Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

BURKINA (Haute-Volta)

Au-delà du radicalisme verbal de l'équipe nationaliste de Thomas Sankara

· Inprecor n° 184, 19 novembre 1984 · p. 20-25 · 6 444 mots

Afrique Syndicalisme France

L mimas Sankara, institué un Conseil national de la Relation (ee des Co

E coup d'Etat militaire du 4 août 1983 a porté au pouvoir l'équipe du capitaine

/ mités de défense de la révolution (CDR), et mis en place un gouvernement comprenant des représentants des principales organisations de la gauche voltaïque, la Ligue patriotique pour le développement (LIPAD), sorte de front politique de masse du Parti africain de l'indépendance de Haute-Volta (PAI-HV) pro-soviétique et l'Union de lutte communiste (ULC), un petit groupe pro-albanais issu des débats au sein de l'émigration étudiante en Europe. Ces événements sont intervenus au terme d'une longue période depuis l'indépendance, en 1960, se sont ajoutées ces dernières années les conséquences économiques des retombées de la crise internationale, et notamment du choc pétrolier, dans un pays classé parmi les plus pauvres du monde et disposant de peu de ressources énergétiques et minières. Notons à cet égard que cette situation n'est pas une particularité voltaïque. Tout le continent africain, à des degrés divers, est touché. L'endettement y a décuplé, tout comme le déficit commercial ou les interventions du FMI, mais

En Haute-Volta, rebaptisé en août 1984 du nom de Burkina (homme intègre), c'est l'incapacité de la classe dirigeante locale à s'entendre autour d'un projet commun et durable de gestion de l'appareil d'Etat néo-colonial qui alimenta un processus graduel de déstabilisation politique. Cela a conduit, après une longue période de mise forces armées, cela renforcera encore l'adoption de conceptions putschistes par certaines organisations de la gauche voltaïque. C'est ce processus combiné de radicalisation global d'extrême faiblesse du mouvement ouvrier et populaire, la réussite de l'action putschiste entreprise en août 1983 par le courant nationaliste radical des jeunes offi-

BURKINA (HAUTE VOLTA)

de l'équipe nationaliste de

Thomas Sankara de détérioration de la situation économique et d'instabilité politique.

les conséquences de cette crise sont plus aiguës dans certains pays.

de novembre 1980.

ciers.

Vincent KERMEL

La situation qui a conduit à ce coup d'Etat plonge ses racines dans le sous-développement économique et les particularités de la formation sociale d'un pays dont le PIB annuel par habitant, de 210 dollars

(environ 1700 francs) en 1982, est l'un des plus bas du monde. L'économie y est essentiellement agricole et commerciale.

Outre les cultures vivrières qui ne suffisent pas à l'équilibre alimentaire de la population - 7 millions d'habitants et un déficit céréalier de 250 000 tonnes pour

1984 -, les cultures de rente (riz, coton, oléagineux, produits de contre-saison)

sont destinées à alimenter le marché international. Leur exploitation est directement contrôlée par l'Etat et les sociétés étrangères, principalement comme la Compagnie française pour le développement des fibres textiles (CFDT).

L'AMPLEUR DE LA DEPENDANCE

Le coton représente à lui seul entre

40 % et 50% des exportations enregistrées, l'élevage procure près du tiers des recettes d'exportation, mais l'activité minière est négligeable, tandis que l'industrie manufacturière se limite à la transformation de produits agricoles (sucre, coton) et à la production de boissons et de quelques biens destinés au marché local, comme les bicyclettes. Comme dans tous les régimes néo-coloniaux, mais à un degré supérieur du fait de la pauvreté et de l'enclavement du pays, le développement d'une industrie locale est bloquée par la mainmise impérialiste, la faiblesse d'accumulation du capital local, son orientation prioritaire vers les investissements spéculatifs et commerciaux à rentabilité immédiate, et la faiblesse de la productivité du travail et de la demande solvable.

Cette situation générale induit donc contours sociaux particuliers qui tranchent par rapport à certains autres pays d'Afrique noire, notamment ceux où les pôles industriels et miniers sont plus consistants. Et ceci n'a pas été sans conséquences sur l'histoire spécifique des luttes politiques et sociales dans ce pays. La société voltaïque peut être ment décrite comme suit : une classe dominante d'origine surtout commerçante

NAME QUAGADOUGOU Bobo-Dioulasso GHANA LOM ACCRA TARDIAN et bureaucratique, une classe ouvrière extrêmement faible, un salariat limité à quelques dizaines de milliers de travailleurs et une masse urbaine paupérisée (73% de la population urbaine tive gagne sa vie dans le secteur informel), une paysannerie qui représente l'écrasante majorité de la population, avec même des populations semi-sédentaires au Nord, et une petite bourgeoisie porteuse d'un mo. dèle idéologique et culturel francophone d'un poids politique et social particulière. ment important dans la société. Les maux sociaux relatifs à cette situation de dépendance sont assez classiques, quoique d'une ampleur plus importante que dans beaucoup d'autres pays d'Afrique : chômage, pauvreté, exode rural ... Ainsi, 2 milpersonnes ont émigré dans les pays limitrophes pour y trouver du travail dans l'agriculture et les services domestiques, et rapportent d'ailleurs chaque année 100 milliards de francs CFA (2 milliards de francs) ; 92,5 % de la population analphabete et seulement 14% des enfants en âge d'aller à l'école sont scolarisés ; 75% de la population vit dans la « pauvreté absolue » et 50 % des enfants sont victimes de malnutrition suivant les catégories de l'ONU; enfin, l'espérance de vie n'atteint pas les 40 ans.

Autre trait classique de la dépendance, le commerce extérieur est structurellement déficitaire, de l'ordre de 96 milliards de francs CFA en 1982 (1,9 milliard de francs). La France est le premier client et fournisseur du Burkina. Pour pouvoir maintenir à flot le marché voltaïque, elle insuffle régulièrement les crédits nécessaires pour assurer l'équilibre budgétaire de ce pays. Paris est donc aussi le principal pourvoyeur d'aide financière à Ouagadougou, et ce quels que soient les régimes en place. Cette aide a progressé au fur et à mesure que la crise financière s'aggravait. Elle a augmenté de 56 % entre 1981 et 1982, pour atteindre, en 1983, le chiffre de 460 millions de francs, soit 42 % du budget de l'Etat. La hausse de la facture pétrolière, ces dernières années (280 millions de francs en 1981), et le maintien de régimes corrompus ayant précipité

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la dégradation des finances publiques au point d'amener la Banque nationale développement au bord de la faillite, c'est le recours aux aides étrangères qui a permis de combler un déficit budgétaire de plus en plus important. Néanmoins, cela a considérablement accentué l'endettement d'un pays déjà entravé par son appartenance à la « zone franc » et à d'autres structures néo-coloniales régionales, coméconomique de l'Ouest africain (CEOA). Le montant total de la dette publique s'établissait à 30 % du PIB en 1982. Le service de la dette s'est alourdi, atteignant une somme de plus de 12 milliards de francs CFA (240 millions de francs) en 1984, soit plus de 20% du budget.

Mais derrière les grands traits classiques de la dépendance financière s'en profilent d'autres plus subtils et plus insidieux. Ainsi, l'essentiel des ressources de l'Etat proviennent, en dehors des aides étrangères, des taxes douanières, et sont directement liées au flux des importations. Un intérêt commun unit done les responsables de la gestion de l'appareil d'Etat néo-colonial, les importateurs privés locaux et les multinationales exportatrices. C'est cette communauté d'intérêts qui est à la base de l'ampleur de la corruption dans ce pays. Qui plus est, la structure interne de ces importations est particulièrement révélatrice : 35 % étaient constitués, entre 1979 et 1982, de biens d'équipement et de services (commandes militaires, moyens de transport, machines-outils, etc.), ce qui correspond bien plus aux nécessités d'exportation des trusts impérialistes qu'aux besoins propres de développement du Burkina.

TUTELLE MILITAIRE

ET SUCCESSION DE COUPS D'ETAT

Dans ce contexte, le multipartisme voltaïque est directement l'expression de la cartellisation des couches dominantes en groupes d'intérêt rivaux et de leur combat pour mettre la main sur l'appareil d'Etat. Ce système politique mis sous tutelle militaire dès 1966 fut synonyme de corruption et de prévarication, ainsi que de division du mouvement syndical, surtout limité aux travailleurs de l'Etat, en une multitude de petits appareils bureaucratiques dont le nombre ne signifie pas un poids réel dans la population. Même s'il permit l'expression légale ou semi-légale d'organisations politiques de gauche et de formations syndicales qui étaient liées, ce système représenta surtout un phénomène d'atomisation et de corruption des masses populaires. Etant donné la faiblesse de l'intervention autonome des masses laborieuses sur le terrain politique lors des différentes crises du régime, et compte tenu de la division des chaque fois rapidement chargée des restauration de l'autorité étatique. Elle disposait d'un mandat de l'impérialisme pour le faire. N'est-ce pas Jean-Pierre Cot, encore membre du gouvernement Mitterrand, qui présentait ce genre de régime comme l'expression d'une « démocratie à visage militaire » ?

interventions militaires successives se sont effectuées suivant un scénario assez semblable. Prenant appui sur le mécontentement des populations vis-à-vis du précédent gouvernement ou sur des actions de protestation des syndicats, une nouvelle fraction militaire se hissait au pouvoir et promettait la fin de la corruption, le jugement des actes délictueux commis par l'ancien régime et le rétablissement des libertés démocratiques, en échange d'un soutien des appareils syndicaux et des masses populaires. Mais, très rapidement, c'était l'autoritarisme classique des gouvernements militaires qui prenait le dessus. Ces interventions militaires ne sont donc pas parvenues à obtenir leur objectif, c'est-à-dire à restaurer sur le long terme l'autorité de l'Etat. Celle-ci était d'ailleurs mise en cause beaucoup plus par les clivages des couches dominantes et leur propension à la corruption que par le radicalisme des réactions populaires. Pourtant, effectués en symbiose avec telles fractions politiques civiles, ces coups d'Etat ont provoqué l'aiguisement divisions au sein de l'institution Depuis l'arrivée au pouvoir du général Sangoulé Lamizana en 1966, toutes les combinaisons politiciennes ont été utilisées pour tenter de résoudre la crise de direction néo-coloniale. Séparément ou en coalition, l'ensemble des partis politiques de droite sont passés au gouvernement, entraînant à chaque fois dans leur sillage les fractions de la population qu'ils contrô laient et les organisations syndicales qui

Corruption, gabegie et autoritarisme de ces gouvernements, détournements de fonds et enrichissement des hauts-gradés de l'armée vont susciter l'émergence d'une opposition populaire et alimenter les aspirations à la justice sociale. Cette situation accentuera également la radicalisation d'une nouvelle génération d'officiers nationalistes formés après l'indépen-

La crise de légitimité de l'Etat allant en s'amplifiant, trois coups d'Etat auront lieu à partir de novembre 1980. Le 25 novembre 1980, après une longue grève du Syndicat national des enseignants afri-

(SNEAHV), le putsch du colonel Saye Zerbo mit fin au régime de la Ille République du général Lamizana. Ce coup d'Etat, qui modifia la composition des fractions bourgeoises et petites-bourgeoises représentées au pouvoir, recueillera l'assentiment enthousiaste de l'archevêque de la capitale, qui le présenta comme « un coup d'Etat béni de syndicats enseignants SUVESS et SNEAHV, qui l'analysèrent comme « une action opportune et ponctuellement salvatrice à leur endroit » (1). Le Comité militaire de redressement pour le progrès national (CMRPN) alors mis en place agitera durant un temps quelques thèmes anti-corruption, attribuant pendant quelques mois le poste de secrétaire d'Etat à l'Information au capitaine Sankara, ce jeune officier nationaliste qui s'était distingué lors des affrontements frontaliers avec le Mali en 1975. Le CMRPN réussira même à intégrer momentanément le mouvement syndical, y compris la Confédération syndicale voltaïque (CSV) de Soumane Touré, liée à la Lipad, dans des commissions destinées à faire « la lumière sur la gestion de la chose publique » (2). La répression de la grève étudiante, en mai 1981, puis l'interdiction de la CSV, marqueront le durcissement du régime et mettront un terme à la neutralité positive dont il avait bénéficié de la part de certaines forces de gauche. Ces dernières, comme le PAI-HV ou la CSV, étaient plus soucieuses de dénoncer et d'exclure les secteurs radicaux du mouvement syndical, ou de marginaliser les luttes qu'elles ne contrôlaient pas, plutôt que d'œuvrer à l'organisation des masses laborieuses et à la défense de leurs revendications.

Le scénario du coup d'Etat militaire se reproduisit donc le 7 novembre 1982, avec l'instauration du Conseil de salut du peuple (CSP), qui désignera Thomas Sankara comme Premier ministre en janvier 1983. Représentant une combinaison de diverses forces sociales et politiques opposées au précédent régime, ce putsch installa une coalition gouvernementale hétéroclite. Une grave crise interne éclata au printemps 1983 entre Sankara et l'aile droitière du CSP soutenue par le chef de l'Etat, le médecin-commandant Jean-Baptiste Ouedraogo. Sankara et des jeunes officiers sont arrêtés, ainsi que des dirigeants de la Lipad, organisation que le chef de l'Etat accusera d'être « un groupuscule minoritaire ayant voulu s'emparer du pouvoir en manipulant le capitaine Sankara » (3). Ce coup de force interne semble bien avoir été « sponsorisé » par le conseiller de Mitterrand aux Affaires africaines, Guy Penne, qui se trouvait sur place lors de ces événements. Pourtant, ce second gouvernement du CSP installé en juin 1983 fera long feu. La mobilisation des organisations de gauche pour la libération des détenus créera un climat propice à l'action du capitaine Blaise Compaoré, chef du centre national d'entraînement commando (CNEC) de Pô, et au putsch du 4 août 1984 de Thomas Sankara. Le succès de l'entreprise résidera toutefois surtout dans la faiblesse du précédent gouvernement et dans le degré de division que connaissait alors l'ar-

LE PUTSCH DU 4 AOUT 1983 A la veille du 4 août 1983, il existait bien une situation de paralysie de l'Etat, voire même de virtuelle vacance du pouvoir. Le gouvernement du CSP était impuissant à imposer son pouvoir, même dans les rangs de l'armée. Mais il ne s'agissait pas pour autant d'une situation de type pré-révolutionnaire, car les masses ne connurent pas, durant cette période, un développement significatif de leur capacité de mobilisation et d'auto-organisation.

1. Le mois en Afrique, Paris, octobre-no3. Afrique-Asie, Paris, 12 septembre 1983.

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Ce ne fut en rien comparable à ce qui se passa, par exemple, en Angola et en Ethiopie, au milieu des années 1970, avec respectivement la constitution des comités de pouvoir populaire dans le premier de ces pays, et des comités de « kebeles » (quartiers) dans le second. Ces structures élémentaires d'organisation des masses étaient apparues, dans un premier temps, en dehors des forces dominant le pouvoir d'Etat avant d'être brisées puis récupérées par elles. Ces formes nouvelles d'organisation, bien qu'assez élémentaires, exprimaient les potentialités de l'action propre des forces prolétariennes et populaires urbaines dans une crise sociale d'ampleur. Au Burkina nous n'avons même pas vu se dérouler des expériences similaires à celles qui ont eu lieu au Ghana à la suite du second coup d'Etat du capitaine Jerry Rawlings en 1982. Le mûrissement des protestations populaires dans une société plus complexe et différenciée y avait donne lieu a des mobilisations populaires anti-impérialistes, à la formation de comités d'usine et à des mouvements de remise en cause, par la base, des anciennes directions syndicales bureaucratisées. Rien de tout cela ne se déroula au Burkina. Et ce ne sont certes pas les CDR, simples structures d'encadrement des masses liées au pouvoir d'Etat qui peuvent aujourd'hui prétendre jouer ce rôle de palier supérieur de l'auto-organisation des masses populaires.

Cela renvoie certes à la structure sociale spécifique d'un pays où les forces prolétariennes sont extrêmement minoritaires dans la société. Mais cela relève surtout de la faiblesse de traditions d'organisation et d'action ouvrières et populaires indépendantes face à des régimes autoritaires mais vacillants. A la traîne des différents partis politiques réactionnaires, petits-bourgeois nationalistes ou néo-staliniens, et des multiples organisations syndicales satellisées par ces courants politiques, les masses populaires sont restées atomisées, livrées à la corruption, au bureaucratisme des bonzes syndicaux, et le plus souvent ont été amenées à lier leur sort aux différentes initiatives putschistes des secteurs militaires. Avant tout soucieuses du maintien de leur pouvoir bureaucratique sur l'infime fraction des masses qu'elles organisent, les directions traditionnelles des masses laborieuses se sont bien gardées d'œuvrer à l'unité du mouvement syndical, se consacrant sourtout à en évincer les courants les plus radicaux et à se compromettre avec les différents régimes militaires pour conserver le contrôle de leur appareil syndical.

Le poids de l'armée dans la vie politique renvoie donc aussi à la faillite ou à l'impuissance des partis politiques se réclamant des masses populaires et du renversement du système néo-colonial. La grande majorité des tendances politiques locales ont toujours essayé d'instrumentaliser les divisions internes de l'armée à leur profit. Et l'on trouve, y compris dans la stratégie de certaines forces de la gauche voltaïque, une nette propension à la délégation de pouvoir aux secteurs des militaires « démocrates » dans le cadre d'une conception étapiste du renversement du

Visite du président ghanéen Jerry Rawlings au Burkina. (DR) néo-colonialisme et d'une politique d'al-• liances qui subordonne l'action indépendante des masses populaires à l'activité des secteurs putschistes de l'armée. Ainsi, le PAI-HV a analysé le coup d'Etat de novembre 1980 comme « un pas vers la révolution », et celui du 7 novembre 1982 comme devant être « pour le peuple, le symbole de l'avancée décisive voltaïque dans la révolution » (4). De son côté, défigurant totalement la signification d'une véritable insurrection populaire, l'ULC amalgame à un vulgaire coup d'Etat militaire « toute méthode de prise de pouvoir qui se situe en dehors des rè gles du jeu établies et consignées dans la Constitution d'un pays » (5).

Le putsch du 4 août 1983 ne peut donc être analysé comme le résultat d'une authentique mobilisation pour le renversement révolutionnaire du régime précédent. C'est la dégradation du pouvoir de l'équipe du CSP qui facilita l'intervention d'un secteur radical des forces armées bénéficiant de l'appui de forces de la gauche voltaïque et soulevant un espoir populaire de changement. Mais cette modification de la situation politique n'était pas due à l'intervention des masses populaires organisées. L'action des militaires putschistes n'a pas seulement bénéficié des forces de la gauche. Il est allé à la rencontre de préoccupations de secteurs politiques et sociaux fort différenciés et des aspirations de la jeunesse majoritaire-

Tous les exclus du pouvoir précédent se sont en quelque sorte retrouvés derrière Sankara. D'abord la fraction de la petite bourgeoisie technocratique que la corruption tenait éloignée des responsabilités dans l'appareil d'Etat et pour laquelle l'éviction des précédents gestionnaires ouvrait des possibilités nouvelles d'avancement. Ensuite, un milieu affairiste inquiet depuis quelques années de l'instabilité du régime et désireux de voir reconstitué un pouvoir d'Etat puissant pour lui permettre de reprendre des activités lucratives dont le rythme avait chuté au cours de la dernière période, la baisse des activités économiques ayant entraîné une chute de 50% des importations entre septembre 1982 et septembre 1983. Analysant les réactions de ces milieux d'affaires, une revue patronale française spécialisée sur l'Afrique noire, concluait que « les hommes d'affaires se félicitent de certaines des récentes déclarations (de Thomas Sankara) dans lesquelles il affirmait vouloir engager le pays sur la voie du progrès. Ils craignent cependant que la nouvelle révolution en cours et la terminologie qui s'y rattache ne suscitent craintes et suspicion chez certains, mais s'accordent à reconnaître que le capitaine Sankara s'est attaché, dès sa prise de pouvoir, à apaiser les inquiétudes » (6).

Et c'est jusqu'au cardinal Paul Zoungrana, archevêque de Ouagadougou, qui se déclarait, le 20 septembre 1983, satisfait des objectifs du CNR et de l'action du 4 août, qui lui apparaissait comme « une conversion intérieure de mentalité, d'attitude, de comportement, pour qu'entre Voltaïques nous soyons vraiment frères d'égalité à égalité » (7).

Seule des formations de gauche à ne pas adopter une telle attitude, le Parti comrévolutionnaire (PCRV), un petit groupe pro-albanais issu de la même matrice que l'ULC, a dénoncé « les illusions putschistes véhiculées par les réactionnaires, les réformistes et les révisionnistes », en affirmant : « Pour notre parti, contrairement à ce que les tenants du pouvoir actuel déclarent, les événements du 4 août n'ont rien à voir avec la Révolution. C'est un putsch militaire bien en règle qui a eu lieu ce jour et qui a

4. Bug Parga, organe du PCRV, numéros 16 et 17 des mois de mars et mai 1983.

5. Le Prolétaire, organe de l'ULC, mars 1984.

6. Marchés tropicaux et méditerranéens, Paris, 26 août 1983.

7. Idem, 30 septembre 1983.

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toutes tendances confondues. » Il semble que les cinq syndicats qui se sont prononcés en avril dernier pour la « d'une centrale syndicale révolutionnaire de lutte de classe » menant une lutte « dorénavant de manière ferme et unie contre la liquidation des libertés démocratiques » se situent dans sa mouvance (8).

La Lipad et l'ULC, qui participent au gouvernement avec les militaires nationalistes, développent des orientations qui, malgré leurs globalement dans les limites mêmes du projet nationaliste petit-bourgeois des jeunes officiers. C'est d'ailleurs sur la base de cette connivence que ces courants ont été appelés au gouvernement. La Lipad, qui se définit comme « une organisation de masse ouverte à tous ceux qui acceptent et pratiquent sa ligne anti-impérialiste », prône la réalisation d'une « révolution populaire de libération nationale pour l'établissement du pouvoir démocratique et populaire, seul capable de soustraire le peuple de la misère » (9). Mais ces formulations peuvent dissimuler une bonne dose d'opportunisme face aux contraintes mêmes de la domination impérialiste, et d'autoritarisme dans les rapports aux

Ainsi, la Lipad, tout comme l'ULC d'ailleurs, a pleinement assumé la mesure gouvernementale de licenciement de plus d'un millier d'instituteurs pour fait de grève au printemps 1984 encore que l'ULC définit la nature du processus en

Men écrivant: « Dans le discours d'orientation politique du CNR, les buts politiques de l'insurrection ont été affirmés clairement. La révolution se veut démocratique et populaire. C'est une révolution bourgeoise qui n'a pas l'intention d'outrepasser les limites des transformations dans le cadre des rapports sociaux et économiques bourgeois. (10) » La question que l'on est alors en droit de se poser est celle de savoir de quelle sorte de changement démocratique ét national peut être porteur un processus qui d'emblée comme borne le respect des rapports de propriété capitalistes ? Comment peut-on imaginer un changement radical de société sans toucher, et ce quel qu'en soit le rythme, à la propriété privée, principalement étrangère, des moyens de production ? Comment réorienter l'économie en fonction de l'intérêt et des besoins des masses populaires sans cela ? C'est exactement sur ces questions que se situent les limites et les contradictions du programme nationaliste et populiste de l'équipe de Sankara et du processus qu'elle a im-

LES LIMITES DU PROJET NATIONALISTE Certes, ce courant dispose d'un programme qui, dans le contexte de la situation voltaïque, n'est pas totalement assimilable aux orientations des cliques militaires du genre de celles qui gouvernent au Bénin ou au Congo-Brazzaville. Indéniablement, l'équipe de Sankara, sur la base d'une réflexion sur le bilan de expériences néo-coloniales, présente une nouvelle forme, plus radicale, de nationalisme populiste. Mais cela reste dans les limites d'une conception traditionnelle de la petite bourgeoisie nationaliste africaine. C'est la raison pour laquelle le projet politique nationaliste de Sankara se propose d'unifier, autour des thèmes de la lutte contre la corruption, pour la dignité nationale et pour la restructuration d'un appareil d'Etat rationnel et efficace, des couches sociales diverses ayant des intérêts contradictoires.

L'on comprend mieux de ce point de vue l'aspect « renaissance nationale » du projet de Sankara et des jeunes officiers voltaïques, dont les conceptions s'élèvent contre les privilèges des hauts-gradés et affirment que les militaires progressistes devraient savoir « se suicider en tant couche privilégiée pour pouvoir défendre non plus nos intérêts mesquins, mais ceux de la grande majorité du peuple » (11). Ce projet de rénovation, qui touche à l'Etat et à ses institutions, y compris l'armée, ne signifie pas pour autant une analyse précise de l'ampleur de la domination impérialiste et des moyens à mettre en œuvre pour s'en émanciper. Ainsi, Sankara reproche-t-il aux dirigeants antérieurs

« pas avoir fait jouer à la geoisie" voltaïque son rôle historique progressiste après l'indépendance ». Le thème de la justice sociale, leitmotiv du nouveau régime, fustige la corruption des anciens dirigeants sans proposer d'orientations claires pour rompre avec la domination néo-coloniale qui se trouve à l'origine de cette situation.

L'aspiration à la justice sociale représente un puissant sentiment égalitariste dans les masses populaires. Elle constitue donc une motivation importante de leur mise en action et correspond en fait à un niveau élémentaire, populaire pourrait-on dire, de la prise de conscience des inégalités sociales dans des sociétés où les contours précis des classes sociales restent encore assez mal définis aux yeux des populations, ou du moins sont obscurcis par une série d'autres phénomènes (appartenance religieuse, ethnique, régionale, de caste, corruption généralisée). Mais cette seule aspiration à la justice sociale ne peut tenir lieu de stratégie d'émancipation du néo-colonialisme et de la domination impérialiste. C'est pourtant cette conception du travail honnête qui conduit Sankara à déclarer « qu'à l'heure actuelle, le problème — si problème il y a — de la propriété privée ne se pose pas en termes de lutte des classes, mais essentiellement d'un point de vue moral qui débouche sur l'efficacité économique. (...) La lutte contre l'acquisition malhonnête de la propriété individuelle est une forme de justice sociale dont bénéficient de larges masses populaires, toutes composantes du processus révolutionnaire actuel » (12). Et c'est autour du programme technocratique et moderniste du nouveau gouvernement qu'une jonction peut s'opérer avec les intérêts de certaines fractions de la classe dominante locale et de l'impérialisme. D'ailleurs, après un petit froid avec Paris, la France a débloqué une aide budgétaire de 70 millions de francs fin 1983, et Guy Penne précisait au printemps 1984 les intentions impérialis-. tes françaises, en déclarant: «Nous suivons avec beaucoup d'intérêt les efforts positifs que poursuivent le chef de l'Etat voltaïque et son gouvernement pour assurer à leur pays un véritable développement économique et social dans l'intérêt du bien-être du grand peuple de Haute-Volta. Le gouvernement français, quant à lui, ne manquera pas de poursuiure dans la voie d'une coopération sans cesse plus importante et constructive avec le nouveau

Or, pour définir efficacement les tâches d'une révolution véritablement démocratique et nationale, il faut partir de la réalité de l'ampleur de la domination néo-coloniale. La dépendance vis-à-vis de l'impérialisme, la pauvreté ambiante et l'arriération économique sont les données de base qui déterminent l'ampleur des réalisations à effectuer pour sortir du sous-développement. Tout régime qui se revendique d'une perspective de changement radical doit définir le contenu de ces tâches. A défaut de quoi il ne dépassera pas la mise en place d'un régime dont les velléités démocratiques et nationalistes s'émousseront rapi dement. Or, on voit mal comment un tel changement pourrait être conduit par un gouvernement qui, comme celui du Burkina, fait l'impasse sur l'exploitation capitaliste et se refuse à engager une dynamique de mobilisations conduisant à la remise en cause de la mainmise impérialiste.

Il est vrai que le gouvernement du Burkina a adopté des mesures qui, si elles étaient radicalement appliquées, représenteraient tout de même un modeste acquis pour les masses populaires. C'est notamment le cas de la limitation officielle du prix de certains produits de première nécessité et de médicaments, de la réduction des frais de scolarité dans les établissements privés, de la nationalisation de la médecine du travail, de la baisse des loyers ... Mais encore faut-il remarquer que les moyens pour imposer réellement sur toute l'étendue du pays de telles mesures n'existent pas aujourd'hui. Comment donc éviter, par exemple, que les commerçants contournent les dispositions officielles taxant à 90 francs CFA (1,80 francs) le prix du kilo de mil, en le détaillant en plus petites quantités pour le vendre à 60 francs CFA (1,20 francs) la livre ?

Il est aussi difficile d'appréhender déjà toutes les conséquences, sociétés impérialistes d'exploitation minière et les compagnies agricoles étrangères, de la récente décision gouvernementale du passage du sol et du sous-sol « à la propriété exclusive de l'Etat révolutionnaire ». Peut-être même n'y en aura-t-il aucune. Toutefois, cette ordonnance qui

8. Libération Afrique, Paris, numéro soécial Haute-Volta, juillet, août, septembre 1984.

9. Le Patriote, organe de la Lipad, numé-

10. Le Prolétaire, mars 1984.

11. Afrique-Asie, 13 août 1984.

12. Idem, 24 octobre 1983

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met fin « au système agraire et foncier autrefois régi par le système coutumier et le régime réglementaire » (14) pourrait très bien s'assimiler à la situation qui prévaut dans beaucoup d'autres pays africains, avec les lois dites du domaine national, destinées à imposer aux paysans le contrôle de l'Etat sur la production agricole et de grands projets de cultures industrielles. Beaucoup d'Etats africains ont en effet, et quelle que soit leur coloration politique, nationalisé l'essentiel de la terre sans que cela ne change en rien les rapports réels de propriété et les processus de spéculation. Le discriminant en la matière réside plus dans l'attitude du régime par rapport à la question paysanne que dans le texte précis de la loi sur la terre. Par ailleurs, le budget de 1984, bouclé avec un déficit qui devrait être comblé par des aides internationales en provenance de la France ou du FMI, développe une politique d'austérité qui touche surtout certaines couches de la population urbaine, sans pour autant définir des axes précis de prise de contrôle sur l'économie du pays.

LA VÉRITABLE NATURE

DES CDR Le CNR a aussi entrepris une réorganisation de l'appareil d'Etat rendue nécessaire à la fois par son délabrement antérieur et pour assurer les assises du nouveau pouvoir. Des dizaines de cadres de l'armée ont été « dégagés » de leur fonction, des centaines de fonctionnaires, accusés de corruption, ont subi le même sort. Des dizaines d'anciens dignitaires, militaires ou civils des régimes précédents, ont été jugés par des tribunaux populaires de la révolution (TPR). 2,8 milliards de francs CFA (56 millions de francs) sont ainsi rentrés dans les caisses de l'Etat au titre de condamnations pécuniaires. Sur les 126 personnes jugées, 94 ont été condamnées à des peines d'emprisonnement ou pécuniaires, et 30 ont été relaxées. Mais ces mesures, aussi salubres soient-elles dans l'immédiat, ne traitent nullement le problème des mécanismes fondamentaux à l'origine de la corruption successive des équipes au pouvoir. Pour le faire, il faudrait transformer radicalement, révolutionner en quelque sorte, non seulement la composition, mais le rôle et le fonctionnement mêmes de l'appareil d'Etat.

Dans le programme du CNR rendu public le 2 octobre 1983, on peut lire que le peuple aura pour tâche primordiale « de reconvertir toute la machine d'Etat, avec ses lois, son administration, ses tribunaux, sa police, son armée ». Dès le 4 août 1983, Sankara avait annoncé à cet effet la mise en place de « comités de défense de la révolution, pour participer à la grande lutte patriotique du Conseil national de la révolution et pour empêcher les ennemis intérieurs et extérieurs de nuire à notre peuple » (15).

Les CDR, organisés dans les quartiers, les usines et les garnisons, sont effectivement une pièce maîtresse dans le projet du nouveau gouvernement de mise au travail de la population et de son encadrement. Celui-ci ne pouvait en fait s'ap-

Paysannes du Burkina se rendant au marché. (DR) puyer sur aucun autre instrument pour le faire, ni sur les partis et les syndicats de droite trop compromis avec les anciens régimes, ni sur les partis et syndicats de gauche trop faiblement implantés ou ayant leurs propres visées hégémonistes sur l'ap pareil d'Etat, ni sur les organes traditionnels d'un Etat en perte de crédibilité. Les CDR sont clairement définis comme les instances de base du CNR, qui est « le pouvoir de conception, de direction et de contrôle de la vie nationale dans les domaines politique, économique et cial » (16). Le capitaine Pierre Ouedraogo, qui en assure la centralisation et la présidence pour le CNR, définit les CDR comme « une organisation de masse dans laquelle le peuple peut se retrouver pour appliquer ces mots d'ordre, pour apporter son soutien à la révolution, et pour participer activement à la construction même du pays en tant que telle » (17). Et gare à ceux qui ne s'inscrivent pas dans cette perspective imposée d'en haut. Car l'autoritarisme du régime, qui a par exemple amené le ministère de l'Equipement à raser certains quartiers de Ouagadougou construits et habités par des squatters, dans le cadre d'un projet officiel de lotissements, est présent aussi bien au niveau du gouvernement que dans les CDR, dans lesquels, de l'avis même des dirigeants du CNR, s'infiltrent des arrivistes de tout poil. Certains CDR se sont déjà vus dissoudre, car le régime tient quand même à contrôler leur évolution.

Confinés à des tâches d'encadrement économique, d'administration de certaines villes, et de collecte des impôts, les CDR constituent des relais du pouvoir et des réseaux potentiels d'enrichissement et de pouvoir. En ce sens, on ne peut nullement les considérer comme des formes supérieures d'organisation des masses populaires. La corruption en vigueur dans l'ensemble de la société et leur fonction de rouages de l'appareil d'Etat en font au contraire dès aujourd'hui des instruments. d'encadrement, et peut-être demain d'intimidation des populations.

LA MARCHE A L'AUTORITARISME

ET LA RUPTURE AVEC LA LIPAD

L'évolution autoritariste du régime et la course à l'hégémonie sur les CDR ont marqué le contexte d'une première crise intervenue l'été dernier et qui s'est soldée par l'éviction de la Lipad d'un nouveau gouvernement formé au mois de septem-

Dès le début 1984, les CDR se sont révélés dans une fonction de contrôle des masses. En mars 1984, ils réclamaient une attitude gouvernementale plus ferme à l'égard du mouvement syndical, et une « sanction révolutionnaire » à l'égard du SNEAHV. Ce syndicat, anciennement membre de la CSV et semble-t-il contrôlé par le Front progressiste voltaïque (FPV) de Joseph Ki-Zerbo, une formation en relation avec l'Internationale socialiste et ayant eu partie liée au gouvernement militaire du CMPRN, se situe en opposition au régime actuel. Il organisa une grève générale de 48 heures pour réclamer la libération de certains de ses dirigeants incarcérés. Le CNR y répondit d'une manière aussi radicale qu'autoritaire en licenciant tous les grévistes, plus de mille quatre cents instituteurs dénoncés comme « contre-révolutionnaires » et accusés de « complot contre la révolution ». N'est-ce pas effarant de voir un régime, auquel participent

14. Marchés tropicaux et méditerranéens, 24 août 1984.

15. Idem, 7 octobre 1983.

17. Libération Afrique, juillet-septembre

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des forces parmi les plus à gauche de la société voltaïque, s'en prendre ainsi aux travailleurs ? Alors qu'en regard même de la plus élémentaire volonté d'avancer dans l'éradication de l'analphabétisme, tâche démocratique fondamentale dans ce pays, c'est à la multiplication du nombre de ces instituteurs que le régime aurait dû s'employer ? Cet événement marque le début d'un affrontement, entre le pouvoir et les CDR d'un côté et le mouvement syndical de l'autre.

Le caractère bureaucratique des directions du mouvement syndical, voire leurs liens avec certains partis bourgeois, ne fait pas de doute. Ce sont des données qui reflètent aussi d'une certaine manière l'arriération du niveau de conscience et d'organisation indépendante des masses travailleuses. Faire progresser l'auto-organisation des masses ne revient certainement pas à leur nier en bloc le droit syndical, le droit de grève et le droit au travail. En fait, sous le prétexte d'une critique de gauche de la direction du SNEAHV, le CNR et les CDR s'en prenaient directement aux droits démocratiques les plus élémentaires des travailleurs. Les CDR apparaissaient dans ce cadre comme des structures de contournement du mouvement ouvrier et populaire, voire même comme des chevaux de bataille contre lui. Car cette répression allait évidemment de pair avec la politique d'austérité du nouveau régime, qui supprima certaines indemnités aux fonctionnaires, et avec ses conceptions politiques générales.

Une seconde crise interviendra quelques mois plus tard, directement au sein de la coalition gouvernementale cette fois-ci, et se conclura momentanément par la mise à l'écart des ministres de la Lipad et l'arrestation de certains d'entre eux. A la suite d'un conflit avec un ministre de la Lipad, en mai 1984, Sankara affirma, au mois d'août, son intention de « consolider le pouvoir révolutionnaire en clarifiant la ligne politique de la révolution démocratique et populaire » (18). Sous ce vocable radical se dissimule en fait un affrontement entre deux fractions bureaucratiques du gouvernement ayant des trajectoires, des histoires et des liens au mouvement de masse fort différents, les officiers radicaux d'un côté, soutenus par l'ULC au nom de son anti-révisionnisme, et la Lipad, le PAI-HV néo-stalinien et la CSV de l'autre. Ce conflit combine une lutte pour le contrôle bureaucratique des CDR avec, probablement, des divergences plus générales sur le processus en cours et peut-être même sur la nature des relations diplomatiques à entretenir avec l'URSS. La CSV voyait d'un mauvais œil l'implantation des CDR dans les entreprises. Elle tenta même d'impulser des projets concurrentiels « de tentatives de prise d'assaut et d'installation de "pouvoir populaire" à la mairie, aux PTT et à la Voltélec (société d'électricité) » (19). Aussi l'affrontement était inéluctable. Thomas Sankara le reconnaît maintenant en déclarant : « C'est un combat que nous différions et qu'il fallait, à un moment où à un autre, prendre à bras le corps. » (20) Il s'agissait en effet, pour les officiers nationalistes, de se débarrasser du noyau le plus pro-soviétique de la Lipad et d'éviter toute surenchère populiste dans les CDR et parmi la classe travailleuse, pour conserver l'hégémonie sur le processus en cours. Par là même, cette nouvelle situation ouvre de meilleures perspectives de relation avec l'impérialisme français, comme l'écrit le Monde, qui affirme que « du côté français, l'éviction des ministres de la Lipad, dont la plupart étaient suspects de francophobie, a été accueillie avec une grande satisfaction » (21).

Et là encore, ce sont les CDR, et en premier lieu celui de la garnison de Ouagadougou, qui furent les fers de lance du coup de force des nationalistes et dénoncèrent l'hégémonisme et le putschisme de la qualifiée pour l'occasion « d'anarchiste contre-révolutionnaire et réactionnaire ». Le 19 août 1984, le gouvernement est dissous et sera reconsquelques semaines plus tard sans ministres de la Lipad. Ces derniers seront mutés comme chefs de chantier, puis certains d'entre eux seront emprisonnés et gardés comme otages par le régime. Les formes dans lesquelles s'est tranché ce conflit entre le courant néo-stalinien et le groupe des officiers nationalistes, l'avantage de ces derniers, illustre bien les méthodes de gouvernement autoritaire d'un type de régime qui a déjà donné toute la mesure de son radicalisme. Les limites du programme des officiers nationalistes et populistes se concrétisent dans leur incapacité à se fonder sur la mobilisation de la population miséreuse et tout principalement de ses fractions laborieuses et salariées. Et, aujourd'hui, parmi ces couches, le désenchantement est très important. Car, malgré la faiblesse numérique des forces travailleuses, l'histoire récente a montré, en de multiples occasions, que la dynamique de la mobilisation indépendante des masses laborieuses était fondamentalement contradictoire avec tous les projets rénovateurs du néo-colonialisme, aussi radicaux qu'ils apparaissent à première vue.

Vincent KERMEL, 8 novembre 1984.

18. Marchés tropicaux et méditerranéens, 24 août 1984

19. Afrique-Asie, 26 décembre 1983.

20. Le Monde, Paris, 8 novembre 1984.

21. Idem.

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