Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ETAT ESPAGNOL

La gauche révolutionnaire obtient un élu à la direction des Commissions ouvrières

· Inprecor n° 180, 24 septembre 1984 · p. 18-20, 20-21 · 4 093 mots

État espagnol Syndicalisme France Femmes

La gauche révolutionnaire obtient un élu à la direction des Commissions ouvrières membre de la LCR et de la Commission exécutive des CC.OO

ETAT ESPAGNOL

E troisième congrès de la Confédération syndicale des

Commissions ouvrières (CCOO), qui s'est déroulé à Ma-

• drid à la fin du mois de juin dernier, a vu la ratification d'une orientation de concertation et de « solidarité nationale » ouverte à n'importe quel pacte social avec le patronat et le gouvernement. Mais la droite syndicale, divisée pour l'élection à la commission exécutive entre la liste conduite par le secrétaire général sortant, Marcelino Camacho, d'une part, et celle de Julian Ariza, de l'autre - suivant une ligne de clivage qui recoupe les divergences à l'œuvre au sein du Parti communiste espagnol (PCE) —, a dû néanmoins faire face à une forte opposition de gauche (1). La direction sortante dut d'ailleurs se livrer à une manœuvre scandaleuse pour éviter que les discussions sur l'orientation syndicale ne se reflètent pas trop sur le vote pour l'élection de la commission exécutive, en faisant élire cette instance avant la discussion et le vote sur la résolution d'orientation syndicale. En conséquence, cela provoqua une certaine désaffection parmi les délégués, et seulement la moitié d'entre eux participèrent au vote sur la résolution d'orientation syndicale.

La gauche syndicale, qui a obtenu au total 9 élus sur 50 à la commission exécutive, s'est elle aussi présentée divisée lors de ce congrès. D'une part, derrière la liste conduite par Alfredo

Clemente, qui représente les positions du Parti communiste

(PC) pro-soviétique d'Ignacio Gallego et défend une orientation syndicale d'opposition aux pactes sociaux et en faveur de l'organisation de la résistance des travailleurs. Cette liste a obtenu 8 élus. D'un autre côté, la liste conduite par Joaquin

Nieto, soutenue par les militants et les sympathisants de la

Liga Comunista Revolucionaria (LCR, section de

Internationale dans l'Etat espagnol) et du Mouvement communiste d'Espagne (MCE), qui a obtenu 27

« COMBATE » : - Commençons par le bilan que tu tires du troisième congrès des CCOO.

Joaquin NIETO : - L'aspect essentiel du troisième congrès est négatif en rapport à ses résultats. On y a ratifié la politique de solidarité nationale, qui est une chose bien distincte de la solidarité de classe. On y a également ratifié la politique des pactes sociaux avec même, sur cette question, une institutionnalisation des accords interconfédéraux pour la négociation collective. Voilà l'aspect le plus négatif de ce congrès. Il ne nous semble pas que ces décisions aident la Confédération à regagner des adhérents et à s'organiser à la mesure de ce que l'on aurait pu faire si une autre politique avait été adop-

Néanmoins, le congrès a eu une série d'aspects positifs, dont le plus important a été de montrer combien cette politique de solidarité nationale était chaque fois un peu plus affaiblie à l'intérieur du syndicat. Il y a de plus en plus de secteurs du syndicat qui, soit la remettent globale-

Interview de Joaquin Nieto, te fédération syndicale. suffrages et un élu. édition du 10 juillet ment en question, soit remettent en cause les accords interconfédéraux. Les cadres syndicaux hésitent à appréhender, avec l'optimisme qui fut celui de Marcelino Camacho dans son rapport au congrès, une orientation qui a représenté un tel échec dans les faits et qui a affaibli le syndicat.

L'autre facteur positif de ce congrès a été le poids obtenu par la gauche syndicale et, à l'intérieur de celle-ci, l'importance de notre courant qui, jusqu'à préétait exclu des instances confédé1. La liste dirigée par Marcelino Camacho, qui a obtenu la majorité absolue des suffrages - 500 voix et 26 élus - -, représente les positions officielles de la direction actuelle du PCE, celle de Gerardo Iglesias, et défend la stricte continuité d'orientation du syndicat depuis le Pacte de la Moncloa (25 octobre 1977), sous l'appellation de « politique de solidarité nationale ». En ce sens, elle représente l'aile droite des CCOO.

La liste dirigée par Julian Ariza, qui comprend les partisans de la fraction minoritaire du PCE que dirige l'ancien secrétaire général Santiago Carrillo, a obtenu 266 suffrages et 14 élus

L'intervention des militants de la LCR s'est articulée autour de quatre grands amendements aux documents officiels, contenant des critiques à l'orientation de la direction sortante et des propositions alternatives sur les thèmes suivants : pour une alternative de résistance et de solidarité de classe, pour la défense du pouvoir d'achat des salaires, pour la nationalisation des banques en rapport avec le problème des reconversions industrielles et contre l'entrée de l'Etat espagnol dans la CEE. Un accord d'appui mutuel entre le PC, la LCR et le MCE avait été passé pour la défense d'une série d'amendements, ce qui permit à ces derniers d'obtenir chacun entre 20 % et 30 % des voix. Mais les discussions unitaires ne purent néanmoins pas aboutir à la présentation d'une liste unique de la gauche syndicale pour l'élection à la commission exécutive, en raison du refus du PC d'accepter la présence d'un second camarade de la LCR à une place éligible sur leur liste. Ce courant cherche en effet à gagner l'hégémonie sur la gauche syndicale des CCOO et utilise souvent pour cela des procédés inacceptables, ce qui rend difficile l'application de l'orientation unitaire de la LCR à son égard. Ainsi, lors du congrès de la métallurgie des CCOO, une manœuvre organisationnelle de ce courant empêcha l'élection d'un camarade de la LCR à la direction de cet-

Le camarade Joaquin Nieto, qui a conduit la liste soutenue par la LCR et le MCE et à laquelle il ne manqua qu'une seule voix pour obtenir un second élu, est natif du Pays Basque. Militant de l'ETA VI, puis de l'organisation unifiée LCRETA VI, il fut, sous le franquisme, dirigeant des CCOO de la construction en Catalogne. Depuis 1976, il est membre du comité central de la LCR. En 1984, il fut élu à la direction exécutive des CCOO de Catalogne. Nous publions ci-dessous l'interview de bilan du congrès des CCOO qu'il a accordée à Combate, hebdomadaire de la LCR, et qui a été publié dans son dernier. - La présentation de listes séparées pour les candidatures à l'exécutif de la Confédération, et les divergences entre ce que nous pourrions appeler la « ligne Camacho » et la « ligne Ariza », est un des éléments qui a marqué le plus ce congrès. Penses-tu que ce dernier courant essaie de en alternative au sein des - Le congrès a assez bien reflété la situation existante. Fondamentalement, le courant de Julian Ariza est d'accord à la commission exécutive. Ce courant contrôle la Fédération de la métallurgie, la plus importante de la confédération, l'organisation Pays Basque et d'autres secteurs importants des CCOO, et défend une orientation syndicale se prononçant pour des raisons tactiques contre les pactes sociaux. Car, dans la pratique, ce courant est responsable de décisions proches de l'orientation de Camacho, comme, par exemple, la signature de l'accord mettant fin à la longue grève de Sagunto (cf. Inprecor numéro 174 du 28 mai 1984). Enfin, ce secteur est le plus antidémocratique et le plus répressif de la confédération.

Page 19

CCOO

avec la politique de solidarité nationale. Mais il y a d'autres problèmes. Ces deux courants reflètent ceux qui existent dans le Parti communiste espagnol (PCE), ceci est très clair. Il y a une bataille pour le contrôle du syndicat et c'est autour de ce problème qu'est apparue le plus clairement la différenciation en listes séparées. Dire qu'il ne s'agit là que d'une « bataille d'appareil » ce serait pourtant simplifier la question, sans aider à la comprendre. Il faut approfondir un peu plus les choses.

Derrière ces luttes d'appareil, il y a des problèmes politiques. La politique de solidarité nationale a été un échec. La conséquence de cet échec, c'est que les uns et les autres réfléchissent à la politique qui devrait être celle du syndicat. Alors que d'aucuns pensent qu'il est nécessaire de s'intaller dans cette politique de pacte social, d'autres pensent sans doute qu'il vaut mieux pour l'instant retrouver ses forces, ou que ce n'est pas la politique la plus habile, alors que le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) se trouve au gouvernement. Ou bien encore, tout simplement, certains sont-ils plus sensibles à la pression qui existe dans des secteurs chaque fois plus importants du syndicat contre cette orientation et veulent, d'une certaine façon, rester liés à ces secteurs. Julian Ariza se rend compte qu'il existe dans le syndicat le désir de voir se développer une opposition de gauche.

Si les membres du courant Ariza étaient réellement de gauche, s'ils remettaient vraiment en question la politique de solidarité nationale, nous devrions alors nous réjouir et travailler à fond avec eux. Le problème c'est que ce n'est pas le cas. Leur critique des accords interconfédéraux est très faible. Par exemple, ils critiquent les graves conséquences de l'AI pour les négociations collectives, mais ils ne se rendent pas compte que celles de l'ANE furent bien pires, ou pour le moins identiques (2). Pour résumer, ce courant exprime quelque chose qui se passe dans le syndicat mais en restant fidèle à la politique traditionnelle, et on ne peut pas s'attendre à ce qu'il prenne la tête d'un tournant à gauche des CCOO.

- Néanmoins, il n'y a pas eu non plus de candidature unitaire de toute la gauche syndicale. Pourquoi ?

- Il y avait une certaine logique à ce que la gauche syndicale soit unie dans une syndicat et doit continuer à le faire. De plus, il aurait été bon que l'ensemble des syndiqués voie une opposition forte et unie. Mais ceci n'est qu'un aspect du problème. Il y en a d'autres ...

Dans cette opposition de gauche, tout le monde compte. Depuis un certain temps nous formons, quant à nous, une opposition de gauche relativement importante. Nous avons beaucoup contribué à la réflexion qu'ont ensuite menée des camarades comme ceux qui se sont présentés sur la liste d'Alfredo Clemente. Nous avons donc une place au sein de cette opposition. Et cette place, je ne dis pas qu'on nous la refuse, mais on attend plus ou moins que nous apparaissions comme de simples soutiens à l'opposition de gauche que représente le secteur regroupé autour d'Alfredo Clemente. Bien évidemment, nous appuyons ce courant, mais nous ne sommes pas qu'un secteur d'ap point. Voilà le problème fondamental, qui s'est concrétisé sur le terrain organisationnel par les divergences que nous avons eues (pour la constitution d'une liste unique, ndlr.) Nous avons eu beaucoup de congrès syndicaux où cette unité s'est réalisée, où cela s'est très bien passé et où nous avons obtenus d'excellents résultats. Nous en avons connu d'autres où, malheureusement, cette unité ne fut pas possible. Dans d'autres congrès, où nous sommes apparus unis, cette unité s'est faite sur la base de notre renoncement à être

III CONGRES 6320

Joaquin Nieto à la tribune du congrès des CCOO. (DR) totalement partie prenante de cette opposition, nous cantonnant à être ceux qui se contentent d'apporter leur appui à d'autres courants, comme ce fut le cas lors du congrès de la métallurgie des CCOO. On ne peut poursuivre dans cette orientation. Pour qu'il y ait une véritable base d'unité de la gauche syndicale, il faut qu'il soit bien clair que nous en sommes tous partie

D'autre part, au sein de cette gauche syndicale, il y a beaucoup de convergences, mais il y a également des divergences importantes, des façons différentes de comprendre les choses. Par exemple, sur la question des pactes sociaux, il y a toujours des points de vue différents. Alors que nous pensons, qu'à cause de la nouvelle situation offensive, la bourgeoisie et le patronat vont rechercher l'adoption de pactes comme celui de la Moncloa, pactes sociaux dont l'objectif est d'empêcher la mobilisation, d'autres sont ouverts à la possibilité d'arriver à de tels accords. Sur d'autres points, comme la démocratie dans le syndicat ou sur le terrain organisationnel, nous avons aussi des opinions différentes. C'est d'ailleurs logique. L'opposition syndicale ne peut être monolithique. Elle est hétérogène, non seulement parce que des forces politiques différentes y coexistent, mais également parce que l'opposition syndicale que nous devons organiser ne peut être monopolisée par un

2. Les organisations syndicales adoptent annuellement des accords salariaux avec les dirigeants patronaux, qui portent des noms différents d'année en année : l'Accord cadre interconfédéral (AMI) de 1979 et 1980, signé par l'Union générale des travailleurs (UGT), l'Accord national sur l'emploi (ANE) de juin 1981, signé par l'UGT et les CCOO, et l'Accord interconfédéral (Al), signé en janvier 1983 par l'UGT et les CCOO. Alors que l'inflation était estimée à 14 %, cet accord ne prévoyait qu'une fourchette d'augmentation salariale allant de 9,5 % à 11,5 %.

Page 20

- Quelles répercussions peut avoir dans l'avenir pour l'opposition syndicale le fait de ne pas avoir été unis lors de ce congrès?

- Il est évident que si nous avions été unis, le cadre de notre collaboration aurait progressé. Nous n'avons pas réalisé l'unité, mais cela n'empêche rien pour l'avenir. Ce serait une erreur si ces camarades pensaient l'inverse. Car, maintenant, ce processus où nous avons eu des frictions organisationnelles est terminé. Ce qui reste, c'est le terrain de l'action syndicale, et là, nous avons beaucoup de convergences. Nous devons nous mettre d'accord sur ce terrain - et je suis sûr que nous y parviendrons —, car ils ont besoin, et le syndicat a besoin, et une forte opposition aussi à besoin, que nous soyons tous unis. (...)

Nous abordons un terrain favorable. Ce serait très négatif s'il y avait une attitude sectaire - de notre part, il n'y en aura d'ailleurs pas - dans les endroits où il y a eu des problèmes de listes, et si nous ne nous mettions pas d'accord sur des themes où nous avons beaucoup de convergences pour mener la lutte dans les usines et à l'intérieur du syndicat.

- Et que penses-tu de l'unité ave organisation du Mouvement communist d'Espagne (MCE) ?

- Nous avons beaucoup avancé ces derniers temps sur l'unité avec les camarades du MCE, lors du congrès des CCOO de Catalogne et ailleurs. Cette unité peut s'amplifier. Il est évident que nos points d'accord sont plus solides, que nous avons une expérience, des problèmes et des orientations similaires à l'intérieur des CCOO, mais il en va autrement lorsque le MCE se trouve hors du syndicat. Là, l'unité que nous devons rechercher prend des formes différentes, qui ne sont pas aussi faciles et aussi naturelles que dans les Commissions ouvrières.

- Il est clair que, dans l'action syndicale comme dans la vie quotidienne du syndicat, nous disposons d'une présence non négligeable. Nous sommes maintenant présents à la direction des CCOO. Que peuvent faire des révolutionnaires à ce poste ?

- Tout d'abord, le fait d'avoir obtenu un poste à l'exécutif des CCOO signifie que notre force à l'intérieur du syndicat ne s'est pas affaiblie. Si nous examinons le nombre de délégués que nous avions lors du précédent congrès confédéral et celui que nous avons eu lors de ce dernier congrès, nous pouvons dire que nous nous sommes renforcés. Et ceci est important, car ces dernières années n'ont même été très dures, d'abord parce que la situation a été très difficile pour les Commissions ouvrières elles-mêmes, et ensuite, parce que la modération du syndicat a été de pair avec une dégradation de la démocratie syndicale.

Page 20

Durant toutes ces années, beaucoup ont pu penser qu'il ne valait pas la peine de militer dans les CCOO et que l'effort exigé n'était pas, dirions-nous, rentable. Ce que nous avons démontré, c'est que même dans des temps difficiles, si l'on intervient avec un but, en regardant vers le futur, on peut parvenir à augmenter son audience, car il y a une plus grande réceptivité à nos propositions dans le syndicat, et nous disposons d'une autorité due à l'ancienneté de notre activité.

Il faut comprendre qu'on ne nous perçoit pas uniquement par le nombre de délégués dont nous disposons au congrès, mais aussi à travers le travail que nous faisons dans les usines, là où des gens qui pensent comme nous dirigent des sections syndicales, des comités d'entreprise, avec la pleine confiance des travailleurs. En dé. finitive, je crois qu'avoir obtenu un siège à l'exécutif confédéral, cela signifie que nous ne sommes pas un courant à vocation minoritaire, mais une force qui veut

Page 21

s'élargir et peser plus lourd à l'intérieur du syndicat.

De toute façon, je pense qu'il ne faut pas mythifier. En fin de compte, les comités exécutifs sont des organismes quasiparlementaires, et l'instance où se décide la vie quotidienne du syndicat, c'est le secrétariat. D'autre part, l'on ne peut pas faire beaucoup de travail dans un exécutif où l'on n'a qu'un seul membre.

— Quel sens a donc ta présence à l'exécutif confédéral ?

- Tout d'abord, nous appartenons au syndicat, comme n'importe quel cou-

Et, en ce sens, être présent dans l'instance où se décident les lignes de force de l'action du syndicat est important. Non seulement pour exprimer notre opinion - dont nous verrons plus loin les incidences —, mais aussi pour avoir plus de relations et de connaissances sur ce qui se passe dans un syndicat où il y a pas mal de gens travaillant sur des positions comme celles que nous avons décrit aupara-

D'un autre côté, tous les camarades qui interviennent dans les différentes fédérations et les régions pourront compter sur un meilleur appui à leur action. C'est important. Je disais plus haut que cette intervention est difficile, patiente. Il est donc bon que ces camarades soient épaulés le plus possible, comme il est bon et logique qu'ils se sentent représentés à la direction confédérale du syndicat. Je crois que c'est cela qui est important, et non pas tant ce que peut faire un seul perdu parmi membres de la commission exécutive.

Autre chose est ce que l'on peut faire unitairement - et il faut le faire - à la commission exécutive, au conseil fédéral et dans toutes les instances avec les camarades de la liste Clemente, car ensemble nous formons une minorité significative, même si, je le répète, on ne peut exagérer l'importance de notre présence à l'exécu-

- L'un des traits les plus positifs de ce congrès a été le degré de démocratie, de transparence existant dans les CCOO. Cependant, cela reflète des aspects très contradictoires au sein du syndicat, n'est-

- Les CCOO ont des traits fortement démocratiques, qui sont la conquête de notre syndicat et de son histoire, comme de la force traditionnelle des secteurs de gauche, du vaste mouvement unitaire et du besoin de démocratie avec lesquels ont été construites les Commissions ouvrières. S'y ajoute, par bonheur, le fait que dès le début ait été choisie la forme la mieux adaptée pour représenter les différentes c'est-à-dire la représentation proportionnelle. Si, aujourd'hui, il devait se construire un nouveau syndicat, je ne sais pas ce qui se passerait, mais, évidemment, ce ne serait pas la même chose.

S'il est certain que ces acquis démocratiques sont maintenus - et il ne faut pas en sous-estimer l'importance —, il faut néanmoins constater la régression opérée dans le syndicat, même sur la question de la proportionnelle. En Euskadi, il faut par exemple obtenir 20 % des voix pour avoir des élus, et c'est pareil dans la Fédération de la métallurgie. Heureusement, le congrès confédéral n'a pas adopté un amendement visant à mettre la barre plus haut. C'est une disposition qui, précisément, permet l'expression des courants, quand il y a des affrontements importants à l'intérieur de l'appareil syndical, mais pas celle des positions qui peuvent venir d'ailleurs. Cette détérioration de la situation interne provient fondamentalement de la politique syndicale. Si tu préfères, quand un syndicat mobilise les gens, ce qu'il veut, c'est regrouper le maximum d'efforts, de volontés, de propositions. Ce syndicat est obligé de s'ouvrir et d'être démocratique. C'est ce qui se passait avant. Mais un syndicat qui devient modéré déclare qu'il faut réduire les salaires, refuse les mobilisations qu'il ne contrôle pas, restreint sa combativité, et réduira alors automatiquement sa démocratie dans le même temps, car la participation massive des syndiqués

Alors, la démocratie encaisse des coups. Et un syndicat où la participation des travailleurs est réduite, aboutit rapidement au seul fonctionnement de ses instances de direction, alors qu'auparavant, il avait une vie très riche.

Dans les Commissions ouvrières, à côté des acquis démocratiques dont on fait beaucoup de cas publiquement, il y a de nombreux signes inverses qui sont aussi, sinon plus importants. Des sanctions et des exclusions individuelles ont été fréquemment prononcées ces dernières années. Il y a d'autres types de mesubureaucratiques, comme les dissolustructures et les exclusions collectives, qui remettent en cause le caractère démocratique du syndicat. Ce dernier exemple touche à quelque chose d'encore plus important que la proportionnelle, puisqu'il s'agit d'empêcher la que des positions minoritaires dans l'ensemble de la confédération puissent obtenir la majorité dans des secteurs importants du syndicat et puissent bénéficier de l'autonomie pour, avec l'appui des travailleurs et des syndiqués, montrer la justesse de leur orientation.

- Dans ta présentation de ta candidature au congrès, tu déclarais entre autres que le syndicat devait savoir gagner les jeunes, les femmes, les chômeurs, etc. (3) Tu penses que les Commissions ouvrières sont une organisation attractive pour ces

- Quand on discute autour de la question de savoir pourquoi les jeunes, les femmes, les chômeurs ne sont pas dans le syndicat, on commet souvent deux types d'erreurs. La première consiste à croire que cette situation serait due aux conditions objectives, parce qu'il y a peu de jeunes qui travaillent et chaque fois moins de femmes, que les chômeurs sont très atomisés, etc. La seconde serait de ne poser le problème que sous son aspect organisationnel, si l'on peut dire. Alors que la véritable question, c'est la combinaison de ces deux facteurs avec une question d'orientation.

Il est sûr qu'il y a peu de jeunes qui travaillent, et cela rend très difficile leur syndicalisation, que les chômeurs sont très dispersés, que la situation des femmes dans une période de crise est dramatique, etc. Mais il est également sûr qu'un syndicat qui se veut socio-politique devrait avoir la volonté de travailler à fond une série de thèmes et avoir une forme d'intervention qui n'éloignent pas ces secteurs du syndicat.

Si les Commissions ouvrières mènent à bien la lutte pour la paix, contre l'OTAN et les bases étrangères, non seulement pour gagner à elles des jeunes, mais parce que l'apport des travailleurs à ce mouvement est très important - et les CCOO ont une grande responsabilité pour obtenir la participation des travailleurs à cette mobilisation -, le syndicat serait une organisation attractive pour les jeunes qui luttent pour la paix, pour ceux qui se demandent où ils vont trouver du travail demain et, s'ils commencent à travailler, comment ils pourront affronter le patro-

De même, si les CCOO n'étaient pas aussi « masculinisées » et se solidarisaient plus avec les luttes des travailleuses et les revendications féministes, le syndicat poserait avec plus de rigueur la question du drame vécu par les femmes, qui sont les premières renvoyées du travail et qui ont le plus de mal à en trouver. Mais, en étant autant « masculinisées » et en ayant assumé la dimension « femme » surtout pour la galerie ou parce qu'idéologiquement il est difficile de se prononcer contre, les CCOO font très peu pour et avec les femmes. De la même manière pour les chômeurs. Il est naturel que les chômeurs mènent des luttes radicales, et la direction des CCOO est prise de panique, mais vraiment de panique, face à ce type de luttes. Si, au lieu de cela, les CCOO se mettaient de leur côté dans ces luttes et défendaient à fond les revendications des chômeurs, le syndicat regrouperait plus de chômeurs dans ses rangs.

En plus, les CCOO doivent créer les structures organisationnelles pour l'intervention dans ces secteurs : créer des secrétariats jeunes ou des groupes de jeunes dans toutes les localités ; donner aussi les moyens nécessaires pour fonctionner les secrétariats femmes ; ne pas se contenter de syndiquer les chômeurs, mais collaborer dans l'organisation de ces chômeurs, etc.

Il est sûr que les commissions ouvrières pourraient devenir attractives pour ces secteurs. Et le syndicat a besoin d'eux. •

Propos recueillis par M. TAYLOR, « COMBATE », 10 juillet 1984. 3. Joaquin Nieto a aussi consacré une place dans son intervention à l'Amérique centrale et à la solidarité avec le Nicaragua révolutionnaire. C'est d'ailleurs ce qui lui a valu les félicitations du délégué de la Centrale cubaine des travailleurs, invité au congrès des CCOO.

Une erreur sur cette page ?