Le tragique cheminement de mu, membre de la direction de la Ligue communiste re OUs publions ci-dessous une interview de Konno Moto volutionnaire, section japonaise de la IVe Internationale, dans laquelle celui-ci s'attache à présenter l'évolution de la gauche japonaise et du mouvement ouvrier, ainsi que la situation de son organisation. Celle-ci est née d'une scission du Parti communiste à la fin des années 1950, dans le cadre de la radicalisation de l'organisation étudiante Zengakuren. rupture avec le PC a en fait donné naissance à plusieurs courants d'extrême-gauche révolutionnaires, qui se sont d'abord reconnus dans un même cadre organisationnel. C'est pourquoi plusieurs des mouvements cités dans cette interview portent toujours le même nom d'organisationn - Ligue communiste révolutionnaire - et sont souvent désignés en fait par leur sigle de fraction. Outre la section de la IVe Internationale (Daiyon Inta), c'est le cas des Chukaku (fraction centrale) et des Kakumaru (fraction marxiste-révolutionnaire).
En 1960, l'organisation japonaise de la IVe Internationale n'a pas su s'intégrer correctement à la très grande montée des luttes politiques contre le traité militaire nippo-américain et des mobilisations économiques. Elle s'est alors divisée en plusieurs formations régionales. Durant le gros des années 1960, le courant d'extrême-gauche le plus important était la Ligue communiste-Bund, qui s'est désintégré ultérieurement, laissant place à de petites organisations, des groupes locaux, et des éléments de I'« Armée rouge » japonaise.
En 1968, notre mouvement s'est activement intégré à la lutte des campus étudiants, permettant ainsi sa réunification au plan national. L'organisation réunifiée s'est très profondément engagée aux côtés de la lutte des paysans qui s'opposaient à la construction d'un nouvel aéroport international sur leurs terres, à Narita, dans les environs de Tokyo. Grâce notamment à cet engagement, son influence s'est alors progressivement renforcée. Son action dans le mouvement syndical, appuyée sur quelques implantations anciennes dans le Sohyo et le Parti socialiste, s'est à nouveau étendue. Mais un processus
« INPRECOR » : - Comment s'exprime, au plan politique, l'évolution en cours au sein du mouvement ouvrier japonais ? Et d'abord, que deviennent le PS et le PC (3) ?
KONNU Motomu : - Le Parti socialiste est le plus grand parti ouvrier au Japon. Depuis la Seconde Guerre modiale, il avait les caractéristiques très particulières d'une social-démocratie très à gauche. C'était peut-être, en cela, un cas unique. Mais le Parti socialiste est clairement en train de perdre ce caractère spécifique. Et cette évolution reflète, au niveau politique, le glissement à droite qui s'opère dans le mouvement syndical dans le cadre de l'unification en cours (4).
Prenons quelques exemples. Fin 1983, le président Ronald Reagan est venu au Japon et a prononcé un discours devant la Diète (Parlement). Dans le passé, le PS aurait organisé des mobilisations contre la venue du représentant en chef de l'impérialisme américain. Pourtant, il l'extrême gauche
Interview d'un dirigeant de la LCR du Japon de dégénérescence Cette subirent ensuite, coup de pic à glace. Les Chukaku Japon. n'a rien fait cette fois-ci. La période durant laquelle le PS était opposé à l'impérialisme américain arrive à sa fin. Le même problème apparaîtra avec la visite du dictateur sud-coréen Chun Doo Hwan. Auparavant, le Parti socialiste était très violemment opposé au régime sud-coréen. Aujourd'hui, il cherche à établir de nouvelles relations avec la Corée du Sud. Sur le plan international, dans les années 1950 et 1960, le PS avançait une position anti-impérialiste. Il a plus ou moins main-
1. Cf. Inprecor numéro 129 du 28 juin 1982.
2. Cf. Inprecor numéro 169 du 19 mars 1984.
3. Le PCJ s'est rangé du côté de Pékin contre Moscou au moment du conflit sino-soviétique au début des années 1960, puis a rompu avec Pékin au moment de la Révolution culturlele dans la seconde moitié des années 1960. Depuis, le PCJ a renoué des relations distantes avec le bloc soviétique.
A l'occasion de ces ruptures, des éléments pro-soviétiques staliniens et pro-chinois ont re-
JAPON sectaire a frappé les principales organisations d'extrême gauche de l'époque, à commencer par les Kakumaru et les Chukaku, qui se sont engagées, de même que
Kaiho (« Libération », en provenance des Jeunesses socialistes)
dans des « uchigeba », ces terribles guerres intestines qui ont coûté la vie à de trop nombreux militants. La section japonaise de la IVe Internationale a toujours refusé par principe le recours à la violence physique dans le mouvement ouvrier. Par contre, en 1978, elle jeta toutes ses forces aux côtés de la Ligue des paysans de Sanrizuka, à l'occasion d'une bataille particulièrement importante contre l'ouverture de l'aéroport de
Narita. Ses militants furent nombreux parmi ceux qui réussirent à pénétrer dans l'enceinte de l'aéroport protégé par des milliers de policiers, et qui occupèrent la tour de contrôle. Ils de ce fait, une répression sévère et plusieurs d'entre eux sont toujours incarcérés (1).
Fin 1983, une crise a secoué la Ligue des paysans de Sanrizuka, frappée par une scission soutenue par les Chukaku. En janvier 1984, les mêmes Chukaku ont lancé une première vague d'agressions physiques contre les militants de la section japonaise de la IVe Internationale, retournant ainsi contre cette organisation les pratiques criminelles des « uchigeba » qui ont déjà fait tant de mal à l'extrême-gauche japonaise (2).
Une seconde vague d'attaques a eu lieu en juillet dernier, à la suite de laquelle un militant a dû être amputé d'une jambe. Les commandos des Chukaku opèrent la nuit, s'introduisant dans les logements pour se saisir du militant visé alors qu'il dort encore. Ils lui brisent sciemment les os (généralement les jambes) et, dans le cas cité ci-dessus, ont frappé les rotules à s'attaquent ainsi à une organisation qui s'est, elle, toujours refusée à utiliser la violence contre d'autres groupes et qui n'a jamais agressé physiquement un de leurs militants. Ces pratiques ignobles font peser de très lourdes menaces sur une extrême-gauche japonaise déjà affaiblie par l'évolution de la situation politique au tenu cette position dans les années 1970.
C'en est maintenant terminé. Face aux mouvements populaires en lutte en Asie orientale, le PS modifie sa politique et adopte des positions concrètes de type social-démocrate plus classique
Sur le plan national, le Parti socialiste établit des relations officielles avec la confédération syndicale Zenmin Rokyo, produit de la fusion à droite dans le mouve ment syndical. Son principal objectif est d'entrer dans un gouvernement de coalijoint le Parti socialiste, principale formation de la gauche japonaise.
Le PS comprenait tradi-
.tionnellement divers courants comme, exemple, la fraction Kyokai (parfois qualifiée de kautskyste), et le courant « Réformes de structures », influencés par les positions des communistes italiens des années 1960.
4. Cf. l'interview du dirigeant syndical Yo-
Yoshio, paru dans Inprecor numéro koyama
179 du 10 septembre 1984. Dans un prochain numéro, nous publierons l'interview de Muto
Ichiyo, collaborateur de la revue japonaise en langue anglaise AMPO.
tion du centre et son principal problème est de savoir comment y parvenir. La trajectoire du nouveau président du PS, Ishibashi Masatsuku, illustre parfaitement celle du parti lui-même. Il appartenait à la gauche du PS, mais il symbolise maintenant le nouveau « réalisme » et n'hésite pas à se rendre en visite officielle aux Etats-Unis.
Le Parti communiste se retrouve, pour sa part, isolé dans le cadre du mouvement d'unification syndicale à droite. Il est dans une impasse politique. Plus que tout autre parti, il a été le grand perdant des dernières élections. Dans ce contexte, il renforce son orientation sectaire. Il consolide, par exemple, son contrôle sur le Gensuikyo, le mouvement de la paix qui lui est lié. Il a changé, pour ce faire, le secrétaire de cette organisation.
- Que se passe-t-il avec les Chukaku? Dans quel contexte mènent-ils leurs attaques criminelles contre vos militants ?
- L'organisation Chukaku gagée dans un cours d'isolement sectaire, et les attaques physiques menées contre nos militants participent de ce cours. Les exemples de cette évolution sont multiples et probants. Ainsi, durant les années 1970, les Chukaku disposaient d'une influence dans des milieux de démocrates radicaux. Ces liens sont maintenant en train de se rompre. Le groupe d'avocats qui défendait les militants des Chukaku arrêtés en vertu des lois comprenait environ vingt-cinq avocats et professeurs de droit, parfois très connus. Il n'en reste aujourd'hui plus que quatre.
Un autre exemple est celui de l'intervention des Chukaku dans le Club démocratique des femmes. Cette organisation féministe, qui s'est constituée après la Deuxième Guerre mondiale, était dominée dans les années 1950 par le Parti communiste. Durant la première moitié des années 1960, la majorité de cette association rompt avec le PC, et le PS, quant à
Usa propre organisation. Le démocratique ainsi devenu une composante de la gauche démocratique indépendante, avec, en sein, des démocrates radicaux, des éléments de la « nouvelle gauche » indépendante du PS et du PC. Les membres de sa direction sont d'anciennes militantes du PC. L'activité des Chukaku dans cette organisation s'est poursuivie durant les années 1970. En juin dernier, lorsque le Club démocratique des femmes a tenu son congrès natio‹ nal, celles de ses membres qui étaient militantes des Chukaku ont dès le début empêché physiquement le déroulement des travaux du congrès et se sont faites ultérieurement exclure de cette organisation. L'action des Chukaku s'explique par le seul fait que le Club démocratique des femmes soutient la Ligue des paysans de
Leur orientation dans le mouvement syndical constitue un autre aspect de leur évolution politique. L'organisation des Chukaku estime qu'il faut défendre le Sohyo contre la confédération droitière du Zenmin Rokyo. Mais cette position reste pour l'essentiel verbale et ses militants ne participent pas activement à la constitution d'un courant de gauche indémouvement syndical. Leur bastion syndical local est la section de Shiba - préfecture où se trouve l'aéroport de Narita et le village de Sanrizuka — du syndicat des conducteurs de chemin de fer Doro. Cette section comprend tout au plus un millier de membres. Les Chukaku se trouvent en conséquence dans une union préfectorale qui est dominée par le syndicat très droitier de la compagnie Kawasaki (acier). Ils n'ont pourtant engagé aucune lutte d'opposition syndicale au sein du Doro au niveau national ni dans le cadre de l'union régionale.
Les Chukaku se préparent en fait à un compromis de fond dans le mouvement syndical. Et c'est pour cela qu'ils s'attaquent aux courants indépendants de gauche, qu'ils dénoncent comme « provocateurs » les syndicats constitués avec nos militants exclus du Sohyo dans les Télégraphes et Téléphones et les chemins de fer, ainsi que d'autres petits syndicats.
Enfin, dans le Mouvement de libération Buraku (5), où des éléments sociaux-démocrates néo-réformistes sont en position dirigeante, c'est au courant de gauche qui se développe dans ce mouvement que les Chukaku s'en prennent avant tout.
Leur cours politique actuel est donc extrêmement sectaire. A la fin des années 1960 et au début des années 1970, nous avions formé un bloc politique avec les Chukaku. Nous avons publiquement rompu nos relations avec eux en 1972, car ils s'étaient déjà engagés dans une guerre intestine avec les Kakumaru. Nous étions par principe opposés à ces méthodes d'agressions physiques dans l'extrême-gauche, et nous ne pouvions donc maintenir nos relations avec les Chukaku. De 1972 à 1976, prisonniers de leur « guerre » avec les Kakumaru, les Chukaku n'avaient plus d'activités politiques systématiques. Lorsqu'en 1977 le nombre des affrontements physiques déclina, les Chukaku reprirent leur intervention dans
Affrontements à l'aéroport de Narita, en mars 1978. (DR) le mouvement de masse, dont l'axe était la mobilisation de Sanrizuka, et ils commencèrent alors à s'opposer politiquement à notre organisation sur ce terrain. nées, ils poursuivirent leurs guerres intestines violentes, quoique de manière moins
Ils se sont trouvés politiquement minorisés à Sanrizuka l'année dernière (6). Ils ont alors impulsé une scission minoride la Ligue des paysans, dénoncé comme « capitularde » la Ligue majoritaire, et nous ont qualifié de « contre-révolutionnaires ». En janvier 1984, avons subi une première vague d'agressions nocturnes, les Chukaku brisant les jambes des militants endormis. En juillet, une deuxième vague nous a frappés très gravement, un de nos militants ayant dû être amputé d'une jambe et son autre jambe étant peut-être paralysée pour toujours. C'est durant cette période que la majorité du groupe juridique défendant les Chukaku les ont quittés et que les membres de cette organisation ont été expulsés du Club démocratique des femmes.
Avant juin-juiilet 1984, leur « lutte de guérilla » contre nos militants était l'affaire de leur « Armée révolutionnaire », c'est-à-dire leur structure clandestine de commandos. Leur secteur politique continuait toujours à intervenir de façon non-violente dans le mouvement de masse. Aujourd'hui, ils en appellent à une mobilisation de toute l'organisation contre ceux qu'ils qualifient d'« éléments
5. Les Burakumin constituent une population opprimée au Japon. Sur le plan racial, culturel, religieux, linguistique, elle ne se différencie en rien de la population majoritaire. Mais, dans le passé, elle était spécialisée dans la préparation de la viande de boucherie, l'abattage des animaux et le travail de la peau animale, travaux réprouvés par le bouddhisme. Le Burakumin sont encore aujourd'hui, de ce fait, soumis à de nombreuses discriminations dans divers domaines, tels que les emplois, le mariage, l'accès à l'éducation.
6. Cf. Inprecor numéro 169 du 19 mars 1984.
contre-révolutionnaires », c'est-à-dire la Ligue des paysans et notre organisation. Il nous semble - mais comment en être sûr - qu'il y a eu des désaccords internes à l'occasion de ce dernier tournant. Mais il semble aussi que leur. « Armée révolutionnaire » ait pris le contrôle de la direction nationale de leur organisation. Des membres de leur secteur politique croyaient que la vague d'agressions de janvier contre nos militants serait restée isolée. Une lutte politique aurait même eu lieu au sein de la direction nationale des Chukaku entre le secteur politique impliqué dans le travail de masse et l'« Armée révolutionnaire ». Mais cette dernière semble l'avoir emporté, comme en témoignent les très graves agressions de juillet dernier. Nous devons donc malheureusement nous préparer à de nouvelles attaques physiques contre nos militants.
— Qu'en est-il du reste des organisaissues de l'extrême-gauche japo- Avec les Chukaku, la plus imporde ces organisations est celle des Kakumaru. Depuis le début des années 1970, les Kakumaru sont devenus le flanc gauche de la social-démocratie japonaise et de l'appareil réformiste du mouvement syndical. Ils contrôlent le syndicat national des conducteurs de chemin de fer Doro, fort d'environ 40 000 membres. La direction nationale de Doro a décidé de coopérer aux mesures de rationalisation dans ce secteur, prétendument « pour défendre l'emploi ». Mais elle est prête, pour cela, à abandonner divers droits acquis précédemment dans la lutte par les cheminots. Les Kakumaru s'intègrent par là à la tradition « Mindo », la bureaucratie de Sohyo. Des membres Kakumaru de Doro ont d'ailleurs rejoint le parti socialiste. A Sendai, important centre urbain du nord-est du pays, des membres de ce syndicat qui luttaient contre les plans gouvernementaux de rationalisation ont été expulsés par la direction et contraints de créer leur propre syndicat. Un autre Meeting de la LCR japonaise à Tokyo, en janvier 1977. (DR).
motif d'expulsion est le soutien apporté par les militants ouvriers de notre organisation à la lutte de Sanrizuka, ce que les Kakumaru et la direction de Doro ne font pas. L'attitude vis-à-vis de Sanrizuka était d'ailleurs le principal motif de conflit, tout spécialement en 1979, dans le syndicat des conducteurs de chemin de fer, entre les Kakumaru qui contrôlent la direction nationale et les Chukaku qui sont majoritaires à Shiba, préfecture où se trouve l'aéroport de Narita.
Les Kakumaru ont décidé de « coller » à la direction du Sohyo pour survivre à la « période sombre » dans laquelle s'engage le mouvement syndical. La situation de l'extrême-gauche japonaise n'est pas brillante. Nous sommes pour notre part moins nombreux que les Chukaku et les Kakumaru. Il existe encore organisations d'extrême-gauche, mais elles sont plus petites que la nôtre.
- Comment apprécies-tu la situation actuelle dans le mouvement syndical ?
- Le Parti communiste n'a jamais formellement reconnu Sohyo comme le centre national du ouvrier.Il y a plus de dix ans que le PC, tout en restant dans Sohyo, a fondé la Conférence de coordination unitaire des syndicats (Toitso Roso Kon). Quatre syndicats nationaux sont membres de ce regroupement, dans la santé, les transports (conducteurs de camion), chez les employés d'Etat et les travailleurs journaliers de la construction. Des sections locales d'autres syndicats du Sohyo ou des structures préfectorales participent aussi à ce regroupement qui, selon ses promoteurs, compterait plus d'un million de membres.
Dans le cadre de la fusion syndicale à droite, on assiste à un processus double, combinant le rejet par Zenmin Rokyo des syndicats soutenant le PC, au repli de plus en plus sectaire du PC lui-même. Il faut noter que ces syndicats soutiennent activement le PC sur le terrain politique - à l'occasion des élections, par exemple -, mais, en ce qui concerne l'action syndicale, les syndicats dirigés par le PC sont en majorité passifs, dans plusieurs cas même encore plus passifs que d'autres face aux grèves, etc. Le PC est aussi fort dans le syndicat enseignant, chez les municipaux et dans les chemins de fer. Ces nationaux sont essentiels pour assurer la majorité du Parti socialiste dans Sohyo et ils étaient traditionnellement dirigés par la gauche social-démocrate (fraction Kyokai). Mais ils se trouvent maintenant sur la défensive face aux mesures de rentabilisation et de réorganisation adoptées par le gouvernement.
- Et que penses-tu de la situation de la gauche syndicale, et notamment du courant lutte des classes Rodo Joho ?
- La situation de Rodo Joho est aujourd'hui confuse (7). Ce courant, au sein duquel se trouvent nos militants syndicaux, a lutté en 1981-1982 contre la fusion à droite du mouvement syndical. Mais il n'a pas pu bloquer ce processus, qui place le mouvement ouvrier sous le contrôle d'une bureaucratie extrêmement droitière. Cela a mis en cause l'efficacité et l'homogénéité de Rodo Joho.
Cette situation confuse s'exprime sur plusieurs points. Ainsi, la lutte des pay. sans de Sanrizuka et la scission qui a affecté la Ligue des paysans sont des questions très importantes, Rodo Joho a du mal à déterminer une position suffisamment claire. En ce qui concerne les agressions physiques dont nos militants sont l'objet de la part des Chukaku, Rodo Joho a évidemment condamné ces actions criminelles, mais pas, nous semble-t-il, avec toute la fermeté néces-
Des débats politiques ont aussi agité Rodo Joho, notamment sur la possibilité de constituer un parti des travailleurs avec les militants de ce courant et divers groupes d'extrême-gauche. En 1982-1983, une discussion a aussi porté sur les possibilités de différenciation au sein de l'appareil du Sohyo et au sein du Parti socialiste. A notre avis, certains membres de Rodo Joho surestiment cette possibilité de différenciation. Ce débat se prolonge maintenant en ce qui concerne les possibilités de différenciation au sein du PC et d'organisations qu'il dirige, comme son mouvement de la paix, Gensuikyo. Il y a des éléments objectifs qui nourrissent de tels espoirs. Une rupture s'est en effet produite entre le PC et un courant radical combatif du syndicat des conducteurs de camion traditionnellement dirigé par ce parti. Mais nous craignons que certains ne fassent preuve d'un optimisme trop spontanéiste sur les perspectives de radicalisation au sein des organisations réformistes.
Depuis sa création en 1977, et jus•qu'en 1982, Rodo Joho, qui regroupe de nombreux très bons cadres syndicaux, a joué un rôle vraiment très positif, permettant l'unification d'un courant lutte des
7. Rodo Joho (Information des travailleurs) est le nom d'un périodique qui exprime les positions de ce courant de gauche syndical.
classes. Mais la situation d'ensemble a beaucoup changé ces toutes dernières années, et Rodo Joho n'y a pas encore trouvé sa nouvelle place. Nous avons, évidemment, notre part de responsabilités dans cette situation. Nos forces sont trop limitées, nous sommes surtout implantés dans la région de Sendai, dans le nord-est, et nous avons du mal à définir concrètement une bonne orientation pour notre inter-
Il ne sera pas facile de surmonter les divergences qui se sont sein de Rodo Joho, de résoudre les problèmes auxquels nous sommes confrontés, de consolider une direction unifiée. Il faudra encore du temps. La situation de Rodo Joho exprime d'ailleurs à sa manière la faiblesse de la gauche syndicale toute entière face à l'offensive de la bureaucratie de droite.
- Quelles sont aujourd'hui les perspectives d'intervention de la Ligue communiste révolutionnaire ?
- Nous luttons à contre-courant. Ce combat à contre-courant, face au glissement à droite du champ politique, a en fait commencé avec la lutte de 1977-1978 à Sanrizuka contre l'ouverture de l'aéroport de Narita. La lutte des paysans de Sanrizuka constitua un pôle d'opposition radicale, de gauche, unitaire. Nous nous sommes engagés entièrement dans cette mobilisation, qui culmina avec l'occupation de la tour de contrôle, le 26 mars 1978, avec d'autres courants et groupes. Nous avons alors été en butte à une répression sévère. 150 de nos militants ont été détenus, souvent pendant deux ou trois ans, et certains sont encore en prison aujourd'hui, ayant été condamnés à des peines de 6 à 10 ans d'emprisonnement ferme. Une sorte de bloc national, allant des Kakumaru, du PS et du PC jusqu'au parti gouvernemental, s'est alors constitué pour dénoncer la manifestation du 26 mars 1978. A cette occasion, nombre de nos militants ont été exclus des syndicats Sohyo, par exemple dans les Télégraphes et Téléphones, où l'appareil syndical est le plus à droite de tout le secteur public. En 1981, les exclus et ceux qui les soutenaient ont formé un petit syndicat indépendant. Il en fut de même dans les chemins de fer en mars 1984 pour des militants exclus et ceux qui les soutenaient. La constitution de ces petits syndicats indépendants exprime, d'une certaine manière, l'état de l'appareil du Sohyo et le degré de démoralisation de la masse des travailleurs. Il existe aussi des petits syndicats indépendants dans le secteur privé, et nous œuvrons à leur coordination.
Notre orientation de base est d'aider à la formation d'un courant déterminé à contre l'impérialisme l'impérialisme mondial, qui s'affirme solidaire des luttes ouvrières et paysannes en Asie orientale et engage le combat contre le processus de rationalisation capitaliste de l'économie japonaise. Actuellement, déterminées à poursuivre ces objectifs sont très peu nombreuses.
Nous souhaitons pouvoir lutter dans cette perspective dans le cadre des syndicats Sohyo et Zenmin Rokyo. Mais nous devrons militer dans des conditions difficiles, vu la répression menée par l'appareil syndical. Toute tendance syndicale de lutte des classes sera menacée d'exclusion, comme les groupes de militants des Télégraphes et Téléphones et des chemins de fer. Notre orientation générale est donc mener de façon combinée deux tâches : le développement d'une tendance lutte des classes au sein des grands syndicats et la collaboration avec les pesyndicats indépendants, radicaux. Mais il nous faut définir une perspective à moyen terme. Le contexte politique général au Japon est très difficile. Le rôle d'une organisation révolutionnaire est donc d'autant plus important qu'on ne peut trop espérer de la combativité spontanée des travailleurs dans la période à venir. Pour résister aux pressions qui s'annoncent, il faudra une ossature politique solide.
La gauche syndicale avait l'habitude d'agir dans le cadre des syndicats de gauche réformistes. C'était un cadre d'action au sein duquel les courants de gauche, combativité des masses, pouvaient s'exprimer. La structure syndicale était sensible, acceptait des pressions de la base et il existait une certaine dialectique entre l'activité des masses et la structure réformiste de gauche des syndicats. L'extrême-gauche avait là une sorte de milieu naturel d'action. Mais aujourd'hui, ce cadre a disparu. Nous étions une composante de cette gauche au sein du mouvement ouvrier et jeune. Nous avons pu avoir une activité intense dans le cadre de la montée des luttes de jeunes, étudiantes et ouvrières, de la fin des années 1960 et du début des années 1970. Mais cette vague de radicalisation, cette nouvelle combativité, est restée contenue dans le cadre réformiste, prisonnière des perspectives réformistes en matiè gouvernement, de système parlementaire, de développement économique. Quand la récession économique est venue, accompagnée de la trahison des directions réformistes, les travailleurs dans leur masse ne surent pas comment riposter. C'était le déclin inévitable de la combativité spontanée et la fin de la dynamique réformiste de mobilisation. Dans cette situation, nous tentons de maintenir notre activité au sein de Sohyo, mais nous sommes, depuis quelques années, menacés d'expulsion.
Le contexte politique général a donc profondément changé par rapport à ce qu'il était dans les années 1960 et 1970. Toutes les forces de la gauche du mouvement ouvrier doivent réévaluer leurs perspectives en conséquence. Comment résister et quelle nouvelle orientation définir ? C'est ce que nous discutons actuellement dans notre organisation. Nous devons nous-mêmes traverser un processus de réorganisation politique. Dans ce contexte nouveau, la lutte qui se poursuit à Sanrizuka contre la construction de la seconde piste d'envol de l'aéroport de Narita acquiert, à notre avis, une importance clé sur la plan national. Les forces de la gauche du mouvement ouvrier doivent se rassembler autour de ce combat. C'est en effet actuellement la seule lutte qui soit, d'une part, directement engagée contre le gouvernement et qui, d'autre part, ait une importance nationale. Mener ce combat est donc une tâche urgente.
- Où en est le mouvement antinucléaire contre les missiles US au Japon ?
— Le Parti communiste est la formation la plus influente dans le mouvement antinucléaire et contre les missiles de croisière américains orientation est la lutte pour « un Japon neutre et pacifique ». Le PC est très eurocommuniste, mais à la mode nipponne évidemment. La campagne du PC n'a pas réellement de dimension anti-impérialiste. Cela correspond à son orientation parlementariste et à son refus de toute confrontation directe avec le gouvernement et l'Etat. Il est strictement légaliste.
Les mobilisations ont été massives en 1981, quand le Sohyo a pris l'initiative des manifestations. Il y avait des centaines de milliers de manifestants, dont environ 300 000 à Tokyo, mais sans caractère de classe bien défini. L'évolution à droite du PS, cette année, a provoqué la passivité du Sohyo face au problème des missiles de croisière Tomahawk. Il y a certes eu des mobilisations indépendantes contre les Tomahawk, mais avec une faible participation des secteurs organisés du mouvement ouvrier. Ce sont des intellectuels et des militants pacifistes radicaux qui ont animé ces mobilisations. La tonalité dominante de ces manifestations de juin dernier était plutôt le « vert » écologique, avec la participation de groupes de citoyens, de communautés locales, de pacifistes. Mais le mouvement antinucléaire manque d'unité face à des échéances importantes, comme la visite en septembre du président sud-coréen Chun Doo Hwan. Ce voyage symbolise l'aboutissement du processus de normalisation entre le Japon (ancienne puissance coloniale) et le régime de la Corée du Sud, processus commencé formellement en 1965. Et cela participe de l'ordre néo-colonial en Asie
Nous participons à ce mouvement antinucléaire et anti-Tomahawk, avec notamment pour objectifs une dimension anti-impérialiste consistante et de reconstruire un courant anti-ouvrier lui-même. Seul un tel courant est susceptible de se ranger résolument aux côtés des luttes ouvrières et paysannes des Philippines, des luttes qui se poursuivent en Corée du Sud, ou de la gauche thailandaise qui traversa une période très difficile.
Propos recueillis par Pierre ROUSSET,
Tokyo, 4 août 1984.