Problèmes de l'intervention ouvrière dans les processus de transition
1 N juillet 1979, la chute du bunker de Somoza symboli-
- sa un changement fondamental dans la situation politi-
• que latino-américaine. Depuis lors, la fin de plusieurs dic.
tatures militaires dans le cône Sud, la réorganisation du mouvement ouvrier de différents pays, et l'extension de la lutte démocratique, ont encore approfondi ce tournant. Cinq ans plus tard, certains éléments de bilan comparatif peuvent se dégager à partir des exemples des pays du cône Sud de l'Amérique la-
La révolution sandiniste confirma la dynamique de la révolution permanente. Au Nicaragua, une direction révolutionnaire unifiée a pris la tête de la lutte démocratique et anti-impérialiste, dans le cadre des alliances et des ruptures nécessaires avec d'autres secteurs sociaux. Elle a gagné ainsi le soutien de masse nécessaire pour initier la construction du socialisme.
Malgré toutes les différences de structures sociales et économiques — un prolétariat plus nombreux et concentré et une bourgeoisie plus forte -, le défi que constituait le renversement des dictatures brésilienne, argentine ou uruguayenne se posait dans les mêmes termes généraux : il fallait que le mouvement ouvrier indépendant prenne la direction de la lutte démocratique pour ouvrir un processus de révolution permanente.
La question démocratique était centrale dans tous ces pays. Les 30 000 disparus d'Argentine correspondent au nombre de citoyens allemands assassinés par le nazisme. Dans certains de ces cas, il s'agissait de mouvements ouvriers avec de grandes traditions d'organisation : la longue grève générale de juin 1973 en Uruguay contre le coup d'Etat militaire
Jorge BUARQUE
A la fin des années 1970, la récession de l'économie capitaliste a frappé l'Amérique latine. Aggravant les conséquences de la politique monétariste suivie par les dictatures d'Argentine, du
Chili ou d'Uruguay, ou faisant payer la rançon du miracle économique de la décennie précédente dans le cas du Brésil, la dette extérieure, les accords avec le
Fonds monétaire international (FMI), le chômage massif, et l'inflation effrénée sont devenus un problème quotidien.
LA DÉPENDANCE CROISSANTE
Cette réalité peut être illustrée par éloquents. Le premier concerne la méthode fondamentale de gestion de ces économies au travers d'un contrôle brutal du salaire réel. Pendant la période de la dictature militaire uruguayenne, les salaires réels ont chuté en mo-
54,2 % et la part des salaires dans le revenu national est passée de 36 % en 1971 à 23% en 1979. D'après les calculs récemment publiés, la chute des salaires réels au cours de cette période équivaut, pour les salariés, à une perte de
4,7 milliards de dollars,
40 milliards de francs, c'est-à-dire à 8 années de travail global payé au salaire minides dictatures du cône sud tion syndicale du 20 mars 1982. construction de l'Etat bourgeois. mum (2). La chute des salaires réels y a peut-être été légèrement supérieure à celle de l'Argentine pendant les six ans de dictature militaire, et à coup sûr à celle du Paraguay après 30 ans de gouvernement du général Alfredo Stroessner. La limitation salariale continue à être l'instrument fondamental des politiques économiques de « transition ». Une enquête de la Confédération nationale de l'industrie brésilienne, le syndicat patronal, indiquait qu'entre janvier 1981 et juillet 1984, la salariale des entreprises privées avait diminué de 38,8% par rapport l'indice national des prix à la consomma-
Le second exemple a trait à la dimension de la dette extérieure. A la différence des autres dictatures du cône Sud, et en raison du contexte dans lequel elle est apparue, la dictature brésilienne a adopté une politique expansionniste de recours massif au crédit extérieur. Le prix en est aujourd'hui une dette monumentale, dont le service atteint, d'après les estimations, l'équivalent de 96,4% des exportations en 1982 ou de 75,6 % en 1984, et représente 46,3 % du PIB.
Ce sont là les deux aspects de cette politique : dette et blocage des salaires. Ces deux faits vont bien au-delà de la mode économique des « Buenos-Aires ou Montevideo Boys », comme on appelle les res-
AMERIQUE LATINE aujourd'hui encore un thème de réflexion et de débats passionnés parmi les syndicalistes de ce pays. La chute du général Leopoldo Galtieri en Argentine, provoquée par l'échec de l'aventure des Malouines, a été précédée d'une forte montée ouvrière, avec trois grèves générales culminant dans la grande manifesta-
Cependant, aucun de ces processus de transition n'a trouvé le mouvement ouvrier à la tête des mobilisations démocratiques. Le débordement des directions bourgeoises par le mouvement de masse est resté jusqu'à présent limité. Si, lors de la chute du général Alejandro Lanusse, en 1972, les prisons argentines furent prises d'assaut et les prisonniers politiques libérés, on accepte aujourd'hui plus facilement d'enterrer l'affaire des disparus et de laisser la justice militaire absoudre les coupables. Le président Raoul Alfonsin en Argentine, membre du parti bourgeois de l'Union civique radicale (UCR), ou Wilson
Ferreira Aldunate, du parti Blanco, en Uruguay, et de façon plus contradictoire, Ulisses Guimaraes et le Parti du Mouvement démocratique brésilien (PMDB) sont parvenus temporairement à exprimer les aspirations démocratiques des masses populaires, en s'efforçant de les canaliser dans le sens de la re-
Les problèmes posés par ces processus aux organisations révolutionnaires sont nombreux et complexes. A partir des exemples du Brésil, de l'Uruguay, de l'Argentine et du Paraguay, nous en aborderons un certain nombre ayant trait au contenu de la lutte anti-impérialiste, à la question démocratique et à la réorganisation du mouvement syndical (1).
ponsables économiques là-bas, en référence à l'école monétariste
Boys » qui a été amenée à conseiller plusieurs dictatures latino-américaines.
Ce sont et ce seront des données permanentes de la politique économique de tout gouvernement bourgeois dans ces pays dépendants.
Deux autres conséquences importantes en découlent, relatives à une réduction des marges de manœuvre des gouvernements de ces Etats par rapport à l'impérialisme et dans leur propre pays. Une illustration évidente de la réduction de la marge de manœuvre des gouvernements et des bourgeoisies nationales latino-américaines face aux centres impérialistes est fournie par le caractère limité et timide de leurs protestations contre les forts taux d'intérêt internationaux et par leur incapacité à définir une politique commune face aux créditeurs internationaux. Une revue qui exprime le point de vue de la fi-
1. En ce qui concerne le Chili, se reporter aux articles d'Inprecor publiés dans les numéros
156 du 12 septembre 1983 et 160 du 7 novembre 1983.
2. Jorge Notaro et Augustin
Canzani,
« Les salariés : conditions de vie et de travail »,
Centre interdisciplinaire d'études sur le développement d'Uruguay (CIEDU).
3. Folha de Sao Paulo, 20 juillet 1984.
et adepte de création d'industries de fourmilière de 125 millions de personnes, nance argentine commentait ainsi, sur un ton désenchanté, la réunion des pays endettés d'Amérique latine qui s'est tenue en juin 1984 à Carthagène, en Colombie : « A Carthagène, on n'a pas pris les décisions explosives que redoutait la communauté financière internationale. On n'a pas répudié la dette ni décidé un moratoire, ni constitué un club de débiteurs. On a accepté l'idée qu'il fallait payer et que la négociation de la dette continue à être unilatérale. » Pour la même raison, le Brésil, le Mexique et le Venezuela se sont unis pour accorder un crédit d'urgence à court terme à l'Argentine, qui a permis à ce pays, au premier semestre de cette année, d'éviter la cessation de paiement, et donc aussi d'éviter une montée des tensions entre le FMI, la Banque mondiale et les débiteurs latino-américains.
Ainsi, la politique économique des gouvernements nationaux est de plus en plus déterminée par leurs engagements internationaux. Bien sûr, les gouvernements n'ignorent pas et ne cachent pas que le paiement total de la dette est très hypothétique. Les grands débiteurs gardent ainsi une possibilité d'exercer une certaine pression sur leurs créditeurs. Le ministre de l'Economie brésilien l'a expliqué avec clarté, en déclarant : « Nous n'allons pas payer la dette. Les banques et les multinationales le savent bien. Nous payerons les intérêts, et quand nous manquerons d'argent, les banquiers nous en prêteront davantage pour que nous puissions continuer à payer les intérêts. (4) » Voilà la véritable argumentation ment brésilien pour défendre sa proposition de renégociation de la dette, comprenant un moratoire de cinq ans, le paiement du corps de la dette en quinze ou vingt ans, avec un intérêt fixe de 8% considérablement inférieur au taux actuel. Aldo Ferrer, président de la Banque de la province de Buenos-Aires, tire une conclusion similaire. Pour lui, « la dette extérieure des pays latino-américains n'a aucune actuel de paiement international » (5).
Dans le cas brésilien, il est évident que la dimension de la dette et du débiteur offre de meilleures possibilités de négociations. Dans le cas argentin, le FMI impose une renégociation pratiquement mensuelle, pour contrôler rigoureusement la politique gouvernementale. Le 15 août 1984, ce sont 125 millions de dollars, soit plus d'un milliard de francs, qui devaient être payés au titre du service de la dette, afin de permettre un nouveau prolongement de deux mois des autres paiements en souffrance. Et même ainsi, le feu vert du FMI était nécessaire.
Ce qui prédomine dans ce contexte global d'endettement des pays latino-américains, c'est l'existence d'un moratoire de fait, combiné avec une intensification des politiques d'austérité. Ce nouveau climat détermine des évolutions notables. L'une des plus symboliques est sans aucun doute la trajectoire d'un Raoul Prebisch, fondateur de la Commission spécifique de l'ONU pour les problèmes d'Amérique latine (CEPA), dans les années 1950, importations. Aujourd'hui conseiller du président argentin Alfonsin, il est engagé dans l'application d'un programme de récession, et il critique le président lui-même parce qu'il mènerait, avec une énergie insuffisante, sa Uruguay, c'est un fonctionnaire du FMI, Vegh Villegas, qui est appelé à la direction de la politique économique, au moment même où le régime du général Alvarez ouvre des négociations avec certaines formations politiques pour l'installation
Une autre conséquence logique de la situation présente est une diminution croissante de la marge de manœuvre des gouvernements dans leur propre pays. L'application des politiques d'austérité, surtout dans les pays qui ont déjà connu ces dernières années une brutale limitation des salaires ou un chômage massif, conduit à une situation explosive (6). Le journal argentin La Semana a publié dans son édition du 5 juillet 1984 un article révélant un rapport du secrétariat d'Etat américain sur le programme économique d'Alfonsin et ses conséquences, affirmant : « Le programme économique du nouveau gouvernement (argentin, ndlr.) est réaliste, extrêmement sévère et le meilleur que l'on puisse espérer en ce moment. (...) Il comporte des réductions de dépenses et, ce qui est plus important encore, une réduction du salaire réel, à commencer par le secteur public. (...) Mais l'augmentation des prix à la consommation, le chômage, et la revendication de meilleurs salaires vont contribuer à augmenter la pression politique, et une vague de grèves et de manifestations a suscité des doutes quant à la capacité d'Alfonsin à appliquer pleinement le programme d'austérité discuté avec le FMI. »
Cette situation est évidemment aggravée par la corruption, les détournements de fonds et la gestion ruineuse. La presse commence à révéler qu'une bonne part de la dette argentine est due à l'appropriation individuelle ou aux spéculations désastreuses de certains administrateurs. D'autre part, les politiques d'austérité aggravent sans cesse la situation sociale : les données conjoncturelles en Argentine expriment une chute de l'investissement de plus de 24% au premier trimestre 1984, alors que l'investissement brut avait déjà reculé de 42 % entre 1977 et 1983.
Divers représentants du pouvoir politique et des commentateurs internationaux ont aussi souligné le caractère poexplosif de la situation. Dans un discours à l'Organisation internationale du travail (OIT), en juin 1984, le ministre brésilien du Travail, Murilo Macedo, déclarait carrément : « Les événements dans plusieurs pays endettés montrent que la cohésion sociale est déjà ébranlée, ce qui va de pair avec une crise des valeurs morales, l'apparition de turbulences politiques, et même des violences généralisées. » La revue britannique The Economist va plus loin encore, en écrivant : « La violence ne peut être contrôlée dans une société constituée par une g0° dont le niveau de vie est pire qu'il y a six ans. Mais si le peuple brésilien descend dans la rue, le climat politique peut changer trop vite pour que les banquiers puissent rester en place. (7) » L'exemple extrême de cette situation réside dans la séquence diffusée en direct par la télévision brésilienne : interrogé par un enfant pour savoir comment sa famille pourrait survivre avec le seul salaire minimum du père
4. Revue Senhor, Brésil, 18 juillet 1984. 5. Clarin, Buenos-Aires, 30 juillet 1984. 6. Un plan du gouvernement argentin Galtieri-Aleman, en 1982, prévoyait par exemple deux millions de chômeurs supplémentaires, qui devaient s'ajouter aux trois millions déjà existants. Cela aurait représenté au total environ la moitié des emplois de l'industrie et des services.
7. Cité par Senhor du 18 juillet 1984.
• C 000 (équivalant à environ 420 francs par mois), le président Joao Figueiredo lui a répondu que la meilleure chose à faire serait de se tirer tout de suite une balle dans la tête. Or, il y a quinze millions de travailleurs dans cette situation salariale au Brésil.
L'INTERVENTION
DE LA BOURGEOISIE DANS LA LUTTE
DÉMOCRATIQUE DE MASSE L'épuisement des gouvernements populistes des années 1950 et 1960 et la généralisation des régimes militaires dans le cône Sud ont accrédité l'idée que, dans ces pays, la forme de domination privilégiée de la bourgeoisie devait passer par une dictature, seule capable de maîtriser l'ex-
PLANTU plosivité sociale latente. Après l'instauration des dictatures chilienne et uruguayenne, en 1973, et argentine en 1976, cette analyse paraissait d'autant plus justifiée que, dans certains cas au moins, la voie de la dictature militaire avait été pavée avec la complicité active du Parlement civil.
La période récente a révélé un autre aspect de cette réalité, qui se caractérise par la participation active d'importantes fractions de la bourgeoisie à des mobilisations démocratiques de masse, au point même d'en prendre la tête dans certains pays. C'est là une des caractéristiques de la transition des dictatures militaires brésilienne, argentine et uruguayenne, et une question ouverte dans le cas du Paraguay. Cette donnée est fondamentale dans le processus de lutte de classe que connaissent ces pays. Plus encore, les politiciens bourgeois qui ont réussi à impulser les processus électoraux en Argentine ou en Uruguay ont renforcé leurs positions à partir de déclarations radicales contre les régimes militaires et contre les politiciens les plus compromis avec la dictature, sur la base d'un axe de lutte démocratique. Le cas d'Alfonsin est évident. Il a gagné l'hégémonie dans le courant radical à partir d'une position marginale par rapport à l'appareil traditionnel de ce parti et grâce à une campagne électorale opposée au pacte entre les militaires et les bureaucrates syndicaux péronistes. C'est aussi le cas de Wilson Ferreira Aldunate, qui parvient à marginaliser les secteurs droitiers du Parti national uruguayen (parti Blanco).
Dans une large mesure, ces résultats sont obtenus grâce à une pure démagogie. Il suffit de voir l'attitude actuelle d'Alfonsin sur la question des disparus en Argentine pour s'en convaincre. Mais cela peut aller plus loin. Wilson Ferreira est allé jusqu'à suggérer une grève nationale de 48 heures et, sous son influence, la convention du Parti national a proposé un référendum pour la dissolution des forces armées, au grand scandale de la presse bourgeoise du pays. Rentrant en Uruguay pour être arrêté et emprisonné par les militaires après dix ans d'exil, Wilson Ferreira a provoqué une puissante mobilisation du parti Blanco autour de la revendication d'une amnistie totale et contre toute négociation avec le régime actuel, se plaçant de fait à la tête de la mobilisation démocratique, au moment même où l'autre parti bourgeois traditionnel, le parti Colorado, ainsi que le Frente Amplio (Front élargi) virant à droite, participaient aux négociations et aux compromis avec les militaires (8). En revanche, ce même parti Blanco est d'ores et déjà engagé dans la négociation d'un pacte social post-électoral.
Il est inutile d'insister sur l'importance que l'attitude de Wilson Ferreira a eu pour renforcer la lutte pour l'amnistie dans un pays où il y a toujours plus de 600 prisonniers politiques, où les dirigeants des Tupamaros restent dans une situation d'otages menacés d'exécution immédiate en réponse à tout « acte terroriste », et où les principaux dirigeants du Frente Amplio, comme le général Liber
Seregni, n'ont pas le droit de présenter leur candidature aux élections générales du 25 novembre prochain.
Autre exemple, la récente campagne brésilienne pour les élections directes à la présidence de la République a réuni dans les rues du pays cinq à six millions de manifestants, sous la direction majoritaire du PMDB, le parti de la bourgeoisie libérale.
A l'époque de Ronald Reagan et des diktats du FMI, cette capacité de mobilisation des masses de la part de certaines fractions bourgeoises latino-américaines peut paraître paradoxale. Elle n'a toutefois pas le sens d'une position anti-impérialiste et se termine rapidement par des compromis, soit avec le régime militaire lui-même, comme en Uruguay, soit avec les forces armées, comme en Argentine, ou soit avec des secteurs du parti gouvernemental, comme au Brésil. LA DIVISION DE LA BOURGEOISIE
Cette dynamique doit être située dans son contexte global, celui d'une grande division de la bourgeoisie, avec une défaite des secteurs ouvertement compromis avec les dictatures. Ce fut le cas des candidats pro-militaires aux élections générales de 1983 en Argentine, et la raison de l'échec électoral du péronisme est dû dans une certaine mesure au compromis de certains de ses dirigeants avec les militaires. C'est aussi le cas du Parti démocratique social (PDS), parti gouvernemental au Brésil, qui connaît un
Les conjonctures politiques opposées du Brésil et du Paraguay offrent deux bons exemples de cette division croissante de la bourgeoisie.
Au Paraguay, sous la pression des « ouvertures » se produisant chez les voisins du cône Sud, la bourgeoisie nationale commence à s'inquiéter de la succession du général Stroessner, dictateur depuis trente ans. Regroupés dans l'Accord national, les partis d'opposition bourgeoise commencent lentement à prendre leurs distances envers le régime. Soutenus par l'ambassade américaine, par le PMDB brésilien et par Alfonsin, ils ont commencé à prendre l'initiative de protestations de masse contre la fermeture du journal ABC Color. Un des signes de cette évolution réside dans la politique de l'église catholique, profondément intégrée au régime, qui développe maintenant un travail d'assistance à la paysannerie et va même jusqu'à stimuler la formation nationale d'une « théologie de la libération », au moment où le Vatican commence à réprimer ce courant de l'église latino-américaine. Dans les deux cas, il s'agit de décisions purement politiques dans un contexte où le mouvement ouvrier demeure absent de
8. Le Frente Amplio s'est constitué à l'occasion des élections de 1971, où il a obtenu environ 20 % des suffrages. Aujourd'hui, il est composé du PC, du PS. d'un regroupement d'organisations dont celle du « 23 mars », du Parti pour la victoire du peuple (PVP) et du PST. La démocratie chrétienne a décidé de rejoindre le Frente Amplio au début 1984.
la scène politique. De fait, au niveau économique, toutes les fractions de la bourgeoisie ont participé à la surexploitation des travailleurs de la ville et de la campagne pendant cette longue dictature. Elles se sont partagé les bénéfices et enrichies à l'ombre de l'Etat qui administrait les grands investissements publics, comme celui de la centrale électrique d'Itaipu, qui a nécessité la construction du plus grand barrage du monde en association avec le Brésil. La prise de distance croissante de l'Accord national par rapport au parti Colorado, qui soutient le régime, est donc aussi l'expression de cette nouvelle conjoncture internationale.
Au Brésil, le PMDB dispose d'une large majorité électorale depuis 1974, et surtout d'un appui massif dans les principales villes. Son candidat à la présidence, Tancredo Neves, est explicitement soutenu par le principal groupe patronal privé du pays, le groupe Votorantim d'Herminio Moraes, par le banquier Olivo Setubal, par l'empire des supermarchés Pan de Açucar, et par une partie significative de la grande presse. D'autre part, le régime s'est divisé. Deux candidats se sont trouvés en concurrence au congrès du PDS pour la succession du général Figueiredo : le ministre Andreazza, soutenu par le gouvernement et le président, et le député Paulo Maluf, qui a finalement arraché la majorité. Pour empêcher la victoire de Maluf, une partie de la dictature a tenté de lancer un troisième nom. Ils ne l'ont pas trouvé et, minoritaires dans leur parti, l'ancien président de la République, le général Ernesto Geisel, et l'actuel vice-président, Aureliano Chaves, sont passés avec armes et bagages du côté du candidat de l'opposition libérale, Tancredo Neves, dont le colistier pour la vice-présidence ne sera autre que José Sarney, qui était jusqu'il y a deux mois seulement le chef de file du PDS. II est certain que cette division est utile aux manœuvres électorales à court terme de la bourgeoisie libérale, dans la mesure où elle donne une certaine crédibilité à sa prise de distance envers les militaires.
LES TRAHISONS DE LA LUTTE
DÉMOCRATIQUE L'évolution du courant radical en Argentine est une preuve éloquente de la façon dont, une fois parvenus au pouvoir, les partisans d'Alfonsin ont utilisé leur crédit démocratique pour rebâtir l'appareil d'Etat bourgeois ébranlé par la défaite des Malouines et le discrédit des militaires. Les piliers de cette politique ont été le rétablissement du contrôle des salaires, qui avait été battu en brèche l'année précédant l'élection, la réorganisation des forces armées, et l'accord national avec les autres forces bourgeoises. Le tournant d'Alfonsin vers la collaboration avec les militaires s'est manifesté dès les premiers jours de son mandat. Un grand quotidien américain tirait récemment le bilan suivant de ce gouvernement, en écrivant : « Sept mois après que le président Alfonsin ait décidé la formation de tribunaux militaires contre les gradés compromis dans les détentions illégales, les tortures et les assassinats de prisonniers, les efforts de son gouvernement démocratique pour apaiser l'héritage des violences politiques paraissent menacés d'échec. (9) »
En réalité, les généraux responsables de la dictature n'ont été soumis qu'à des procédures formelles de la part de leurs compagnons d'armes. Les révélations sur les responsabilités de la « sale guerre » (entre l'armée et la résistance populaire) se multiplient sans amener aucune réponse sur le châtiment des responsables. Ce n'est qu'en juillet 1984 que le président Alfonsin a accepté de recevoir les mères de la place de Mai. Actuellement, 8800 procès au sujet des 30 000 disparus estimés sont déjà en cours d'instruction, mais une poignée de responsables seulement sont
Pire encore, le gouvernement cherche maintenant à renforcer la participation des officiers à l'exercice du pouvoir politique. Parlant devant une assemblée de chefs militaires, Alfonsin a affirmé que « les forces armées devaient figurer dans tous les pouvoirs de l'Etat, et en particulier dans les secteurs les plus négouvernement » et que « cela se fera, bien sûr, dans le cadre de la Constitution » (10). Cette orientation s'appuie sur l'accord passé entre Alfonsin, Isabel Peron et Arturo Frondisi, notamment pour rétablir l'unité du front bour-
En Uruguay en revanche, le régime dictatorial cherche à passer un accord avec les différentes forces bourgeoises, avant même la passation de pouvoir aux futurs vainqueurs des élections générales du 25 novembre prochain. Les négociations ont commencé dès 1983 entre les militaires et les deux grands partis bourgeois, les partis Blanco et Colorado. Plus récemment s'est joint à la négociation le Frente Amplio, dont le candidat présidentiel de 1971, Liber Seregni, déclarait à sa sortie de prison « qu'une issue négociée d'unité nationale était nécessaire. »
L'évolution des négociations et le texte finalement accepté par les représentants du régime, par le parti Colorado, par le Frente Amplio et par certains groupes de moindre importance montrent bien quelles sont les intentions de part et d'autre. La proposition initiale des militaires était celle d'une période transitoire de deux ans, pendant laquelle resteraient en vigueur des mesures exceptionnelles : l'Assemblée constituante ne pourrait pas former un gouvernement et resterait sous contrôle des représentants militaires ; la Cour suprême et le tribunal du conten tieux administratif (qui traite des accusations de corruption) conserveraient le personnel actuel ; le nouveau gouvernement ne pourrait décréter une nouvelle amnistie ni de nouvelles élections. Deux mois à peine après ce premier accord, un nouvel agrément était signé, qui maintenait cependant toujours un contrôle militaire important : l'Assemblée constituante élue en novembre prochain ne pourra délibérer qu'autour des dispositions transitoires déjà prévues dans l'accord entre les partis et les militaires ; la justice militaire aura le droit de juger et de condamner des civils pour des faits datant de la période de l'« état d'insurrection » ; les chefs militaires seront obligatoirement désignés par le gouvernement parmi les officiers rieurs actuellement en fonction. dans l'Accord national ont collaboré, il n'y a pas si longtemps, à la répression contre les étudiants et contre des membres de la jeunesse de leurs propres partis.
Au Brésil, l'utilisation et la trahison de la lutte démocratique sont encore plus évidentes. Après la campagne massive pour les élections directes et pour l'abolition du collège électoral qui choisit le président de la République, une minorité parlementaire a suffi à empêcher l'adoption de l'amendement législatif qui aurait permis des élections directes s'il avait obtenu une majorité des deux-tiers. Peu après, contre la candidature de Maluf, une partie des députés du PDS, et même son vice-président, ont scissionné pour créer un Front libéral qui soutient le candidat présidentiel de l'opposition bourgeoise du PMDB. Cette modification du cadre parlementaire permettrait au PMDB de proposer à nouveau l'amendement en faveur des élec-
Get de le faire approuver. Mais la bourgeoisie « libérale », qui a déjà accepté les règles du jeu du collège électoral et qui est confiante en la victoire de Tancredo Neves, n'en a ni la volonté ni l'intention. L'accord avec les dissidents de la dictature s'en trouve ainsi facilité. Un sondage d'opinion réalisé par le plus grand quotidien du pays révèle que dans les capitales des six principaux Etats, une majorité d'électeurs voudrait que Tancredo Neves démissionne après son élection pour convoquer immédiatement des élections directes. La réponse du candidat du PMDB à cette aspiration démocratique fut catégorique : « La démission n'existe pas dans mon dictionnaire. (11) »
LA RÉORGANISATION DU MOUVEMENT OUVRIER Dans l'ensemble de ces pays, le mouvement ouvrier a commencé à se ranimer dans la phase finale de la dictature.
En Uruguay, la centrale syndicale unique (CNT), dirigée par le Parti communiste (PC) représentait, avant le coup d'Etat de 1973, la majorité des travailleurs. Le PC comme le Parti socialiste (PS) jouissaient d'une forte implantation syndicale et populaire, même si leur représentativité électorale demeurait faible. La répression contre les militants ouvriers, les transformations sociales, l'activité d'une avant-garde jeune dans les entreprises ont contribué à transformer la situation au sein du mouvement ouvrier à partir de 1980. Depuis la première grande manifestation de rue du 10 mai 1982, la mobilisation démocratique va crescendo, avec le mouvement ouvrier à sa tête. Le 1er mai 1983 s'est formé le Plénum intersyndical des travailleurs (PIT). Un an plus tard, 250 000 manifestants ont commé-
9. Washington Post, 31 juillet 1984.
10. Clarin, 31 juillet 1984.
11. Folha de Sao Paulo, 22 juillet 1984.
STRAS
MILIARES
moré cet événement. Alors que les deux grands partis bourgeois négociaient avec les militaires, le PIT dirigeait la lutte syndicale. La grève générale du 18 janvier 1984 n'a été soutenue ni par le parti Blanco ni par le parti Colorado. Pour le 1le anniversaire du coup d'Etat, une nouvelle grève générale a eu lieu, le 27 juin dernier.
Mais la bourgeoisie a rapidement tiré la leçon de cette situation : le régime libère alors le général Seregni, détenu depuis 1976, légalise le Frente Amplio en juillet, et intègre les partis réformistes dans la concertation nationale sur la question des élections et de la transmission des pouvoirs. De l'autre côté, sous la direction de Wilson Ferreira, le parti national (Blanco) radicalise son opposition au régime, se retire des négociations, et lance un référendum autogéré pour l'abolition de tous les décrets du gouvernement militaire. Il obtient 600 000 signatures - dans un pays de 3 millions d'habitants -, qui donnent une indication de son futur impact électoral et en font le vainqueur possible des élections de novembre prochain. Pendant ce temps, le mouvement ouvrier poursuit sa réorganisation. Le PIT-CNT — le PIT revendique ainsi l'héritage de la centrale unique déclarée illégale 1973 —, sort renforcé et mieux organisé des deux grèves générales de cette année. Mais sur le terrain de la lutte démocratique, entre janvier et juin, les rapports de forces ont basculé : une fraction bourgeoise est parvenue à s'imposer comme direction de la mobilisation antidictatoriale.
En Argentine, l'impasse de la dictature, la désagrégation de l'appareil militaire après les Malouines, les compromissions de la bureaucratie péroniste et de l'église avec les dictateurs, ont ouvert un espace important pour des initiatives autonomes du mouvement ouvrier et pour sa réorganisation interne. Le fait est que, pendant ces dernières années, des luttes importantes ont eu lieu, comme celles du
Cortège du PST-U lors d'une manifestation pour l'amnistie en Uruguay. (DR) secteur automobile ou comme la mobilisation antidictatoriale qui a culminé en mars 1982. le mouvement ouvrier n'a pas occupé le terrain des luttes démocratiques. Le courage et l'exemple des mères de la place de Mai sont restés isolés jusqu'à aujourd'hui même. Et cela explique en grande partie le succès électoral spectaculaire d'Alfonsin.
Depuis la prise du pouvoir par les radicaux, le mouvement ouvrier argentin a entrepris de nouvelles mobilisations importantes. Fin décembre 1984, plusieurs grèves ont éclaté dans la métallurgie, les services municipaux, les ports, les chemins de fer, à l'usine Ford ... Une seule a obtenu une victoire claire, celle de l'usine de frigorifiques CEPA. Mais dans plusieurs entreprises ont eu lieu des élections de nouveaux délégués et de commissions internes. A l'usine Ford par exemple, où il y a 4 500 ouvriers, il n'y avait pas eu de délégués élus depuis 8 ans. A partir de la lutte s'est formé un corps de 170 délégués et une commission interne de 15 personnes. Ces structures échappent au contrôle de la bureaucratie traditionnelle. Un phénomène analogue s'est produit à l'usine Volkswagen. Alberto Piccinini, dirigeant combatif des métallurgistes, qui fut à l'avant-garde de la résistance à la dictature et fit six ans de prison, a remporté les élections dans son syndicat de Villa Constitucion, alors que la liste soutenue par le bureaucrate syndical péroniste Lorenzo Miguel était battue (12).
En mai et juin, ce mouvement de résistance à la base s'est élargi, atteignant le chiffre de deux millions de grévistes. La revue Ambito Financiero notait, juillet dernier, que « l'approfondissement des conflits du travail a cessé d'être un événement circonstanciel et s'est transformé en routine quotidienne. La concertation est incompatible avec cette situation
La bureaucratie syndicale péroniste a commencé alors à se mobiliser contre le gouvernement par réflexe d'autodéfense contre le projet de loi syndicale du ministre Mucci, qui prétendait réorganiser le régime intérieur des syndicats. Mais, une fois la loi écartée et après la démission du ministre, la bureaucratie s'est empressée de passer un pacte avec le gouvernement. Les termes de l'accord sont évidents : il s'agit d'échanger l'austérité et la réduction des salaires contre la récupération par la Confédération générale des travailleurs (CGT), péroniste, de ses œuvres sociales, un gigantesque empire qui représente 2,5 milliards de dollars, soit environ 22 milliards de francs. A la fin juin, le gouvernement a donc signé un pacte avec la CGT, qui stipule notamment ceci : « La concertation implique la participation de la CGT au fonctionnement des organes chargés d'appliquer la politique économique et sociale. La croissance du salaire réel dépend de la réactivation économique, de la pleine utilisation et de l'amélioration de la capacité productive installée, de l'augmentation de la performance éco-
Malgré le renforcement de la lutte anCGT dispose encore d'une marge de manœuvre lui permettant de concilier une image de marque agressive avec des concessions de fait aux projets économiques du gouvernement. L'absence d'une force politique capable de donner une continuité à la radicalisation ouvrière et d'offrir une alternative indépendante aux deux grands partis demeure le blocage fondamental dans la situation nationale.
Le Brésil constitue une exception en ce domaine. La montée ouvrière commencée en 1978 a abouti à la formation, un an plus tard, d'un instrument politique irremplaçable, le Parti des travailleurs (PT), dirigé par Luis Inacio da Silva « Lula » et regroupe aujourd'hui environ 400 000 affiliés et 50 000 militants. Le PT a obtenu 3% des suffrages au niveau national lors des élections législatives et municipales de 1982 et près d'un million et demi de voix dans l'Etat de Sao Paulo. Tout indique depuis lors son essor électoral. Récemment, il a doublé ses suffrages dans la ville industrielle de Santos, où il est désormais le deuxième parti. Sa participation à la campagne pour les élections directes à la présidence et son lien avec le mouvement tionnelle du syndicalisme subordonné à l'Etat - avec, notamment, la fondation de la Centrale unique des travailleurs (CUT) en 1983 -, ont été les canaux d'une croissance politique permanente. Le Brésil est ainsi le seul de ces pays du cône Sud où la radicalisation et la lutte pour l'indépendance politique du mouvement ouvrier aient donné corps à un parti ouvrier jouissant d'une influence de masse.
Ce survol permet de tirer deux conTout d'abord, il est évident que la résistance ouvrière et populaire contre les
12. Cf. l'interview d'Alberto Piccinini publiée dans Inprecor numéro 147 du 11 avril
dictatures a permis, dès les premières modifications des rapports de forces, de reprendre l'initiative politique. Cependant, il est clair également que dans aucun des cas le rôle social croissant des luttes prolétariennes n'est parvenu jusqu'à une prise de direction ouvrière de la lutte démocratique de masse dans ses phases de « transition » ou d'« ouverture militarisée ». Cet espace a été utilisé pour la reconstitution de forces bourgeoises qui avaient été marginalisées pendant la période précédente de résistance à la dictature et souvent même directement compromises avec les régimes mais qui sont parvenues apparaître comme des alternatives immédiates crédibles pour consolider la transition et postuler au pouvoir. On ne peut comprendre autrement le soutien dont encore le gouvernement Alfonsin après un an de trahison de tous les espoirs que le mouvement de masse avait mis dans son élection.
La seconde conclusion, dans la mesure où cette impasse est liée au rapport des forces internes au mouvement c'est précisément que la conjoncture des années 1980 offre de meilleures conditions pour créer les instruments de l'indépendance politique du mouvement
Dans l'Argentine de 1973, l'avant-garde avait été captée, pour l'essentiel, par les organisations guérilléristes et principalement, par le péronisme armé, tandis que d'un autre côté la bureaucratie syndicale restait très solide. Aujourd'hui, la crise politique et la désagrégation des organisations armées d'une part, la banqueroute de la bureaucratie syndicale de l'autre, ouvrent un large espace pour un courant socialiste et révolutionnaire implanté dans les grands centres prolétariens. Pour ne pas confondre espoir et concrétisation, il faut cependant signaler qu'un tel courant sont limités et dispersés. Mais il faut aussi souligner que les compromissions du péronisme avec le coup militaire, sa défaite électorale, le peu de marge pour des consalariales, accentuent la décomposition interne de la direction populiste du mouvement péroniste, qui a toujours été le principal carcan de la classe ouvrière argentine.
En Uruguay, la situation est également plus favorable, malgré le virage à droite de la coalition du Frente Amplio dans laquelle le mouvement ouvrier se reconnaît. Cette conjoncture est marquée par la constitution du PIT, qui peut encore occuper un espace politique pour l'action ouvrière indépendante. Le PIT n'a pour l'instant que 48 000 travailleurs affiliés, mais il est déjà reconnu comme la nouvelle centrale syndicale née de la lutte contre la dictature, malgré les efforts du Parti communiste pour ressusciter l'ancien appareil bureaucratique de la CNT.
Dans tous les cas, ces transformations du mouvement ouvrier expriment une radicalisation et la formation de nouveaux secteurs d'avant-garde.
Au Brésil, le PT est parti d'une attitude initialement sectaire par rapport à la lutte pour les revendications démocratiques. Il a toujours eu comme référence la lutte ouvrière revendicative la plus immédiate. Dans ses premiers congrès, le mot d'ordre d'Assemblée constituante fut toujours rejeté par une majorité significative, et la perspective d'un « gouvernement des travailleurs » avait aussi été abandonnée. Aujourd'hui, une majorité des membres du PT tend à modifier cette attitude et à prendre davantage d'initiatives, sur le terdémocratique notamment, la lutte pour les élections directes. Après quelques hésitations, Lula lui-même s'est déclaré en faveur de la proposition du PT de lancer une « anti-candidature présidentielle pour les directes », c'est-à-dire un candidat qui ferait une campagne de masse en ignorant le collège électoral illégitime. Ce serait à coup sûr une manière offensive de contester la politique de la bourgeoisie libérale alignée derrière le candidat du PMDB.
En Uruguay, le PIT s'est formé à l'initiative de jeunes cadres ouvriers et de représentants directs des structures syndicales d'entreprise. La majorité direction est aujourd'hui constituée par des militants de la gauche du Frente Amplio regroupés dans la Gauche démocratique indépendante (IDI), qui rassemble diverses organisations et collectifs révolutionnaires : le Parti pour la victoire du peuple (PVP), d'origine syndicaliste révolutionnaire; le Groupe d'action ouvrière ; des éléments jadis liés au Mouvement de libération nationale (MLN), plus connu sous le nom de Tupamaros ; certains secteurs qui ont rompu avec le parti Colorado. Le Parti socialiste des travailleurs (PS1), organisation sympathisante de la IVe Internationale, a demandé de faire partie de l'IDI. Dans une résolution de son comité exécutif provisoire, datée du 21 juillet 1984, l'IDI se définit ainsi : « Son but est de continuer à travailler pour la formation d'un parti de la gauche indépendante, héritier du Frente Amplio, construire une société exploités ni exploiteurs, sur la base d'une économie socialiste, dans le cadre d'une participative et pluraliste institutionnelle, sans privilèges autoritaires ou bureaucratiques, et avec des méthodes de discussion et d'élection garantissant en permanence l'expression de la volonté populaire à tous les niveaux de la vie
Get politique. (13) » La radicalisation ne se limite pas à ces secteurs. Elle traverse aussi le Parti socialiste, de plus en plus divisé, atteint des secteurs syndicaux de la démocratie-chrétienne et du parti Colorado, s'exprime dans les Commissions patriotiques nationales (CPN) du parti Blanco, qui regroupent une partie importante du courant nationaliste révoavant le coup d'Etat de 1973. Confrontés à une restrucrapide de l'appareil du PC, une partie importante de ses militants font du PIT la tranchée avancée de défense de la démocratie ouvrière, de l'indépendance politique et de la nécessité d'une action autonome du mouvement ouvrier.
En Argentine, l'évolution du mouve ment ouvrier est dominée par la crise du péronisme. A la différence de ce qui se passait en 1973 au moment du retour de Juan Peron, les espoirs des travailleurs radicalisés ne se tournent pas vers les organisations guérilléristes, en particulier vers les Montoneros. Ils naissent des multiples formes de combat partiel ou à travers les « groupements péronistes de base » surgis l'an passé du syndicalisme combatif. Ils s'expriment aujourd'hui par le biais des « listes antibureaucratiques » qui, dans certaines élections syndicales - comme dans la construction automobile, au métro de Buenos-Aires, ou dans le secteur de l'imprimerie - sont très représentatives. Quant à la jeunesse péroniste, bastion traditionnel des Montoneros, elle cherche à tirer parti des contradictions de l'appareil bureaucratique, mais finit en dernière instance par s'y adapter. Le 22 juillet 1984, lors de la grande manifestation des organisations de jeunesse contre le FMI, le cortège de la jeunesse péroniste avait à sa tête les « isabellistes » (partisans d'Isabel
Le Paraguay est sans doute le pays le moins connu de cet ensemble d'Etats du cône Sud. Détruit par la répression en 1958-1959, le mouvement ouvrier organisé est passé par une brève expérience de guérilla, rapidement écrasée. ment, avec moins de 5 % de syndiqués, la classe ouvrière reste affaiblie et paralysée. Mais déjà apparaissent les premiers symp tômes de recomposition, si limités soient-ils. Au début des années 1980, il y a eu une grève des 2 000 ouvriers de l'usine hydro-électrique Accray, qui résulta en partie de l'expérience syndicale de travailleurs émigrés de longue date, rentrés au pays et influencés par l'expérience du syndicalisme argentin. L'an dernier, les luttes à l'entreprise Coca-Cola et à l'usine paraguayenne de fabrication de bouteilles ont été dirigées par les syndicalistes du parti Colorado et ont donné lieu à d'imouvriers-étudiants avec la constitution de comités intersyndicaux de solidarité disposant de publications spécifiques, la tenue d'assemblées communes ouvriers-étudiants, etc. Mais le fait le plus important pour l'avenir est sans doute la lutte des populations déshéritées, pour la terre et pour le logement, qui a déjà provoqué des affrontements violents et qui constitue un trait d'union entre luttes urbaines
L'INTERVENTION
DES TRAVAILLEURS DANS LA
TRANSITION « MILITARISÉE »
La montée des luttes populaires des années 1960 révélait l'épuisement des ré gimes populistes, l'instabilité de leurs appareils sociaux, l'épuisement de la croissance économique de l'après-guerre. La nouvelle montée du début des années 1980 intervient dans une situation très différente. L'un des changements les plus
13. L'IDI s'est opposée au compromis signé par les représentants du Frente Amplio avec les militaires. Elle tiendra, en mars 1985, un congrès qui décidera de la constitution d'un parti politique.
velle alliance sont très variables. La dé- du début des années 1970 a engendré un significatifs se situe du côté du bloc des classes dominantes. L'ancienne oligarchie représentait une alliance entre les propriétaires terriens, une bourgeoisie « compradore » (directement dépendante de l'impérialisme) et le capital étranger. Ce que l'on pourrait nommer la nouvelle oligarchie regroupe les intérêts des multinationales, du capital monopoliste indigène, et d'importants secteurs de l'Etat. L'importance de l'Etat doit être soulignée. Un livre qui a obtenu un grand succès au Brésil, la République des mandarins, de José Carlos de Assis, avance l'interprétation selon laquelle l'Etat serait divisé en grands domaines, sous forme d'entreprises étatiques géantes. Ces différents domaines sont dirigés par les « généraux en pyjamas », c'est-àdire les officiers à la retraite, et par la police militaire (Service national d'informations).
Les équilibres au sein de cette noupendance immédiate par rapport au capital étranger est plus forte dans les pays qui, comme l'Argentine, ont connu un processus effectif de désindustrialisation, que dans des pays comme le Brésil par exemple. Mais c'est dans ce rapport au capital étranger que se situe toute la différence des pays du cône Sud latino-américain avec les pays semi-coloniaux moins développés. C'est la base de la différence entre, par exemple, un Pedro Chamorro au Nicaragua et un Tancredo Neves au Brésil ou un Wilson Ferreira en Uruguay. Dans ces deux derniers pays, la bourgeoisie a une capacité d'initiative et de manœuvre qui a permis d'éviter le renversement des dictatures par la lutte de masse et d'organiser des « transitions pacifiques », retardant ainsi l'explosion des conflits politiques et sociaux.
C'est aussi pour ces raisons que le Brésil est le pays clé dans la région. L'expansion économique des années 1960 et
ALFer.
PRESIDEN
P. C. R.
Liesse des partisans de l'UCR lors de la victoire d'Alfonsin en Argentine. (DR) nouveau prolétariat très concentré - Sao Paulo est la plus grande ville ouvrière du monde - qui affronte une nouvelle situation, inaugurée par la grève de l'usine Scania de mai 1978 et par l'ouverture politique entreprise par les généraux Figueiredo et Golbery. Il est vrai que depuis lors le chômage n'a cessé de se développer. Dans le grand Sao Paulo il y avait, en mai 1984, selon une enquête de la revue Senhor, 24,7 % de salariés en moins qu'en décembre 1980. Mais le processus de désindustrialisation reste limité et contradictoire, en comparaison avec la destruction systématique des industries et des emplois à laquelle se sont livrés les dictateurs argentins et uruguayens dans la phase de défaite et de reflux du mouvement ouvrier.
Ces processus de « transition contrôlée ou militarisée » sont dans une grande mesure préventifs et interviennent à partir du moment où les dictatures se sont montrées incapables de diriger plus longtemps la société par le moyen quasi exclu-
sif de la répression. L'isolement croissant des militaires, depuis leur défaite aux Malouines, ont donné le signal en Argentine. Ce changement intéresse évidemment les masses opprimées. Le problème reste de savoir s'il est possible de le transformer en une véritable révolution démocratique. L'expérience de ces toutes dernières années prouve clairement que si la direction transition reste aux mains de la bourgeoisie, la situation demeure instable, les droits démocratiques amputés, et les compromis avec le pouvoir constants. Pour le moment, les rapports de forces n'ont pas permis d'arracher à la bourgeoisie la direction de la lutte démocratique. Malgré sa combativité et son intuition extraordinaire, deux éléments bien illustrés par Lula et le PT au Brésil, le mouvement ouvrier s'est encore limité au rôle de force de pression ou d'aile gauche de ce combat démocratique. Ainsi, il a été possible d'obtenir un approfondissement du contenu réel des concessions démocratiques bourgeoises, une remise en cause du système bipartite au Brésil et en Uruguay, une contestation du populisme bourgeois en Argentine, et la conquête de nouveaux espaces pour l'action ouvrière indépendante avec la création du PT au Brésil et du PIT en Uruguay.
Les dangers de cette situation se sont clairement manifestés dans l'accord entre les militaires et les partis uruguayens, ou dans les intentions proclamées par Alfonsin, après son élection, sur la question des forces armées. La conclusion est nette : ces bourgeoisies ne peuvent aller au-delà d'une démagogie pré-électorale. Cependant, aussi longtemps qu'il n'existe pas d'alternative populaire et que le mouvement ouvrier ne parvient pas à prendre la tête d'une mobilisation nationale pour les droits démocratiques, ces régimes sont perçus par de larges couches de la population comme la seule forme de démocratie possible et comme un moindre mal. C'est à l'évidence le cas du gouvernement argentin d'Alfonsin. Ce développement électoral et politique des forces bourgeoises n'annonce pas l'essor d'un nouveau populisme. La façon dont elles utilisent avec beaucoup de précautions le sentiment national est à cet égard très révélateur. Le FMI est quotidiennement présent dans leurs gouvernements et elles sont incapables de tenir leurs engagements anti-impérialistes. Mais, surtout, l'appui populaire électoral dont elles disposent est fluctuant et susceptible d'être brusquement polarisé par les forces ouvrières.
Ce qui intéresse les travailleurs, c'est le renversement des dictatures, l'organisation d'un puissant mouvement ouvrier indépendant qui approfondisse les conquêtes démocratiques et empêche la stabilisation de ces régimes. De là découlent deux priorités combinées : d'un côté, la création d'un parti ouvrier de masse et d'une centrale syndicale forte et, de l'autre, la participation à la lutte démocratique pour disputer ce terrain à la bourgeoisie. Ces tâches ne sont pas séparées, dans la mesure où la construction d'organisations indépendantes se fait dans une précise, qui exige une lutte radicale pour la démocratie, certains accords d'action avec des forces bourgeoises comme les manifestations pour l'amnistie ou contre le pacte des partis avec les militaires en Uruguay -, certaines alliances avec des courants petits-bourgeois ou avec des secteurs de l'église, comme par exemple ceux qui organisent les paysans et les masses des bidonvilles au Brésil.
Enfin, les circonstances de la chute des dictatures font que même là où la pression ouvrière est la plus forte, les appareils syndicaux hérités du populisme n'ont pas connu une rupture complète de leurs liens avec l'Etat et la bourgeoisie. La bureaucratie péroniste reste à la tête des syndicats argentins. Les lois du travail instituées par le travaillisme brésilien restent en vigueur. Ainsi, les travailleurs cherchent à récupérer et à contrôler ces vieux syndicaux. La compréhension de ce phénomène est importante pour intervenir dans la réorganisation du mouvement syndical.
Au début des années 1970, dans les moments les plus noirs de la répression, seuls de petits noyaux d'« opposition syndicale », surtout parmi les métallurgistes de Sao Paulo, sont restés actifs contre la bureaucratie « pelega » (collaborationniste). Chez ces militants prévalait l'idée selon laquelle leur lutte aboutirait à la formation de nouveaux syndicats, libres de la tutelle de l'Etat. Mais, à partir de 1978, les métallurgistes de conquis la structure légale de leur syndicat et montré comment on peut contourner une législation restrictive, en utilisant la cotisation syndicale obligatoire pour créer une presse du syndicat, en instituant des commissions internes dans les usines, en garantissant la stabilité de l'emploi pour certains délégués, en organisant un fonds de grève indépendant du syndicat du point de vue légal. La Centrale unique des travailleurs (CUT), à laquelle les réformistes du Parti communiste brésilien et les bonzes « pelegos » se refusent à adhérer est née de la convergence entre ces deux traditions, celle de l'opposition syndicale et celle des syndicalistes dits « authentiques » (14). La CUT est d'ores et déjà organisation nationale capable de prendre des initiatives et de diriger des luttes, mais elle doit encore résoudre le problème de l'unité d'action avec l'autre courant syndical, celui des réformistes et des « pelegos » regroupés dans une seconde centrale, le Congrès de la classe travailleuse (CONCLAT). Des réponses ponctuelles sont déjà apparues. Le front unique syndical s'est réalisé, par exemple lors de la grève générale du 21 juillet 1983. Dans l'Etat du Rio Grande do Sul, il existe une structure unitaire paritaire entre les deux courants, qui coordonne des campagnes
En Uruguay, il existait une puissante tradition de syndicalisme indépendant et unitaire, depuis le Congrès du peuple en 1964 et la formation de la CNT en septembre 1966. Le coup d'Etat militaire de 1973 a détruit cette structure. Les locaux syndicaux ont été transformés en commissariats de police. Mais le mouvement ouvrier conserve une force suffisante pour tirer parti de chaque ouverture de la dictature, aussi limitée soit-elle. Ainsi, en 1977, le régime militaire voulut installer des commissions paritaires avec le patronat. La plupart des syndicalistes et le PC proposent le boycott. Mais les travailleurs tabac investissent ces structures, créent un appareil légal qui va jouer, avec celui des employés des banques, un rôle essentiel dans la réorganisation du mouvement ouvrier. En 1981, le régime crée des structures par entreprise dans le secteur privé, dans le but de détruire la tradition syndicale antérieure. Les travailleurs s'emparent de ces structures et les étendent au secteur public. C'est à travers cette lutte que s'est formée la nouvelle génération de dirigeants syndicaux qui constitue aujourd'hui le PIT, qui dispose d'une structuration très démocratique, puisqu'il est composé de deux représentants par entreprise, que le Bureau du PIT comprend un repré sentant par fédération syndicale, et que toutes les questions sont débattues après que les positions des divers courants aient pu circuler librement.
Cette situation d'ensemble est égalepropice au développement organisations révolutionnaires. Une fois de plus, le Brésil en est le meilleur exemple. Le compromis des forces réformistes avec la bourgeoisie libérale — qui se concré tise entre autres par l'intervention du PCB au sein du PMDB - leur coûte un effritement permanent. Le PCB a connu plusieurs scissions, et maintenant le PC du Brésil (PC do B), pro-albanais, perd de son influence en raison de son appui à la candidature de Tancredo Neves.
C'est également cette situation favorable qui explique la position d'Uruguay, qui se propose d'intégrer le
Amplio - dans la mesure où le prolétariat voit ce front comme l'instrument de l'unité de ses organisations politiques -, et d'y contribuer à la formation et à l'évolution de son aile gauche, l'IDI. La polarisation des différents courants classistes et de toute une l'expérience unitaire au sein du PIT, où ils s'affrontent à la politique de subordination à la bourgeoisie et de restriction de la démocratie interne développées par
Dans le même sens, l'intervention des marxistes révolutionnaires brésiliens dans la construction du PT est une tâche de longue haleine, pour conduire aussi loin que possible la formation du parti ouvrier et le mûrissement de courants révolutionnaires cohérents. Cette perspective permet un travail permanent de regroupement de l'avant-garde dans une organisa-
Jorge BUARQUE, 5 septembre 1984.
14. Cf. le dossier sur le Brésil publié dans Inprecor numéro 181 du 8 octobre 1984.