentes branches d'activité économique). L'obligation pour les capitalistes d'accroitre l'extraction de la plus-value du prolétariat se fait sous cette contrainte, résultant de la propriété privée et de la concurrence, et non par une quelconque passion existentielle du "capital", "d'exploiter parce qu'il est dans sa nature d'exploiter". C'est ainsi de toute façon, que Marx explique le capitalisme dans "Le Capital" Dans l'économie soviétique, la conjonction de la propriété collective des moyens de production - dont la propriété d'Etat est la forme la plus basse, c'est exact, mais c'en est tout de même une forme ! - de la planification centrale, de la destruction du pouvoir d'Etat de la bourgeoisie et du monopole étatique du commerce extérieur, crée des rapports de production différents de ceux du capitalisme et non seulement des "rapports juridiques apparemment nouveaux". Même si l'on devait admettre qu'à l'intérieur des entreprises, les rapports ouvriers/directeurs seraient identiques aux rapports ouvriers/ patrons en régime capitaliste - ce qui est loin d'être le cas ! -, le seul fait que les matières premières et machines ne sont plus des marchandises, ne circulent plus entre les entreprises sous forme de vente et d'achat mais sont, pour l'essentiel, distribuée par le plan, implique des rapports de production foncièrement différents de ceux du mode de production capitaliste. Il en résulte une structure économique qui se développe selon une autre dynamique que celle du capitalisme, qui a d'autres lois de développement, et qui est déchiré par d'autres contradictions. Prenons un exemple a contrario. Imaginons une société dans laquelle les travailleurs se sont appropriés toutes les entreprises, les ont transformées en coopératives de production et les gèrent démocratiquement sur pied de complète égalité. En même temps, ils décident que ces entreprises sont propriétaires de leurs produits, et les achètent et vendent sur le marché. Toute la production resterait donc une production marchande, seule la force de travail n'étant initialement plus une marchandise. =12

Aurions-nous dès lors des rapports de production socialistes, parce que "l'exploitation est totalement supprimée au sein de l'entreprise" ? Le malheur, c'est que le surproduit social est une entité essentiellement macro-économique, une fois dépassé un certain seuil de socialisation objective du travail. Il n'y aurait plus d'exploitation au sein de l'entreprise, c'est entendu. Mais par le truchement du marché, il y aurait transfert de valeur, donc exploitation, des entreprises moins productives par les entreprises plus productives. La concurrence ayant sa logique impitoyable, les coopératives "non rentables" ne pourraient plus assurer à leurs membres un minimum vital, voire seraient obligées de fermer leurs portes, ne pouvant plus acheter les matières premières. Le chômage ferait sa réapparition massive. En même temps, le caractère marchand des machines permettrait que les coopératives les plus riches rachètent l'outil des coopératives moins rentables. Faudrait-il attendre longtemps avant que les chômeurs offrent leur force de travail sur un nouveau marché ? La société se rediviserait ainsi en propriétaires et non-propriétaires de moyens de production, - si les coopérateurs ne découvrent pas à temps la véritable solution de rechange : remplacer les rapports marchands qu'ils ont noués entre eux en dehors de chaque entreprise et qui sont bel et bien des rapports de production, par des rapports d'association et de planification a priori. Capitalisme d'Etat ? Pour démontrer qu'il y a le capitalisme en URSS, Bettelheim s'appuie sur un argument d'une simplicité déconcertante : là où il y a le salaire, il y a le capital. Les travailleurs soviétiques sont des salariés. Donc, il y a du capital en URSS. L'argument est fondé sur un jeu de mot grossier. Le terme "salaire" peut être employé dans un double sens : soit celui de "forme monétaire de la rémunération" (par exemple, le salaire d'un soldat romain, que mentionne Marx); soit celui de la rémunération de la force de travail séparée de ses moyens de production et de tous accès aux moyens de subsistance, et pour cette raison contrainte de devenir une marchandise et de se vendre aux propriétaires des moyens de production. En URSS, il y certainement un "salaire" dans le premier sens du terme. Mais on ne peut pas déduire automatiquement de ce . fait qu'il y a un rapport de production "capital/travail salarié" (2). Or, Bettelheim se livre précisément à ce jeu de prestidigitation. Sans examiner le moins du monde la question de savoir si la force de travail est une marchandise, si elle n'a d'accès aux moyens de production qu'en se vendant aux propriétaires des moyens de production, qui sont ces mystérieux propriétaires, où est ce mystérieux "marché du travail", si les moyens de production sont du capital, donc des marchandises ; il se contente d'un syllogisme simple: "Le salaire implique le capital. Il y a le salaire. Il existe donc du capital". Ce n'est pas très sérieux. En réalité, l'appropriation collective des moyens de production a été associée, dans le cadre de la planification centrale, au droit au travail garanti pratiquement à tous, dès qu'elle s'est généralisée (ce ne fut pas le cas à l'époque de la NEP,

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lorsqu'elle ne fut que partielle). Il n'y a pratiquement pas de chômeurs en URSS. Il est normalement impossible pour un directeur d'entreprise de licencier un ouvrier (sauf pour des raisons politiques, extra-économiques). Il n'y a donc pas de marché du travail (sinon un marché noir, mais il est marginal et ne peut en aucune manière déterminer la structure sociale du pays). Dans ces conditions, les conditions de travail, même si on veut les appeler fondées sur l'exploitation, ne sont pas celles du travail salarié et du capital, qui impliquent la vente (libre) du premier au second. Bettelheim ne semble pas s'apercevoir des implications "énormes" de sa formule simpliste. D'abord, qu'il n'y a jamais eu ni de révolution sociale en URSS ni de révolution sociale en Chine, puisque du premier jour d'existence de la Russie soviétique, et du premier jour d'existence de la RP de Chine, le salaire n'a jamais disparu ni de l'un ni de l'autre de ces pays. Ensuite, que l'importance prétendument essentielle des rapports de production disparaît de nouveau comme par enchantement à partir du moment où la forme de rémunération du travail reste monétaire de façon prédominante (à 80, 60 ou 50%? Même à 40, 30 et 20% ?). Car enfin, travailler pour un salaire pour un patron sous le tsarisme, travailler pour un salaire dans une usine autogérée, insérée dans un système de planification démocratique, ou travailler pour un salaire dans des entreprises (et une planification) gérées comme des monopoles, pour la bureaucratie, cela implique au moins partiellement des rapports de production très différents. Non, faudrait-il conclure maintenant : "Puisqu'il y a salaire, il y a chaque fois le capital." L'idée d'un "capitalisme d'Etat sans capitalistes" utilisée non comme boutade mais comme définition scientifique serait encore plus saugrenu. Jusqu'ici, la théorie marxiste avait connu deux modèles de "capitalisme d'Etat" : celui dont parle Engels et qui se réfère explicitement à une société où la classe bourgeoise garde son pouvoir économique et politique, mais se transforme simplement de propriétaires d'actions en propriétaires d'obligations d'Etat (3) et celui dont parle Lénine, et qui est celui d'entreprises privées contrôlées par I' Etat prolétarien. Lénine n'a jamais utilisé le terme de "capitalisme d'Etat" pour les entreprises nationalisées en URSS (4). Mais parler de "capitalisme d'Etat" après l'expropriation de la bourgeoisie, après son élimination en tant que classe, après la naissance d'un système économique qui ne se caractérise par aucune des lois de développement du régime capitaliste - qui ne connait ni la contrainte à l'accumulation et à l'accroissement de la composition organique du capital sous la pression de la concurrence, ni la baisse tendancielle du taux moyen de profit, ni les investissements déterminés par les impératifs du profit, ni les crises cycliques de surproduction avec chômage massif -, c'est une fois de plus jouer sur les mots. Ce serait en tout cas un "capitalisme" qui n'aurait rien de commun avec le "capitalisme" analysé par Marx et qui existe dans les pays où règne la bourgeoisie. A quoi cela sert-il dès lors de l'appeler "capitaliste"? Pour le marxisme, chaque mode de production est caractérisé par un système caractéristique de rapports de production, fondés sur des rapports de classe spécifiques. Mais comme on ne peut pas décemment affirmer que la même classe sociale est au pouvoir en RFA et en RDA, en RP de Chine et à Taiwan, en URSS et aux Etats-Unis; puisqu'on se retranche derrière un "capitalisme sans classe capitaliste", on arrive ainsi au paradoxe extrême d'un même mode de production, supposé fondé sur des rapports de production identiques... mais qui s'appuieraient sur des rapports de classe différents ou, pis encore, sur des rapports de classe inexistants (puisqu'il n'y a pas de classe capitaliste). L'infrastructure de l'URSS est-elle socialiste? Fernando Claudin avance la thèse audacieuse selon laquelle "les eurocommunistes ont dû se replier sur la vieille conception trotskyste, pour laquelle, dans ces pays, les relations de production seraient socialistes, mais la superstructure ne le serait pas". On se demande où il est allé chercher pareil concept! Certainement pas dans les écrits de Trotsky, ou dans un quelconque écrit d'un auteur représentatif de la IVe Internationale ! Dans "La Révolution trahie" ", Trotsky démolit la thèse selon laquelle le socialisme aurait été édifié en URSS. Il ne la rejette pas seulement comme totalement fausse dans le domaine de la superstructure, mais encore dans celui de l'infrastructure. C'est Staline et non Trotsky qui est l'auteur de la thèse absurde selon laquelle la propriété nationalisée des moyens de production (la suppression de la propriété privée) égalerait le socialisme. C'est la justification pseudo-marxiste essentielle de toute sa théorie du socialisme dans un seul pays. En combattant la théorie du socialisme dans un seul pays, révision fondamentale du marxisme, l'Opposition de gauche soviétique, Trotsky et le mouvement trotskyste international, ont sans cesse rappelé que la suppression de la propriété privée des moyens de production est une précondition nécessaire mais en elle-même absolument insuffisante pour l'edification d'une société socialiste. Ils ont rappelé ce qui se trouve en toutes lettres chez Marx ("'Critique du Programme de Gotha"), Engels ("Anti-Duhring") et dans la logique interne du marxisme : que pour qu'il y ait une infrastructure réellement socialiste, il faut au moins quatre conditions : la suppression de la propriété privées; un niveau de développement des forces productives qualitativement supérieur à celui du capitalisme; la disparition des catégories marchandes et monétaires (c'est-à-dire une véritable maîtrise des producteurs sur leurs conditions de production, de travail et de distribution); et des rapports de production qui sont ceux des producteurs associés (aujourd'hui nous dirions : d'autogestion démocratiquement planifiée) à tous les échelons de la vie économique, de l'entreprise jusqu'au niveau central et suprême de planification. Quarante ans avant que Bettelheim et Claudin ne fassent cette découverte sensationnelle, Trotsky a rappelé, non sans ironie, que si de tels rapports de production socialistes pouvaient vrai-

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DEBAT ment s'établir dans un seul pays, l'Etat pourrait y disparaître tout aussi facilement, même face au "danger étranger". Une société socialiste disposerait d'une supériorité sociale, économique, technique, morale, politique tellement prononcée sur ses ennemis étrangers qu'elle n'aurait point besoin d'un organe spécial pour se défendre. La collectivité serait parfaitement capable de se charger elle-même de cette tâche. Mais Claudin, Bettelheim et Rossana Rossanda, qui n'ont pas jusqu'à ce jour fait leurs comptes avec la théorie stalinienne du socialisme dans un seul pays, imputent maintenant la conception révisionniste stalinienne d'une infrastructure socialiste coexistant avec un Etat répressif - voir la lutte des classes qui s'aggrave après le disparition des classes! - aux... trotskystes. Bon exemple d'honnêteté intellectuelle ! Nous ne pouvons que répéter : "Un peu de pudeur, s'il vous plaît, chers camarades. Quand on a si longtemps couvert les crimes de Staline, il faudrait redoubler d'égards à l'encontre de ses principales victimes. " Pour autant qu'on ne veuille pas mettre, une fois de plus, en cause la bonne foi des orateurs, leur confusion provient du fait qu'ils ne comprennent pas le concept de "période de transition" entre le capitalisme et le socialisme, qui se caractérise, tant au niveau de l'infrastructure qu'à celui de la superstructure par des rapports sociaux spécifiques et hybrides qui combinent des éléments du passé capitaliste avec des germes de l'avenir socialiste. Mais dire "combinaison d'éléments hybrides" n'implique point "présence de rapports de production socialistes" . L'essentiel, c'est justement le caractère spécifique de ces rapports, caractéristiques de la période de transition (5). Le capitalisme se caractérise par la généralisation de la production marchande. Le socialisme se caractérise par la disparition de la production marchande. La période de transition de l'un à l'autre se caractérise par la survie partielle de la production marchande (surtout dans le secteur des moyens de consommation) et sa suppression partielle (essentiellement dans le secteur des moyens de production). La planification centrale est le germe de la future planification socialiste. Mais précisément parce que la production marchande subsiste partiellement, la planification à l'époque de transition n'est nullement une planification socialiste, puisqu'il continue à y avoir tension et conflit permanents entre le plan et le marché. S'il y a absence d'autogestion, cette planification est évidemment encore moins socialiste. Le capitalisme se caractérise par l'existence d'un Etat au service de la classe capitaliste, pour servir les intérêts de la mise en valeur, de l'accumulation et de la reproduction du capital et des rapports sociaux travail salarié/capital. Le socialisme, société sans classes, se caractérise par la disparition de l'Etat. La période de transition se caractérise par l'existence d'un Etat d'un type nouveau qui devrait progressi14 .

vement dépérir. Mais la survie, pendant cette période, de classes et couches sociales différentes, prolonge la survie de l'Etat. La dictature du prolétariat ne préfigure la société socialiste autoadministrée que dans la mesure où elle dépérit, non dans la mesure où elle survit (ou se renforce). La dégénérescence bureaucratique congèle en quelque sorte la société à l'époque de transition à mi-chemin entre le capitalisme et le socialisme, en bloquant les voies essentielles par lesquelles elle pourrait progresser vers le socialisme. L'inégalité sociale croissante aggrave les contradictions entre les rapports de production postcapitalistes et les normes de distribution bourgeoises. Elle bloque le dépérissement des catégories marchandes et monétaires et sape l'efficacité de la planification. L'absence de gestion ouvrière, l'absence de contrôle populaire, accentuent le gaspillage de ressources matérielles et humaines et entravent l'épanouissement de l'initiative créatrice des masses. L'absence de démocratie socialiste permet de maintenir le monopole de la bureaucratie sur toutes les fonctions de directions, à tous les niveaux de la vie sociale. Le mythe du parti unique n'est que la rationalisation apologétique de ce monopole. Ainsi augmentent et s'aggravent toute une série de contradictions économiques, sociales et politiques particulières à la dégénérescence bureaucratique de la société de transition, qui s'ajoutent aux contradictions spécifiques de cette société. La politique n'est plus au poste de commamde Du moins pour les orateurs ex-maofstes du colloque - essentiellement Bettelheim et Rossana Rossanda - les positions qu'ils adoptent aujourd'hui entraînent un nouveau virage de 180° dans la méthode d'approche de l'analyse de l'URSS et des pays ayant renversé le capitalisme. Hier, on nous expliquait gravement que la question décisive, c'était celle du pouvoir politique, déterminé en dernière analyse par la "ligne politique" ', voire l'idéologie dominante. C'était un artifice indispensable pour expliquer comment aurait pu avoir lieu une mystérieuse "restauration du capitalisme" sous Khrouchtchev, alors que les rapports de production sous Staline, sous Khroutchtchev et sous Mao sont rigoureusement les mêmes. C'était aussi nécessaire pour expliquer pourquoi la Roumanie était "socialiste" et l'URSS "social-impérialiste et fasciste", malgré l'identité totale de leur structure socioéconomique. C'était finalement nécessaire pour expliquer pourquoi la chute de la "bande des quatre" constitue un quelconque "tournant décisif" en République populaire de Chine, alors qu'il n'y avait rien d'essentiel de changé aux rapports de production. Mais maintenant, on passe allègrement d'un extrême à l'autre. Ce qui serait décisif, ce serait "les rapports de production". Les questions de la superstructure ne seraient que le reflet de ceux de l'infrastructure. Attrape, Mao Tsé-tung ! En réalité, dans toutes les sociétés, il y a une interaction entre la base

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et la superstructure, et la première ne détermine la dernière qu'en ultime instance (6). Il est dès lors évident que dans une société où l'Etat est propriétaire des moyens de production et dans laquelle fonctionne une planification centrale, la d'égalité sociale. Certes, la bureaucratie ne peut exercer le contrôle qu'elle exerce sur la société soviétique (et chinoise) que parce qu'elle dispose du surproduit social, que parce qu'elle préside à sa distribution. Mais la bureaucratie n'est à son tour bureaucratie que parce qu'elle monopolise l'exercice du pouvoir d'Etat. Si ce monopole est brisé sous l'assaut des masses, son contrôle du surproduit social risque de se réduire de manière draconienne, sinon de disparaître entièrement. Dès lors, la manière dont nos orateurs envisagent la problématique de la société soviétique (et chinoise) paraît caractérisée par l'évacuation du problème-clé qui est celui de la bureaucratie. En centrant hier le discours sur la ligne politique, voire l'idéologie, en le centrant aujourd'hui sur le "salariat", on passe sous silence le vrai problème qui est celui d'assurer à la classe ouvrière le contrôle réel, en tant que classe, sur ses conditions de travail et sur le surproduit social qu'elle produit. Et ce problème, qu'on le veuille ou non, est éminemment politique (7). Ce n'est pas par hasard que toutes les analyses et toutes les lamentations des rapporteurs du Colloque ne débouchent sur aucun programme d'action politique concret, sur aucune proposition préfigurant le retour sur la voie de construction du socialisme en URSS et en Chine. La seule chose sur laquelle ils insistent, et avec laquelle nous sommes évidemment d'accord, c'est la nécessité de la lutte pour les libertés démocratiques. C'est nécessaire, mais c'est fort insuffisant. Cela ne résout nullement la question des "rapports de production" ni celle du "salariat" . Cela ne permet surtout pas de relier la question du contenu de la révolution antibureaucratique à l'Est au contenu de la révolution socialiste pour laquelle nous combattons à l'Ouest. Quant à nous, après soixante années d'expériences avec divers modèles "socialistes" , tant sur le plan économique que sur le plan politique, les questions décisives pour permettre une transition réelle vers le socialisme après la victoire de la révolution socialiste, nous semblent être les suivantes : 1) Pouvoir de décision réel de la classe ouvrière sur la répartition du produit national entre fonds de consommation et fonds d'accumulation, entre fonds d'accumulation productive et fonds d'accumulation improductive, entre fonds de consommation individuelle et fonds de consommation sociale, ainsi (ce que cela implique) sur toutes les proportions essentielles du plan et tous les projets importants d'investissements. Voilà le contenu réel de la formule : pouvoir de la classe ouvrière de disposer du surproduit social. 2) Cela nécessite la possibilité de choix réels entre des projets alternatifs du plan, donc un pluralisme politique réel et un libre accès à tous les moyens de diffusion massive de différents partis et courants politiques, c'est-à-dire l'exercice réel du pouvoir politique par des conseils de travailleurs et des conseils populaires librement et démocratiquement élus et non par un parti unique. De là la nécessité d'une démocratisation générale de la vie politique et sociale. 3) Pouvoirs de décision et de veto des travailleurs en matière de rythme et d'organisation du travail à l'entreprise, de fixation des normes de travail et de salaire, etc. Garantie effective de la sécurité d'emploi et d'existence. Pouvoir de contrôle effectif sur l'exécution du plan à tous les niveaux de la vie économique. Fixation des objectifs du plan en fonction de la priorité accordée à la satisfaction des besoins de la population, par des consultations et des conférences producteurs/ consommateurs dans toutes les branches de production concernées. Voilà le contenu réel de la formule : "autogestion démocratiquement centralisée et articulée", qui permet aux travailleurs de prendre les décisions économiques, à tous les niveaux où celles-ci peuvent être prises effectivement. 4) Début réel de dépérissement de l'Etat par la multiplication de structures d'auto-administration dans toute une série de -domaines sociaux. 5) Réduction radicale du temps de travail et efforts prioritaires pour arriver à l'enseignement supérieur généralisé, c'est-àdire pour réduire radicalement l'écart entre le travail manuel et le travail intellectuel, sans quoi l'autogestion et l'auto-administration resteront largement sur le papier. 6) Réduction radicale des inégalités en matière de rémunération (y compris rémunérations en nature) et extension progressive des services et des biens distribués selon le critère de la satisfaction des besoins, sans intermédiaire d'argent. Cela implique une réduction radicale de toutes les inégalités entre femmes et hommes, régions différentes, nationalités différentes, villes et campagne, etc. 7) Education internationaliste systématique et prononcée, politique d'appui à la révolution internationale, pour des raisons à la fois objectives et subjectives indispensables à la progression vers le socialisme. 8) Encouragement d'une révolution culturelle permanente, mais sans contrainte ni emploi de méthodes administratives, et dans le respect du pluralisme culturel et idéologique. Il nous semble que l'émergence de rapports de production "de plus en plus socialistes" dépend concrètement des mécanismes que nous venons de décrire, sur l'arrière-fond d'un essor des

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DEBAT forces productives dont elle n'est cependant nullement le produit, automatique et fatal. Il nous semble que c'est pour un programme de cette sorte que les masses laborieuses des pays de l'Est se battront demain lorsqu'elles tenteront de se débarrasser de la gangue bureaucratique qui les étouffe. Contrairement à ce qu'affirme Rossana Rossanda, on n'a nul besoin d'affirmer que le capitalisme est restauré en URSS pour s'orienter résolument vers la réalisation de ce programme par une révolution d'en bas, tout en comprenant qu'elle se combinera avec de nombreux clivages au sein de l'appareil. Et nous nous permettons de souligner que ce programme ne contient ni l'abolition de la propriété collective, ni la disparition de la planification centrale, ni le rétablissement d'un marché "du travail" et des machines, ni l'élimination du monopole étatique du commerce extérieur. Ce qui veut bien dire que le capitalisme n'a pas (encore) été restauré dans ces pays, que la marche vers le socialisme peut reprendre partant de cet acquis: et que sa disparition rendrait cette marche infiniment plus difficile ce pourquoi il faut continuer à défendre ce qui subsiste des conquêtes d'Octobre.

25 novembre 1977 NOTES 1) Nous disons : "sont censés s'approprier". En réalité, la bureaucratie ne peut profiter du fait qu'elle dispose en pratique du surproduit social et détermine sa répartition que pour s'approprier une fraction relativement réduite de celui-ci. La majeure partie du surproduit social n'est appropriée ni par le bureaucrate individuel, ni par la bureaucratie dans son ensemble. Elle se transforme en moyens de production supplémentaires qui ne sont pas la propriété de la bureaucratie, mais celle de l'Etat. C'est une raison essentielle pour laquelle il est abusif d'appeler cette bureaucratie une "nouvelle classe dominante" Elle en a d'ailleurs nettement conscience elle-même. Sa fraction la plus "militante" mène un combat constant et obstiné pour élargir cette sphère d'appropriation du surproduit par la bureaucratie. Mais à la longue, cela n'est possible que par la suppression de la planification centrale et la suppression de la propriété collective des usines. 2) Dans la citation que Bettelheim fait du tome III du "Capital", travail salarié et capital forment un tout articulé au couple "salaire/profit" . Mais justement, le profit en tant que catégorie telle qu'elle fut analysée par Marx n'existe pas en URSS. Le surproduit social ne s'approprie pas après vente des marchandises et réalisation de la plus-value. L'Etat peut parfaitement s'approprier le surproduit social sous forme de valeurs d'usage, de machines et de matières premières produites en plus de celles qui se substituent chaque année aux machines et matières premières usées. La catégorie de "profit" en URSS n'est qu'une catégorie comptable qui doit permettre de juger (de manière fort incohérente d'ailleurs) de la productivité comparative des entreprises a posteriori. II n'est pas le but réel de toute la production qui détermine toute la marche de la vie éconpmique, comme c'est le cas sous le capitalisme. 3) Cf. F. Engels : "Anti-Duhring" (Editions sociales, Paris, 1950, p. 317-318), où le contexte démontre cela clairement (références aux chemins de fer nationalisés, etc.) En outre, Engels parle dans le même contexte de "l'Etat des capitalistes" . Il ne lui serait certes pas venu à l'esprit d'identifier avec "l'Etat des capitalistes" qui peut réaliser un "capitalisme d'Etat", un Etat qui résulte de l'expropriation des capitalistes et de la destruction de l'Etat bourgeois. Ceci d'autant plus qu'il dit une page plus loin : "Le prolétariat s'empare du pouvoir d'Etat et transforme les moyens de production d'abord en propriété d'Etat". Il n'aurait sûrement pas identifié la propriété d'Etat sous le pouvoir de la bourgeoisie avec la propriété d'Etat après l'expropriation de la bourgeoisie. 4) Voir la brochure de Lénine "Sur l'impôt en nature", oùsont énumérées trois variantes de capitalisme d'Etat en URSS : les concessions accordées aux capitalistes étrangers; les coopératives; et les entreprises où l'Etat engage le capitaliste en qualité de commerçant pour la vente des produits de l'Etat. Lénine n'inclut nullement les entreprises industrielles d'Etat non louées à des capitalistes privés dans cette catégorie là (V.I. Lénine : "Oeuvres choisies en deux volumes" , tome II, p. 866 à 871, Ed. du Progrès, Moscou). 5) Voir, pour plus de développements sur cette question, et l'importance plus générale de la notion de "période de transition" entre deux modes de production "historiques" dans la marche de la société humaine, notre interview qui est parue dans le numéro 18-19 (octobre-novembre 1977) de la revue "Critique communiste" 6) Ces formules sont notamment contenues dans la lettre de F. Engels à Starkenburg du 25 janvier 1894 qui insistent en particulier sur la réaction de l'Etat sur la base économique, même dans le mode de production capitaliste. 7) Le fait que la bureaucratie n'a pas réussi à développer une idéoloaie propre. au'elle s'accroche toujours à une version mutilée et pervertie du marxisme, qu'elle ne peut, de ce fait, couper complètement le cordon ombilical qui la rattache au mouvement ouvrier international, qu'elle ne peut donc admettre et proclamer sa propre existence (qu'elle s'efforce au contraire désespérément de nier) : tous ces phénomènes "superstructurels" confirment qu'elle n'est pas (encore) classe dominante. Ils doivent justement être rattachés aux phénomènes de l'infrastructure sociale, si on ne veut pas réintroduire par la bande la dichotomie essentielle entre base et superstructure, qu'on récuse à juste titre.

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