Inprecor 1974–2004

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DOSSIER URUGUAY

Interview de Ruben Sassano, réfugié politique en France

· Inprecor n° 184, 19 novembre 1984 · p. 17-19 · 3 276 mots

Daniel Jebrac était le pseudonyme de Daniel Bensaïd, dirigeant de la LCR et de la IVe Internationale.

France Cuba Syndicalisme URSS et Russie

Les proscrits de la dictature

L dont les droits ont été sacrifiés par la signature de l'accord du Club naval entre le ES prochaines élections uruguayennes se feront sans les proscrits, ces militants parti Colorado, le Frente Amplio et la dictature. Parmi ces militants, Ruben

Sassano, aujourd'hui réfugié politique en France depuis plusieurs années, fait un peu figure d'exemple. Militant syndical des travailleurs du port de Montevideo, il fut de tous les combats du mouvement ouvrier et aussi victime de toutes les répressions contre les militants révolutionnaires et ouvriers. Mais il témoigne aussi de la trajectoire de militants révolutionnaires favorables aux thèses et aux orientations de lutte du Mouve-

L'interview qu'il a accordée à Inprecor nous éclaire donc à ce titre sur l'évolution en cours chez une génération de militants révolutionnaires, sur l'importance de la lutte pour les droits démocratiques dans la phase actuelle de l'ouverture politique de la dictature, et sur les problèmes tactiques et stratégiques d'une gauche révolutionnaire uruguayenne toujours confrontée à l'existence d'un appareil militaire et répressif intact, ments, de pressions et de menaces. Les rience de ces dix dernières années, peut

Un témoignage de Ruben Sassano, réfugié politique en France ment du 26 mars et se retrouvant aujourd'hui dans celles de l'IDI. qui s'est simplement retiré dans l'antichambre du pouvoir.

« INPRECOR » : - Tu as été pendant de longues années un militant et un responsable syndical sur le port de Montevideo. Aujourd'hui, à la veille des élections, tu fais partie de ceux qui demeurent proscrits. J'ai pu voir des inscriptions sur les murs de Montevideo réclamant ton re. tour. Autrement dit, la demande de libération de tous les prisonniers politiques, à commencer par Raul Sendic, et celle du retour de tous les proscrits, à commencer par toi-même et par le poète Benedetti, illustrent les limites de l'ouverture en Uruguay et expriment la nécessité d'une bataille qui se poursuivra au-delà des élections du 25 novembre. Quelle est aujourd'hui ta situation exacte ?

Ruben SASSANO : - Je suis en France depuis sept ans en tant que réfugié politique. Comme j'ai entendu parler d'ouverture, je suis allé demander mes papiers pour rentrer au pays, parce que, même l'exil reste une terrible torture. J'ai toujours eu mal à apprendre le passé composé en Uruguay, alors imagine en France ... Au bout de sept ans, je m'exprime toujours un peu comme Tarzan. Bref, on m'a refusé les papiers et je reste proscrit.

- Comment vois-tu d'ici la réorganisation en cours du mouvement ouvrier uruguayen et la signification des prochaines élections ?

— Je garde des contacts avec le pays et avec des militants ouvriers de passage. L'un d'eux me disait récemment qu'à cause des morts et de l'exil, la classe ouvrière est là bas comme un grand corps avec seulement une toute petite tête. Cela vaut pour tous les partis de gauche. Et les militaires en sont bien conscients, même s'ils sont obligés aujourd'hui à certaines concessions. Les réfugiés politiques autorisés à rentrer font l'objet d'avertisseforces répressives se sont retirées intactes du devant de la scène. Mais elles restent dans la pièce du fond, à affûter leurs couteaux, à prendre des kilomètres de films et de photos, à mettre en fiche le mouvement ouvrier et révolutionnaire ... Il ne faut pas sous-estimer l'ennemi. Il sait parfaitement que si ce mouvement ouvrier magnifique reconstruit sa direction, les jours seront comptés pour lui. Il fera donc tout pour l'en empêcher.

Les élections et la retraite des militaires dans leurs donc une soupape de sûreté. De plus, en signant l'accord du Club naval, le Frente Amplio a pris le peuple à contre-pied. Il risque ainsi de nous faire perdre dans les négociations et les élections ce que le peuple avait gagné dans la rue. Il a offert aux forces répressives l'occasion de diviser le front de l'opposition. Il fallait tout au contraire continuer à exiger la démocratie sans restrictions et ne pas laisser aux forces armées le ballon d'oxygène dont elles avaient tant besoin.

- J'ai entendu dire que, dans le cadre de l'ouverture de la campagne électorale, la Gauche démocratique indépendante (IDI) a tenu une réunion d'environ 15 000 participants lors de laquelle a été lu un message de soutien à l'IDI que tu leur avais fait parvenir, et qui a été accueilli par une formidable ovation. Quel sens donnes-tu à ce soutien ?

- J'ai en effet apporté mon soutien à l'IDI parce qu'il s'agit à mes yeux d'un front de classe, même si existent en son sein différentes conceptions sur la manière de faire la révolution. Les divergences qui subsistent sont d'ordre tactique ou de méthode, mais à partir d'un but commun. L'IDI peut constituer, avec le courant combatif du Plénum intersyndical des travailleurs (PIT) sur le plan syndical, un véritable pôle classiste qui, fort de l'expé-

Ruben Sassano. (DR) devenir le principal bastion de la résistance ouvrière pour les luttes d'aujourd'hui comme pour celles de demain.

Il faut comprendre de quoi est composé l'IDI. Il y a le Parti pour la victoire du peuple (PVP), qui vient de l'anarchisme, se réclame maintenant du marxisme, et est à la recherche d'une identité. Il y a le Groupe d'action unitaire (GAU), dirigé par Hector Rodriguez, qui est un groupe en majorité antibureaucratique et antistalinien disposant d'une base ouvrière dans le textile. Il y a beaucoup de gens naguère attirés par le MLN-Tupamaros. Il y a surtout beaucoup de militants indépendants de la nouvelle génération à la recherche d'un véritable parti. Enfin, le PST apporte son soutien à l'IDI pour la campagne et annonce qu'il veut ouvrir avec l'IDI une discussion plus fondamentale sur les perspectives à moyen terme. Il faut prévoir en effet que, sous l'effet de la crise, après les élections, la « concertation » entre le FA et la dictature va éclater en morceaux. C'est le Frente Amplio qui va alors devoir se définir.

- Tu es toi-même une sorte de symbole de la génération militante des années 1960 et 1970, qui a connu la répression de 1971, le coup d'Etat et la grève générale historique de 1973, à nouveau la répression et la torture. Avec le recul et la nouvelle expérience de l'exil, comment vois-tu aujourd'hui ta propre trajectoire ?

- J'ai commencé à travailler à douze ans dans une fabrique de savon. Ce fut là ma première expérience de ce qu'est la vente de la force de travail pour un enfant prématurément transformé en ouvrier. Ensuite, au fur et à mesure des années, j'ai commencé à comprendre vraiment ma situation, et les militants du Parti communiste m'ont donné les premières armes de cette compréhension. Par la suite, comme j'avais la chance d'être considéré comme un « footballer d'avenir », on m'a trouvé un travail dans le port de Montevideo. A 17 ans, cette nouvelle expérience à servi

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tant sur le renfort final de masses qu'on PC ou du Mouvement du 26 mars, pour à me fixer dans la tête une idée claire de la lutte des classes.

— Ta rencontre avec le Che Guevara a été un véritable tournant dans ta vie ?

- Comme j'étais travailleur du port, on m'a désigné pour la protection du Che quand il est venu en 1962 à la conférence de Punta del Este. J'avais de l'admiration pour cet homme qui avait levé haut le drapeau de l'internationalisme à Cuba, au Mexique, en Bolivie, en Afrique ... Je me demande comment certains peuvent encore dire aujourd'hui que c'était un nationaliste. On peut toujours discuter ses méthodes de lutte, mais pas son internationalisme. En le rencontrant, j'ai découvert une fois pour toutes ce que doit être un militant révolutionnaire, un intellectuel pragmatique, qui n'avait pas perdu ses racines et qui comprenait la façon de sentir et de penser du peuple.

Une nouvelle situation était née avec la révolution cubaine, qui a secoué toute l'Amérique latine. La figure du Che ralliait le soutien non seulement des marxistes mais d'importants courants chrétiens. Maintenant, certains voudraient l'oublier. Moi, je n'accepte pas qu'on applaudisse un type quand il gagne et qu'on lui tourne le dos s'il a le malheur de perdre.

En 1967, j'ai été invité à Cuba, et là j'ai découvert un peuple, un effort collectif ... Et je me disais, c'est ici que commence à se forger l'homme nouveau dont le Che parlait. J'étais d'autant plus enthousiaste que j'avais dû, pour me rendre à Cuba, transiter par la Tchécoslovaquie et séjourner à l'Hôtel international de Prague. C'était alors en pleine guerre du Vietnam. La première chose qu'on nous ait proposé à Prague, c'était de changer des dollars au marché noir. On ne nous a pas laissé entrer au bal de l'hôtel parce que nous n'avions pas de cravate. Ces premiers petits détails étaient pour nous une révélation. Il y avait aussi les voitures des bureaucrates du parti qui passaient avec les rideaux tirés. Nous, on drôles de dirigeants qui tirent les rideaux pour ne pas voir le peuple. Et rien sur le Vietnam, aucune mobilisation de solidarité. C'est de Cuba que nous avons appris le soulèvement en Tchécoslovaquie. Nous n'avons pas été surpris. C'était logique. Nous avions découvert une bureaucratie qui se payait la tête de son peuple et n'avait rien d'internationaliste.

- C'est à partir de ton séjour à Cuba que tu t'es éloigné du Parti communiste ?

- A partir de 1965 est apparu en Uruguay le Mouvement de libération nationale (MLN) qui polarisait les éléments attirés par la révolution cubaine. Mais le MLN était déjà prisonnier de la confusion qui s'est ensuite propagée à d'autres pays, comme l'Argentine. Il considérait le Parti communiste comme son allié stratégique. Mais comment fonder une stratégie sur une telle division des tâches, entre lutte armée et mouvement de masse ? Comment développer la lutte armée en compabandonne entre les mains du PC et de ses conceptions parlementaristes ? Ce qui devait arriver est arrivé. Les masses populaires s'orientaient de leur côté, avec une conception de lutte non violente, et le mouvement armé s'en est allé du sien. Le MLN n'a pas su unir la lutte des masses et la lutte armée, de sorte que la force armée la plus puissante, l'armée professionnelle, celle de l'Etat, a vaincu l'armée la plus faible, celle de la guérilla, et ce dès 1971.

- En tant que dirigeant ouvrier, tu as dû vivre encore plus intensément que d'autres cette contradiction ?

- Oui, je l'ai vécue plus fortement. On voulait que la classe ouvrière soit protagoniste de la lutte de libération. Mais quand toutes les structures doivent être que le centralisme étouffe la démocratie, le militantisme tend à se réduire à l'obéissance. Moi, je croyais à la convergence du mouvement armé et du mouvement de masse. Mais la guérilla a été écrasée en 1971 par une forte répression sélective, sans que le mouvement de masse dirigé par le PC ne bouge. Et quand le coup d'Etat de 1973 a attaqué frontalement le mouvement ouvrier dans son ensemble, quand nous avons riposté par la grève générale, les camarades sur le port me disaient : « C'est maintenant que nous aurions besoin des "mu-

Pendant la grande époque des Tupamaros, quand on demandait aux dirigeants du MLN quel serait le rôle de la classe ouvrière, certains allaient jusqu'à répondre qu'il fallait laisser cela au PC. Mais on ressentait déjà les coups de la crise économique et sociale, et avec la crise, les libéraux deviennent conservateurs, les conservateurs deviennent fascistes, les luttes se multiplient et la répression se dé clenche. La bourgeoisie commença par une répression sélective, d'abord la guérilla et après le mouvement de masse. Le PC et les réformistes se sont lavés les mains de la répression contre la guérilla, qui resta isolée et fut détruite. Mais par la suite, tout le monde y passa.

- Toi-même tu as connu à plusieurs reprises les prisons et la torture.

- En 1969, j'ai été arrêté une première fois et pendant quinze jours, sous une démocratie bourgeoise, j'ai connu pour la première fois la torture. Au cours d'une séance de torture à l'électricité, j'ai rompu mes liens et arraché la cagoule qui m'aveuglait. J'ai vu tous les officiers, leurs visages, qui s'entraînaient déjà à la torture. L'armée était déjà dans le coup, même si elle n'a commencé à agir directement qu'en 1971. Et il y avait déjà des conseillers américains. Cette histoire s'est diffusée dans le pays comme le premier cas de torture, et pourtant mon seul crime avait été de m'être rendu à Cuba pour connaî-

En 1971, j'ai été à nouveau accusé, cette fois d'être le porte-parole du Mouvement du 26 mars. Finalement, on n'a pas arrêté de m'arrêter, comme militant du avoir été à Cuba, comme syndicaliste, ou tout simplement comme travailleur qui défendait sa classe. Dans ce petit pays de 2,5 millions d'habitants, il y a eu 60 000 à 70 000 prisonniers et torturés. En 1971, je suis resté onze mois en prison avec une cagoule et une séance de torture quasi quotidienne. Tout cela laisse de terphysiques. Mais comme j'étais un militant ouvrier, les travailleurs sont descendus dans la rue pour exiger ma Alors, les militaires ont eu peur des conséquences possibles donc dire que ce sont les camarades de travail qui m'ont tiré de prison en 1972.

Je suis donc retourné au travail et j'ai pu vivre aussi sur le port l'expérience de la grève générale de quinze jours contre le coup d'Etat en juin 1973. On m'a aussitôt remis en prison. Une grève générale de ce type ne peut se terminer que par une insurrection ou une défaite. Or, l'insurrec tion n'avait pas été préparée ni dans la tête des gens ni matériellement, et une insurrection, ça ne s'improvise pas. On a donc été vaincus malgré ces 600 000 travailleurs en grève pendant quinze jours. Après avoir liquidé le mouvement armé, les militaires ont ainsi réglé son compte au mouvement syndical: emprisonnements, morts, tortures, exils, dix années de terrible agonie pour notre peuple. Et ce n'est pas encore fini avec la démocratie de pacotille qu'ils prétendent nous donner. Le sort des prisonniers et des proscrits n'est toujours pas réglé.

En 1973, après ma libération, les camarades m'ont aidé à partir pour l'Argentine. Là, nous avons continué à militer avec des organisations qui parlaient le mê me langage que nous. Mais ce qui s'était passé en Uruguay nous aidait déjà à comprendre certaines choses. La classe ouvrière argentine avait un des niveaux de vie les plus élevés du continent, elle restait dans sa grande majorité péroniste, et le (PRT) essayait alors de faire la révolution sans cette classe ouvrière là. Bien que nous ayions commencé à comprendre certaines des erreurs, nous sommes restés en Argentine jusqu'au C'était une question à la fois de solidarité

- Mais depuis que tu es en France, as-tu réussi à t'orienter politiquement, à maîtriser toute cette histoire ?

- Ici, c'est difficile. La politique française est sophistiquée. Les bourgeois arrivent à tout relativiser et tout atténuer avec leur politesse, leur discours. La social-démocratie est terrible. Alors, mon problème est le suivant : comment faire la révolution et pour quel socialisme ? Comment critiquer les pays de l'Est sans tomber dans l'anticommunisme? Comment être avec la classe ouvrière polonaise et dire que le régime de Jaruzelski est un régime de merde? C'est le grand problème. Et c'est là que j'ai du respect pour les trotskystes. Comment faire une critique de gauche des régimes de l'Est sans s'aligner sur le premier dissident venu, qui dé-

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Ruben Sassano lors de la mobilisation à l'occasion du rapatriement du corps d'un sénateur uru-

Une partie des 300 000 manifestants contre le régime militaire, à Montevideo, le 27 novembre. (DR)

guayen mort en exil. (DR) barque ici et commence à gagner du fric avec sa dissidence?

L'autre problème, pour moi, c'est que la lutte des classes est moins visible, moins évidente ou moins directe en France que dans mon pays, avec toutes ces conquêtes sociales qui sont en même temps autant d'amortisseurs des conflits sociaux. Tu vois, c'est difficile pour un révolutionnaire qui vient de l'étranger de vaincre cette contradiction, de rester révolutionnaire dans un pays comme celui-là sans tomber dans l'anticommunisme et apporter de l'eau au moulin de l'ennemi. Ma réponse, c'est qu'il faut être dissident

HASTA COM CAO TU ViDA HD avec la classe ouvrière soviétique ou polonaise, et non avec ceux qui, comme Soljénitsyne, gagnent des millions avec leur dissidence.

- Mais comment vois-tu dans cet ensemble la place de Cuba ?

- Cuba, c'est évidemment différent de l'URSS ou de la Tchécoslovaquie. En 1967, jy ai vu la pauvreté. Les autres pays socialistes ne donnaient presqu'aucune aide, ou alors sous condition. Si le Che avait réussi cette année-là à ouvrir une brèche sur le continent latino-américain, cela aurait changé le cours des choses. Mais il a fallu attendre 1979 pour voir la victoire révolutionnaire gua. On nous dit aujourd'hui que sans l'URSS, il n'y aurait plus de Cuba. Mais moi, le Cuba que j'aime, c'est celui de 1967, qui avait comme boussole la révolution sur le continent. L'URSS a distillé l'aide au compte-gouttes, formé les cadres de l'armée cubaine à Moscou, avec de longs séjours de deux ans à l'académie militaire soviétique. Fidel Castro a bien essayé de rompre le cercle et de se frayer un chemin. D'abord avec l'entreprise du Che. Plus tard, sous une autre forme, il a espéré quelque chose avec Salvador Allende au Chili. Ensuite, il a dû attendre des jours meilleurs. Mais, pendant ce temps, la bureaucratie plaçait ses pions. Mais je suis sûr que si une option révolutionnaire apparaît à nouveau, à partir de l'Amérique centrale ou d'ailleurs, les choses vont se remettre à bouger, y compris à Cuba.

C'est là une situation où les organisations qui se réclament du trotskysme ont une chance, à condition de surmonter leurs contradictions internes secondaires et de comprendre les priorités du moment. La révolution peut encore être frustrée sur notre continent par les effets du partage du monde en zones d'influence. C'est pour cela qu'il est important qu'il y ait des organisations trotskystes présentes, mais à condition qu'elles comprennent nos réalités nationales.

Il faut partir de la réalité concrète de notre continent. En Amérique latine, il n'y a pas seulement les Miskitos, mais aussi les Aztèques, les Mayas, les Guaranis ... Il serait trop facile de croire qu'armés du marxisme nous sommes invulnérables. Ces idées nées en Europe, qui ont fait avancer l'humanité, doivent s'appliquer à une réalité différente qu'il faut prendre à bras le corps. Le meilleur marxiste révolutionnaire n'est pas le plus pur et dur, c'est l'homme politique qui fait réellement avancer la révolution en prenant en compte, par exemple, ce que représentent la samba, le carnaval et le football au Brésil, et en tenant compte du christianisme. On ne peut pas tirer les militants d'un bocal théorique aseptisé. Il y a un dogmatisme intellectuel qui empêche la gauche révolutionnaire indépendante et antibureaucratique d'occuper toute la place qu'elle a pourtant mérité par ses sacrifices. Les partis communistes pro-soviétiques et pro-chinois ont dégénéré. Pourquoi la bureaucratie n'a-t-elle pas réussi, en Pologne,à opposer à l'Eglise ses propres valeurs ? La gauche internationaliste a raison : face au capitalisme et à l'Eglise, les régimes bureaucratiques ne sont pas compétitifs si l'on n'arrive pas à créer l'homme nouveau.

Je te dis tout ça parce que, pendant mon passage au PC, j'ai crié un jour « Vive Staline ! », et l'autre jour « A bas ... Staline ! », sans jamais comprendre. Or, la démocratie dans le socialisme commence par la démocratie dans le parti, sans quoi ce parti construira un jour un Etat non démocratique.

Propos recueillis par Daniel JEBRAC, Paris, 30 octobre 1984.

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