I faudra qu'une génération souffre pour la suivante », c'est en ces termes que le ministre mauricien des Finances a présenté son récent projet destiné à réduire l'endettement du pays (1). Comme tous ses homologues à travers le monde, le ministre mauricien cherche à donner de la crise internationale une image simplifiée et naïve, réduisant l'affaire à l'effet de mécanismes monétaires quasi surnaturels et ne
Ce genre de discours anesthésiant a pour fonction de dissimuler les véritables facteurs politiques et sociaux qui participent de la crise économique actuelle. La société mauricienne est d'ailleurs un bel exemple de cette imbrication de problèmes, les dix dernières années ayant été le théâtre d'importants bouleversements structurels dont les
Les mécanismes de la dépendance intervenant dans la crise de l'industrie sucrière ou dans le développement d'une « zone franche » industrielle ont produit une forte accélération des transformations sociales et politiques. Le cas de l'Ile Maurice, malgré ses particularités, permet donc à bien des égards de mesurer l'ampleur des dégâts qu'occasionnent dans un pays néo-colonial la crise de l'impérialisme et la gabegie des vieilles proposant pour l'avenir immédiat que la « relance de l'effort national ». causes sont aussi bien internes qu'externes. classes dominantes. Claude GABRIEL mauricienne, d'abord la canne à sucre. Environ 70 % des devises étrangères proviennent des exportations de ce secteur. Sur une production moyenne annuelle de 616 000 tonnes de sucre, durant les six dernières années, 527 000 ont pu être vendues à un prix préférentiel. Un protocole garantit en effet la vente de 500 000 tonnes à la économique européenne (CEE), et les Etats-Unis de leur côté achètent 27 000 tonnes à un prix supérieur au cours mondial (2). Ces dispositions ont d'une certaine manière « protégé » l'économie mauricienne, ou du moins garanti la stabilité politique de ce pays durant plus de dix ans. Mais cette protection aura été un cadeau empoisonné. Elle a en effet aussi permis à la grande bourgeoisie de maintenir l'essentiel de ses profits sans avoir à procéder à d'importants investissements, favorisant ainsi de substantiels transferts de capitaux hors du secteur de l'industrie sucrière.
LA TYRANNIE DU SUCRE Cette garantie tarifaire est un bel emballage qui sert en fait à dissimuler un système particulier de dépendance et de contrainte. Un premier élément de ce système tient au fait que c'est la multinationale Tate and Lyle qui dispose du monopole de l'achat et du raffinage, en GrandeBretagne, des 500 000 tonnes de sucre vendues à la CEE. Cette entreprise, qui est l'un des grands du négoce international, manipule le marché du sucre brouille ainsi les cartes (3). A la différence du gouvernement mauricien, elle ne détermine pas sa politique sur les quatre ou cinq prochaines années, mais sur le quart
ILE MAURICE
Crise de l'industrie sucrière,
de siècle à venir. C'est ainsi que Tate and Lyle s'emploie dorénavant à trouver des substituts aux sucres de canne et de betterave à partir de la saccharine, mais surtout de nouveaux produits comme le Thaumatin, extrait d'une plante poussant en Afrique de l'Ouest et que l'on dit entre 6 000 et 100 000 fois plus doux que les sucres naturels. Au moment même où Tate and Lyle offre ses services à l'Ile Maurice, ses laboratoires préparent un véritable sabotage de l'économie de ce pays, et de quelques autres en même temps, fondées aussi sur l'exportation du sucre de
Un autre élément de contrainte qui pèse sur l'économie mauricienne se rattache au système des cours mondiaux du sucre. Sur le marché libre, le prix du sucre a atteint, durant le mois de juillet 1984, son plus bas niveau depuis 13 ans. Ceci influe évidemment sur les recettes d'expor lation que l'Ile Maurice peut escompter tirer des 100 000 tonnes de sucre restantes environ, qu'elle vend sur ce marché libre. Mais, pour l'essentiel, cette baisse des cours aura surtout des conséquences à moyen terme pour le maintien même du protocole sucrier avec la CEE et de l'ac cord de vente avec les Etats-Unis. La baisse des cours ne provient pas seulement de la spéculation du négoce international.
1. Week-End, Port-Louis, 15 juillet 1984. 2. Sur la Convention de Lomé, qui lie l'Ile Maurice à la CEE, se reporter à Inprecor numé.
du 16 avril 1984. La consommation mauricienne de sucre est d'environ 40 000 ton-
3. Pour en savoir plus sur cette multinationale du négoce, voir Tate and Lyle, géant du sucre, Philippe Chalmin, éditions Economica, Pa-
4. « Le sucre en péril », Swaley Kasenally, le Mauricien, Port-Louis, 19 juillet 1984.
Le président mauricien était de la photo de famille du sommet franco-africain de 1983. (DR)
Celui-ci n'a d'ailleurs jamais intérêt à maintenir trop longtemps les tendances à la baisse (5). La durée de cette dépression des cours tient avant tout à l'existence chronique d'un excédent sucrier mondial qui s'accroît d'année en année. Les réserves mondiales de sucre représenteraient actuellement 37 millions de tonnes, soit 40 % de la consommation mondiale annuelle. Le marché est donc saturé.
Dans ce contexte, le sucre de canne et le sucre de betterave se concurrencent fortement. Or, de 1969 à 1980, la CEE a augmenté de 50 % sa production betteravière, grâce à l'accroissement de la surface cultivée et de la productivité. Le coût de production y a donc été fortement diminué. Dans un premier temps, cette évolution exerce seulement une pression à la baisse sur les cours du marché libre. Mais, dans un second mouvement, du fait des surplus permanents que cela occasionne, elle pousse à la réduction des importations européennes et américaines de sucre de canne et donc à la renégociation des accords préférentiels passés avec certains pays en Maurice-CEE est sur la sellette. Les betteraviers européens aimeraient bien lui tordre le cou. La France, pour le moment, joue un rôle modérateur dans ce processus, dans la mesure où elle doit tout à la fois défendre ses gros producteurs betteraviers et protéger, au moins partiellement, la production de sucre de canne dans ses colonies (Antilles et Réunion), car elle y représente un facteur de stabilité de l'ordre colonial. croisée des chemins en ce qui concerne sa production sucrière. tres termes, que la société mauricienne dans son ensemble est désormais sous la pression d'importantes contradictions liées à la crise de l'industrie sucrière. La canne à sucre mobilise la force de travail de milliers d'ouvriers à l'œuvre dans les plantations et dans les usines appartenant pour l'essentiel à quelques familles de « grands blancs ». Cette production assure aussi le revenu de milliers de familles de petits et moyens planteurs qui possèdent leurs terres. Elle garantit le travail des dockers et elle justifie des milliers d'emplois dans l'industrie et les services. La majorité de la population mauricienne dépend donc, en dernière analyse, des retombées financières de l'exportation du sucre. La crise de cette production provoque par conséquent une aggravation des tensions sociales. Les groupes sociaux antagoniques qui vivent de l'économie sucrière ont de plus en plus tendance à proposer des solutions contradictoires à cette crise. Les gros planteurs indépendants, organisés dans l'Association des planteurs mauriciens (MPA) et la grande bourgeoisie blanche des plantations ne disposent pas des mêmes moyens et ne proposent pas de projets identiques pour résoudre ce problème. De leur côté, les petits planteurs soumis aux aspirations des plus gros au sein de la MPA et le prolétariat agricole pourraient bien, eux aussi à l'avenir, avancer leurs propres revendications en ce domaine.
La crise politique que connaît le pays trouve donc pour une bonne part son origine dans ces contradictions. En 1983 avait été officiellement décidée la mise en place d'une commission d'enquête sur l'industrie sucrière, la commission Avramovic. Ses travaux coûtèrent 2 millions de roupies (1,35 millions de francs) au pays pour aboutir à un rapport insipide et à la formulation de conclusions contradictoires n'avançant aucune proposition pertinente sur les conditions de travail dans ce secteur, la maîtrise des investissements et les nationalisations à proposer (6). En réalité, le gouvernement mauricien et tous les grands partis politiques traditionnels cherchent à dissimuler le lien direct qui existe entre les conflits politiques et la crise de l'économie sucrière. S'il en était publiquement débattu, cela montrerait qu'au sein des classes possédantes les intérêts et les solutions avancées s'organisent suivant des clivages ra-
Get communalistes (7). C'est ainsi que la MPA des gros et moyens planteurs est un des lieux privilégiés du communalisme hindou, alors que la grande plantation industrielle conserve son caractère colonial et blanc. Les gros transporteurs
5. Suivant un mécanisme bien connu du système capitaliste, une dépression durable des prix de vente entraîne peu à peu l'arrêt des productions concernées les plus déficitaires. Une contraction de l'offre s'en suit, rétablissant à terme une situation statistique équilibrée avec la demande, ce qui engendre un redressement des cours. Les entreprises de négoce qui spéculent sur cette évolution des cours ont parfois intérêt à provoquer ces reprises de la hausse afin de préserver autant que possible les conditions de la production ou pour toute autre raison due à la manipulation des marchés. Mais d'autres facteurs peuvent venir entraver la reproduction de ces cycles « naturels ». C'est notamment le cas aujourd'hui pour le sucre avec, entre ausurproduction structurelle et per1983. Sur les conclusions contradictoires des rapporteurs, voir « Report of the commission hindous n'envisagent sans doute pas les mêmes solutions que les gros commerçants musulmans, pour peu que chaque groupe puisse défendre ses intérêts respectifs. Les grands partis politiques, qui tous trempent dans les combines communalistes et qui en vivent, ont tout intérêt à cacher cette base matérielle et économique du communalisme, en lui attribuant uniquement des raisons subjectives, religieuses et morales. Et ils ont tout intérêt à réclamer des travailleurs qu'ils leur servent de masse de manœuvre dans ces luttes inter-bourgeoises.
Or, la situation ne peut aller qu'en s'aggravant. La crise économique internationale imposera dans tous les cas une refonte de ce type de monoculture. Aucun gouvernement bourgeois ne sera capable, à moins d'utiliser la plus extrême violence, de résoudre durablement ces contra évitant des explosions socia Seule une véritable réforme agraire prise en charge par un gouvernement s'ap puyant sur toutes les classes laborieuses pourrait amorcer une solution sur le long terme aux dépens des couches possédantes, et à commencer celle des grands capitalistes du sucre. Seule une solution de ce of inquiry of the sugar industry » et « Report of J. Manrakhan et R. Sithanen », du 26 octobre 1983.
7. Le terme de « communalisme » désigne des formes de regroupement et d'entraide reposant sur des bases ethniques et religieuses. Il sert aussi à dénoncer le clientélisme politique fondé sur les intérêts propres de ces regroupements. Il est directement inspiré de l'exemple indien, dans la mesure où la population de Maurice est approximativement composée de 51,8 % d'hindous (y compris tamouls et télégous), de 16,53 % de musulmans, de 2,91% de chinois, et de 28,66 % de « population générale », catégorie regroupant les blancs franco-mauriciens et les créoles. Il y aurait environ 50 000 blancs sur une « population générale » de 236 867 personnes. Ces catégories et statistiques sont tirées du recensement officiel. Le communalisme se double parfois aussi d'une concurrence entre castes en milieu hindou.
mais cette dernière se situe strictement un fléau national qui atteint toutes les type, produit d'une victoire révolutionnaire, pourrait desserrer l'emprise de cette
L'OBSESSION DE LA DETTE A ces difficultés structurelles pour l'exportation s'ajoute le problème de l'endettement. Comme dans la plupart des autres pays l'endettement mauricien provient d'une combinaison de plusieurs fac-
- La facture pétrolière, proportionnellement très lourde pour un pays qui ne produit pratiquement aucune énergie et qui, par ailleurs, a mené une politique d'industrialisation dont les retombées financières n'ont pas contrebalancé le coût des dépenses pour les nouveaux besoins énergétiques ainsi créé.
- La hausse du dollar, qui constitue désormais le principal facteur d'aggravation de la dette. 51 % des importations se font en dollars US alors que seulement 21 % des exportations sont facturées dans cette devise. Au moins 60 % des remboursements de la dette se font en dollars, et la majeure partie des intrants des principaux secteurs productifs (fertilisants, cimatières premières pour la zone franche) sont importés et payés en dollars (8). Or, un dollar américain, qui valait 5,19 roupies au début de 1979, a dépassé les 14 roupies en juillet 1984!
- La hausse des taux d'intérêt sur le combine avec la hausse du dollar. Comme bien d'autres pays, l'Ile Maurice trouve de plus en plus difficilement des prêts de la part d'organismes publics. Elle doit donc s'adresser au marché bancaire pour des prêts en eurodollars, dont les conditions sont généralement plus dures.
La somme due par l'Ile Maurice reste évidemment très modeste en comparaison de celles des grands pays latino-américains par exemple. Mais l'impact du service de cette dette n'en est pas moins loin d'être négligeable proportionnellement à la taillexercice financier 1981-1982 et 1983-1984, celui-ci est passé de l'équivalent de des recettes d'exportation à 23,6 %. Selon le ministre des Finances, plus des deux tiers des recettes du sucre serviront, en 1984, à rembourser la dette. Pourtant, confrontés à cette arrogante pression de l'impérialisme, les dirigeants mauriciens n'ont pas d'autre réaction que de se faire les avocats de cette dépendance. « Nous sommes, déclare le ministre des Finances, dans une situation exceptionnelle où nous nous trouvons parmi les rares pays du Tiers-Monde qui payent leurs dettes avec une régularité et un sérieux qui fascinent les institutions internationales. (9) »
Face à ces difficultés et à cette propagande, les masses populaires sont tout simplement conviées à demeurer spectatrices. La presse se fait l'écho des débats entre le gouvernement et l'opposition, sur le même terrain que le pouvoir actuel. Le débat entre le ministre des Finances et Paul Bérenger, le leader de l'opposition et dirigeant du Mouvement militant mauricien (MMM), porte sur le meilleur choix entre un rééchelonnement de la dette ou un appel au marché de l'eurodollar. Une dans un cadre purement technique, laisse délibérément de côté tous les aspects politiques et sociaux du problème (10). La Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI) n'ont donc pas eu beaucoup de mal, jusqu'à présent, à imposer leur politique. Tous les grands partis, qu'ils soient au pouvoir ou dans l'opposition, selon les moments, ont au cours de ces trois dernières années surenchéri sur le thème d'un accord à l'amiable avec ces deux institutions impérialistes. pression sur les importations par l'augmentation des tarifs douaniers, appel à l'investissement étranger dans les branches exportatrices, etc., voilà ce qui, à Maurice comme ailleurs, constitue une bonne partie de la politique du FMI et de la Banque mondiale, en contre-partie de l'ouverture de lignes de crédit aux pays endettés. Appliqué avec un bel empressement par le gouvernement mauricien, ce programme produit un fort recul du niveau de vie des masses. En quelques semaines, au moment où s'ouvrait un nouveau round de négociations avec la Banque mondiale, le gouvernement réduisait les subsides attribués aux aliments de predécidait une augmentation de 20% des principaux médicaments et de 21% du ciment. En 1984, le budget de la santé a été diminué de 8,2 %, celui du logement de 49 % et celui de l'éducation de 11,2 %, et l'on parle de plus en plus de la remise en question de l'éducation gratuite. Le fonds d'indemnité du chômage, déjà fort modeste, est réduit de 40 % mais, dans le même temps, le gouvernement injecte près de 100 millions de roupies (67 millions de francs) en faveur de l'aide à l'investissement du secteur privé. Alors que l'on baisse de 1 % les taux d'intérêt, l'ensemble des crédits accordés croît de 15 % en une année. Les augmentations comme celle du ciment sont une bonne occasion pour les gros commerçants spéculateurs de surévaluer leurs stocks, mais cela n'empêche pas le gouvernement de faire la sourde oreille aux revendications d'augmentation de salaire des travailleurs. Comble de la provocation, il va jusqu'à instaurer un abaissement des impôts aux contribuables qui emploient des gens de maison. Mais pour « aider le petit peuple », il se contente pour toute initiative de la création d'un fonds de quelques milliers de roupies en faveur des ... Mauriciens centenaires.
Pour faire passer cette pilule, le régime prétend bien entendu vouloir créer les conditions d'une relance de l'emploi. Il y aurait officiellement 72 000 chômeurs, mais le chiffre réel dépasse probablement les 100 000. Dans un pays de 950 000 habitants, cela est évidemment considérable. Plus que l'inflation, le chômage est familles populaires, et principalement la jeunesse. Cela n'empêche pourtant pas les représentants de la Banque mondiale et du FMI, inspirateurs de cette politique, de plastronner et d'afficher le plus stupide des optimismes. Véritables tuteurs de l'Ile Maurice aux côtés des représentants des intérêts français et britanniques, ces responsables impérialistes agissent vergogne comme les véritables maîtres du pays, distribuant bons et mauvais points à la politique gouvernementale, aux travail-
Toute cette panoplie de mesures proposée par les instances impérialistes et appliquée par les gouvernements successifs ne résoud pourtant en rien la crise structurelle de l'économie mauricienne. Le FMI et la Banque mondiale se contentent en effet de ne proposer que des actions a posteriori incapables de remédier aux causes profondes de la crise. Et l'on assiste au même bluff en ce qui concerne
« zone franche » industrielle de Port-Louis. Créée depuis plus de dix ans, cette zone devait en principe réduire le chômage et favoriser les retombées technologiques. Si quelques milliers d'emplois ont en effet été ainsi créés, cela n'a en rien résolu les problèmes du marché du travail, ne serait-ce qu'en fonction de la démographique. Cette forme d'industrialisation commence d'ailleurs à être critiquée sur la scène internationale, et une étude récente de la CNUCED (Conférence sur le commerce et le développement des Nations-Unies) amorce un bilan critique de l'installation de ces zones franches. Après avoir déclaré que le bilan du développement industriel provoqué par ces zones est décevant, le rapport en conclut que « les pays en développement doivent veiller à ne pas donner à leurs zones franches de transformation pour l'exportation une place trop importante dans leurs industries manufacturières. Les zones franches doivent être considérées comme un complément aux autres formes de développement de l'industrie et des exportations » (11).
C'est malheureusement tout le contraire que fait le gouvernement mauricien. La zone franche est devenue une véritable pierre philosophale qui devrait transformer le pays, faire disparaître le chômage, réduire la dépendance envers les ventes de sucre, etc. Le régime prévoit donc un élargissement considérable de cette zone franche et entend attirer, par n'importe quel moyen, tous les patrons étrangers, gros et petits, qui désirent venir s'y installer. D'ores et déjà, la main-d'œuvre majoritairement féminine qui travaille dans les usines de la zone franche est terriblement exploitée. Mais les patrons exercent régulièrement de multiples pressions pour que
8. L'Express, Port-Louis, 26 juillet 1984. 9. Le Mauricien, 28 juillet 1984.
10. Comme le déclare Paul Bérenger, du MMM, il faudrait se montrer « compétent » afin que l'Ile Maurice puisse « mériter » auprès du FMI le droit de rééchelonner sa dette. (WeekEnd du 15 juillet 1984).
11. Bulletin de la CNUCED numéro 200 de mars 1984.
les conditions d'exploitation se durcissent
Le statut du travail est en effet par définition différent dans les zones franches et dans le reste du pays. Constituée en partie d'industries délocalisées des centres impérialistes du fait de leur vétusté, cette zone franche garantit un taux de profit maximum par l'usage d'une force de travail semi-servile. Le gouvernement mauricien devra donc s'attaquer toujours plus aux travailleurs et travailleuses de ce secteur, s'il veut concurrencer les zones franches installées dans les pays asiatiques. Son problème réside dans le fait que la classe ouvrière mauricienne demeure très turbulente, car même dans la zone franche se déroule actuellement près d'une grève par semaine.
Enfin, l'autre mesure proposée par le pouvoir pour réduire le chômage consiste à favoriser l'émigration et à négocier avec des pays étrangers l'importation de main-d'œuvre mauricienne. dient, cette idée a fait long feu. La France et la Grande-Bretagne ayant fermé leurs frontières aux immigrés, le gouvernement mauricien s'est rabattu sur des pays com-
Zimbabwe, l'Arabie Saoudite et, maintenant, le Gabon. En fait, ce ne sont que quelques dizaines de personnes qui ont pu être ainsi expédiées à l'étranger. Le promoteur de cette politique, le très réactionnaire Gaétan Duval du Parti mauricien social-démocrate (PMSD), n'a pourtant pas craint, voilà quelques mois, de promettre par ce biais rien moins que la fin du chômage. Quelle perspicacité ...
UNE CRISE QUI PROVOQUE
DES BOULEVERSEMENTS SOCIAUX
L'Ile Maurice est agitée par une crise politique permanente depuis trois ans. Aux élections législatives de juin 1982, la gauche écrasait les partis réactionnaires du gouvernement sortant par un score sans appel de soixante élus contre zéro. Pourtant, quelques semaines plus tard, la crise s'emparait du nouveau gouverne ment, qui se divisait en deux blocs. En août 1983, des élections législatives anticipées voient revenir aux affaires les vieux politiciens battus l'année précédente, en coalition cette fois avec une fraction de leurs vainqueurs de l'époque. Mais à peine arrivé au pouvoir, ce bloc se scinde à nouveau, et le Parti travailliste (PT), formation bourgeoise communaliste hindoue, quitte le gouvernement sans éviter pour autant une scission dans ses rangs. L'instabilité politique est donc totale et permanente depuis trois ans. Elle affecte aussi bien les institutions que les partis. Pourtant, depuis 1968, date de l'indépendance, jusqu'à 1982, l'Ile Maurice avait connu une relative stabilité politique, ne serait-ce que par le maintien au pouvoir durant toutes ces années d'une majorité autour du Parti travailliste.
Autre indice de la situation nouvelle, alors que la dernière poussée de communalisme remontait à environ 1973, nous assistons maintenant, dix ans après, à une vive reprise des tensions raciales, même si cela n'a pas atteint le degré des situations d'affrontement que l'on connaît en Inde ou au Sri Lanka. Sur ce terrain du communalisme politique, tout a été chamboulé en quelques années, preuve supplémentaire que des bouleversements considérables traversent la société mauricienne. Le Parti travailliste, représentant traditionnel du communalisme hindou, ayant déjà donné lieu à la scission qui forma le Parti socialiste mauricien (PSM) il y a quelques années, vient récemment de se fragmenter à nouveau. Le parti qui symbolisait le communalisme musulman, le Parti islamique mauricien (PIM), a disparu de la scène politique, et c'est le Mouvement militant mauricien (MMM) qui s'affiche maintenant comme le grand défenseur des musulmans. Le PMSD de Gaétan Duval, qui se prétendait le parti traditionnel des créoles, a perdu une bonne partie de sa
Aucune explication subjective et politicienne ne peut suffire à expliquer un pareil chambardement du panorama politico-communaliste. C'est la crise économique et ses enjeux qui a accéléré les confrontations entre les différentes cliques bourgeoises. Car lorsque ce que leur laisse l'impérialisme tend à diminuer, le partage de ces miettes devient l'énjeu d'une bataille rangée entre les différentes fractions bourgeoises. La quasi-unanimité nationale du raz-de-marée électoral de juin 1982 a été le fruit de circonstances particulières, et elle a d'ailleurs très rapidement laissé la place à une bataille rangée entre les alliés d'hier. Dans la période actuelle, ce sont les divisions au sein de la bourgeoisie, la crise de l'Etat et des institutions néo-coloniales, et l'instabilité gouvernementale qui constituent des éléments du-
Durant les élections législatives anticipées d'août 1983, les deux camps en présence se sont fondamentalement affrontés sur la question de l'industrie sucrière. C'est d'ailleurs au cours de cette période que fonctionna la commission Avramovic. La coalition entre le Mouvement socialiste mauricien (MSM, scission du MMM), le PT et le PMSD proposait quelques nationalisations dans la grande industrie sucrière traditionnellement contrôlée par les franco-mauriciens - grandes familles blanches descendantes des colons et des esclavagistes —, et la constitution d'une sorte d'organisme de cogestion Etat-secteur privé dénommé Sugar Authority. De son côté, le MMM voulant maintenir le crédit que Bérenger avait gagné au sein des grands groupes sucriers lorsqu'il était ministre des Finances quelques mois auparavant, ne proposait qu'un organisme de concertation et un apport financier important de l'Etat au secteur privé pour sa modernisation. Tout cela n'avait bien entendu rien de révolutionnaire. Il s'agissait d'un côté, dans le cas de la coalition, de favoriser les intérêts des gros planteurs et transporteurs hindous en réduisant le poids relatif des grands patrons blancs, et de l'autre, dans celui du MMM, de maintenir le cap du réalisme et de la « réconciliation nationale » avec les grands propriétaires, qui avait présidé au ministère Bérenger. Les deux camps bourgeois ne s'y trompèrent d'ailleurs pas : les capitalistes hindous aidèrent copieusement la coalition MSM-PT-PMSD et les grands blancs soutinrent discrètement le MMM. Cette campagne électorale ne pouvait dès lors que prendre l'aspect d'une compétition communaliste dans la mesure où venaient s'intégrer à cette polémique les intérêts respectifs des bourgeois tamouls, hindous et créoles ...
En l'absence d'unification des masses laborieuses, tous les partis politiques ont su jusqu'à présent obtenir de la populatin qu'elle arbitre ces conflits selon son appartenance raciale (12). C'est pourquoi si la classe ouvrière ne parvient pas à reprendre l'offensive et à retrouver sa force des années 1979-1982, cette crise économique et sociale pourrait accentuer la décomposition de la société mauricienne jusqu'à un point où il faudra alors de nombreuses années pour reconstituer la conscience de classe élémentaire des classes laborieuses. Dans la période à venir, des gouvernements pourraient certes voir le jour, mais, sortes d'intermèdes anachroniques, ils donneraient immanquablement le jour à de nouvelles divisions et tensions communa-
L'HÉGÉMONIE DE L'IMPÉRIALISME
Mais, au-delà de ces péripéties de la politique parlementaire, il est utile de se demander qui décide fondamentalement de l'avenir de l'Ile Maurice, et quelle part de responsabilités réelles l'impérialisme laisse cien. Mis à part le FMI et la Banque mondiale, qui, comme nous l'avons vu, agissent dans les couloirs comme courtiers des intérêts impérialistes en général, ce sont la France et la Grande-Bretagne qui sont les principaux tuteurs de la bourgeoisie mauricienne et qui, à ce titre, sont les véritables dirigeants du pays. Grâce notamment aux ventes de sucre à Tate and Lyle, 50,9 % des exportations mauriciennes se dirigent vers la Grande-Bretagne, plaçant ainsi ce pays en tête des clients. En ce qui concerne les fournisseurs, après Bahrein, qui est le principal exportateur de pétrole vers l'Ile Maurice, c'est la France qui arrive en seconde position, notamment par ses ventes de biens manufacturés et d'équipement. La Grande-Bretagne est en troisième position, juste avant l'Afrique du Sud.
Pour des raisons historiques, l'Ile Maurice reste une proie que se disputent toujours les impérialismes francais et britannique (13). Au-delà de cette concurrence économique entre Londres et Paris, qui se règle partiellement au sein des institutions européennes comme, par exem-
12.Cf. « Communalisme, structures sociales et dépendance économique à l'Ile Maurice». C. Gabriel, Politique africaine numéro 10, Paris, juin 1983.
13. Ancienne colonie française sous le nom d'Ile de France, elle devient colonie britannique en 1814. L'Ile Maurice n'est toujours pas, à ce jour, une République. Bien que formellement indépendante, l'attachement de l'Ile Maurice à la couronne britannique est symbolisé par l'existence d'un gouverneur général.
comme celui-là, de justifier ces relations MMM a précipité, en 1982, la rupture ple, la convention de Lomé, les deux capitales impérialistes utilisent tous les mécanismes possibles pour améliorer leurs positions respectives. La Grande-Bretagne a laissé, lors de l'indépendance, des institutions inspirées de ses traditions, et l'anglais est la langue principale de l'administration et de l'appareil judiciaire et législatif. La majorité hindoue, qui forme le gros des rangs des fonctionnaires, est un enjeu linguistique permanent maintenir l'usage courant de l'anglais (14). Constitutionnellement, les candidats à la députation doivent savoir parler l'anglais. Les francophones, de leur côté, ont tiré profit du fait que la grande bourgeoisie sucrière est d'origine française, et se sont appuyés sur le PMSD qui, durant toute une époque, se voulait un parti à base créole. Ainsi, l'impérialisme français chercha-t-il à donner à la petite-bourgeoisie créole une culture francophone. L'Alliance française et la Mauritius British Cultural Association se font une discrète mais sévère concurrence sur le terrain culturel et linguistique. Tout cela produit un véritable gâchis culturel et une importante d'identité, multipliant les obstacles au renforcement du caractère national des langues créole et bhojpuri. L'enseignement est l'un des terrains privilégiés de cette confrontation entre les deux impérialismes, et les enseignants mauriciens jonglent comme ils peuvent avec le français, le créole et l'anglais, pour faire assimiler à leurs élèves les programmes scolaires.
L'impérialisme français a su son retard depuis l'époque de l'indépendance de Maurice. Force économique et militaire dominante dans cette région des Grandes Mascareignes, il s'est servi de la colonie réunionnaise voisine comme plaque tournante pour sa politique d'investissement, ainsi que de son réseau de communication et de sa politique commerciale. Admise comme « riveraine de l'océan Indien » par tous les gouvernements de la région, y compris les plus « anti-impérialistes » en parole, comme Madagascar et les Seychelles, la France coloniale s'insère dans tous les accords commerciaux de cette zone et porte en avant le patronat
Quant à l'Afrique du Sud, elle conserve un poids important dans l'économie mauricienne. En 1983, l'Ile Maurice lui vendait pour 32 millions de roupies (environ 22 millions de francs), mais lui achetait pour 449 millions de roupies (300 millions de francs). La culture du thé est liée au bon vouloir sud-africain, qui achète une bonne partie de cette production à un prix supérieur au cours mondial. Le tourisme de luxe est devenu une industrie où les Sud-africains sont presque domigroupes hôteliers leur ayant été concédés. Ce sont ainsi plus de 20 000 touristes sud-africains qui séjournent chaque année à l'Ile Maurice. Peu à peu les Mauriciens sont habitués à voir leur pays occupé par les Sud-africains, leur présence étant ainsi banalisée. Bien qu'il soit toujours difficile, dans un pays mercantiles avec le régime raciste, le gouvernement a su utiliser dans son propre intérêt le récent accord entre le Mozambi-
Get l'Afrique du Sud. Un journaliste résumait cela par cette candide explication : « Au moment où Samora Machel et Kenneth Kaunda se sont résignés à serrer la main du Premier ministre sud-africain, au moment où Pieter Botha a pu se faire inviter et a été reçu dans six capitales européennes, au moment où il a sollicité et obtenu une audience du pape Jean-Paul II Le chargement du sucre en sac avant la mécanisation du vrac. (DR) lui-même, l'on admettra que ce n'est pas monde si une représentation créée en Afrique du Sud. (15) » LA CRISE DU MOUVEMENT OUVRIER
ET LE BILAN DU MMM Le MMM a représenté tous les espoirs de la grande masse des travailleurs. Mouvement populaire a la base, ll a meme svmbolisé durant certaines periodes | unité des classes laborieuses et des petites gens. Ce fut notamment le cas, en juin 1982, lorsque la victoire électorale a été profondément vécue par les travailleurs comme « leur » victoire. Mais cette unité des masses ne s'est jamais réalisée, en pratique, dans l'organisation et dans les
La direction du MMM n'a pas cessé, depuis plus de dix ans, d'évoluer vers la droite. Le premier tournant important a été fait en 1976, quand le MMM a pu constituer un important groupe d'élus au Parlement. La pression des institutions et le nouveau rôle ainsi dévolu à cette opposition a accéléré la crise de fonctionnement du parti et sa social-démocratisation. Mais ce sont surtout ces dernières années qui ont fini de modifier le MMM. Non préparée à fournir une analyse matérialiste du communalisme et de la société mauricienne malgré marxisme, obsédée par la recherche d'une image respectable et technocratique, puis corrompue par le pouvoir, la direction du définitive avec les traditions militantes de son passé. Réduite à un appareil qui manipule une base fort peu organisée, la direction du MMM s'est d'abord faite l'apôtre des idées de l'actuel ministre du gouvernement français, Michel Rocard, pour finir par singer dans son vocabulaire comme dans sa pratique la politique mitterrandiste appliquée en France à cette épo-
Le MMM de Paul Bérenger est maintenant à nouveau dans l'opposition. Sa direction a donc repris, pour les besoins du moment, un discours légèrement populiste. Mais on est loin de la phraséologie des années 1970, quand elle dénonçait l'impérialisme et le capitalisme. Le cours actuel du MMM dans l'opposition prouve bien que la politique de défense des intérêts bourgeois qu'il a pratiquée quand il était au gouvernement, n'a pas été une tactique passagère ou une orientation qui lui aurait été imposée. Son attitude actuelle, faite de manœuvres politiciennes et de combines communalistes, confirme bien que ces dernières années ont sanctionné son ultime dégénérescence.
Après sa défaite électorale en 1983, le MMM n'a pu conserver ses amitiés au sein de la grande bourgeoisie sucrière. Quand celle-ci eut obtenu du nouveau gouvernement que l'on renonce aux nationalisations et que l'on vide de son contenu le projet du Sugar Authority, elle trouva somme toute plus rentable de reprendre langue avec les partis au pouvoir soutenir un MMM dans l'opposition. Celui-ci s'est donc vu con traint de mener une double politique : d'un côté, se présenter comme le plus « technicien » et le plus compétent des partis, dans l'attente d'une nouvelle crise gouvernementale et pour servir alors de
14. Deux langues populaires sont en réalité les langues nationales du pays. Tout d'abord, le créole d'étymologie francophone, et le bhojpuri, d'étymologie hindie. L'écrasante majorité de la population parle et comprend le créole.
15. Mauritius Today, Port-Louis, 13-19 juil-
Dockers de Port-Louis. (DR) planche de salut à la bourgeoisie et, d'un autre côté, apparaître comme le parti qui défend les travailleurs, afin de reconstituer à court terme sa base électorale.
L'avant-garde ouvrière a donc beaucoup de mal à saisir la réalité actuelle du MMM, d'autant que sur toutes les questions d'actualité, celui-ci n'offre finalement aucune véritable alternative à la politique du gouvernement, et cela, ni sur la dette extérieure au sujet de laquelle il se veut le plus respectueux des désirs de l'impérialisme, ni à propos de l'industrie sucrière, pour laquelle il n'a pas changé ses positions technocratiques de 1983. Quant à la question du chômage, le MMM prétend avoir été le meilleur promoteur de la zone franche quand il était aux affaires gouvernementales, et il se fait une gloire d'avoir envoyé plus de Mauriciens travailler à l'étranger que l'actuelle équipe au pouvoir. Toute référence aux luttes anti-impérialistes a abandonnée, et son passage au pouvoir lui a permis d'essaimer un certain nombre de ses agents dans l'administration et les grandes entreprises. C'est par exemple le cas de l'administration du port, où cela apparaît de plus en plus contradictoire avec sa base syndicale traditionnelle chez les dockers.
Les travailleurs avancés ont donc bien du mal à conserver leur confiance envers ce parti. Et c'est cette crise de direction du mouvement ouvrier qui est la première cause du net ralentissement de la combativité ouvrière depuis un an environ et du début de démoralisation qui s'en est suivi. Le mouvement syndical, ombre portée des partis politiques, est des plus divisé et son affaiblissement s'accroît, autant à cause des divisions corporatistes que de son incapacité à stabiliser son implantation dans les entreprises. Le MMM, de son côté, a failli dans sa tâche d'unification du prolétariat mauricien. En se montrant incapable de maintenir une influence réelle dans certaines zones rurales, il a montré qu'il n'était pas vraiment à même de dépasser les coupures communautaires qui divisent la classe ouvrière (16).
Afin de refaire son retard, la direction du MMM vient de s'engager dans une manœuvre politicienne Elle prépare en effet dorénavant la constitution d'un front avec le Parti travailliste fraîchement sorti du gouvernement. La direction du MMM avait pris soin, dans un premier temps, de camoufler cette perspective sous la forme d'une large discussion unitaire ouverte à tous les partis de l'opposition, y compris à l'extrême-gauche. Mais cela n'a convaincu personne, d'autant plus que le Nouveau militant, organe du MMM, multiplie dans la dernière période les articles faisant l'apologie du PT. Il ne fait donc plus de doute que cet accord est d'ores et déjà scellé dans les coulisses par Bérenger, alors même que le comité central du MMM s'est prononcé contre. Pour beaucoup de militants de base, le morceau va être dur à avaler, car le PT est encore perçu, à juste titre, comme le « symbole de l'histoire néo-coloniale et répressive du pays » (17).
La gauche ouvrière encore capable d'initiatives pour redresser le cours des choses se réduit, pour l'instant, à peu de forces organisées. Il existe une frange combative qui reste sympathisante du MMM tout en étant de plus en plus critique vis-à-vis de Bérenger. Cette couche de militants ne s'engagera à rompre définitivement avec le MMM que si elle trouve une véritable direction de rechange. Or, à l'extérieur du MMM existent seulement deux petites organisations d'extrême-gauche, toutes deux issues du MMM, Lalit et l'Organisation militante des travailleurs avec son Front national anti-souffrance (OMT-FNAS) (18). Cette dernière organisation vient de prendre l'initiative d'une confrontation publique avec le MMM sur la question de l'unité avec le Parti travailliste, en lui opposant la proposition de constituer un front unique te entre les seules organsations se réclamant de la classe ouvrière. Comme l'a déclaré l'un des dirigeants de l'OMT, « la direction du MMM trompe les travailleurs sur son actuelle opposition au régime. Il y a beaucoup de forums de discussion sur la presse ou sur les libertés, mais aucune mobilisation. Les travailleurs sont simplement invités à être les spectateurs de ces forums. Si le MMM revenait au gouvernement, il aurait une politique encore plus à droite qu'en 1982».
L'OMT estime donc qu'il faut encore amener la base ouvrière du MMM à effectuer un dernier effort pour tirer le bilan de la politique de la direction et rompre avec elle, car il ne pourrait y avoir de nouveau parti ouvrier disposant d'une sérieuse implantation de masse que si ces centaines de militants et sympathisants sont définitivement gagnés à ce projet.
Mais, au-delà de ces batailles politiques conjoncturelles, la relance du mouvement ouvrier mauricien va dépendre d'initiatives encore beaucoup plus audacieuses. C'est en partie ce que tente l'OMT, avec son front de masse, le FNAS. Dans ce pays où la classe ouvrière industrielle est minoritaire et où les syndicats sont très faibles, il faut pouvoir offrir à toutes et à tous un cadre de lutte unifiant. Il faut pouvoir proposer un lieu d'organisation élémentaire aux chômeurs, aux femmes, aux petits planteurs, aux pêcheurs, aussi bien qu'aux travailleurs de la zone franche ou aux ouvriers du sucre. L'échec du MMM s'est aussi matérialisé par son incapacité à proposer ce type d'organisation large à des milliers de Mauriciens qui veulent en découdre avec les patrons et les riches sans pour autant s'intégrer pleinement dans une organisation révolutionnaire. Le FNAS poursuit cet objectif, même s'il reste pour le moment une force encore modeste. En offrant dans les quartiers, et demain dans les villages et les usines, un cadre de lutte au-dessus de toutes les divisions syndicales, professionnelles et communalistes, il pourrait alors réussir son
Pour l'OMT-FNAS comme pour le reste de la gauche mauricienne, le moment est donc décisif. Etant donné les bouleversements en cours qui affectent aussi bien la vie économique que la vie sociale et le comportement des partis politiques, il s'agit de bien en saisir toute la portée pour pouvoir en profiter pour rebâtir le mouvement ouvrier et populaire.•
Claude GABRIEL, 30 juillet 1984.
16. Le MMM contrôle l'une des fédérations syndicales de l'ile, la General Workers Federation (GWF). Celle-ci dispose dans l'industrie sucrière d'un syndicat pour les coupeurs de canne, le SILU, et d'un autre pour les ouvriers d'usine, le UASI, tous deux aujourd'hui très minoritaires. Or, à Maurice, les coupeurs sont majoritairement hindous et les ouvriers majoritairement créoles. L'enjeu du syndicalisme dans ce secteur est d'unifier cette classe ouvrière face aux syndicats communalistes.
17. Lettre ouverte de l'Organisation militante des travailleurs (OMT) au MMM, publiée dans le Nouveau militant du 20 juillet 1984.
18. Lalit et l'OMT proviennent du MMM. Ces deux organisations formaient un courant oppositionnel qui se scinda en deux en 1980. La tendance qui forma Lalit quitta le MMM en 1982. Celle qui donna naissance à l'OMT fut exclue du MMM en 1983. Cette dernière organisation se réclame du marxisme révolutionnaire. Cf. à ce sujet Inprecor numéro 168 du 5 mars 1984.