Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER POLOGNE

Perspective d'un courant de la gauche révolutionnaire

Inprecor n° 185, 3 décembre 1984 · p. 17-18 · 2 372 mots

Pologne URSS et Russie Europe de l'Est Stalinisme

'ARTICLE que nous publions ci-après est paru en juillet 1984 dans le bulletin numéro 20 de Wolny Robotnik (l'Ouvrier libre), organe de l'Union des conseils

• ouvriers, mouvement de résistance populaire (ZRP-PRO) de la région de Silésie.

Ce texte, auquel nous avons ajouté les intertitres, était précédé de l'introduction suivante : « La version abrégée de l'article qui suit est une introduction à la discussion qui a pour but d'élaborer des formes concrètes d'action, sujet à propos duquel nous sommes revenus plus d'une fois dans nos colonnes pour exprimer le point de vue et la conception du PRO. La rédaction est pleinement d'accord avec les intentions de l'auteur de l'article publié ci-dessous. Ce dernier estime que les critiques adressées à la rédaction du journal Robotnik, avec lequel nous collaborons depuis un certain temps, ne constituent pas une attaque contre un adversaire politique, mais une tentative de discussion concrète sur les perspectives de la gauche polonaise dans la situation actuelle,

- Mener une action d'information et d'agitation parmi les unités militaires soviétiques stationnées en Pologne, par exemple par la diffusion de tracts, de prises de position en russe, distribuées sur le terrain où se trouvent ces unités.

- Organiser, depuis la Pologne, émissions de radio en direction de la Biélorussie, de la Tchécoslovaquie, de la Lithuanie, de la RDA et de l'Ukraine, dans les langues de ces nations, par exemple des émissions régulières à partir de « ballons-émetteurs », moyen déjà utilisé en Pologne.

- Utiliser les imprimeries clandest es et les imprimeries à l'étranger pour le besoins des initiatives dissidentes et oppositionnelles dans les pays voisins et pour permettre une information propre de Solidarité en direction de ces pays. La préférence devrait aller à la RDA et à la Tchécoslovaquie, dont les frontières sont particulièrement perméables, en vue de trouver nos premiers lecteurs étrangers.

- Etablir des contacts internationaux durables et coordonner des actions communes antibureaucratiques avec les groupes d'opposition et les groupes indépendes pays les plus proches du camp bureaucratique, et mettre sur pied pour eux un service d'information indépendant afin de contrebalancer la propagande antipolonaise et anti-révolutionnaire développée dans ces pays, avec, par exemple, la diffusion des principaux documents des accords d'août 1980.

En dehors de ce travail vers l'extérieur, il semble important d'entamer un travail vers l'intérieur, qui facilitera en premier lieu :

- Une condamnation décidée chauvinisme grand-russe, combattu en son temps par Lénine, et un soutien clair à la lutte pour l'indépendance nationale des nations soviétiques dominées par la Russie et, d'autre part, l'arrêt et la condamnation de la propagande anti-russe dans la presse clandestine. De même qu'il fut un temps où tout Allemand n'était pas un fasciste, de même, aujourd'hui, les Russes ne sont pas tous chauvins.

- La dénonciation des phobies nationales ainsi qu'une attitude critique face à la littérature de tendance nationaliste et face à l'histoire nationaliste.

- Exercer des pressions d'en bas sur la direction de Solidarité, afin de développer une coopération internationale, en premier lieu avec l'Est, ce qui doit conduire à une importante évolution stratégique et à une prise de position publique et active en ce qui concerne les problèmes nationaux et sociaux en URSS, fondée sur la fraternité révolutionnaire.

Prolétaires de tous les pays, unissez-vous, pour votre liberté et pour la nôtre !

Front Robotniczy (Front ouvrier), numéro 1, Varsovie, 12 août 1984.

Perspective d'un courant de la gauche révolutionnaire sur le plan national comme international.»

Robotnik, journal de Varsovie, a publié au début de cette année un article intitulé « La voie vers un nouveau parti » (cf. encadré page 15, ndlr.) L'article commence de la manière suivante : « La question de savoir s'il faut, et quand,

Parti socialiste polonais (PPS) est en discussion dans de nombreux milieux sociaux. » La première partie de question - faut-il le faire? - est effectivement posée par certains militants de Solidarité. C'est une question d'importance, car elle en suppose une autre, à laquelle il faut absolument trouver une réponse : quelles sont les perspectives de la gauche polonaise ? Ou, plus directement, quelles sont les perspectives du courant révolutionnaire de l'opposition

Pour éviter tout malentendu, définissons tout de suite les principales caractéristiques de ce courant : il lutte pour un renversement révolutionnaire du système de pouvoir actuel et son remplacement par une république autogérée, il considère que la classe ouvrière est la force motrice de cette révolution, il se réclame de la tradition de la pensée révolutionnaire du mouvement ouvrier et il oppose les solutions autogestionnaires, socialistes, à l'actuel système stalinien. Bien qu'encore limité, ce courant révolutionnaire existe en Pologne et lutte au sein des structures clandestines de Solidarité, et ses vues trouvent un écho grandissant parmi les militants de l'opposition. Nombre de ces derniers n'accepteraient jamais de définir leur propre attitude comme étant « révolutionnaire » ou « de gauche », mais ils n'en soutiennent pas moins les principales propositions du courant révolutionnaire, car ce sont elles qui, à leurs yeux, reflètent le mieux la situation politique en Pologne et la situation de la classe ou-

« ROBOTNIK »

ET LA RECONSTRUCTION DU PPS

Le journal Robotnik a une vision simple et claire de l'avenir de la gauche polonaise : il faudrait reconstruire le PPS et doter ce parti ainsi ressuscité d'un caractère social-démocrate. La première erreur de la rédaction de Robotnik tient à la façon dont elle pose la question de l'organisation de la gauche. Pour les auteurs, le parti, dans ce cas le PPS, est la seule solution possible au problème organisationnel, et il faut entreprendre sa construction immédiatement. Et ceci, de diverses manières, notamment par le haut, au travers d'une présentation publique de l'alternative socialiste par des gens estimés socialement et connus pour leur contribution à la cause du socialisme démocratique. L'article en question affirme : « La tâche de l'heure consiste à développer la coopération entre les journaux et les éditions indépendants et à discuter des divers aspects d'un programme alternatif à la politique du POUP, programme du socialisme démocratique adapté aux conditions réelles de la fin du XXe siècle. » Malheureusement, on ne créera pas de parti ouvrier à l'aide d'un « programme alternatif à la politique du POUP ». Ce n'est pas d'un tel programme dont nous avons besoin, mais d'un programme de lutte face au POUP et à la bureaucratie. Il est significatif que les articles programmatico-organisationnels publiés dans Robotnik passent totalement sous silence les problèmes de la lutte actuelle de la classe ouvrière et de la stratégie qui devrait être celle des structures de Solidarité. Pour les auteurs de Robotnik, il y a une nette séparation entre d'un côté le parti et le programme, et de l'autre la lutte face au pouvoir et ses perspectives.

Vu sous cet angle, le problème de la construction d'une nouvelle organisation de gauche semble sans doute plus simple. Mais il ne s'agit là que d'illusions. La construction d'une organisation, ce n'est pas seulement l'affaire du slogan « Construisons le PPS » et de la diffusion d'un programme attractif. Au contraire, ce qu'il faut, c'est intégrer ces deux sphères d'action, élaborer un programme de lutte de la classe ouvrière et, sur cette base, construire l'organisation des militants les plus engagés dans cette lutte. S'interroger sur l'utilité de ressusciter aujourd'hui le PPS, sans poser la question du rôle que ce parti devrait jouer dans la stratégie de renversement de la bureaucratie totalitaire, ne peut que rester une pure abstrac-

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tion. A moins que le parti ne se compose que d'un petit groupe d'intellectuels rêveurs ... Mais nous le savons bien, ce n'est pas d'un tel parti dont on parle.

La seconde erreur essentielle de la rédaction de Robotnik a trait à la définition politique du nouveau parti. Le nom lui-même - Parti socialiste polonais -n'est pas fondamental. Mais c'est dans l'affirmation que la nouvelle organisation de la gauche devrait avoir un profil socialdémocrate qu'il y a un malentendu. Il nous semble qu'il s'agit d'un malentendu, car nombre de conceptions politiques prônées dans Robotnik sont en contradiction flagrante, et ce à juste titre, avec le programme et la pratique de la social-démocratie. Néanmoins, les auteurs des articles publiés dans ce journal affirment non seulement que la social-démocratie, c'est le crédo politique du futur PPS, mais ils ne tarissent pas d'éloges devant les acquis et l'activité des partis sociaux-démocrates occidentaux. Dans un autre article, l'auteur attire l'attention du lecteur sur la stabilité intrinsèque du système capitaliste, en la comparant à l'instabilité du système en Pologne, et tire la conclusion que « les communistes et leur système ne peuvent être un partenaire de négociation pour le PPS comparable à ce qu'est le système capitaliste pour les sociaux-démocrates occidentaux ». Une aussi grande simplification ne peut rester sans commentaire. Le capitaliste n'est nullement un « partenaire de négociation » pour les sociaux-démocrates d'Europe occidentale. Ces partis sont partie intégrante de ce système ; ils en forment l'indispensable soupape de sécurité, en endiguant les soulèvements spontanés de la classe ouvrière et en canalisant les protestations sociales sur une voie parlementaire. D'ailleurs les principaux dirigeants de ces partis occupent souvent des fonctions dirigeantes dans les banques et les grandes entreprises capitalistes. Il serait plus juste de comparer les sociaux-démocrates occidentaux aux courants « libéraux » au sein du POUP. Comme eux, ils critiquent certains phénomènes socio-économiques isolés tout en défendant avec acharnement le système lui-

QUE FAIRE ... D'UN PARTI

DE TYPE SOCIAL-DÉMOCRATE?

La rédaction de Robotnik cherchet-elle à tromper ses lecteurs ou à se tromper elle-même ? Car dans d'autres articles consacrés à la situation actuelle en Pologne et aux problèmes du mouvement d'opposition, on trouve des conceptions fort éloignées des conceptions réformistes de la social-démocratie. « La tâche des socialistes polonais des années 1980 est (...)

reprendre les mots d'ordre et les idéaux pour lesquels sont morts Ludwik Warynski et Jacek Wisniewski, les ouvriers de la Commune de Paris et les ouvriers en grève au chantier naval "Commune de Paris"», explique Igor Lewy dans un article affirmant que Jaruzelski ne défend pas le socialisme (cet article est publié dans le présent dossier, ndlr.) Dans un autre arti-

Une manifestation de Solidarité. (DR) cle, le même auteur parle de « transformation totale du système du pouvoir », car « aucun compromis n'est plus possible aujourd'hui ». Ces mots expriment les conceptions politiques de la gauche révolutionnaire. Ils n'ont rien, absolument rien de commun avec l'idéologie social-démocrate.

Pourquoi la rédaction de Robotnik, journal qui est sans aucun doute l'un des meilleurs édités actuellement par les militants de Solidarité, a-t-elle donc décidé de lancer cette thèse sur la nécessité de construire immédiatement un nouveau parti, et qui plus est un parti de type social-démocrate ? Peut-être, la volonté de créer ce parti au plus vite vient-elle partiellement de la perte de foi dans l'utilité de la lutte politique menée aujourd'hui par le mouvement social clandestin. Dans certains textes publiés dans Robotnik, on sent pointer une certaine désillusion face aux attitudes de la société polonaise :

boit de la vodka, crache, hait et prie pour que la foudre descende d'un ciel sans nuages » ; « La société a plus peur des changements que des zomos » ; « La société se laisse facilement apeurer par la pensée d'avant-garde, et cela dans tous les milieux ».

Mais le choix d'une orientation social-démocrate pour le nouveau parti nous paraît encore plus étonnant. On peut admettre que la rédaction de Robotnik considère le terme « social-démocrate » comme moins repoussant - dans les conditions actuelles — que les termes « socialiste », « de gauche » ou « révolutionnaire », bien qu'elle emploie elle-même fréquemment ces mots comme synonymes, sauf le dernier, sans doute. La position de Robotnik s'explique peut-être par l'espoir, exprimé dans l'article intitulé « La voie d'un nouveau parti », que le nouveau PPS « pourra compter sur un vif intérêt de la part du mouvement social-démocrate international ». Mais il ne fait aucun doute qu'aucun parti social-démocrate européen n'entreprendra d'initiative risquée pour aider matériellement un parti d'opposition en Pologne que personne ne connaît. La vérité est que la social-démocratie occidentale reste l'un des plus grands obstacles, dans ces pays, sur la voie de changements révolutionnaires analogues au développement de l'autogestion proposé dans le programme adopté par le congrès de

Restent les questions formulées au début : quelles sont les perspectives du courant révolutionnaire de l'opposition polonaise ? Quelles sont les formes organisationnelles nécessaires à la consolidation de ce courant ? Le temps de construire un parti de la gauche révolutionnaire n'est pas encore venu. Mais la lutte des classes elle-même nous impose de construire et de développer, dans les structures du syndicat, une large tendance qui se prononce pour une solution révolutionnaire de la crise polonaise. Une telle tendance -l'opposition ouvrière face à la bureaucratie totalitaire - ne sera pas unifiée organisationnellement. L'opposition ouvrière sera constituée de diverses structures, commissions, journaux, éditions, unis par la stratégie commune de lutte pour la fondation de la république autogérée. La constitution de cette opposition ouvrière, qui est avant tout une forme de lutte de la classe ouvrière, devient une question de plus en plus urgente. Mais cela nécessite des organisateurs, un groupe de militants qui s'attèle au travail de construction de l'opposition ouvrière en tant que tendance du syndicat. La première tâche de la gauche révolutionnaire en Pologne consiste donc à former un tel

Citons pour terminer un article paru dans le numéro 13 d'Inprekor, journal de la IVe Internationale : « Il s'agit d'une entente d'hommes d'action, unis par une commune concernant les immédiates et plus lointaines du mouvement social, qui découlent de sa dynamique révolutionnaire objective, ainsi que par la volonté et la capacité de les réaliser en commun. » Cette conception nous semble très juste. La construction de premières structures organisationnelles de la gauche polonaise, créées par l'entente de la gauche révolutionnaire, ne peut être menée à bien qu'à la condition que nous nous concentrions sur les besoins de la lutte des classes elle-même. C'est à cela que doit être liée toute élaboration programmatique, et la lutte elle-même nous indiquera le moment où les structures de la gauche révolutionnaire devront se transformer en une forme d' organisation qualitativement supérieure.

Wolny Robotnik, ZRP-PRO de Silésie, juillet 1984.

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