Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER NICARAGUA

Les coopératives agricoles au centre de la réforme agraire

· Inprecor n° 182, 22 octobre 1984 · p. 12-13 · 2 448 mots

Nicaragua

A réforme agraire nicaraguayenne repose sur trois secteurs de base : l'Aire de propriété publique (APP), le secteur coopératif, les petits et moyens producteurs individuels. Le secteur coopératif se subdivise entre les coopératives de production que sont les Coopératives agricoles sandinistes (CAS, 20 %), les Coopératives de crédit et de services (CCS, 45 %), et d'autres formes de coopératives. Le secteur de propriété

24,75 % du Produit intérieur brut (PIB) contre 32,84% pour le secteur des grands capitalistes, et 42,41 % pour les petits et moyens paysans. En 1984, l'APP représente

19% du total des terres agricoles, les Coopératives de crédit et services 10 %, les coopératives de production 9%, les petits, moyens et grands propriétaires formant les

Un des axes essentiels de la politique agraire de la révolution sandiniste est constitué par le développement d'un mouvement coopératif au sein d'une paysannerie lar-

Nous publions ci-dessous la seconde partie d'un article paru dans le numéro 1 de

'Revolution y Desarrollo, la revue du ministère du Développement agricole et de la réforme agraire (MIDINRA), d'avril-juin 1984. Cette analyse est consacrée à l'étude des résultats du recensement sur le mouvement coopératif, réalisé en 1982 par la

Direction générale de la réforme agraire (DGRA), la Banque nationale de développement (BND), l'Union nationale des agriculteurs et éleveurs (UNAG) et le Centre de faut tenir compte du mouvement de masse animé dans sa quasi totalité par le seul FSLN, au travers duquel s'affirme le processus d'auto-organisation de la population laborieuse.

La direction nationale du FSLN met a profit les élections qu'elle a décidé d'organiser pour politiser encore davantage le mouvement des masses, en ne se limitant pas à désigner comme seule cible l'impérialisme yankee, mais en recherchant volontairement la confrontation politique avec tous les autres courants, principalement avec ceux qui veulent enrayer le processus révolutionnaire d'obtenir un retour en arrière vers l'ordre bourgeois. Les élections doivent permettre « une institutionnalisation du processus révolutionnaire », telle est leur finalité, selon la direction nationale du FSLN. Sans que cela ne signifie pour autant que les formes de la représentation et de la participation populaires soient figées une fois pour toutes au travers de l'assemblée qui sera élue le 4 novembre. Le premier point du programme électoral publié par le FSLN s'intitule « Le pouvoir du peuple » et il affirme : « Le Front sandiniste s'engage à fortifier le pouvoir du peuple et à conserver les armes dans les mains du peuple pour soutenir et défendre ce pouvoir. Le Front sandiniste garantira que les syndicats d'ouvriers et de travailleurs de la campagne, les organisations de quartier, de femmes et de la jeunesse, les unions de petits et moyens propriétaires agricoles, d'artisans et de petits industriels, de journalistes, de techniciens et de spécialistes, d'intellectuels et d'artistes, de religieux, soient toujours la source inépuisable du pouvoir révolutionnaire. » La future assemblée, au sein de laquelle le FSLN sera majoritaire et dont le rôle sera législatif et constituant, agira donc sur la base de ces

Les élections du 4 novembre représentent la réponse du FSLN au moment du processus révolutionnaire en phase de la transition que connaîtra la société nicaraguayenne, alors que la question du pouvoir d'Etat avait été victorieusement résolue voici cinq ans. La célébration, le 19 juillet 1984, du 5e anniversaire du triomphe de la révolution, fut la première manifestation publique organisée par le FSLN après la désignation de ses candidats. Elle rassembla 300 000 personnes, alors que n'avaient été invités à y participer que les habitants de la région de Managua, qui compte environ un million de personnes. Cet exemple confirme que les capacités de mobilisation du FSLN sont demeurées intactes, malgré l'aggravation des difficultés qui pèsent sur le pays. Il rappelle aussi que face aux dangers de plus en plus précis d'intervention impérialiste directe et devant le mépris avec lequel la presse bourgeoise internationale traite des élections au Nicaragua, se placer tous aux côtés de la révolution sandiniste doit être un impératif du mouvement international de solidarité.

Claude DEVILLIERS, étatique représentait, en 62 % restants. gement dominée par la logique de la petite production familiale. recherche et d'études de la réforme agraire (CIERA). Eduardo BAUMEISTER,

Le mouvement coopératif nicaraguayen se caractérise par des modalités variées de formes d'organisation. Celles qui prédominent sont les coopératives du type de Crédit et services (CCS). Les chiffres du premier recensement sur le mouvement coopératif, réalisé en 1982, montrent que ces dernières représentent 45 % du total des coopératives, suivies dans l'ordre par les Coopératives agricoles sandinistes (20 %) et, avec un poids bien par les coopératives dites de existait 2 819 coopératives d'agriculture d'élevage (2), regroupant 67 976 et leurs familles, ce qui représentait 50% de la paysannerie du pays. Le gros des CAS se trouve dans la région du Pacifique, tandis que les CCS sont la modalité coopérative la plus courante à l'intérieur du pays.

En ce qui concerne la propriété terrienne, les coopératives contrôlaient, en 1983, 1 074 886 hectares de terres, soit 22% du total de la superficie des propriétés agricoles du pays. Les changements dans la distribution de la terre ont octroyé approximativement à la paysannerie le quart des terres provenant des producteurs possédant des exploitations de plus de 350 hectares. Le mouvement coopératif a un poids économique certain par rapport aux autres secteurs. Pour le cycle agricole 1981-1982, il contrôlait plus de 40 % des terres cultivées du pays, à raison de 5,5 % pour les CAS, de 32,2 % pour les CCS, et de 5% pour les autres formes de coopératives.

Les coopératives agricoles

au centre de la

réforme agraire

1983, en valeur de la production agricole, l'équivalent de

Les classes populaires du monde rural nicaraguayen combinent en leur sein des aspects de travailleurs salariés et d'autres strictement paysans. Nous nous trouvons face à une masse importante de foyers et de personnes qui passent une partie de l'année dans l'une ou l'autre insertion de classe. Il existe cependant des secteurs que nous pouvons considérer comme étant à dominante paysanne, et d'autres où les traits du salariat sont prédominants.

L'enquête sur les origines professionnelles des coopérateurs fait apparaître que dans 71 % des coopératives prédominent des participants qui s'auto-définissent comme « travailleurs à leur compte », le reste se définissant comme « salariés temporaires ». Une preuve de l'héstructurelle de l'agriculture peut s'observer dans la répartition des coopératives, par grandes régions du pays et par types de coopératives, selon les origines de leurs participants : celles où prédominent ceux qui se déclarent « à leur propre compte » se situent majoritairement à l'intérieur du pays, tandis que sur la côte Pacifique, on rencontre les coopératives qui ont une majorité de salariés temporaires. En ce qui concerne l'origine de classe par type de coopérative, 81 % des CCS sont formées de façon majoritaire par des « travailleurs à leur compte ». Mais, au contraire, des CAS, les coopérateurs déclarent en

1. Les coopératives dites « Surco Muerto » (littéralement « sillon mort »), sont celles où les associés ont un système individuel de propriété de la terre, mais où ils exécutent divers travaux de façon collective.

2. Le terme « agropecuario » utilisé caractériser le mouvement coopératif recouvre à la fois l'agriculture et l'élevage.

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majorité qu'ils étaient « salariés temporaires » dans le passé.

FORMES DE PROPRIÉTÉ AGRAIRE

Au sein du mouvement coopératif se manifeste une différence marquée suivant les formes de propriété. Dans les CCS, c'est une forme de propriété en rapport avec le secteur privé qui prédomine, à raison de plus de 90 %, soit sous l'aspect de la propriété directe du producteur, soit sous l'aspect de location de la terre à des personnes privées. Au contraire, dans les CAS, les formes de propriété sont en relation avec des projets politiques précis de l'Etat, soit que les terres aient été attripar la réforme agraire, représente 81% du total de la terre des CAS, soit louées ou cédées par les entrepri-

Nous pouvons voir la politique sous-jacente de l'Etat en matière de propriété foncière vis-à-vis des divers types de coopératives. Jusqu'à l'époque du recensement, les terres distribuées par la réforme agraire ont été attribuées, pour 82 % aux CAS et pour 18% aux CCS.

L'hétérogénéité des formes de propriété de la terre dans les coopératives CCS est des plus connue. Nous y observons que 93 % d'entre elles incluent des de propriété 66 % de terres louées à des personnes privées, et 25 % sous forme de propriété pré-

POIDS DE LA PRODUCTION

ET ACCES A LA TECHNOLOGIE

Le poids fondamental de l'activité du mouvement coopératif porte principalement sur la production des ali-

78 % des terres sont consacrées à cet usage et seulement 17% à l'agro-exportation. Il n'y a pas de grande différence entre les deux types de coopératives CAS et CCS, mais il y a des différences régionales, car dans l'intérieur du pays la production d'aliments de base prédomine clairement.

Il est intéressant de mentionner un élément important dans la production des coopératives, celui de la superficie semée par le travail individuel des producteurs. Cet effort personnel des coopérateurs concerne une superficie de 50% des terres destinées à la production d'aliments de base. Il existe de grandes différences de comportement dans ce domaine entre les CAS et les CCS. Dans les premières, seuls 17 % de leur superficie sont cultivés par l'effort individuel, tandis que dans les secondes, la proportion atteint 55 %.

Pour résumer, nous observons que les déterminants structurels, tant au plan des structures régionales que du type d'unité de production, ont une incidence sur le comportement des coopérateurs vis-à-vis du crédit. Tandis que les CCS de l'intérieur reflètent bien davantage la logique paysanne traditionnelle, les CAS - et surtout celles de la côte Pacifique — montrent, dans leur attribution des ressources, une tendance plus proche de la grande exploitation.

Dans une agriculture paysanne arriérée comme la nôtre, la disponibilité de machines agricoles joue un rôle important dans les progrès du secteur. A travers le recensement des coopératives, nous avons pu obtenir certaines informations sur l'utilisation des machines agricoles. Les chiffres concernant la possession de tracteurs sont très bas dans les coopératives. Seulement 4% d'entre elles possèdent leurs propres tracteurs, 24% ont accès d'une façon ou d'une l'autre à l'usage d'un tracteur. Nous pouvons en déduire l'importance des services de location de machines agricoles que peuvent offrir l'Etat, à travers l'Agromac, ou des propriétaires privés.

Mais il y a hétérogénéité suivant les régions et le type de coopérative. Dans la zone du Pacifique, l'utilisation de machines et de technologie est bien plus importante qu'à l'intérieur. 66% des CAS du Pacifique ont accès à la traction mécanique, tandis qu'à l'intérieur, 22 % des CAS ont un accès à cette mécanisation. Comme conclusion, nous pouvons partiellement ou totalement, alors que seulement 14 % des CCS le sont. C'est ainsi que le niveau de 3,5 fois supérieur à celui des CCS.

AUTO-CONSOMMATION

ET COMMERCIALISATION Le mouvement coopératif commercialise 53 % de sa production d'aliments de base, ce qui indique que les coopératives ont atteint de plus hauts taux de commercialisation que le reste de la paysannerie. Conformément à diverses estimations du CIERA, la commercialisation de la production d'aliments de base avant la révolution oscillait entre 34 % et 42 % de la production totale. C'est sur le Pacifique que les taux de commercialisation sont actuellement les plus hauts, atteignant jusqu'à 72% de la production. Il existe aussi de grandes différences selon types de coopératives; les CAS vendent 75% de leur production sur le marché, alors que les CCS ne commercialisent que 48 % de leur production

L'EMBAUCHE DE LA FORCE DE TRAVAIL L'un des thèmes centraux du débat sur la nature de la paysannerie a été la question de l'embauche de la force de travail dans les coopératives. Selon l'analyse qui ressort du recensement coopératif, on observe que 56 % des coopératives employent des travailleurs poraire, et que seulement 5 % d'entre elles embauchent des salariés permanents. Par type de coopérative, 47% des CAS et 62 % des CCS embauchent de la main-d'œuvre saisonnière.

En général, le pourcentage de coopératives qui embauchent du personnel augmente en rapport avec la superficie moyenne de terre par coopérateur. Cela oscille, pour le CAS, entre 27 % des coopératives lorsqu'elles ont moins de 0,7 hectare cultivé par membre, jusqu'à 91 % pour celles qui ont une exploitation agricole d'au moins 14 hectares en moyenne par membre. A quantité égale terre cultivée par coopérateur, semblerait donc que l'on embauche moins force de travail dans les CAS que dans les CCS

D'un autre côté, il est intéressant de signaler que même les strates inférieures des CCS embauchent, dans 50 % des cas, des ouvriers saisonniers. Ce fait semble se produire dans l'ensemble de la paysan-

STRATIFICATIONS SOCIALES En regroupant les associés des CAS et des CCS en trois grandes subdivisions, nous observons que 30% des coopérateurs des CAS se placent dans la première strate qui, à grands traits, reflète la situation la plus proche du semi-prolétariat ; la couche intermédiaire indique une position plus proche, bien que pas totalement valable pour les CAS, de paysans « moyens » tendant à l'équilibre entre l'offre et la demande de force de travail salariée (59% du total des coopérateurs des CAS) ; enfin, dans la couche supérieure (11 %), l'emploi de la force de travail est beaucoup plus étendu. Quelque chose de semblable se passe dans les CCS, où les catégories théoriques sont plus adéquates et se répartissent suivant les pourcentages respectifs de 20 % pour la première tranche, 72% pour la strate moyenne, et 8 % pour la couche supérieure.

UN ACQUIS DE LA RÉFORME AGRAIRE Cinq ans après la mise en place du processus de réforme agraire, nous pouvons observer que le mouvement coopé ratif regroupe près de 50 % de la paysannerie et environ 40 % de la surface cultivée du pays, principalement en ce qui concerne les cultures destinées au marché intérieur. Le travail individuel familial touche 50 % de la surface consacrée à la production des aliments de base

Le gros du mouvement coopératif est constitué de coopératives de crédit et de services formées, pour l'essentiel, par des paysans de type moyen, mais il existe également un important secteur de paysans pauvres, ainsi qu'un groupe plus proche de ce que l'on pourrait appeler des paysans capitalisés, dont le poids économique est significatif.

Le noyau principal des CCS se trouve à l'intérieur du pays, tandis que les CAS sont un phénomène fondamental de la ré gion du Pacifique. Tandis que les CCS se concentrent autour de formes de propriété privée personnelle ou louée au secteur privé, les CAS sont le produit de l'action

Eduardo BAUMEISTER, Claudia PEREIRA, Revolucion y Desarrollo, numéro 1, Managua, avril juin 1984

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