MOYEN-ORIENT "Le voyage du siècle" , "l'événement politique le plus spectaculaire depuis la fin de la dernière guerre" , "un tournant historique"; c'est avec de tels titres que la presse internationale a annoncé le voyage du président Anouar el-Sadate à Jérusalem. Lasignification politique de l'initiative du président égyptien justifie pleinement, par delà sa dimension spectaculaire, ces superlatifs. Un tournant sans précédent vient d'être pris au Moyen-Orient. Quelles que soient d'ailleurs les conséquences pratiques du voyage de Sadate, il faudra tirer un bilan complet de cet événement politique dont les protagonistes eux-mêmes ne saisissent pas encore tous les tenants et aboutissants. Quoiqu'il en soit, nous pouvons dès aujourd'hui donner une première évaluation de l'initiative égyptienne et de séquences les plus immédiates. Le blocage de la solution pacifique L'objectif de la guerre d'octobre 1973 était, comme nous l'avons expliqué de nombreuses fois, de débloquer la situation politique au Moyen-Orient, gelée depuis la guerre de juin 1967, d'ouvrir des négociations de paix entre Israel et les Etats arabes. Pour les Etats-Unis, dont l'influence dans l'Orient arabe n'a fait qu'augmenté depuis la fin des années 60, il était nécessaire de mettre fin au conflit israélo-arabe, élément déstabilisateur de la situation politique. Le renforcement des bourgeoisies arabes, liées à l'impérialisme américain (Arabie Saoudite et Egypte), permettait à la bourgeoisie des EtatsUnis d'envisager avec un certain optimisme l'acceptation par les régimes arabes d'une solution négociée avec Israël. La signature des acoords de désengagement dans le Sinal et sur le plan du Golan ont été les premiers résultats concrets de "l'offensive de paix" dans le Moyen-Orient. Le régime syrien, et surtout égyptien avaient prouvé, dans les faits, et par de multiples déclarations, qu'ils étaient prêts à mettre fin à leur conflit avec l'Etat sioniste. Pour eux la guerre avec Israel était devenu un fardeau sur le plan financier et sur le plan politique, avec le danger permanent que la mobilisation antisioniste faisait peser sur la politique d'ouverture à l'impérialisme et de restructuration économique et sociale dont ces régimes étaient devenus les plus chauds partisans. Mais la polítique préconisée par l'ancien secrétaire
Michel WARSHAWSKY d'Etat, Kissinger, d'accords partiels entre l'Etat hébreu et ses divers adversaires, s'est avérée incapable de permettre une réelle stabilisation politique au Moyen-Orient. La plupart des régimes arabes aspiraient à établir des rapports globaux entre Israel et les Etats arabes selon la formule générale d'une reconnaissance de facto d'Israel par les Etats arabes et de la fin de l'état de belligérance en échange du retrait d'Israel de l'ensemble des territoires occupés en juin 1967 et de la réalisation des droits légitimes du peuple arabe palestinien. Il faut remarquer que cette formule est précisément celle à laquelle l'Etat sioniste avait tout le temps aspiré et l'alternative que les divers gouvernements israéliens ont toujours développée depuis juin 1967, face aux diverses propositions d'ac-• cords partiels et limités. Les efforts des principaux régimes arabes voht se tourner vers la définition d'une formule d'accord pour permettre la réouverture de la Conférence de Genève avec le maximum de chances de succès. Le premier élément de cette formule est la réduction de la force militaire et de l'autonomie du mouvement national palestinien et de ses différentes organisations par le biais de pressions politiques et financières exercées par la majorité des Etats arabes (dont la résistance palestinienne est dépendante), par le biais des opérations militaires israéliennes et phalangistes et par le biais des pressions militaro-politiques du régime syrien. Le mouvement national palestinien a vu ses marges de mancuvre de plus en plus réduites et son autonomie compromise. Il est vrai que les tentatives de détruire l'OLP et de la remplacer par un agent plus fidèle de tel ou tel régime arabe ont su être déjouées par la direction palestinienne, qui risquait là son existence même et les privilèges qu'elle tire de son rôle d'intermédiaire entre le mouvement national palestinien et ses pourvoyeurs de fonds des différents régimes arabes. Néanmoins, il ne fait pas de doute que la majorité de la direction de l'OLP est prête à s'intégrer à bas prix — mais pas à n'im-: porte quel prix - au processus de négociations avec Israel et à accepter, en échange de la création d'un Etat souverain en Cisjordanie et dans la bande de Gaza, de mettre fin à la lutte armée contre l'Etat sioniste. Mais même après s'être donnés des garanties sur le "rôle constructif" de l'OLP, dans le cadre d'une solution négociée, les Etats arabes ont dû se faire à l'évidence qu'Israel n'est nulle-
ment prête à négocier un compromis à des conditions qui soient acceptables pour eux. Pour les dirigeants sionistes, qu'ils soient travaillistes ou membres de la coalition d'extrême-droite actuellement au pouvoir (le Likoud), le retrait des territoires de Cisjordanie et de Gaza, (la Judée et la Samarie, dit Begin) et la construction d'un Etat palestinien indépendant ne sont pas envisageables. Ce qui est négociable, c'est un retrait d'une partie du Sinal et d'une portion très limitée du plateau du Golan. Les multiples pourparlers entre Washington, Tel-Aviv et les capitales arabes, qui durent maintenant depuis plus de trois ans, ont tout au plus obligé les dirigeants israéliens à reconnaître l'existence de "Palestiniens" et à accepter la présence de ces derniers, à condition qu'ils ne soient pas liés de près ou de loin à l'OLP, reconnue par le peuple palestinien, les régimes arabes et la majorité des Etats du monde comme l'unique représentant du peuple arabe palestinien. De façon systématique, les dirigeants israéliens font tout pour bloquer la route qui mène à la Conférence de Genève et, dans la mesure où les pressions américaines s'exercent pour amener à la réouverture de cette conférence, à lui enlever toute substance et toute chance d'aboutir. Entre le document de travail américano-soviétique et celui signé par Moshé Dayan et Cyrus Vance, le secrétaire d'Etat américain, Israel mène une guerre de procédure sur les modalités de tenue de l'éventuelle conférence de Genève, histoire de gagner du temps, d'éviter tout débat et d'empêcher toute pression américaine sur le contenu d'une solution négociée. Pour Sadate et pour l'ensemble des régimes arabes, il est devenu de plus en plus évident, qu'au rythme actuel, la conclusion d'un accord entre Israël et les Etats arabes reste du domaine de l'utopie. Trois alternatives se dessinent alors : préparer une nouvelle offensive militaire; accepter le statu quo actuel ; ou bien prendre des initiatives spectaculaires et radicales aptes à débloquer la situation actuelle et à donner un nouvel élan - le célèbre "momentum" du Président Sadate et du rapport Brooking - à la solution pacifique. Sadate a décidé de faire son choix et a opté pour la troisième solution. Le pari de Sadate Plus que out autre, le régime égyptien a besoin de la paix. Confronté à une situation économique catastrophique, la bourgeoisie égyptienne a tout à perdre dans la situation actuelle de "ni guerre, ni paix" et ce pour trois raisons fondamentales. D'une part, elle est obligée de maintenir son armée en état de guerre, ce qui grève sensiblement son budget et empêche de débloquer des fonds pour les projets d'infrastructures nécessaires à la poursuite de la politique de modernisation et d'industrialisation que le régime de Nasser avait commencé avec peine. D'autre part, tant que la situation de guerre se poursuit, les investissements étrangers que l'impérialisme et les Etats pétroliers font miroiter aux yeux de la bourgeoisie égyptienne ne dépasseront pas le stade de promesses. Il ne fait pas de doute que ce type de capitaux ne répondent pas effectivement aux besoins de l'Egypte; en effet, ils s'investissent depuis 1973 dans les opérations immobilières et dans la spéculation. Néanmoins, la bourgeoisie égyptienne attend impatiemment, pour ses intérêts étroits, l'arrivée de ces capitaux. Finalement, sur le plan politique et social, la situation actuelle continue à avoir un effet hautement déstabilisateur pour le régime, comme l'ont montré les mobilisations étudiantes et les émeutes ouvrières de janvier 1977. Afin de débloquer la situation de "ni guerre, ni paix" , Sadate a dû lancer en 1973 une offensive militaire et traverser le canal de Suez. Aujourd'hui, le président égyptien se trouve confronté à un problème analogue. Mais à la différence de 1973, l'option militaire est exclue. C'est donc une "offensive de paix" qu'il a choisi de lancer cette fois. Après avoir traversé en 1973, à la tête de ses chars, les lignes de cessez-le-feu jusqu'au col de Mitlé et Gibdi, c'est aujourd'hui entouré de plusieurs centaines de journalistes et le rameau d'olivier à la main, que le successeur de Nasser s'est rendu dans la capitale sioniste afin de s'adresser à son gouvernement et à son parlement. La décision qu'a prise Sadate de se rendre en Isratl ne se limite pas à un geste spectaculaire. Ce voyage est une rupture explicite avec l'un des rares éléments qui depuis trente ans a fait l'unanimité au sein des régimes arabes : le refus de reconnaître la légitimité de l'Etat d'Israël. Certes, nombreux ont été les dirigeants arabes à avoir reconnu implicitement le régime sioniste, vare à collaborer avec lui. Que ce soient les monarques hachémites ou les dirigeants de la droite chrétienne libanaise, le roi Hassan du Maroc ou le ministre égyptien des Affaires étrangères, nombreuses ont été les personnalités arabes qui ont eu des contacts étroits avec l'Etat juif, et ce depuis, les premières années de son existence. Mais même quand elles étaient connues de tous, ces relations sont restées officieuses et ont toujours été formellement démenties, y compris par ceux-là mêmes qui, comme le roi Hussein, ont vu leur régime maintenu grâce aux interventions discrètes de l'Etat d'Israel. Même après la guerre d'octobre, aucun des Etats arabes qui avaient exprimé publiquement leur volonté de voir aboutir la négociation de paix avec l'Etat d'israel n'a été prêt à ouvrir des négociations directes avec ce dernier. Les pourparlers se sont toujours tenus, après octobre 73, et à l'instar de ceux qui suivirent la guerre de 1948, par l'intermédiaire d'un médiateur. Le fait même de se rendre à Jérusalem et d'y rencontrer les dirigeants israéliens est une rupture formelle avec le refus arabe de reconnaître la légitimité de l'Etat d'Israel. Il n'y a pas eu de précédent à l'initiative du président Sadate, un chef d'Etat s'invitant dans la capitale d'un pays avec lequel il est en guerre et dont il ne reconnaît même pas la légitimité. On comprend l'émoi suscité par un tel geste dans les pays arabes et dans le monde. C'est pourquoi, ce que de larges cercles à travers le monde arabe considèrent comme une trahison et un acte de lâcheté face à l'agression sioniste est acclamé par l'opinion publique occidentale comme un geste dont il faut saluer le courage. Qu'est-ce que le président égyptien espérait retirer d'une initiative qui, sans aucun doute, allait provoquer des réactions très hostiles et mettre en danger sa carrière politique et peut-être même sa vie ? On peut déterminer trois objectifs centraux à l'initiative de Sadate. Premièrement, créer un choc
MOYEN-ORIENT psychologique dans la population israélienne et la convaincre de la sincérité des offres de paix faites par les dirigeants égyptiens. Un tel choc était destiné à provoquer une pression sur les dirigeants sionistes et les obliger à modérer leurs positions. Deuxièmement, tenter de faire céder les dirigeants israéliens sur la question de la Cisjordanie et sur le problème palestinien, en échange de l'acte de reconnaissance de l'Etat d'Isratl, effectué unilatéralement et sans aucune contrepartie et dans la mesure où Israël ne céderait pas, la démasquer aux yeux de l'opinion publique mondiale comme obstacle à la paix afin d'enclencher un processus de pression mondiale sur l'Etat sioniste. Troisièmement, modérer les positions des autres protagonistes arabes de la solution pacifique en faisant planer la menace d'un accord de paix bilatéral entre Israël et l'Egypte. Mais pour que l'initiative atteigne ses objectifs, cette dernière se devait d'aller jusqu'au bout. Le simple fait de se rendre à Jérusalem n'était pas suffisant pour créer le "choc psychologique" et donner une crédibilité effective à la démarche du président égyptien. Sadate n'a pas lésiné sur les déclarations et les gestes dont le symbolisme donnait à son voyage une allure de réconciliation. Il a accepté de se rendre devant le Parlement sioniste, alors qu'il aurait pu se contenter de pourparlers dans un endroit moins symbolique. Il a écouté avec émotion l'hymne national israélien et salué avec respect le drapeau sioniste. Il a serré très chaleureusement la main des personnalités israéliennes dont les crimes contre les populations arabes sont notoires, tels le général Ariel Sharon ou les anciens dirigeants des organisations terroristes Etsel et Lehi; le responsable du massacre de Deir Yassin a eu l'honneur d'être appelé "mon cher ami", publiquement et à plusieurs reprises, par le président égyptien. Des détails dira-t-on, mais hautement significatifs du point de vue politique; des détails qui marquent la différence entre une manœuvre diplomatique et un tournant qualitatif, entre de simples négociations et un appel à la réconciliation. Si Sadate a pu être l'artisan de ce second "tremblement de terre", c'est qu'il a la certitude qu'aucune force politique n'est capable aujourd'hui de lui en faire payer le prix, ni en Egypte, ni dans les autres Etats arabes. Pour ce qui est de la réaction des masses égyptiennes à l'initiative de Sadate, il n'est qu'à constater l'enthousiasme avec lequel Sadate a été accueilli à son retour d'Israel pour voir que les masses égyptiennes sont lasses d'une guerre dont elles portent tout le fardeau. Euphorie et confusion en Israël L'initiative du président égyptien ne laissait pas beaucoup le choix aux dirigeants israéliens. S'ils refusaient d'inviter Sa -date, ils apparaissaient aux yeux de l'opinion publique comme les saboteurs de la paix. En invitant Sadate, ils lui offraient l'occasion de faire une grande démonstration dont Israel serait, dans le meilleur des cas, un acteur de second plan. Afin de reprendre l'initiative, les dirigeants sionistes se devaient de faire, à leur tour, un geste spectaculaire qui prouveraient leurs bonnes intentions. Mais Israel n'a rien à proposer et, après une discussion que l'on dit orageuse, le gouvernement de Tel-Aviv a décidé de ne pas céder d'un pouce aux exigences arabes. (Dans la mesure où Sadate aurait été prêt à conclure un traité de paix bilatéral, Begin aurait proposé un retrait quasi total du Sinat). Une telle attitude a provoqué des critiques au sein de l'opinion publique israélienne, très sensible à l'image de marque d'Israel dans le monde. Partis israéliens d'opposition, voire même certains cercles de la coalition gouvernementale ou la plupart des journalistes influents à Tel-Aviv, nombreux ont été ceux qui ressentaient un certain malaise après le discours du premier ministre israélien devant la Knesset, discours bien en-deçà du geste historique du président Sadate. Un des éléments les plus saillants de ce "second tremblement de terre", selon l'expression de la presse israélienne, a été sans aucun doute la réaction de la population israélienne. Dès le moment où le voyage de Sadate est devenu une certitude, le scepticisme de la population israélienne a fait place à une euphorie qui devait se prolonger tout au long du voyage du président égyptien. Dès l'avant-veille de la venue de Sadate, des rondes spontanées emplissaient la place centrale de Jérusalem, les magasins se recouvraient de drapeaux égyptiens : la population allait vivre dans un état général d'euphorie. Pour les masses juives d'Israel, les calculs cédaient la place au rêve : on faisait déjà des projets pour la visite des pyramides et des comparaisons sur les coûts relatifs des vacances à Alexandrie ou à Eilat. Pour beaucoup, la paix semblait à portée de la main et cet espoir suscitait un sentiment de joie sincère et profond. Tout au long du voyage du président égyptien, on a pu voir des milliers de personnes brandir le drapeau de l'ennemi d'hier, des policiers du service d'ordre applaudir avec frénésie la délégation égyptienne et des dizaines de milliers de personnes se presser, émues, le long du parcous officiel. Il ne fait pas de doute que la population d'Israel en a assez des guerres et aspire à la paix. Mais c'est une aspiration abstraite qui ne s'exprime pas par un projet politique cohérent et la conscience qu'il faille payer un prix pour cette paix. Ce n'est pas un hasard, si après le discours de Sadate à la Knesset, l'euphorie a fait souvent place à la confusion. Dans son discours, Sadate exposait les conditions préalables qu'Israel devait remplir pour obtenir la reconnaissance des Etats arabes. En cela, il obligeait les Israéliens à revenir à la réalité. Si le gouvernement avait déclaré qu'en échange de la paix, il était prêt à se retirer des territoires occupés en juin 1967, une grande partie de la population l'aurait suivi. Mais comme tel n'est pas l'objectif de Begin, tout laisse à penser que la population israélienne continuera à rêver de paix tout en refusant de faire les concessions nécessaires pour la réalisation de ce rêve. Pourtant, il serait difficile de nier qu'une brèche s'est ouverte dans la conscience traditionnelle des masses israéliennes et que certaines barrières psychologiques ont été profondément ébranlées. Il sera désormais très difficile aux dirigeants sionistes de convaincre, comme ils avaient coutume de le faire, que tous les propos modérés et toutes les propositions de paix des dirigeants arabes ne sont que pure propagande et que derrière de douces paroles se cache toujours la volonté délibérée de jeter les Juifs à la mer. Les négociations de Jérusalem Au-delà de son aspect spectaculaire, le voyage du président de la République arabe d'Egypte avait des objectifs précis, vraisemblablement suivis de résultats tangibles. Le président égyptien est venu en Israel, comme il l'a rappelé tout au long
de son séjour, avant tout pour donner un nouvel élan aux négociations de paix au Proche-Orient. Dans la conférence de presse qui clôturait son périple, il s'est déclaré satisfait d'avoir "pu débloquer la situation" et s'est déclaré persuadé que le processus enclenché allait maintenant se poursuivre. Dans son discours devant la Knesset, ainsi que dans ses réunions avec les groupes parlementaires, Sadate a clairement défini les conceptions du régime égyptien : la question des territoires occupés, y compris Jérusalem, ne peut être sujette à marchandage. En échange du retrait de l'ensemble des territoires occupés et de la constitution d'un Etat palestinien lié, d'une façon ou d'une autre à la Jordanie, l'Egypte est prête à signer un traité de paix avec Israël, qui est aujourd'hui un fait reconnu et accepté au Moyen-Orient. Sans même attendre la réponse des dirigeants sionistes, Sadate a ajouté : "Plus jamais de guerre au Moyen-Orient; tout problème peut et doit être réglé à la table de négociation". Formule apparemment fidèle à la position commune des Etats arabes, et très éloignée des exigences israéliennes. Et pourtant, tout le monde se plaît à voir dans la position actuelle de Sadate un recul par rapport à ses positions antérieures. Tout d'abord, il s'est bien gardé de mentionner, ne serait-ce qu'une seule fois, l'OLP, que l'Egypte continue à reconnaître formellement comme l'unique représentant du peuple palestinien. Par contre, il rencontra une délégation de notables de Cisjordanie, liés soit à l'Egypte, soit à la Jordanie, et dès son retour au Caire, il les invita à venir en Egypte pour y débattre de la question palestinienne. Il est loins d'être évident que Sadate n'a pas l'intention de modérer, au cours des négociations, certaines de ses exigences. A une question que lui posait la journaliste Barbara Walters, immédiatement après la séance historique de la Knesset, sur son refus déclaré de négocier la question des territoires occupés, Sadate a répondu avec un clin d'œil : "Ma chère Barbara, tout peut se discuter autour de la table des négociations" Ce qui en termes clairs signifie que dans son discours à la Knesset, il a été obligé d'exposer la position de départ des Egyptiens, qui ne sera pas nécessairement leur position finale. Quelle réponse Begin a-t-il donné aux propositions de Sadate ? Pas de compromis territorial en Cisjordanie, pas d'Etat palestinien, et de se lancer ensuite dans une interminable tirade sur l'histoire du peuple juif, ses tragédies et ses luttes hérofque . En contrepartie, un accord bilatéral avec l'Egypte, faisant miroiter l'éventualité d'un retrait quasi total du Sinal. Le discours de Begin a étonné par sa fermeté et par l'absence d'un geste quelconque en échange des deux concessions unilatérales du président égyptien, à savoir la reconnaissance de l'Etat d'Israel et la promesse qu'il n'y aurait plus de guerre. Mais Sadate est convaincu qu'il arrivera à persuader Israel au prix de nouvelles concessions. Quoi qu'il en soit, les véritables discussions sont celles qui se sont déroulées loin des projecteurs de télévision. Dans ces pourparlers plus discrets, on a certainement abordé les modalités des prochaines rencontres entre Israel et les délégations arabes "car la dynamique ouverte à Jérusalem ne doit pas s'arrêter", tout le monde est d'accord là-dessus. Il est vraisemblable que des commissions de travail se réuniront prochainement au Caire pour débattre du contenu du traité de paix qui serait signé plus tard à Genève. Pour l'instant, il est peu vraisemblable que l'Egypte accepte de mener des discussions avec Israël dans la perspective d'un accord bilatéral. L'Egypte, tout comme Washington et l'Arabie saoudite, est avant tout intéressée par un accord global et Sadate va faire des efforts pour amener des Palestiniens ainsi que la Jordanie, voire même la Syrie aux pourparlers qui ne vont pas tarder à commencer après la prochaine réunion du Caire. Mais Israel est-elle prête à envisager de faire des concessions sans lesquelles, toute perspective d'accord global reste du domaine de l'utopie ? Certes, les propositions égyptiennes sont alléchantes et avant juin 1967, les dirigeants sionistes auraient dû payer un prix très élevé pour obtenir la fin de l'Etat de belligérance et la reconnaissance du droit à l'existence d'Israel par les Etats arabes. L'étendue des concessions égyptiennes a étonné tout le monde en Israël. Au sein même des partis sionistes extrêmistes de droite qui contrôlent l'actuelle coa-. lition gouvernementale, des voix se sont faites entendre pour exiger une réévaluation de ce qui faisait jusqu'à présent l'axiome et la position de principe de la politique israélienne : le refus d'envisager tout compromis territorial en Cisjordanie, le refus de tout retrait substantiel sur le plateau du Golan, le refus d'envisager une forme quelconque de souveraineté palestinienne. Mais l'expansionisme sioniste a sa propre dynamique. L'annexion des territoires occupés est devenue, au cours des dernières années, une question de premier plan pour les dirigeants sionistes, peut-être même plus importante que celle de la reconnaissance de l'Etat d'Israel par les régimes arabes. Le gouvernement Begin est aujourd'hui obligé d'élaborer toute une série de solutions intermédiaires en ce qui concerne la question de la Cisjordanie et de l'Etat palestinien. Aucun signe ne permet cependant de penser que l'Etat juif est prêt à faire un tournant et à envisager une formule acceptable par ses voisins arabes. Et ce d'autant plus qu'une position ferme des dirigeants sionistes mènerait à nouveau les négociations globales à une impasse et acculerait Sadate à accepter le principe d'un accord bilatéral, l'alternative militaire étant hors de question pour lui. Cette perspective d'un accord bilatéral avec l'Egypte, pour laquelle Israël va se battre, met Washington dans un certain embarras. Si la bourgeoisie égyptienne est surtout intéressée à la conclusion rapide d'un accord avec Israel pour des motifs d'ordre intérieur, en revanche, l'impérialisme américain et l'Arabie saoudite recherchent la stabilisation politique de l'ensemble du Proche-Orient. L'exclusion de l'Union soviétique du processus en cours a certes de quoi séduire l'aile dure de la bourgeoisie américaine. Mais elle risque de pousser la bureaucratie du Kremlin à se réinvestir massivement dans le monde arabe, derrière un front du refus qui regrouperait la Syrie, la Lybie, l'Irak et l'OLP que les manœuvres de Sadate tendent à exclure du processus de négociations. Les réunions séparées de Tripoli et de Bagdnd, convoquées pour faire pièce à la conférence du Caire, semblent indiquer que ce front-là mettra longtemps avant de voir le jour. Les réactions arabes On pouvait s'en douter, l'initiative du Président Sadate allait provoquer de sérieux remous au sein du monde arabe. Pourtant, ces réactions prises dans leur ensemble, étonnent par leur relative modération. Certains régimes, tels la Lybie,
MOYEN-ORIENT l'Irak et l'Algérie (dont aucun n'est directement concerné l'agression israélienne) n'ont pas mâché leurs mots face à l'opportunisme de la direction égyptienne. Certains de ces régimes ont même exigé que des mesures concrètes soient prises contre l'Egypte, y compris l'application d'un boycottage total et son expulsion de la Ligue arabe; telle a aussi été la position des organisations palestiniennes du Front du refus. Par contre, les réactions de la Syrie, qui risque après l'OLP d'être le grand perdant de l'initiative égyptienne, ont été étrangement sereines. Le président Assad a dénoncé en des termes non ambigus le voyage de Sadate en Israel et la radio syrienne a tenu un langage peu châtié vis-à-vis du chef de l'Etat égyptien. Mais il est significatif que le président syrien ait envoyé à Sadate, au moment même où celui-ci partait pour Jérusalem, ses vœux pour la fête de Idel Atha (la fête du sacrifice). La modération des critiques syriennes sont facilement explicables : Assad n'est pas opposé à une solution négociée avec Israel, au contraire, il a lui-même pris certaines initiatives en ce sens. Son problème est qu'il a très peu de choses à proposer à Israel et l'Etat sioniste très peu de concessions à lui faire. Seule la Syrie ne peut créer le rapport de forces nécessaires pour faire céder Israël, elle a donc besoin d'un front arabe uni qui lutte pour une solution globale. L'initiative du prédident égyptien part au contraire de l'hypothèse que l'Egypte va obtenir, dans le pire des cas, le retrait d'Israel du Sinal, même si elle est acculée à traiter seule avec l'Etat sioniste. Cette attitude apparemment intransigeante du régime syrien peut provoquer soit l'isolement de la Syrie, ne disposant pas de moyens militaires crédibles, soit pousser l'Egypte à traiter seule avec Israel ce qui fermerait aussi toute option militaire à la Syrie. C'est pourquoi, même si la Syrie refuse de participer aux prochaines conversations du Caire, elle laisse ouverte la possibilité de s'intégrer plus tard au processus des négociations de paix enclenché par Sadate. Cela est encore plus évident pour le régime hachémite qui après avoir gardé le silence sur l'initiative égyptienne a finalement refusé de dénoncer Sadate. Le roi Hussein espère regagner au Caire ce que la Conférence de Rabat lui avait fait perdre, c'est-à-dire lasouveraineté (même partagée avec les Palestiniens) sur la Cisjordanie. Les contacts pris entre Sadate et des personnalités palestiniennes proches du roi Hussein vont d'ailleurs dans ce sens. L'alignement de la Jordanie sur l'Egypte serait un coup grave pour la Syrie. Il accentuerait encore davantage son isolement face à Israel et réduirait d'autant plus les marges de manœuvres d'Assad sur le champ de bataille comme à la table des négociations. Mais les grandes victimes du plan Sadate, quel qu'en soit d'ailleurs le résultat sont d'ores et déjà le peuple palestinien et l'OLP. Si la Jordanie a réussi à taire évoquer à Begin le fait palestinien, personne, par contre, n'a réussi à faire mentionner l'OLP par Sadate. Pendant le séjour de Sadate en Israel, la représentation palestinienne au Caire a été fermée et de nombreux dirigeants de l'OLP expulsés. Au même moment, Sadate s'entretenait avec des notables de Cisjordanie et de Gaza qui, même ș'ils ne disposent que d'une influence très limitée dans les territoires occupés, ont du moins le mérite, pour Sadate, de ne pas être liés à l'OLP et d'être connus pour leur opposition à la résistance palestinienne et pour leur collaboration avec l'occupant sioniste. Il était évident que Sadaétait prêt à acrifier les Palestiniens et leur mouvement de bération nationale sur l'autel de la réconciliation avec l'Etat juif, c'est ce qui explique le fort courant d'opposition qui s'est manifesté contre Sadate avant, pendant et après son périple à Jérusalem. Une grève générale et des manifestations de dizaines de milliers de personnes se sont déroulées au Liban à l'appel de l'OLP. Dans les territoires occupés par Isratl depuis juin 1967, les manifestations ont été d'une ampleur limitée, mais cela est dû principalement aux mesures de répression préventives prises par les forces sionistes. La presse a été forcée de reconnaître que le sentiment dominant de la population vivant dans ces territoires et celui d'une opposition à l'initiative de Sadate non pas tant parce qu'elle s'intègre dans le processus de la solution négociée, mais parce qu'elle apparaît clairement comme un coup de couteau dans le dos du peuple arabe palestinien: et de l'OLP. En Israel même, l'ensemble des organisations antisionistes (dont le mouvement des "Fils du village" , organisation nationaliste qui dispose d'une influence de masse non négligeable) ont dénoncé le voyage de Sadate dans un tract unitaire, favorablement accueilli par la population palestinienne arabe locale. Le Parti communiste israélien lui-même, tout en soutenant le contenu du discours du président égyptien a eu une attitude très mitigée vis-à-vis du voyage de Sadate; attitude qui s'est muée en franche hostilité lorsqu'il est devenu évident que l'Union soviétique serait mise à l'écart des prochaines négociations. Après le voyage de Sadate à Jérusalem, l'OLP se trouve dans une impasse et tout laisse penser qu'une crise très grave commence à traverser la direction de ce mouvement. Exclue des négociations, l'OLP se verrait contrainte d'en revenir à la lutte armée et de s'opposer y compris militairement, à plusieurs régimes arabes dont certains sont de très importants pourvoyeurs de fonds du mouvement palestinien. Pour une partie de la direction palestinienne, celle qui est la plus liée aux bourgeoisies arabes et à la solution pacifique, une telle alternative est impensable. C'est pourquoi, par-delà les négociations, elle tente de ne pas rompre définitivement les ponts avec l'axe égypto-saoudien dans l'espoir, qu'ainsi, elle parviendra malgré tout à être intégrée au rabais, dans le processus des négociations. Selon des sources arabes, telle serait la position de Yasser Arafat lui-même, contre lequel s'organiserait une large coalition composée, outre les organisations du Front du refus et du Front démocratique pour la libération de la Palestine - Union soviétique oblige - d'une forte minorité de la direction du Fatah. L'OLP est allée de concessions en concessions afin d'être intégrée à la solution pacifique. Elle se trouve aujourd'hui devant un choix impossible : soit rompre avec les régimes arabes et la perspective d'une solution pacifique graduelle et entreprendre à nouveau la longue et dure marche de la lutte armée contre l'occupant sioniste (dans des conditions plus difficiles qu'il y a dix ans); soit faire de nouvelles concessions qui, cette fois, signifieraient la fin de son existence en tant que mouvement de libération nationale. Dans les deux cas, une crise grave secouera l'ensemble du mouvement palestinien et de ses organisations.