Le développement spectaculaire du mouvement antiguerre après l'invasion israélienne du Liban en juin 1982 et le processus de radicalisation le traversant, exigeaient des forces de la gauche se situant hors du consensus national qu'elles surmontent leurs divisions pour donner ensemble, à l'occasion de ces élections anticipées, une réponse politique aux milliers d'hommes et de femmes qui avaient rompu, en pratique, avec les partis sionistes et la politique d'union sacrée. Dès l'annonce de la perspective des élections, la Ligue communiste révolutionnaire (LCR, section israélienne de la IVe Internationale) et certains militants indépendants du Front démocratique pour la paix et l'égalité appelaient l'ensemble des forces de gauche à constituer une liste électorale autour d'une plate-forme reprenant l'ensemble des revendications de l'aile combative du mouvement contre la guerre et l'occupation, à savoir le retrait immédiat et inconditionnel des forces israéliennes du Liban, la reconnaissance de l'OLP, le soutien à la formation d'un Etat palestinien dans les territoires occupés par Israël, etc. Ces revendications, qui sont le dénominateur commun de toutes les forces de la gauche israélienne et du mouvement national palestinien, pouvaient servir de programme pour un regroupement de l'ensemble des forces de gauche et des forces nationales palestiniennes susceptibles d'attirer les voix des milliers de militants en rupture avec les partis sionistes traditionnels.
L'anticommunisme des uns et la volonté du PC de maintenir à tout prix son hégémonie sur une éventuelle liste de cette nature firent échouer le projet unitaire, laissant passer une occasion sans précédent pour la gauche d'effectuer ainsi une percée dans l'électorat juif. Une partie non négligeable de cet électorat potentiel s'est en effet reportée, en l'absence de cette alternative unitaire, sur les listes de Shoulamit Aloni et de Louba Eliav. Une fois qu'il devenait évident qu'une liste unitaire n'était pas à l'ordre du jour et que le PC se présenterait de toute façon sous son propre programme dans le cadre du Front démocratique, la LCR s'est attelée à la formation d'une liste regroupant l'ensemble des forces révolutionnaires autour d'un programme clairement antisioniste. En effet, une liste indépendante défendant un simple programme de revendications démocratiques ne pouvait apparaître que comme une manœuvre de division sectaire. Face au programme réformiste du PC, qui voit dans le retrait des territoires occupés la solution au conflit israélo-palestinien, la gauche antisioniste se devait de présenter une alternative programmatique, d'autant plus que des milliers de militants dans le mouvement national et le mouvement antiguerre commencent à comprendre que sans remise en question des bases mêmes du régime et de la société sioniste, la paix et la sécurité ne sont qu'un rêve.
Un projet de programme a pu rapidement être élaboré par la LCR, par l'aile gauche du mouvement des Fils de la terre (Abna Al Balad) et par des militants antisionistes juifs et arabes, et c'est sur la base de ce programme de dé-sionisation de la société israélienne qu'a pu être annoncée la formation d'une liste électorale révolutionnaire antisioniste. Pourtant,
Si l'on fait abstraction de l'électorat palestinien de nationalité israélienne, dont la motivation électorale est très différente de celle de la population juive, on peut affirmer qu'il se dégage une aile significative de l'ex-électorat travailliste, qui a perdu confiance dans la capacité de la direction Pérès-Rabin de mener une politique alternative à celle du Likoud, et qui espère infléchir la politique travailliste sur sa gauche par le renforcement d'un courant indépendant avec des positions plus fermes, au moins en ce qui concerne la défense des droits démocratiques et la lutte contre les « excès » de la politique israélienne d'occupation des territoires arabes. C'est là, à n'en pas douter, un des effets du développement au cours des dernières années, d'un mouvement de masse contre la guerre et l'occupation, dont l'aile marchante du mouvement la
Paix maintenant et les éléments les plus modérés du mouvement des soldats de réserve Yesh Gvoul (« Il y a une limite »)
ont porté leurs voix vers les partis de
- dont le deuxième candidat était le colonel de réserve Baron,
Paix maintenant — et de Louba Eliav.
Ce phénomène de cristallisation d'un courant à gauche du bloc travailliste se répète, à l'envers, sur la droite du Likoud.
Pour des raisons analogues à celles qui ont poussé une partie de l'électorat travailliste à se démarquer sur la gauche, une partie de l'électorat de droite a choisi de s'affirmer d'une façon indépendante tout en continuant à se considérer comme parau sein du mouvement des Fils de la terre, les pressions nationalistes poussaient à rejoindre une nouvelle formation nationaliste arabe qui s'organisait à Nazareth autour de dirigeants non communistes du Front démocratique qui avaient vu l'heure venir de constituer, pour la première fois en Israël, une organisation nationaliste palestinienne « pure ». Cette nouvelle liste, dans la mesure où elle devait voir le jour, avait des chances de faire une percée réelle au sein de l'électorat palestinien. Après avoir vainement tenté de la mettre hors-la-loi - en vertu du principe selon lequel l'Etat sioniste ne saurait supporter l'existence légale d'un parti national arabe -, la commission électorale israélienne a dû finalement permettre à la Liste progressiste pour la paix
(LPP) de se présenter aux élections, surtout du fait de la présence sur cette dernière de personnalités de l'extrême-gauche sioniste et a-sioniste. Une partie non négligeable des militants révolutionnaires palestiniens décidaient dès lors de rejoindre la LPP, mettant ainsi fin au projet d'une liste révolutionnaire en discussion avec la LCR.
Avec l'apparition de la LPP, l'ensemble de la gauche et du mouvement national allait se polariser entre cette dernière et le Front démocratique du PC. Alors que le PC conservait le soutien massif qu'il avait su gagner au sein des masses ouvrières palestiniennes, la LPP gagnait de l'influence au sein de la petite-bourgeoisie palestinienne - fractions modérées et radicales confondues — et attirait nombre de militants juifs qui s'étaient radicalisés dans le cadre du mouvement contre la guerre au Liban, ce qui n'était certainement pas un phénomène insignifiant, car la LPP était présentée par le gouvernement et les médias, à juste titre d'ailleurs, comme l'expression de l'OLP en Israël. Au niveau de leur programme, les deux listes de gauche étaient absolument similaires.
Elles représentaient toutes les deux une coalition entre le mouvement national palestinien et la frange la plus radicalisée de la gauche juive, et se revendiquaient aussi toutie prenante du camp national dirigé par le Likoud. « Voter pour le Likoud, c'est voter à la fois pour de bons patriotes et pour les opportunistes du Parti libéral », affirmait ainsi en substance la coalition Tehiya-Tzomet dirigée par le professeur Nééman et l'ancien général en chef Rafaël Eitan, qui précisait : « Voter pour nous, c'est voter 100 % Eretz Israël ("la Terre
, mot d'ordre de la droite sioniste, ndlr.). » Avec 5 députés pour la Tehiya-Tzomet, 2 députés pour le parti religieux d'extrême-droite Matsad, et un élu pour le groupuscule fasciste du rabbin Meir Kahane (Kach), l'aile activiste de la droite sioniste a fait une percée électorale (8). Ces résultats sont d'autant plus significatifs que parmi les jeunes, et notamment le vote à l'armée, ils reçoivent en moyenne le double de voix par rapport à la moyenne de leur résultat sur l'ensemble de
Colonisation intensive des territoires occupés, fermeté contre la population palestinienne, politique offensive contre les pays arabes, tels sont les axes autour desquels se cristallise la fraction la plus déterminée de l'électorat de droite. Et le soutien public de ces partis d'extrême-droite aux divers réseaux terroristes de colons juifs ne laisse aucun doute quant au sérieux avec lequel il faut prendre leurs déclarations. En ce sens, si l'élection du fasciste Kahane, qui avait fait campagne autour de slogans ouvertement racistes et appelait à l'expulsion des Palestiniens de leur patrie, a secoué l'opinion publique nationale, c'est bien au-delà de Kahane tral, Yasser Arafat.
situe le problème, à savoir l'augrandissante colonialisme ayant un pied dans les structures du pouvoir, dans l'armée et dans l'administration civile et militaire des territoires occupés, et un autre dans des formations paramilitaires et semi-clandestines.
La polarisation grandissante de la vie politique israélienne ne fait que refléter l'impasse de la politique de consensus autour de laquelle le Likoud et les travaillistes sont fondamentalement unis et dont la guerre du Liban a été l'expression la plus flagrante. Face à un mouvement palestinien qui, malgré des revers politiques et militaires sérieux, est un facteur incontournable de la réalité politique du Proche-Orient, la voie est de plus en plus étroite pour la direction de l'Etat d'Israël entre la fuite en avant vers un conflit global et de plus en plus sanguinaire avec l'ensemble des peuples de la région - avec le prix à payer que cela implique en termes de vies humaines, de baisse du niveau de vie et de militarisation de la société — et un tournant politique radical vers le peuple palestinien et sa lutte de libération nationale ce qui, à terme, signifie la remise en question de l'ensemble du projet
8. La liste Tzomet (Carrefour), alliée au était conduite par le général Rafaël Eytan, ancien chef d'état-major des forces armées, avait été blâmé par la commission d'enquête du juge Kahane après les massacres des camps palestiniens de Sabra et Chatila au Liban.
tes les deux ouvertement de l'OLP et de son dirigeant cen-
Vu leur programme réformiste (1) et l'insistance mise par les deux listes sur leur soutien à l'existence de l'Etat d'Israël, la LCR ne pouvait rejoindre aucun des deux regroupements électoraux. Elle mena donc une campagne propre, en appelant à voter contre le consensus national, contre la guerre du Liban et l'occupation israélienne, c'est- à-dire à voter au choix pour les deux formations se situant hors du camp sioniste. Cette position, qui a rencontré un certain écho auprès de nombre de militants critiques proches du PC et des divers courants nationalistes, donne aujourd'hui une responsabilité particulière à la LCR dans les initiatives visant à unifier les forces de gauche. En effet, la campagne électorale a donné lieu à des conflits très graves entre les deux listes, qui se sont mutuellement accusées de toutes les trahisons possibles et imaginables. D'un côté, le PC ne pouvait tolérer de perdre le monopole dans le mouvement national — il a même refusé de signer un simple accord de répartition des restes avec la LPP, ce qui lui a coûté des centaines de voix et le départ d'une partie substantielle des juifs radicaux qui le soutenaient au début — et, de l'autre, la LPP, qui est un regroupement très hétérogène, faisant flèche de tout bois dans sa propagande, n'hésita même pas à accuser le PC soit de n'être qu'une organisation « juive », soit, au contraire, un courant extérieur à la réalité israé-
Il est donc indispensable de faire cesser ces attaques mutuelles et de construire un front uni de la gauche. C'est là, aujourd'hui, la tâche centrale à laquelle s'attèlent toutes les militantes et tous les militants de la LCR.
M.W.
1. Toutes deux ont annoncé, après les élections, qu'elles étaient disposées à soutenir un gouvernement travailliste contre le Likoud.
LE VOTE DE LA POPULATION PALESTINIENNE D'ISRAEL Les 700 000 Palestiniens disposant de la nationalité israélienne ne comptent pas pour grand chose pendant les quatre ans qui séparent deux élections législatives normales. Mais, à la veille des campagnes électorales, les états-majors des partis se souviennent alors qu'il y a là un réservoir disponible de suffrages susceptibles de pourvoir, à eux seuls, 12 sièges à la Knesset, ce qui est loin d'être négligeable. Jusqu'en 1977, les deux-tiers de cette population palestinienne votaient soit directement en faveur des formations sionistes, soit pour des partis arabes mis en place par l'administration travailliste. Répression et clientélisme réduisaient de beaucoup les possibilités d'expression nationale palestinienne indépendante. L'interdiction de toute formation politique nationaliste palestinienne faisait du Parti communiste israélien le seul moyen par lequel les Palestiniens disposant de la nationalité israélienne pouvaient exprimer leur rejet de l'oppression nationale dont ils étaient victimes.
L'impact de la lutte de libération nationale palestinienne et des organisations de résistance sur la minorité palestinienne d'Israël s'exprimera avec éclat lors de la grève générale et des mobilisations du Jour de la terre, en mars 1976. Un an plus tard, le Parti communiste israélien met sur pied un Front démocratique pour la paix et l'égalité, regroupant, autour du programme réformiste du PC et sous son hégémonie absolue, une large frange du mouvement national palestinien d'Israël - comprenant à la fois des notables liés auparavant aux partis sionistes et des courants nationalistes fortement influencés par la lutte de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) - et quelques éléments démocratiques juifs. Lors des élections de 1977, c'est la déroute pour les partis sionistes et les collaborateurs, et le Front démocratique dépasse pour la première fois le score de 50 % des voix arabes exprimées.
Mais ce succès électoral, qui n'est que le reflet de la radicalisation de la population palestinienne d'Israël —la « palestinisation des arabes israéliens » comme l'écrit alors la presse israélienne -, est très vite dilapidé par la bureaucratie du PC, dont les hésitations d'une part, et les manœuvres autoritaires et bureaucratiques de l'autre, provoqueront de multiples défections, sur la droite comme sur la gauche de la ligne officielle. Aux élections de 1981, le Front démocratique perd ainsi plus de 20 % de son électorat et un député, certains de ses électeurs re tournant à la politique clientéliste du Parti travailliste et d'autres préférant encore s'abstenir. L'érosion du soutien électoral au Front démocratique s'est poursuivie lors des récentes élections de juillet dernier. Le Front démocratique est parvenu à conserver ses 4 élus, mais est descendu à un résultat inférieur aux 35 % des suffrages exprimés de la population palestinienne. Pourtant, cette fois-ci, les suffrages qui ne se sont pas portés sur les
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Manifestaion du mouvement pour la paix. (DR) candidats du Front démocratique n'ont pas été perdus pour le mouvement national palestinien. En effet, une nouvelle liste, composée en grande partie de militants nationalistes modérés et radicaux ayant quitté le Front démocratique au cours des cinq dernières années, gagne deux mandats. Les quelque 37 000 voix provenant de la population palestinienne qui se sont portées sur la liste progressiste pour la paix expriment un courant non négligeable du mouvement national palestinien d'Israël qui rejette l'hégémonie du PC, pour certains de ses membres parce qu'ils sont à la recherche d'une représentation nationale authentique, pour d'autres parce que ce dernier est trop extrémiste à leurs yeux, pour d'autres encore parce qu'au contraire, il ne serait pas suffisamment national et insiste trop sur son patriotisme israélien. Quoi qu'il en soit, ce sont 110 000 suffrages de Palestiniens (52 % du total exprimé) qui se sont portées sur les deux listes non sionistes, celle du Front démocratique et celle de la Liste progressiste pour la paix. Ce résultat confirme le fait que le recul du Front démocratique lors des élections précédentes était plus la conséquence du rejet de la politique du PC que d'un recul de la conscience nationale des Palestiniens d'Israël.
L'AGGRAVATION
DE LA CRISE POLITIQUE Le match nul entre le Likoud et les travaillistes laisse présager un approfondissement de la crise de direction de l'Etat sioniste. Soit l'une des deux grandes formations parvient à s'octroyer à un prix politique exorbitant le soutien de plusieurs petites formations pour obtenir ainsi une majorité de deux à six sièges à la Knesset, et l'on peut alors s'attendre à la paralysie d'un gouvernement qui englobera des formations aux intérêts contradictoires, soit les deux grands partis décident de d'union nationale et ils choisissent alors ouvertement de ne prendre aucune décision capable ne serait-ce que d'entrouvrir une issue à la crise politique et économique qui sévit actuellement. Les marchan-
Selana yana
dages et les négociations vont bon train et ils se poursuivront encore durant plusieurs semaines (9). Mais, dans les deux cas, de nouvelles élections semblent être, à terme, la seule issue à l'impasse constitutionnelle dans laquelle se trouve aujourd'hui l'Etat d'Israël. Et se posera alors le problème pour le Likoud et le Parti travailliste de modifier au préalable la loi électorale, afin de réduire leur dépendance par rapport aux petites formations politiques représentées à la Knesset.
La paralysie relative du pouvoir et la polarisation politique exprimée par les résultats électoraux peuvent laisser présager une recrudescence des luttes politiques et sociales en Israël. Mais ceci à la condition que le mouvement national palestinien et l'OLP surmontent la crise qui les traverse aussi et redonnent un nouvel élan à leurs luttes de libération. Car, face au consensus national qui, en dernière analyse, lie dans une même stratégie de guerre et de colonisation les travaillistes, le Likoud et l'extrême-droite activiste, seule une alliance de la gauche israélienne avec un mouvement palestinien combatif et déterminé peut offrir une perspective crédible de victoire. La gauche israélienne serait de peu de poids face à la droite activiste soutenue à des degrés divers par les partis au pouvoir, si elle ne s'appuyait pas sur la mobilisation des masses palestiniennes en Israël même et dans les territoires occupés. Si cette alliance des progressistes juifs et du mouvement palestinien se développe, il sera alors non possible de contrer les bandes fascistes du rabbin Kahane et de la Tehiya, mais encore de donner un nouvel élan à la mobilisation contre l'occupation israélienne des territoires arabes, ce qui accentuera encore plus la crise structurelle qui ronge l'Etat sioniste.
Michel WARSCHAWSKI, Tel Aviv, 4 août 1984. 9. Après de nombreuses semaines de difficiles négociations, les travaillistes et le Likoud sont tombés d'accord, à la mi-septembre, autour d'une formule gouvernementale d'union nationale et d'alternance des responsabilités de Premier ministre. Cette solution momentanée à la crise de direction de l'Etat sioniste a permis la réintégration d'Ariel Sharon à des fonctions gouvernementales.