Inprecor 1974–2004

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ISRAEL

Les élections n'ont pas résolu la crise gouvernementale

· Inprecor n° 180, 24 septembre 1984 · p. 11-12 · 1 898 mots

Grande-Bretagne Palestine et Israël Liban

N décidant d'organiser des élections législatives anticipées pour le 23 juillet 1984, le Parlement israélien (la

Knesset) croyait ouvrir ainsi la voie à une solution de la crise de direction qui traverse l'Etat juif depuis les précédentes consultations électorales de 1981 qui avaient vu la victoire du

Likoud. La coalition gouvernementale issue des élections de

1981 ne disposait que d'une majorité des plus limitées. Elle a de plus connu, au fil des mois, de nombreuses défections, et les contradictions entre les diverses composantes de cette majorité gouvernementale ont rapidement créé une situation de paralysie pour tout ce qui concerne la politique intérieure et économique. Sur le Likoud lui-même planait la menace d'une scission, le Parti libéral cherchant à regagner une certaine indépendance face au Herout du Premier ministre sortant Itzhak

Shamir et d'Ariel Sharon (1).

Le désastre économique et l'enlisement au Liban laissaient supposer un effritement de la base électorale du Likoud, et plusieurs de ses partenaires au sein de la coalition gouvernementale ne cessaient, depuis plusieurs mois, de chercher un

Michel WARSCHAWSKI

La déroute puis l'embourbement de l'armée israélienne au Liban à la suite de l'opération « Paix en Galilée » déclenchée en été 1982, les 400 % d'inflation annuelle, l'épuisement des réserves monétaires, etc. (3), les sujets ne manquaient pas au

Parti travailliste pour mener une campagne électorale offensive contre les échecs du gouvernement du Likoud. Pourtant, il n'en a rien été. Jamais propagande électorale n'aura été si fade et si timorée. Aucun des sujets brûlants qui préoccupent la population israélienne n'a été abordé par la formation la plus importante de l'opposition pour mobiliser l'électorat contre le

Likoud. Les responsables de la propagantravailliste, tout comme ceux qui s'étaient opposés à leur approche de la campagne dans les rangs de la direction travailliste, ont expliqué le ton modéré de la campagne travailliste par deux raisons :

d'une part, la volonté de ne pas accentuer le schisme au sein de la population juive, que les élections de 1981 avaient divisée en deux camps ennemis qui n'hésitèrent pas à avoir recours à la violence entre eux, et, d'autre part, le désir de ne pas « effrayer » les déçus du Likoud par la présentation d'une politique trop diamétralement opposée à celle du présent gouvernement.

Mais la véritable raison de l'absence d'un débat politique de fond entre le Likoud et les travaillistes réside dans le fait que ces derniers n'avaient aucune politique de rechange sur les problèmes essentiels du pays. Les travaillistes ont ainsi soutenu la guerre du Liban tant qu'elle semblait atteindre ses objectifs. Face aux projets d'annexion pure et simple des territoires arabes occupés,

Pérès et Rabin parlent la crise gouvernementale blait avoir perdu le contrôle. d'un « compromis territorial » avec la que le roi Hussein lui-même a déja rejeté depuis belle lurette. Quant aux graves problèmes économiques, tout le monde sait que la « solution travailliste » réside dans une politique d'austérité qu'il eût été suicidaire pour ce parti de défendre ouvertement dans le cadre d'une campagne électorale.

LE VOTE DE DÉFIANCE CONTRE LES GRANDS

Craignant plus que tout le risque d'une mobilisation populaire contre la politique extérieure ou économique du Likoud, les travaillistes se sont donc contentés de caresser l'électorat dans le sens du poil, en faisant de la surenchère nationaliste et chauvine et de passer des films « rétros » sur l'époque « héroïque » des premières années de la colonisation sioniste. Ce n'est pas de cette manière que l'opposition avait une chance quelconque d'effectuer une percée dans l'électorat du Li-

1. Le Herout (Liberté), fondé en 1948 par Menahem Begin, est issu de l'Irgoun Zvai Leoumi (Organisation militaire nationale), organisation sioniste d'extrême-droite qui s'était signalée sous le mandat britannique par des actions terroristes contre les Arabes et les Anglais. Le Herout fait partie du Likoud (Rassemblement), front électoral constitué en septembre 1973 à l'initiative du général Ariel Sharon et composé de divers partis de droite et d'extrême-droite, dont le Parti libéral, le Centre libre et la Liste d'Etat. La coalition travailliste (Maarakh) est composée du Parti travailliste (Mapai) et du Mapam (Parti ouvrier unifié judéo-arabe).

2. Les 120 députés du Parlement israélien (la Knesset) sont élus pour quatre ans au scrutin de liste proportionnel à l'échelon national, selon leur ordre de présentation par les partis.

ISRAEL moyen de quitter le bateau du pouvoir, dont le timonier sem-

Du côté de l'opposition travailliste, l'espoir de regagner une majorité et de retrouver des portefeuilles ministériels semblait pouvoir se concrétiser rapidement, à tel point que les trois dirigeants travaillistes, Shimon Pérès, Itzhak Navon et Itzhak Rabin, décidaient de cesser leurs luttes fractionnelles et de se présenter face à la population comme une direction col-

Les divers sondages d'opinion donnaient d'ailleurs au Parti travailliste une avance de 17 à 23 sièges sur le Likoud, même si, vers la fin de la campagne électorale, l'écart s'était sensiblement réduit (2). Tout semblait donc indiquer que la Knesset issue des élections anticipées du 23 juillet 1984 allait, d'une part, marquer la fin de la parenthèse désastreuse du pouvoir du

Likoud et, d'autre part, donner au Parti travailliste une marge de manœuvre dont il ne disposait plus depuis de très nombreuses années. Telle ne fut pourtant pas la signification des résulkoud. En fait, elle y a même perdu une partie de son électorat traditionnel.

En effet et contrairement à tous les sondages d'opinion, le bloc travailliste, loin de faire une percée et de s'assurer une majorité électorale confortable, a perdu 2 sièges par rapport à 1981 et obtenu seulement 44 députés sur 120. Le Likoud, qui perd quant à lui 6 sièges, peut néanmoins, contrairement à son adversaire, considérer comme une victoire relative le fait d'avoir conservé 41 élus à la Knesset. Si l'on a donc pu parler d'érosion de l'influence du Likoud à propos de ces élections, il s'avère que celle-ci est des plus limitées et surtout que ce ne sont pas les travaillistes qui en profitent. En d'autres termes, la crise de direction sioniste frappe à la fois le Likoud et les travaillistes, ce qui laisse présager une nouvelle exacerbation de l'instabilité politique qui a caractérisé la situation israélienne au cours des dernières années. Au-delà de cette constatation générale, il s'agit d'analyser maintenant plus en détail la façon

Le pays tout entier forme une seule circons-

L'électeur ne met dans l'urne que le nom du parti pour lequel il se prononce. Depuis

1973, les restes sont répartis à la plus forte moyenne. Deux listes ayant conclu un accord d'appartenance peuvent additionner leurs restes pour « sauver » un siège. 26 listes ont brigué cette année les suffrages d'environ 2,6 millions d'électeurs et 13 d'entre inscrits, elles ont remporté 35 sièges sur 120.

3. L'intervention au Liban a coûté 2,5 milliards de dollars (21,5 milliards de francs), soit un dixième de la dette extérieure. En juillet

1984, les réserves en devises étrangères étaient inférieures à l'équivalent de trois mois d'importations de produits essentiels (cf. le Monde diplomatique, « Israël ingouvernable ? », septembre 1984).

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dont les diverses couches sociales se sont exprimées au cours de ces dernières élections.

Le phénomène le plus significatif est, sans aucun doute, constitué par le fait que l'électorat populaire d'origine orientale, qui avait été à la base de la victoire du Likoud en 1977 et en 1981, est resté fidèle au parti de Shamir et de son adjoint David Levy, un des rares dirigeants politiques israéliens qui vienne de la communauté juive orientale. C'est ce qu'exprimait un habitant d'un des quartiers populaires de Tel Aviv, en déclarant : « Le Likoud nous a rendu notre honneur. C'est vrai que le gouvernement a fait de graves erreurs, mais je voterai pour lui, car je n'ai aucune alternative. Les travaillistes ? Jamais. Ce sont nos ennemis, ils nous méprisent et veulent nous ramener à une situation où nous serions à nouveau des citoyens de deuxième classe. (4) » Malgré le silence éloquent de Menahem Begin, l'embourbement israélien au Liban et surtout la crise économique, ces couches populaires d'origine orientale ont continué à voir dans le Likoud, ou plus exactement dans la fraction Herout de ce bloc hétéroclite, leur parti, le parti du « Second Israël » (celui des juifs orientaux, ndlr.).

En ce sens, ces élections ont confirmé ce que les marxistes révolutionnaires affirment depuis maintenant quatre ans, envers et contre une opinion largement répandue au sein des autres formations de gauche, à savoir que la victoire électorale du Likoud en 1977 n'était pas un accident ou une sorte de parenthèse tragique, comme l'affirmaient d'aucuns, mais l'expression d'un changement structurel profond au sein des masses populaires. Dès lors, les travaillistes n'avaient aucune chance de regagner une influence dans les quartiers populaires et les villes d'immigrants. S'il y a eu un grand transfert de voix du Likoud vers les travaillistes, mais surtout en fait vers des formations bourgeoises indépendantes des deux grandes coalitions dominantes, c'est du côté de du Likoud qu'il faut le chercher (5). Une partie de l'électorat de la fraction libérale du Likoud, qui craint la « populace » orientale avec laquelle elle s'était alliée pour mettre à bas l'Etat travailliste, a en effet été effrayée par l'aventurisme politique — la guerre du Liban -et économique des dirigeants du Herout. Mais ce que le Parti travailliste a gagné sur sa droite, il l'a perdu sur sa gauche.

POLARISATION ÉLECTORALE ET RENFORCEMENT DE LA DROITE ACTIVISTE Les voix perdues par les deux grandes formations se sont portées, dans leur grande majorité, vers les franges extrêmes de l'échiquier politique, d'une part vers les partis modérés et libéraux qui se trouvent à la gauche du bloc travailliste, et d'autre part vers les formations activistes qui se trouvent à l'extrême-droite du Likoud. A la veille des élections législatives du 23 juillet, il n'y avait, à la gauche du Parti travailliste à la Knesset, que 4 députés communistes - élus quasiment uniquement avec les voix de la population palestinienne possédant la nationalité israélienne (6) — et 3 députés libéraux défendant une politique modérée par rapport à la question palestinienne. A l'issue du dernier scrutin, la représentation des forces à la gauche des travaillistes a presque doublé. En plus des 4 députés du Front démocratique (FD) dirigé par le PC, il y a 2 députés de la Liste progressiste pour la paix (LPP) -regroupement nationaliste palestinien - auquel se sont joints les restes de l'extrême gauche sioniste et a-sioniste (7) - et 6 députés que se partagent deux partis libéraux et muaérés, Shinoui du professeur Amnon Rubinstein et le Mouvement des droits civiques de Shoulamit Aloni. A ceci, il faut encore ajouter plus de 15 000 voix qui se sont portées sur la liste de l'ancien dirigeant travailliste de gauche, Louba Eliav, et qui n'ont pas été suffisantes pour obtenir un élu à la Knesset.

4. Matzpen, organe de la LCR, numéro 147, août 1984.

5. Parmi ces formations bourgeoises indépendantes qui ont bénéficié d'une modification du vote de certains électeurs traditionnellement attachés au Likoud, citons le parti Yahad (Ensemble) du général Eizer Weizman, ex-ministre de la Défense du gouvernement Begin, et celui de l'ex-ministre des Finances du gouvernement Begin, Ygal Horowitz, qui obtiennent ensemble 4 députés à la Knesset.

6. A la différence de leurs compatriotes des territoires occupés, les Palestiniens vivant dans l'Etat d'Israël ont la nationalité israélienne, y compris le droit de vote.

7. A-sioniste: courant qui veut ni soutenir ni s'opposer au sionisme.

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