Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

FRANCE

Le déclin spectaculaire du PCF

· Inprecor n° 187, 7 janvier 1985 · p. 8-12 · 5 343 mots

France URSS et Russie Syndicalisme

N juillet 1984, au moment de la formation du gouverne-

E ment de Laurent Fabius, le Parti communiste frangats

' (PCF) a quitté le gouvernement auquel il avait participé depuis 1981 dans les cabinets successifs de Pierre Mauroy. Ainsi s'est terminée une étape de l'histoire du parti, qui avait vu s'approfondir la crise qui frappe tous les aspects de sa politique et de son fonctionnement. Le déclin électoral du

PCF a atteint un point jamais vu auparavant. C'était déjà sur la base d'une défaite électorale que le PCF avait accepté des responsabilités ministérielles, puisque lors des élections législatives de juin 1981 il n'avait obtenu que 15 % des suffrages contre 38 % pour le Parti socialiste (PS). Trois ans plus tard, le

17 juin 1984, lors des élections pour le Parlement européen, l'organisation fascisante Front national (FN) fit même jeu égal avec le PCF, chacun obtenant environ 11 % des voix. Mais il y a un aspect encore plus grave à la crise des relations de ce parti avec la classe ouvrière. Les cellules d'entreprise, qui ont toujours été un élément décisif de l'implantation du parti, connaissent actuellement une baisse de leur activité publique, de leur vie interne, de leur influence de masse, autant d'éléments qui réduisent les capacités d'encadrement et de contrôle du PCF

La crise de l'appareil et de la direction centrale du parti

Traditionnellement, le PCF disposait n'est pas moins aiguë.

d'un appareil de 20 000 à 30 000 permanents, qui constituait la colonne vertébrale du parti et représentait un outil efficace contre toute dynamique de débat, contre tout surgissement d'oppositions organisées. Cet appareil est aujourd'hui atteint par la crise qui frappe le parti. Numériquement et financièrement d'abord, par la réduction du nombre de mairies détenues par le parti, du nombre de ses adhérents et de ses électeurs.

Politiquement ensuite, car il n'est plus en mesure de juguler de façon durable toute expression publique d'éléments en rupture avec la direction. La publication sauvage des notes de Jean

Kanapa (membre du Bureau politique décédé en 1978, et qui avait été le secrétaire particulier de l'ancien secrétaire gé-

Jean LANTIER

PS était présenté comme susceptible de vouloir la rupture avec le capitalisme, ce

Le PCF explique qui lui donna une légitimité dont il a su comme la conséquence différée de deux erreurs historiques. La première de ces erreurs aurait été la résistance de Maurice

LES GRANDES ÉTAPES DE LA CRISE

Thorez - longtemps secrétaire général du parti et qui aimait à se présenter comme le « premier stalinien de France » - et de l'essentiel. En fait, la crise ne peut être la direction de l'époque à la « déstalinisaexpliquée comme la suite de ces erreurs.

tion » entamée par Khrouchtchev au 20e

C'est le PCF lui-même qui a servi de marcongrès du Parti communiste de l'Union che-pied à Mitterrand quand ce dernier soviétique (PCUS) en 1956. Pour apporfut choisi comme candidat unique de la ter foi à cette affirmation, la maison gauche, lors des élections présidentielles d'édition du PCF a récemment publié, de 1965. Politicien ayant appartenu à tous les cabinets de la IVe République,

Khrouchtchev au 20e congrès, les discours homme de regroupements groupusculaires de la direction de 1956 du PCF (Duclos, de la bourgeoisie éclairée, il fut retenu par

Thorez, Frachon), et même un recueil de le PCF précisément pour éviter qu'un dirigeant de la SFIO (Section française de

La seconde erreur historique a consis-

PS) ne soit le candidat commun de la gauté, selon la direction du PCF, a privilé gier depuis 25 ans l'union avec le seul Parti socialiste, union conçue comme un accord au sommet entre les deux partis. Le

1964, avait explicitement mandaté la dinéral Waldeck-Rochet) portant sur les relations du PCF avec Brejnev et Dubcek lors du Printemps de Prague, en 1968, en donne une preuve spectaculaire, car le groupe qui promeut cette opération est composé de membres du PCF (1). Lors de la dernière session du comité central du parti, il s'est produit un phénomène inoui, jusqu'alors inconnu : au moment du vote sur le document préparatoire au 25e congrès, fixé pour février 1985, il y a eu six abstentions, parmi lesquelles celle de Pierre Juquin, membre du BP et porte-parole en titre du parti, celle de Marcel Rigout, qui avait été ministre de la Formation dans les trois gouvernements Mauroy, et celle de Félix Damette, ancien chercheur ès-marxisme révisé, attaché aux innovations politiques pseudo-scientifiques de la direction.

Naturellement, l'échec électoral et la perte d'influence du PCF dans tous les domaines privent la direction constituée autour de Georges Marchais, secretaire général en titre, d'une autorité suffisante pour affronter les nombreuses manifestations d'opposition dans le parti. Dans les discussions courantes au sein du PCF, c'est l'avenir même du parti qui est mis en question, c'est son existence en tant que parti de masse qui est mise sur la sellette. Deux intellectuels communistes de renom, Daniel Karlin et Tony Lainé, ont déclaré que le PCF devait savoir démocratiser son fonctionnement faute de quoi il deviendrait le plus gros groupuscule de l'extrême-gauche. (2)

Enfin, l'identité politique du PCF est affectée par ce qui constitue historiquement sa caractéristique principale, c'est-à dire ses liens privilégies avec TURSS. Le PCF a pris le parti de soutenir inconditionnellement l'intervention de l'armée sovié tique en Afghanistan, comme il s'est rangé aux côtés de Jaruzelski lors du coup d'Etat de décembre 1981 en Pologne. Dans la masse de la classe ouvrière comme parmi ses adhérents, ce soutien sans failles à l'URSS et à Jaruzelski ôte toute crédibilité à son discours sur les libertés et sur le « socialisme réellement existant » dans les pays de l'Est qu'il continue à défendre, et ternit jusqu'à son projet de « socialisme aux couleurs de la France ».

Erection pour qu'elle élabore un Programme commun avec le PS, celle-ci préféra réaliser une opération à courte vue en acceptant la candidature de Mitterrand à l'élection présidentielle de 1965, ce qui permit à ce dernier de servir de pare-feu à une social-démocratie discréditée par sa Le PCF se trompe tout le temps sur participation active à la guerre d'Algérie.

A cette époque, la ligne du PCF était celle du « front unique entre les partis qui se réclament de la classe ouvrière (et de) et avait pour but d'éliminer le système de pouvoir personnel de De Gaulle. L'alliance avec Mitterrand, qui violait les décisions du congrès, se fit sur la base d'un « senti1. Ces notes viennent d'être publiées dans le livre Kremlin-PCF, chez l'éditeur Olivier Orouvrière, précurseur du ban, sous la signature « Jean Fabien », pseudonyme collectif pour le groupe de militants du 2. Nouvel Observateur, 18 juillet 1984. Alors que le 17e congrès du PCF, en 3. 17e congrès du PCF : texte cité dans

« Cahiers du communisme » de juin-juillet 1964.

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ment » anti-Ve République, contre le pouvoir présidentiel.

C'est le PCF qui assuma le gros de la campagne du candidat unique, qui, lui, ne disposait d'aucune force militante. Mitterrand réussit à mettre De Gaulle en ballotage. Le PCF investit dans cette campagne le prestige dont il jouissait pour s'être opposé au coup d'Etat constitutionnel du général, en 1958. Malgré son soutien à la répression sanglante contre les conseils ouvriers hongrois en 1956, malgré son retus du rapport sur les crimes de staline, rapport qu'il désignait comme « attribué à Khrouchtchev », et malgré son effacement derrière un candidat bourgeois, il réussit à sortir de son isolement et à s'introduire dans le système d'alliances politiques de la Ve République.

L'auréole de la résistance à De Gaulle servit de rempart au PCF en mai-juin 1968, lors de la grève générale de près de 10 millions de travailleurs. Après s'être opposé dans un premier temps au mouvement, le PCF et la centrale syndicale majoritaire qu'il dirige, la CGT, gérèrent la grève pour la solder au rabais lors de la négociation connue sous le nom d'Accords de Grenelle. Alors que le mouvement de masse criait sa volonté de chasser De Gaulle, le PCF se refusa à lui donner un débouché politique fondé sur la mobilisation d'ensemble des travailleurs. De Gaulle dira dans ses Mémoires combien il dut à la CGT pour sa défense de l'ordre bourgeois en France à ce moment-là. Le PCF refusa de reconnaître la vacance du pouvoir qui exista pendant plusieurs jours en mai 1968 et d'en profiter. Au contraire, il saisit la première opportunité proposée par De Gaulle, quand ce dernier fut remis de sa panique, pour fourvoyer le mouvement de masse dans des élections législatives qui profitèrent largement à la droite. 1968 fut vraiment une année noire pour le PCF, car ce fut aussi celle du Printemps de Prague. Une « réprobation » envoyée par la direction du parti au PCUS après l'intervention des armées du Pacte de Varsovie fut vite effacée des mémoires par la reprise en main du parti par cette même direction, qui se traduisit par une fidélité réaffirmée à l'URSS.

A partir de 1968, la direction du PCF s'attela à la création d'un débouché politique crédible aux aspirations de la classe ouvrière, mais elle le fit en dehors de toute dynamique sociale, en se fondant sur les échéances électorales et dans le but de reprendre le contrôle de tous les travailleurs radicalisés qui lui avaient tourné le dos durant la grève générale. Les coups portés au PCF, notamment par l'apparition d'une extrême-gauche forte et d'une CFDT (confédération syndicale d'origine chrétienne mais qui s'était « déconfessionalisée » en 1964) capitalisant sur le plan syndical les aspirations de Mai 68, ne l'empêchèrent pas de réaliser, aux élections présidentielles de 1969, au moment de la chute de De Gaulle et de l'arrivée au pouvoir de Georges Pompidou, un score de près de 21% des voix, alors que la SFIO, au creux de la vague, ne recueillait que 5% des suffrages. Un tel rapport de forces électoral face à la social-démocra-

Construire le socialisme aux couleurs de la France tie amena la direction du PCF a passer une alliance avec le PS rénové et dirigé par Mitterrand, et les radicaux de gauche

(parti bourgeois groupusculaire). La conséquence en fut la signature du Programme commun de la gauche, en 1972.

La question de l'hégémonie dans cette alliance se posa tout de suite. Mitterrand, dans l'ouvrage intitulé Ma part de vérité, diffusé en livre de poche et qui n'avait donc rien de confidentiel, parlait de son projet de prendre 3 millions de voix au

PCF, dont il se ferait un allié sûr, puisque ce parti avait fait preuve de ses aptitudes à la collaboration de classes en 1968.

Il y avouait sans ambages son but de construire sur le dos du PCF un nouveau PS à sa dévotion. (4) Dans un rapport de 1972 tenu secret jusqu'en 1975, Marchais soulignait les dangers que représentait alliance : « Il est clair que la conclusion d'un Programme commun, la perspective d'un gouvernement dans lequel le PS jouerait un rôle important, donneront à celui-ci les bases pour son effort pour se renforcer à notre détriment, si nous ne faisions pas ce que nous devons faire. » (5)

Marchais n'a pas dû faire ce qu'il fallait, car le PS passa devant le PCF lors d'une série d'élections législatives partielles, en octobre 1974. La conséquence immédiate en fut que le 21e congrès (extraorginaire) du PCF du même mois se donna comme tâche prioritaire d'alerter les membres du parti des dangers de l'union, mais il ne fit ainsi qu'entretenir les doutes

Georges Marchais au 24e congrès du PCF, 1982. (DR) dans le parti et hors de celui-ci, sur la l'Union de la gauche. Sur le terrain du programme, l'évolution du PCF le porta à tel point qu'il estompa sa propre identité. Alors que la compétition PCF-PS tournait à l'avantage de la socialdémocratie, le PCF avalisa publiquement, en 1976, ce qu'il avait réalisé concrètement depuis longtemps, la perspective de la dictature du prolétariat. Cette décision, ajoutée au rejet de la référence au marxisme-léninisme et à l'adoption de la notion de « socialisme aux couleurs de la France », marqua le début d'un toilettage des textes qui, au fil des congrès, notamment le 23e en 1979 et le 24e en 1982, dotèrent le PCF d'un programme réformiste proche de celui du PS. Le stalinisme lui-même fut condamné lors de ces congrès. Cette évolution vers un cours de plus en plus réformiste mit le PCF dans une situation où il eut du mal à

En septembre 1977, le PCF rompit l'Union de la gauche, en essayant de prouver que ses positions étaient plus radicales que celles du PS. En fait, il s'efforçait de casser la dynamique de l'union, qui entraînait les travailleurs radicalisés, notam-

4. Ma part de vérité, François Mitterrand, 5. Le rapport a été publié dans le livre du dirigeant communiste Etienne Fajon, l'Union

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nistan et le coup d'Etat de Jaruzelski. Ce bat démocratique, Fiszbin fut exclu du ment ceux qui appartenaient aux syndicats, à élever le niveau de leurs revendications. La rupture de l'Union de la gauche, relayée par une division syndicale qui dure encore aujourd'hui, a donné au discours du PCF des accents anti-sociaux-démocrates bien connus : « Point n'est besoin de débouché politique pour gagner sur des grandes questions sociales », diront les dirigeants du PCF et de la CGT, ceux-là mêmes qui avaient expliqué, auparavant, que « lutter c'est voter », ceux-là mêmes qui avaient subordonné les actions de masse contre la droite à l'échéance électorale des législatives de 1978, but ultime de l'Union de la gauche.

Parallèlement, le PCF accentua son cours « rénovateur », ce qui détruisit tout crédit à une rupture sur la gauche de l'alliance avec le PS. Tout fut abandonné : la théorie marxiste de l'Etat, la rupture avec le capitalisme, la révolution d'Octobre comme modèle, la classe ouvrière comme classe fondamentale. Le concept de rupture avec le capitalisme fut remplacé par celui de l'autogestion. Le socialisme devait se construire sans destruction préalable d'un Etat qui n'était d'ailleurs plus bourgeois, la gestion des entreprises devenait un monopole patronal à contester, afin d'y accéder à ses côtés. La crise économique était un vaste complot du capitalisme français destinée à brader « notre industrie » aux acquéreurs étrangers. Défendre l'industrie nationale devenait l'objectif central du PCF. Cette phase « sectaire » à l'égard du PS ne se traduisit donc pas par un retour à un discours de « lutte des classes », bien au contraire.

Le PCF entra au gouvernement en juillet 1981, dans une position de faiblesse, après avoir fait campagne contre le PS. Depuis lors, il cautionnera jusque dans les moindres détails, toutes les mesures d'austérité prises par le gouvernement. Les militants du parti, depuis les ministres jusqu'aux militants syndicalistes de base, seront censés appliquer à la lettre le principe de la solidarité gouvernementale. Avant 1981, le parti se donnait comme la garantie ouvrière de l'Union de la gauche, et dès juillet 1981 il se subordonna au PS point d'abandonner toute politique indépendante. Ayant eu peur de passer à côté de l'élan unitaire qui se manifesta dans les urnes du 10 mai 1981, le PCF se mit à la remorque du PS. Il n'avait pas d'autre choix. Conscient depuis 1972 du piège social-démocrate, il ne possédait aucun moyen politique d'y échapper et il y tomba jusqu'au fond, en acceptant de cautionner toutes les mesures anti-ouvrières du gouvernement, telles que les atteintes à la protection sociale et à l'indemnité des chômeurs, les licenciements massifs dans l'industrie navale, dans l'acier et le charbon, le blocage puis la baisse des salaires, le démontage des mécanismes d'indexation salariale.

Cette politique suivie par le PCF, qui contribua largement à le marginaliser, fut encore aggravée par des options de politique internationale, notamment lors que le parti prouva publiquement par deux fois sa fidélité au PCUS, en soutenant l'intervention soviétique en Afghasoutien déclaré au PCUS contribua largement à sa perte de crédit dans l'opinion ouvrière. La combinaison d'une participation à la gestion de l'austérité capitaliste et du soutien aux aspects les plus hideux de la répression stalinienne lui fit perdre sur tous les tableaux ce qui lui restait d'un prestige déjà déclinant depuis de

La thèse officielle, qui essaie d'expliquer la crise que connaît aujourd'hui le PCF, qui découlerait de l'accord au sommet avec le PS, ne résiste pas à l'analyse des orientations successives prises par le PCF depuis le début des années 1960. L'opposition frontale à la grève générale de mai-juin 1968, la rupture de l'Union de la gauche en 1977, la succession de viparti. Quant au fameux « retard de 1956 » (sur la reconnaissance du fait stalinien), ce n'est au fond qu'une explication accessoire, une tentative de diriger le débat sur une voie de garage. Le crimes de Staline, mais le PCF refusa le réquisitoire contre l'idole qu'il avait contribué à poser sur un piédestal. Si, 28 ans plus tard, le PCF admet néanmoins ces crimes, ce n'est que pour mieux approuver ceux commis par les successeurs de Staline au pouvoir au Kremlin et à Var-

UNE CRISE HISTORIQUE SANS PERSPECTIVE DE REDRESSEMENT

Le PCF est à la veille de son 25e congrès, qui doit avoir lieu du 6 au 10 février 1985. Le décalage est frappant entre le document fourni par la direction pour la préparation de ce congrès et les préoccupations de la masse des adhérents. Les questions principales de ces derniers tournent autour des liens avec l'URSS et régime interne du parti et le centralisme l'attitude qu'il adopter face à la crise économique et face à la politique du gouvernement Fabius.

ces interrogations, la direction propose un rapport introductif dont la fonction essentielle est point d'équilibre interne à l'appareil de direction permettant d'éviter de tirer un bilan précis des trois années passées au gouvernement, d'éviter le débat de fond

. de Machat et dans au et

Fidèle à sa tradition, la direction du PCF n'entend pas qu'une opposition puisse naître au sein du parti. De son point de vue, les biens les plus précieux du parti sont la cohésion de son appareil et ses capacités d'intervention autour de la direction. A la suite de la rupture de 1977, une opposition conduite par Henri Fiszbin, membre du Comité central et premier secrétaire de la fédération de Paris, s'était formée dans le but de « rénover » le parti, dans le sens italien du terme, c'est-à-dire en référence à l'eurocommunisme de ce parti. Porteur de la volonté de sauvegarder l'Union de la gauche, revendiquant un départi en juillet 1981, au moment où la direction retrouvait le chemin avec le PS. Avant « de s'être de lui-même mis en dehors du parti », selon la formule employée à l'époque par la direction, il s'était doté d'un bulletin « Rencontres communistes » qui regroupa, dans le parti et hors de celui-ci, des militants issus de l'ancien hebdomadaire politique du parti, France Nouvelle, liquidé pour cause de dissidence après la rupture de l'Union de la gauche de 1977. L'évolution du courant regroupé autour de Fiszbin aboutit à des positions de plus proches de celles du PS.

Le 10 mai 1981, soir du 2e tour de l'élection présidentielle, des milliers de membres du PCF, staliniens fidèles entre tous, n'avaient pas glissé dans l'urne le bulletin de vote portant le nom de François Mitterrand. Pas question pour eux d'accepter le tournant qu'impliquait la de l'Union de la gauche, dont ils entrevoyaient les conséquences négatives pour le parti. De 1981 à 1984, le débat sur la validité de la présence de ministres communistes dans le gouvernement traversa en permanence mais de manière officieuse le parti. Les prébendes dont il pouvait bénéficier par le biais de sa participation à la direction politique de l'Etat bourgeois se révélèrent

En revanche, chaque militant pouvait constater, mois après mois, que la caution apportée par le PCF à la politique d'austérité réduisait progressivement néant l'activité du parti. Dans la CGT, centrale syndicale dirigée par les communistes, la contestation était essentiellement le fait de militants fidèles à la direction du parti et voulant s'opposer à la politique gouvernementale d'austérité. Ainsi, mai 1984, deux mois avant que le PCF ne sorte du gouvernement, une réunion nationale de la direction de la CGT, avec la présence des dirigeants des fédérations d'industrie - pratiquement tous militants du PCF - fit apparaître une majorité absolue favorable à une grève générale contre la politique d'austérité menée par un gouvernement auquel participaient des ministres communistes. A la base, les militants communistes de la CGT trouvaient incapables de défendre politique de leur parti. Nombre d'entre eux trouvèrent une bouée de sauvetage dans l'activité syndicale, qui leur servait de contre-feu au désastre politique.

La masse de ces militants a été très passagèrement soulagée par le départ du PCF du gouvernement. « C'est le feu vert donné aux luttes », pensèrent-ils. Il leur fallut peu de temps pour revenir de leurs illusions. Non, le PCF hors du gouvernement ne se départissait pas du fatras de contre-propositions industrielles tuant sur le terrain de la gestion de la crise. Mieux, il les développait lors de réunions nationales de structures du parti, telles que celle des cellules des entreprises nationalisées, secteur industriel qui repré sente 20% de l'appareil productif pays. Dans les cellules des régions devenues des déserts industriels, dans les cellules confrontées aux attaques patronales, la

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ligne du PCF est largement et globalement

L'hebdomadaire Révolution, successeur de France Nouvelle et présenté lors de sa parution comme un journal de débats, se fit l'écho, en août 1984, des dé bats ayant lieu dans la direction régionale

Men Lorraine, là où se trouve la production d'acier. Plusieurs membres du comité central du parti, l'ancien secrétaire des jeunesses communistes, dirigeants issus des entreprises, montrèrent ce qu'étaient leurs préoccupations, et leurs critiques portèrent notamment sur le centralisme d'un autre âge en vigueur dans le parti, sur le fait que l'élaboration de la ligne politique du parti soit réservée aux membres de l'appareil, sur le soutien inconditionnel à l'URSS, sur la subordination du parti au gouvernement.

Quelques jours plus tard, en septembre, le porte-parole officiel du parti, Pierre Juquin, remit en cause le tabou du centralisme « démocratique » et appelait de ses vœux un vrai débat. Puis ce fut l'ex-ministre Marcel Rigout, résistant de la première heure durant la Seconde Guerre mondiale, dirigeant d'une fédération du centre de la France, qui fit état de son regret du départ du PCF du gouvernement. La session de septembre du comité central connut des séances houleuses et, pour la première fois, le quotidien du parti, l'Humanité, dut autoriser les membres du CC à rédiger des résumés de leurs interventions pour les publier ensuite. Enfin, lors de sa dernière session, en novembre, le vote sur le document préparatoire au prochain congrès ne fut pas approuvé à l'unanimité. La ligne proposée par le document fut contestée par beaucoup d'intervenants, notamment par les six abstentionnistes dont nous avons déjà parlé. Au cours des débats précédents qui eurent lieu dans le parti, en particulier au moment de l'abandon de la référence à la dictature du prolétariat, en 1976, ou après la rupture de l'Union de la gauche, en 1977, les figures de proue furent souvent des intellectuels, tels qu'Althusser ou Balibar. Fait nouveau, cette fois-ci, le débat traverse l'appareil et la bapour la direction de tout faire pour l'étouffer. Ouvrir un réel débat risquerait d'être explosif. Que les bouches s'ouvrent, et l'unité de l'appareil volerait en éclats. Ceux qui veulent accentuer la rénovation « à l'italienne » du parti s'opposeraient frontalement à une partie importante de l'appareil, notamment dans la CGT, composée par les tenants inconditionnels de liens privilégiés avec l'URSS. Un tel débat pourrait trouver une résonance dans la base ouvrière, parce que les dirigeants les plus clairement pro-soviétiques lient leur fidélité à Moscou à un discours radical anticapitaliste pour la défense des revendications des travailleurs.

Le choix de la direction du parti est celui de l'immobilisme. Mais l'appareil a-t-il les moyens de son choix ? Une force existe dans le parti, qui n'hésite pas à recourir aux médias extérieurs au parti, pour expliquer qu'il faut emprunter une voie « nationale » au socialisme en France, ce qui passerait par une rupture avec TURSS. Face à cette opération, le réseau de dirigeants et de personnalités pro-soviétiques, tissé par Jeannette Thorez-Ver-

- veuve du dirigeant historique Maurice Thorez, ancienne membre du bureau politique dirigeante ô combien tants ouvriers et syndicalistes. La direction Marchais semble incapable de contrô-

Le PCF a déjà connu des tournants « droitiers » où le rassemblement large des travailleurs devait se faire sur un programme démocratique, interclassiste, contre le fascisme, comme lors du Front populaire, en 1936, ou lors du « redressement national » après la Seconde Guerre mondiale, en 1945, ou en 1965 contre le pouvoir personnel de De Gaulle. L'alliance avec le PS se réalisa en 1972, puis en 1981, sur la base explicite d'un compromis marqué par l'affirmation d'une étape nécessaire de gestion loyale de l'appareil d'Etat dans un sens plus social. Lors deson congrès de février 1985, le PCF présentera innovation le « Nouveau rassemblement populaire majoritaire ». De quoi s'agit-il? De ne pas fermer les portes d'une union avec le PS, mais de ne plus en faire la perspective unique. De ne pas rejeter une alliance plus large sur la base de la défense de l'industrie française attaquée par les firmes étrangères. De réaliser, cas par cas, un large front (élus de tous bords, commerçants et artisans, personnel des petites et moyennes entreprises) autour de la défense d'une entreprise menacée de fermeture, afin de déboucher sur un compromis acceptable. Une première application de cette orientation s'est réalisée aux chantiers navals de Toulon, où la droite et ses élus défilèrent dans le cortège ouvrier, au grand dam des grévistes. Cette démarche se caractérise par l'absence de toute échéance politique centrale. Il n'y a pas de formule de gouvernement, et d'ailleurs cette question n'est plus posée. Il est dès lors logique que les luttes revendicatives conduites par le PCF ou les propositions pour d'autres solutions industrielles tourcomme une vis sans fin dans un système capitaliste duquel il ne s'agit plus

L'objectif de cette politique est d'obtenir un strapontin dans la gestion industrielle. Il s'agit de faire des économies sur les coûts sociaux de la restructuration, dont la nécessité n'est pas contestée. Le fin du fin consisterait à obtenir des patrons qu'ils investissent à la fois dans la création d'emplois, dans la mise en place de nouvelles technologies, et dans la

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croissance de la compétitivité en harmonie avec l'accroissement des postes de travall. L'exemple donné par Philippe Herzog, économiste en chef du PCF et membre du bureau politique, dans une lettre adressée aux cadres des entreprises auto-

- non pas aux cadres du parti, mais à ceux de la hiérarchie patronale —

.. Fiat ! Bien sûr, Philippe Herzog admet que le président de Fiat, Agnelli, a procédé à des licenciements. Mais, ajoute-t-il, il a rapatrié les productions faites à l'étranger, recentré l'activité de Fiat sur l'Italie avec des résultats remarquables, et surtout, précision fort importante à l'intention des patrons français, « Agnelli a mis de l'argent dans son affaire ». Qu'importe les cassa integrati (6), les laissés pour compte de la défaite ouvrière de 1980 à la Fiat? Qu'importe l'éviction des travailleurs les plus combatifs et des moins productifs usés à la tâche depuis des décennies ? Le PDG investit et tout est dit. Ainsi, avant même le congrès national du PCF, les réunions de la CGT et du PCF se multiplient et affinent les propositions industrielles pour de « bonnes » reconversions, une « bonne » formation professionnelle, une mobilité géographique plus facile à imposer aux travailleurs, et l'accroissement de la compétitivité des entreprises françaises.

Une telle ligne a deux objectifs liés au choix de l'immobilisme. Le premier, c'est d'enjoindre les militants du PCF à n'intervenir que dans le cadre des revendications immédiates, syndicales. Encore doivent-elles être justifiées par l'accroissement de productivité qu'elles représenteraient en cas d'application. On l'imagine bien, une telle orientation tourne le dos à la perspective de la grève générale, à sa préparation par l'unification des objectifs revendicatifs et des luttes sur l'emploi et les salaires. Il s'agit d'un retour à la ligne

Men 1977, après la l'Union de la gauche, qui n'avait pas permis au mouvement de masse de s'organiser pour affronter le pouvoir central. Le deuxième objectif révèle lui aussi un choix réel de la direction actuelle du PCF. Repliée sur elle-même, sauvant ce qui peut l'être, elle attend que le PS se discrédite seul au gouvernement, que la droite pouvoir à la suite des élections législatives de 1986. S'ouvrirait alors une nouvelle situation qui permettrait de redistribuer les cartes et d'oublier le cycle ouvert par le Programme commun dans la période d'après-mai 1968. Cette ligne ne peut cependant pas rassembler durablement la base ouvrière du parti, ni même l'appareil. Son seul avantage est d'offrir à la CGT une marge de manœuvre plus grande pour espérer récupérer le mécontenteafin de regonfler effectifs amoindris par le quand le PCF y participait encore.

L'aspiration démocratique mise en lumière dans les luttes et au travers des démarches revendicatives est nourrie par

6. « Cassa Integrati » : travailleurs mis au technique et affiliés à la caisse d'indemnisation (« Cassa Integrazione »).

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le rejet du « socialisme » dont se réclame le PCF, celui de Tchernenko et de Jaruzelski. Quel que soit le prix à payer dans l'opinion, le PCF continue à être fidèle à la mère patrie du socialisme. Bien sûr, dans les revues du parti, la révolution d'Octobre est présentée comme un modèle de prise du pouvoir généralisé à tort par Lénine, abandon de la dictature du prolétariat oblige. Dans ces mêmes articles, en vogue à la veille du 25e congrès, le PCF reconnaît même que les pays socialistes connaissent des contradictions sociales, ce qui constitue une révision déchirante pour nombre de militants. De même, les esprits éclairés de l'appareil reconnaîtront les crimes de Staline et les manquements à la démocratie dans les pays de l'Est. Mais de là à enterrer les liens privilégiés avec le PCUS, il y a une marge importante qui n'est pas franchie. Une rupture nette est impossible. Elle aurait comme effet immédiat l'apparition, comme dans beaucoup d'autres partis d'Europe capitaliste, de fractions fondées sur le soutien à l'URSS. Pour protéger l'URSS, le PCF est donc obligé d'effectuer un numéro de funambule confinant au grotesque.

Le déclin actuel du PCF est sans précédent dans l'histoire de ce parti. S'il a connu précédemment des phases de recul, elles correspondaient à des défaites de la classe ouvrière. A l'inverse, sa chute électorale, sa perte de crédit et d'influence dans la classe ouvrière, se sont accentuées au moment où celle-ci exprimait par les urnes sa volonté d'en finir avec la droite. Ces facteurs négatifs ont continué depuis à s'approfondir. Pour compenser son recul, le Parti communiste ne peut pas recourir à une phase de déclenchement des luttes, sous peine d'organiser son propre débordement. Prisonnier de l'équilibre interne nécessaire à l'unité et à la survie de l'appareil, il ne peut qu'organiser le repli, sur la base de ce qui subsiste de son influence. stopper l'hémorragie de militants et la chute électorale, mais il a peu de moyens à sa disposition pour recouvrer son influence dans la classe ouvrière. Cependant, la social-démocratie ne sait pas profiter de cette situation critique. En effet, pratiquement seule au gouvernement, elle connaît elle aussi des phénomènes comparables dans son électorat et dans sa base militante.

Dans un proche avenir, ce sera dans la CGT que s'exprimeront le plus nettement les militants qui contestent la ligne actuelle. Nombre d'entre eux attendent l'issue du 25e congrès pour décider de leur appartenance au PCF. L'accentuation du cours chauvin actuel, la priorité donnée aux contre-plans industriels dans le cadre d'une gestion de la crise, l'apologie du profit « bien compris », liées au maintien d'un centralisme absolu et de la fidélité à l'URSS, tout cela donne un mélange fort peu attirant pour une base militante qui souhaite d'autres réponses au déclin de son parti.

Jean LANTIER, le 14 décembre 1984

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