Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER POLOGNE

L'assassinat de Jerzy Popieluszco, un crime de la dictature

· Inprecor n° 185, 3 décembre 1984 · p. 8-10 · 3 293 mots

Jacqueline Allio était le pseudonyme de Jacqueline Heinen, membre de la direction internationale dans les années 1980, responsable du travail femmes et du travail sur la Pologne.

Pologne Syndicalisme

E n'arrive plus a limiter mon sacerdoce à l'enceinte de l'église, bien que tant de sent qu'un vrai prêtre polonais ne devrait pas sortir du domaine de sa paroisse. Je resterai parmi les ouvriers tant que je le pourrai », déclarait Jerzy Popieluszko. Avec son assassinat, le 19 octobre 1984, Solidarité a donc perdu l'un des plus dévoués de ses prêtres ouvriers, défenseur acharné des libertés syndicales et des droits du travailleur et du citoyen. Un homme qui dénonçait courageusement la violence et les mensonges du pouvoir bureaucratique. L'assassinat pour des raisons politiques de Jerzy Popieluszko, par les agents de la Sécurité, prive

Solidarité d'un homme qui, dès l'éclatement des grèves d'août

1980, décida de lier son sort à la cause des travailleurs exploités et opprimés, s'engageant dans ce sens devant les ouvriers des aciéries de Varsovie, pour qui il célébrait la messe alors qu'ils occupaient leur usine.

La manière dont il a été liquidé met une fois de plus en

Jacqueline ALLIO,

Cyril SMUGA

Depuis le coup de force du 13 décembre 1981, l'appareil de répression a déjà commis de nombreux meurtres, qu'il s'agisse des ouvriers de la mine Wujek, des dizaines de participants aux manifestations de rue tués ou disparus, ou du dirigeant paysan Piotr Bartoszcze, assassiné il y a quelques mois (2). Comme Jerzy Popieluszko, ils ont tous été victimes des mêmes mécanismes d'un pouvoir s'appuyant en permanence sur l'état d'exception.

Nul doute que ce dernier crime n'ait été conçu comme une revanche face à la résistance opiniâtre que le mouvement social oppose à la « normalisation » de la bureaucratie, en particulier au vu des échecs du pouvoir cette année, tels que le boycott de la farce des élections municipales et l'amnistie des prisonniers politiques décidée quelques mois à peine après que les autorités eurent en vain tenté de contraindre les onze dirigeants de Solidarité et du KOR à émigrer.

Il est évident que toute une partie de l'appareil du pouvoir a réagi très négativement devant l'amnistie sur laquelle Jaruzelski comptait pour démobiliser et diviser le mouvement de résistance. Dès que l'annonce en fut faite, le comité central du Parti ouvrier unifié de Pologne (POUP)

croula littéralement sous les télégrammes de protestation envoyés par la « base ».

Leur résistance se trouva confirmée lorsqu'il apparut que les dirigeants de Solidarité sortis de prison étaient reçus comme des héros lors des messes célébrées en leur honneur par des foules de partisans. Les autorités menacèrent alors plusieurs d'entre eux, s'ils persistaient dans leurs activités publiques. Wladislaw Frasyniuk et Josef Pinior notamment, furent renvoyés

Un crime de la dictature

L'assassinat de Jerzy Popieluszko

"gens de bon conseil" me di-

Polonais en est d'ailleurs convaincue. pour deux mois en prison, pour avoir participé à la manifestation du 31 août 1984 à Wroclaw, et pour avoir rencontré des ouvriers des entreprises de cette ville. Or, même si la perspective d'une reprise de l'activité ouverte de Solidarité n'a pu se réaliser comme beaucoup l'espéraient, le général Jaruzelski est loin d'être parvenu a ses tins, ce qui a contribué à faire mon ter la grogne d'un cran au sein de l'appareil du pouvoir.

LUTTES INTESTINES

DANS L'APPAREIL DU POUVOIR

En septembre dernier, le journal du MRKS (Comité ouvrier interentreprises de Solidarité), de Varsovie, CDN-Glos Wolnego Robotnika, signalait un accroissement de l'hostilité à l'équipe de Jaruzelski parmi les bureaucrates, leur « avant-garde » affirmant de plus en plus ses positions ouvertement staliniennes. En fait, l'équipe actuelle n'est jamais arrivée à soumettre pleinement tous les secteurs de l'appareil du pouvoir. C'est particulièrement vrai en ce qui concerne l'appareil économique, plus désintégré que jamais, divisé en cliques locales et de branches rivalisant dans la course pour l'attribution des fonds d'investissement et des moyens de production.

Mais ce n'est là qu'un aspect de l'afParallèment à l'introduction de l'état de guerre, on a assisté à une série de modifications dans les relations entre les appareils. Celui du POUP qui, traditionnellement, avait la suprématie, s'est vu relégué au second plan par l'appareil milide la bureaucratie d'Etat. « Dans le bon vieux temps, écrit le l'habitude de consulter quotidiennement "son" dirigeant du comité central. Maintenant, un chef de département du POUP lumière la vraie nature du pouvoir existant en Pologne. La politique et morale de cette pleinement aux autorités, et en premier lieu au général Jaruzelski, comme l'a souligné le professeur Edward Lipinski dans une lettre adressée au chef de l'Etat (1), dans laquelle il exigeait la démission de ce dernier. Le professeur Lipinski, aujourd'hui âgé de 96 ans, est membre de l'Académie des sciences et co-fondateur du Comité vriers (KOR). Les autorités polonaises portent la responsabilité de cette mort, indépendamment du fait que les hommes de main du capitaine Piotrowski, responsable avoué de ce meurtre, aient agi de leur propre chef ou pour le compte de personnalités haut placées. Même si cette agression contre le mouvement social résultait du jeu des affrontements entre les cliques au pouvoir, cela n'en resterait pas moins un crime commis par le régime. La très grande majorité des doit s'adresser au ministre. Il fut une époque où les fonctionnaires du comité central avaient un accès direct aux cabinets ministériels. Aujourd'hui, il faut qu'ils prennent rendez-vous plusieurs jours à l'avance. » (3)

Les membres de l'appareil militaire ont partiellement pris le contrôle du ministère de l'Intérieur, y compris de l'appareil de la Sécurité, ce qui va également à l'encontre des traditions. Cela ne fait pas l'affaire des vieilles cliques du POUP ni de celles du ministère de l'Intérieur, car cela remet en cause leurs positions dans la sphère du pouvoir et, avec elles, les privilèges qui lui sont liés. L'insuccès de la normalisation fait que les secteurs s'estimant discriminés sont prompts à contester l'équipe de

Jaruzelski au nom d'une ligne dure impliquant une lutte plus énergique contre l'opposition. Certains pensent qu'ils représentent une alternative pour le Krem-

C'est sur le fond de ces luttes frac tionnelles qu'est apparue la tendance de certains secteurs du ministère de l'Inté rieur à vouloir rendre « justice » soi-même. On l'a vu avec les enlèvements perpétrés par l'Organisation anti-Solidarité (OAS), qui a torturé des personnes accusées d'avoir pris part aux activités clandestines de Solidarité. Bien que les victimes aient formellement identifié l'un des membres de ce commando comme étant un agent de la Sécurité, et bien que le député Ryszard Bohr ait déposé devant la

Diète une lettre signée par quarante intellectuels de Torun à ce sujet, l'instruction a traîné en longueur et les agressions de

TOAS n'ont pas cessé.

1. Le Monde, 7 novembre 1984

2. cf. Inprecor numéro

177, du 9 juillet

1984.

3. CDN numéro 83, 18 septembre 1984.

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Le « communiqué numéro 1 » émis par le commando dénonçait l'« incapacité de l'équipe Jaruzelski et des services de la Sécurité » à mener une lutte efficace « contre le cancer qui ronge la société : la conspiration et la mode de l'opposition », contre Solidarité. Les généraux Jaruzelski et Kiszczak n'ont pas cru prendre aux bandits de l'OAS. Cela n'a rien d'étonnant. Du point de vue du régime dans son ensemble, ils ont fait du bon travail, même s'ils avaient agi sans accord préalable. D'après les informations données par Kiszczak lors d'une intervention télévisée, il semble que le capitaine Piotrowski, qui a reconnu avoir commis le meurtre du père Popieluszco, s'est défendu politiquement en usant d'arguments similaires à ceux avancés par l'OAS dans ses tracts. Le ministre de l'Intérieur a même déclaré qu'il suspectait « quelqu'un de puissant » de se cacher derrière les meurtriers et qu'il avait pris des mesures spéciales de sécurité pour éviter qu'ils ne soient liquidés dans leur prison (4). Tout cela n'est peut-être qu'un rideau de fumée. L'essentiel est cependant que l'équipe dirigeante ait été contrainte d'avouer que les assassins étaient des gens de l'appareil, révélant par là-même la crise profonde qui touche ce dernier. « Un régime du bloc de l'Est remet en cause sa police politique sous la pression populaire », déclare un ancien militant de Solidarité, qui poursuit ainsi : « Et un régime qui remet en question sa police ne fait rien d'autre que de scier la branche sur

LA PRESSION POUR LA VÉRITÉ

SUR LA MORT DE POPIELUSZCO

A première vue, rien n'empêchait le pouvoir de maquiller ce crime politique au même titre que celui de Piotr Bartoszcze, ou de diriger l'enquête sur une voie de garage afin de gagner du temps, comme dans le cas du meurtre de Grzegorz Przemyk (6). Rien, si ce n'est la pression sociale et la peur de la réaction des tra- un tonneau de poudre.

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La tension suscitée par l'enlèvement de Popieluszco a contraint l'équipe de Jaruzelski à agir très vite afin de prévenir des développements dont l'ampleur pouvait s'avérer dangereuse pour elle. L'arrestation du capitaine Piotrowski et de ses deux acolytes, puis celle du colonel Pietruszki, de la Sécurité, le fait que cela fut rendu public, la décision de Jaruzelski en accord avec le comité central du POUP d'effectuer une purge dans l'appareil de la police politique et, enfin, la découverte du cadavre de la victime, tout cela est le fruit de la pression sociale, du danger que représentait la menace de grève des aciéries de Varsovie et le risque de son extension, de la peur inspirée par les masses déferlant à l'église Saint-Sta-

Ce qui s'est passé après l'enlèvement de Popieluszco témoigne du rapport de forces maintenu entre les travailleurs et le pouvoir polonais, un rapport de forces qui constitue une menace potentielle pour ce dernier, surtout si le mouvement de résistance s'avérait capable de l'utiliser à son profit.

Le meurtre de Popieluszco représentait une attaque à la fois contre Solidarité et contre l'Eglise. On pouvait donc s'attendre à ce que le cardinal Glemp et le secteur de la hiérarchie catholique le soutenant dans sa politique de conciliation à l'égard du régime se sentent obligés de modifier leur position vis-à-vis du mouvement social auquel ils ont tourné le dos depuis longtemps. Pourtant, il n'en fut catholique de Varsovie et correspondant du Matin dans la capitale polonaise écrivait, le 27 octobre dernier : « Le primat Glemp semble décidé à faire entendre raison aux fidèles. Depuis son retour (de Berlin-Est) à Varsovie, alerté peut-être par la lettre que lui ont adressé les prêtres contestataires dont l'initiative doit lui rappeler fâcheusement les structures horizontales honnies dans le parti, il s'occupe de désamorcer ce qu'il tient pour

Samedi soir, à Jerzy Popieluszco à côté d'une affiche de Solidarité montrant un saint polonais. (DR)

la demande du pouvoir, il a laissé évacuer le presbytère de la paroisse Saint-Stanislas, celle de l'abbé Popieluszco, où siégeait une sorte d'état-major de crise : la presse officielle l'avait stigmatisé le jour même comme une création des "maîtres provocateurs" de Solidarité » (7).

Le jour suivant, le dimanche 28 octobre, date de la « messe pour la patrie » que Popieluszco aurait dû célébrer s'il avait été en vie, Glemp décida de dire une messe à la même heure que celle de l'église Saint-Stanislas, dans l'intention d'en détourner une partie des fidèles et de prévenir la manifestation à laquelle cela risquait de donner lieu. Mais cela n'empêcha pas 50 000 personnes de se rendre la paroisse de Popieluszco, alors que Glemp n'en attirait que ... 1 500. Il eut le culot de demander aux fidèles de faire preuve d'amour pour le prochain, en y incluant en l'occurrence le général Jaruzelski et les agents de la Sécurité, meurtriers de Popieluszco. Le fossé existant entre la base de l'Eglise et l'épiscopat risque donc fort de se creuser encore.

L'APPEL DE WALESA

AU « DIALOGUE HONNETE » La situation créée par l'enlèvement de Popieluszco exigeait une réaction décidée de la part du mouvement d'opposition, même s'il ne pouvait agir qu'avec prudence. On ne peut exclure que ce meurtre ait constitué le maillon d'une provocation fomentée par certains milieux de l'appareil cherchant à la fois l'occasion de lancer une opération brutale de répression et d'en profiter pour opérer des changements au sein du pouvoir.

Après l'instauration de l'état de guerre, Frasyniuk avait à plus d'une reprise mis en garde contre la volonté du régime d'écraser le mouvement de résistance, ce à quoi les manifestations de rue pouvaient donner prise. Dans ce sens, les avertissements de Lech Walesa contre toute provocation où les masses serviraient de chair à canon dans la bataille pour une redistribution du pouvoir engagée entre les fractions rivales du régime étaient certainement fondés. Mais, par ailJetoche de celle de Gilemp, en ne propo- Walesa a adopté une sant aucune perspective d'action politique au mouvement social et, surtout, en affirmant qu'il espérait voir s'instaurer « dialogue honnête » entre le pouvoir et les masses. Ce faisant, il a démobilisé les énergies et paralysé toute initiative. Depuis longtemps, les milieux de l'opposition démocratique ne cachent pas leur crainte d'une explosion sociale pouvant déboucher sur une défaite. Mais ce qui était à la rigueur explicable, si ce n'est justifié, avant août 1980, apparaît aujourd'hui comme un anachronisme. Car on a affaire à une société dont la majo-

4. Le Monde, 1er novembre 1984. 5. Libération, 12 novembre 1984. 6. Grzegorz, lycéen arrêté lors d'une manifestation, est mort après avoir été passé à tabac dans les locaux de la milice.

7. Le Matin, 29 octobre 1984.

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Paris, le 14 décembre 1981 : manifestation de soutien à Solidarité. (DR) rité des membres - avant tout la classe ouvrière dans les grandes entreprises — est passée par des expériences très riches d'auto-organisation. Et être certain qu'elle saura en faire usage. Un dirigeant ouvrier comme Walesa devrait en être convaincu.

Canaliser l'énergie des masses dans la prière collective ne fera que permettre au pouvoir de gagner du temps et de resserrer ses rangs. En d'autres termes, cela lui permettra de se préparer à la contre-attaque. Devant 15 000 personnes rassempour une messe à l'église SainteBrigitte à Gdansk, Walesa a affirmé que les ravisseurs de Popieluszco « nous ont fait une saloperie à tous, depuis le Premier ministre jusqu'au simple citoyen ». Comme s'il existait en Pologne une communauté d'intérêts entre le pouvoir et les

Le mouvement social n'a aucun intérêt à prendre sur lui d'effacer la responsabilité d'une mort qui incombe au chef de l'Etat, et les efforts de Walesa pour convaincre les travailleurs qu'un « dialogue » est possible avec les autorités ne peuvent que conduire à une impasse. Une situation favorable au mouvement de masse pourrait bien sûr conduire à une nouvelle de négociation avec le pouvoir, mais à condition que ce dernier soit le dos au mur. De toute façon, il ne s'agira pas d'un « dialogue honnête », mais de la nécessité de faire des concessions et de parvenir à un compromis tactique. En tout cas, on ne contraindra pas les autorités au dialogue par des prières collectives.

Commentant une interview où Walesa lui avait déclaré que « l'Eglise a montré qu'elle était capable de diriger la nation dans des moments clef de notre histoire », le correspondant du Financial Times, Krzysztof Bobinski, affirme : « Cela témoigne de la disposition de Walesa à accepter que Solidarité occupe un stradans toute négociation l'Eglise et l'Etat. » Et il ajoute : « Une orientation qui surprendra plus d'un militant syndical. (...) Mais une ligne qui est assez claire. Walesa signale aux autorités qu'elles peuvent compter sur le calme régnant dans le pays tout en leur demandant d'établir un contrôle sur leur propre appareil répressif et de lier cela à une politique de conciliation. » (8)

Que cette orientation soit véritablement celle de Walesa ou non - on connaît sa propension aux déclarations intempestives contredites le lendemain - , il est certain que si le mouvement social adoptait une telle position, le pouvoir serait en mesure de limiter les conséquences néfastes pour lui de l'assassinat de Popie-

« CONTROLE SOCIAL

DE L'APPAREIL DE RÉPRESSION »

Pour leur part, Frasyniuk et Pinior lançaient, à leur sortie de prison, le mot d'ordre de « contrôle social sur l'appareil répressif ». Quelques jours plus tard, des dirigeants d'une dizaine de villes de Pologne connus pour représenter l'aile la plus combative de Solidarité durant sa période légale lançaient un appel allant dans le même sens: « Depuis le 12 décembre 1981, la liste des actes de terreur s'est considérablement allongée. Il n'y a toujours qu'une seule méthode pour arrêter la terreur : le contrôle social de l'appareil de répression. » (9) C'est ce qu'entendent tenter de faire ceux qui ont constitué des comités de défense des droits de l'homme contre la violence, à Cracovie, Varsovie, Wroclaw, Gdansk et dans de nombreuses autres villes. Il devrait également être possible, aujourd'hui, de profiter de la crise morale que l'assassinat de Popieluszco a certainement suscitée parmi les fonctionnaires de l'appareil de répression pour les appeler à manifester une résistance passive lors d'opérations de répression, à faire parvenir à la presse clandestine et aux comités de défense des droits de l'homme des informations concernant l'activité de cet appareil, pour les appeler à tenter de s'auto-organiser au sein de commissions syndicales ou de groupes anti-répression.

Une activité publique des comités des droits de l'homme serait-elle cependant possible ? Le pouvoir vient de les déclarer illégaux. Pourront-ils agir au grand jour en dépit de cela ? Ce serait sans aucun doute un très grand succès pour le mouvement social, mais seule la pratique dira si le rapport de forces existant permettra d'impo-

Quoi qu'il en soit, les comités de défense contre la violence ne sauraient servir de substitut à ce mouvement social. S'il en était ainsi, cela traduirait un recul très important, un retour au point de départ, à ce que le KOR représentait avant août 1980. De ce point de vue, Walesa a raison d'affirmer que les buts de ces comités sont trop limités en comparaison des objectifs et des tâches de Solidarité et qu'il serait illusoire de penser que le contrôle social de l'appareil répressif soit à lui seul capable de sortir le pays de la crise politique. Dans la situation actuelle, un tel contrôle et ses effets ne pourraient

Au lieu donc d'être un substitut du mouvement social, les comités devraient en être un complément, une initiative allant dans le sens d'un élargissement de son champ d'action. Pour se concrétiser, il faudra d'ailleurs qu'elle s'appuie sur une plus grande activité des forces sociales, et en premier lieu des ouvriers d'usine. Le potentiel accumulé fin octobre - début novembre favorise une telle activité : l'immense manifestation à l'occasion de l'enterrement de Popieluszco, qui a rassemblé un demi-million de personnes sous les drapeaux de Solidarité, en était l'expression matérielle. Mais cela exige de rejeter le slogan fondamentalement erroné suivant lequel « Seul le calme peut nous sauver ». Il faut au contraire lier l'action d'autodéfense sociale face à la terreur et à la ré pression à une recrudescence de l'activité syndicale dans les entreprises, en mobilisant les travailleurs autour de revendications économiques et sociales immédiates, et dans la lutte pour les droits syndicaux, autogestionnaires et civils.

Les comités de défense contre la violence ne pourront agir publiquement que s'ils s'appuient sur la reconstruction et le renforcement des structures clandestines de Solidarité dans les usines, sur la résistance et la lutte des travailleurs. Le régime vient d'entamer une campagne très violente contre nombre de militants de Solidarité et de l'opposition démocratique récemment amnistiés, contre ceux des prêtres qui continuent à soutenir le mouvement clandestin, une campagne de haine qui ressemble fort à celle menée contre Popieluszco en prélude à son assassinat. Le pouvoir tente ainsi de contre-attaquer. Beaucoup de choses dépendront à l'avenir de la capacité du mouvement à contenir ce nouvel assaut.

Jacqueline ALLIO, Cyril SMUGA, 20 novembre 1984. 8. Financial Times, 7 novembre 1984 9. Bulletin d'information de Solidarité, numéro 100, 14 novembre 1984.

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