Le Parti communiste espagnol
Dehronique, Soisions, changements poitiques profonds au sein de la direction, EPUIS le début de 1981, le Parti communiste espagnol (PCE) connait une crise tournants politiques divers n'ont fait qu'aggraver la situation. Les proclamations réitérées selon lesquelles la crise aurait touché le fond sont aussitôt démenties par la réalité. Le moindre incident ranime la bataille fractionnelle. Ces derniers jours en offrent un ultime exemple. Felipe Gonzalez est en train de négocier avec les groupes
¡'OTAN. Le responsable de la négociation, pour le compte du PCE, devait en principe être son porte-parole parlementaire, Santiago Carrillo, mais la direction du parti a décidé de le remplacer par le secrétaire général Gerardo Iglesias. Carrillo a aussitôt déclenché une guerre de communiqués dans la presse, affirmant notamment que le
En pleine bataille, le vice-secrétaire général, Jaime Ballesteros, a annoncé sa démission du parti, en même temps que quatre autres membres du comité central, ainsi que, prétend-il, « des milliers de militants », parce que « devant le processus de liquidation et la grave crise que traverse le communisme espagnol, nous voulons entreprendre un processus de clarification idéologique et d'unité de tous les communistes ». Le 17 décembre, ces cinq membres du comité central et une centaine de responsables du parti à différents niveaux ont annoncé leur passage au Parti communiste pro-soviétique
Le plus significatif, pour comprendre la gravité de la crise, c'est que les divergences de fond entre Iglesias et Carrillo sont minimes. On ne peut affirmer, d'autre part, que le PC de Gallego obtienne de grands succès et qu'il puisse constituer un clair pôle de référence pratique face au PCE. La maladie, grave et chronique, a atteint le centre même de l'organisme du PCE et on n'entrevoit aucune possibilité de guérison. La racine de la crise n'est pas la ligne d'Iglesias ou celle de Carrillo. Ce n'est pas ce qui les sépare qui est le plus important, mais ce qui les rassemble, une sorte d'eurocommunisme tardif qui n'ose déjà plus dire son nom. Nous présentons ci-dessous un essai d'interprétation de cette crise, qui a conduit le PCE depuis une position d'hégémonie indiscutable dans la lutte anti-franquiste jusqu'au bord d'une situation marginale de groupe extra-parle-
ESPAGNE comportement d'Iglesias « relevait de la psychiatrie ». d'Ignacio Gallego (1). Miguel ROMERO
Le détonateur de la crise fut, on s'en souvient, le rejet majoritaire par le Parti catalan (PSUC) du terme « eurocommunisme » lors de son congrès de janvier 1981. Aujourd'hui, plus personne n'utilise cette notion, si ce n'est dans quelques discours isolés ou en certaines circonstances particulières, comme les oraisons funèbres ou la bataille pour l'héritage de Berlinguer.
Les raisons de la crise étaient évidemment plus profondes qu'une simple querelle terminologique, et les dirigeants du PCE s'approchent du problème de fond lorsqu'ils s'efforcent de l'expliquer. exemple, en novembre 1982, immédiatement après son élection au secrétariat général du parti, Gerardo Iglesias déclarait au journal El Pais : « Je pense que les difficultés du parti proviennent objectivement de la forme qu'a revêtue la transition, c'est-à-dire du fait que la rupture démocratique n'ait pas eu lieu en Espagne. Nous avions un parti, qu'on appelait même le Parti, qui avait opté pour la rupture démocratique. Mais ce que nous proposions n'a pas pu se réaliser, parce que nous n'avons pas eu la force suffisante, à la dérive proposition de « consensus » sur l'appartenance de l'Espagne à parce que d'autres partis, en particulier le PSOE, ont misé sur la réforme. Ce fut la • clef qui a mis la transition entre les mains de la droite civilisée, ce qui a sérieusement limité les possibilités de développement des forces les plus progressistes. Bien sûr, le parti s'est engagé sans aucune réserve dans le processus démocratique ouvert, objectif qu'il place y compris au-dessus de la recherche de son espace politique propre dans la société espagnole. » A la même époque, Santiago Carrillo affirmait des idées complémentaires sous une forme encore plus directe : « Nous nous trouvions alors (il parle de la situation de 1977 et des premières élections générales après la mort de Franco en novembre 1975) avec un PSOE immature et gauchiste, et c'est nous qui avons dû adopla responsabilité d'Etat pour tirer le pays de l'ornière. Ensuite, le PSOE a glissé à droite, nous laissant sans espace entre lui et l'UCD. » (2) LE PCE DANS L'APRES-FRANQUISME
Le bilan de la transition est un thème inépuisable de polémique dans la gauche espagnole, sur lequel nous ne pouvons nous exprimer ici que de manière très synthétique, pour mettre à nu la fonction autojustificative qu'Iglesias et Carrillo donnent à leur « autocritique ». La « rup ture démocratique » fut, en son temps, une excellente formule qui parvint à signifier, pour la majorité du peuple espagnol, la liquidation du franquisme. Le PCE est effectivement apparu, jusqu'en 1977, comme le principal protagoniste de la lutte pour cette rupture, mais à aucun moment il n'a donné à cet objectif un contenu programmatique précis ni défini la politique d'alliances et les méthodes de lutte pour l'atteindre. Sa stratégie ressemblait au contraire beaucoup à ce qui s'est effectivement produit dans la réalité : organiune pression contrôlée des masses pour conduire des secteurs déterminants de la bourgeoisie à se débarrasser du franquisme et mettre en place un régime parlementaire basé sur la réconciliation nationale, dont le contenu fondamental et explicite était le respect de l'appareil militaire du régime. Ce n'est pas par hasard que le PCE disait, en 1977 : « De fait, la rupture démocratique s'est réalisée. »
Ce qui s'est produit fut le contraire de la rupture : on n'a précisément pas rompu ce qui était le plus nécessaire de briser, c'est-à-dire l'appareil de coercition du franquisme. Le résultat fut une énorme défaite politique du mouvement ouvrier et populaire, dont les effets profonds ne sont compris qu'avec retard. La bourgeoisie a pu se doter d'un régime parlementaire, selon ses rythmes et à sa mesure, qui constituait une version extrêmement réactionnaire de l'Etat fort, sous la
Get la pression permanente vertébrale de la dictature. De plus, la liquidation du franquisme par l'action de masse (la « rupture démocratique » au bon sens du terme) aurait dû remplir une fonction d'hygiène sociale, balayant toute l'ordure que représentaient les idées, les coutumes, les institutions que le franquisme avait fait naître dans la société civile. Il n'en fut pas ainsi, et la société est restée par un poids réactionnaire considérable.
La force politique qui a le plus perdu dans ce processus, ce fut le PCE. Nous pouvons dire que ce n'était qu'une justice rendue par l'Histoire, parce PCE fut aussi le principal responsable de la défaite. Il n'est en rien convaincant de rejeter la responsabilité de cet échec sur le effectivement apporté dès le début de 1977, au projet d'Adolfo Suarez, dirigeant de l'UCD et premier ministre. Il est encore moins convaincant de l'expliquer par le bas conscience politique des masses. Il est certain que cette conscience était beaucoup plus faible que ce que nous pensions et que, de plus, le pro-
1. Sur le PC (Gallego), voir l'article « Une nouvelle étape de la crise du PCE », Inprecor numéro 167 du 20 février 1984.
2. Union du centre démocratique (UCD) : formation politique bourgeoise, aujourd'hui défunte, qui a présidé à la transition post-franquiste et dont le dirigeant principal fut Adolfo Suarez, Premier ministre de 1976 à 1981.
Santiago Carrillo et Dolorès Ibarruri, « La Pasionaria», au premier congrès légal du PCE depuis jet du roi et de Suarez posait un problème difficile à affronter : il garantissait en apparence l'instauration d'un régime démocratique par une voie douce, sans grands efforts ni périls. Mais le PCE n'a pas fait le moindre effort pour s'opposer à ce projet réformiste, qu'on appelait la Réforme, pour clarifier devant les travailleurs que le « programme minimum » que constituait la rupture démocratique, aurait dû consister en le démantèlement de l'appareil franquiste, ni pour maintenir l'effort de mobilisation et de lutte populaire nécessaire à cet objectif. Il n'y a aucune raison de penser que c'était à l'époque une cible inaccessible, et la suite prouve qu'il fallait en tout cas essayer de l'atteindre.
Ce que fit au contraire le PCE, surtout à partir de sa légalisation à la veille des élections de 1977, ce fut d'embrasser la cause de la Réforme avec l'enthousiasme du nouveau converti : c'est de là que vient réellement la crise du PCE. A la grande stupeur de la gauche, et d'abord de ses propres militants, la première apparition publique du PCE après sa légalisation eut lieu sous le drapeau de la monarchie et fut marquée par une déclaration envers le roi, le tout justifié une marque de reconnaissance envers ceux « qui nous ont légalisé ». On dit que ce jour-là de nombreux militants communistes ont pleuré, peut-être pour une identité perdue. Ils ne savaient pas encore que c'était pour toujours.
Les électeurs n'ont pas remercié Carrillo pour sa capitulation. Aux élections législatives de juin 1977, le PCE n'atteignit pas les 10%. Il a cherché des justifications sophistiquées, mais c'était avant tout le prix de sa politique, de la défaite de la rupture et de la victoire du « consensus ». La réaction de Carrillo à l'échec électoral a donné un nouvel essor à la crise. Ce qu'il appelle le sens des responsabilités de l'Etat, a consisté en réalité en une politique de stabilisation du régime, en tentant d'occuper l'espace traditionnel de la social démocratie, ainsi que Carrillo la parfois reconnu publiquement. Il est 46 ans, 1978. (DR)
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significatif, dans la citation que nous avons donnée, que Carrillo déclare que c'est un virage à droite du PSOE qui a laissé le PCE sans espace politique ! En réalité, depuis les pactes de la Moncloa (accords de collaboration de classes signés par les directions réformistes du mouvement ouvrier, en octobre 1977, ndlr.) jusqu'à 1979, le PCE s'est généralement situé à la droite du PSOE, et il a conduit les Commissions ouvrières (confédération dicale dirigée par le PCE) sur une voie où elles allaient perdre les trois quarts de militants (voir encadré). époque, le PCE a souffert une véritable liquidation programmatique. L'identité du quiste, fut démolie sans que Carrillo puisse offrir en échange quoi que ce soit de substantiel. La crise économique s'abattait sur les travailleurs, les menaces réactionnaires pesaient chaque jour davantage, PSOE et l'UGT (confédération syndicale à direction socialiste) augmentaient leur
Ce bilan désastreux a été identifié, dans la conscience de larges secteurs des militants, avec I'« eurocommunisme », un terme que nombre d'entre eux n'ont découvert qu'en même temps que l'abandon
« rupture démocratique » avait servi de couverture idéologique pour chaque pas à droite de la direction ... L'explosion mûrit déjà en 1980. L'opposition à la direction s'orientait vers une « récupération du PCE », mythifiant le passé du parti sous le franquisme. Il est normal qu'il en fût ainsi, étant donné gauche révolutionnaire traversait aussi une crise profonde, qu'il ne s'agit pas d'analyser ici, mais qui l'empêchait de servir de pôle de référence face au malaise dans la base du PCE. Dans cette tentative de récupération d'une identité allaient se combiner deux éléments de refus de l'eurocommunisme. Le premier élément, fondamental, c'est, comme nous l'avons vu, l'expérience de la politique du parti depuis 1977. Le second, c'est la réaffirmation de la position « campiste » (favorable à l'URSS) traditionnelle dans la politique du parti, favorisée par l'aggravation des tensions internationales et par les propres positions de Carrillo en matière de politique internationale, ses critiques à l'URSS se faisant de plus en plus d'un point de vue démocratique bourgeois sinon directement pro-impérialiste. qu'une définition internationale, le prosoviétisme apparut yen de récupérer l'identité communiste conforme à l'histoire du PCE. Il est probable qu'ont également joué de grandes manœuvres de l'ambassade soviétique ou de fractions du parti subordonnées à ses mais la formation d'un courant recourir à une conception policière de
LE FOND N'EST PAS ATTEINT Le 23 février 1981, lorsque le lieutenant-colonel Tejero est entré aux Cortès (Parlement) le pistolet au poing, trois personnes seulement sont restées assises au lieu de se cacher sous leur siège. Paradoxalement, il s'agissait des trois grands vaincus de cette tentative de coup d'Etat : Adolfo Suarez, Gutierrez Mellado (général qui était responsable de la réforme de l'armée et la police à l'époque) et Santiago Carrillo. La tentative de coup ilustrait l'échec d'un projet politique, dont tous les trois, chacun à sa place, avaient été les protagonistes.
Carrillo avait essayé de justifier ses capitulations successives au nom de la raison d'Etat et de la consolidation de la démocratie : le résultat était là. A cet échec allaient s'ajouter les conséquences politiques du coup : ce ne fut pas un mouvement de masse, mais un pacte entre le roi et la hiérarchie militaire, qui fit échouer Tejero et le général Milans del Bosch. Ainsi a commencé la « contre-réforme », un nouveau tournant à droite, politique et social, dans des conditions de peur généralisée d'un nouveau coup d'Etat. La droite était en crise ouverte. Le PSOE (qui adopta alors la ligne, aujourd'hui mise en pratique, de modernisation du capitalisme espagnol et d'intégration de l'armée dans le régime parlementaire) apparaissait comme l'alternative viable, capable de certaines réformes progressistes mais suffisamment modérées pour éviter de nouveaux dangers putschistes.
Dans l'aspiration au changement qui s'exprimait alors, le PCE occupait une place totalement marginale. Les conditions étaient réunies pour que la crise, qui avait déjà éclaté en Catalogne, s'étende sous des formes diverses à tout le parti. La première escarmouche au comité central eut lieu en juin 1982. Nicolas Sartorius, longtemps considéré comme le dauphin de Carrillo, présenta une critique, surtout organisationnelle, demandant la « rénovation » de la direction. Carrillo fit une fausse sortie et présenta sa démission. Elle ne sera pas acceptée, ainsi qu'il le souhaitait lui-même, mais le monolithisme traditionnel de la direction centrale fut ébranlé. La crise de direction s'ajoutait à une crise d'orientation qui allait conduire
à élaborer une ligne littéralement absurde : le PCE proposa au PSOE la formation d'un vague « front démocratique » présenté comme la seule alternative à I'« involution » (régression à la période franquiste). Personne, à commencer par le PSOE, ne prit la proposition au sérieux. On voyait venir le désastre des élections de 1982 (voir encadré), mais les
Sont dépassé des pronostics les plus pessimistes. Peu de jours après le scrutin du 28 octobre, Carrillo était contraint de présenter sa démission, cette fois acceptée.
Gerardo Iglesias, le remplaçant de Carrillo au secrétariat général, fut d'abord présenté comme un homme de paille. Mais la bureaucratie a ses propres lois. Iglesias s'est aussitôt occupé de s'entourer de gens de confiance, écartant les « carrillistes ». L'origine de la guerre fractionnelle qui s'est ouverte tient plus à ces questions d'appareil qu'à d'importantes divergences politiques. La ligne appliquée par Iglesias peut se résumer en cinq points : politique de « portes ouvertes », cherchant à favoriser le retour au PCE des milliers de militants perdus, en leur promettant un régime interne démocratique ; réinsertion sociale du parti, ce qui signifie consolider la base ouvrière, s'insérer résolument dans le mouvement anti-OTAN, et relancer les Jeunesses communistes ; maintien de la ligne syndicale traditionnelle des Commissions ouvrières, c'est-à-dire la politique de solidarité nationale face à la crise ; proposition d'une « convergence de gauche pour une alternative de progrès », qui prétend rassembler un front électoral à la gauche du PSOE en vue des élections prévues pour 1986 ; défense de l'unité du parti autour de la politique majoritaire du 1le congrès. Enfin, la position face au gouvernement socialiste n'est pas un modèle de clarté. Dans son rapport au comité central du mois d'octobre 1984, Iglesias a déclaré : « D'une part appuyer les actions du gouvernement qui ont une signification progressiste ou de gauche. D'autre part, ne pas juger le PSOE de manière globale et totalisante dans la mesure où, comme nous l'avons vu, se développent au sein même du PSOE des courants de contestation de la politique gouvernementale.»
Sur le premier et le dernier point, la faillite de la politique d'Iglesias est évidente. Les « portes ouvertes du PCE » servent toujours plus à sortir du parti qu'à y entrer. Quant à son unité, elle est plus compromise que jamais. En ce qui concerne la réinsertion sociale, le développement le plus significatif est l'incorporation au mouvement anti-OTAN,
mais le parti continue à payer son retard en la matière, l'une des plus graves erreurs de Carrillo. D'autre part, vu les caractéristiques du mouvement anti-OTAN l'Etat espagnol et les rapports de forces en son sein, le PCE peut aspirer à y jouer un rôle important, mais en aucun cas à le contrôler ou à l'homogénéiser. Les questions d'orientation syndicale peuvent être synthétisées ainsi : la majorité dirigée par Camacho (partisan d'Iglesias) congrès des CCOO en juin dernier, n'a pas les moyens d'appliquer systématiquement la ligne de pacte social qu'elle souhaiterait. Le gouvernement socialiste ne lui offre guère de marges de négociation et la du syndicat ne tolérerait pas un pacte social dans la continuité de la triste tradition de ces dernières années. Enfin, la « convergence des gauches » n'est pas en elle-même une idée absurde. Il est vrai que la politique ultra-droitière du PSOE ouvre un large espace sur sa gauche, sur lequel le PCE pourrait tenter de constituer une sorte de front électoral avec l'appui d'indépendants qui accepteraient de se draper de l'image quelque peu déconsidérée du parti. Mais Iglesias adresse cette proposition tout d'abord à sa droite, c'est-à-dire en priorité aux secteurs modérés mais lassés de la politique du PSOE. De plus et surtout, le PCE ne dispose, dans la situation actuelle, que d'une crédibilité minime en tant que parti, et d'une capacité d'attraction des plus réduites pour une telle proposisens que si elle venait d'un « parti réunifié, stabilisé, discipliné, c'est-à-dire d'un parti qui, préalablement à la convergence des gauches, aurait réussi à réaliser une convergence communiste ». Mis à part le fait que le modèle d'une telle convergence réside pour Vasquez Montalban dans le Parti communiste italien ou le PSUC des « temps bénis », il est certain que le PCE aurait besoin de changer sa situation interne pour que cette convergence soit viable. Mais le problème de fond ne se trouve pas dans le caractère utopique d'une telle convergence (qui supposerait la réintégration du PC de Gallego et le respect de la discipline de la part de la fraction Carrillo), mais dans son contenu politique et dans les forces qui seraient sensées l'appuyer. Parce que les secteurs sociaux qui luttent contre le gouvernement du PSOE (ce qu'on appelle en Espagne la « gauche sociale », pour la distinguer de la « gauche politique » très faible) ne vont pas s'identifier à la politique proposée et pratiquée par Iglesias, qui ne va pas au-delà d'un « réformisme d'opposition », avec un langage plus ou moins virulent, mais sans la moindre fermeté ni la moindre décision dans les faits, avec, en outre, le maintien d'aspects particulièrement repoussants de la ligne traditionnelle du PCE : « anti-terrorisme », strict respect de l'armée et du roi, etc. Le PCE d'Iglesias peut améliorer ses résultats électoraux, qui sont au-dessous du minimum, mais il est en mauvaise posture pour remplir l'immense vide politique qui existe à la gauche du PSOE.
La différence politique fondamentale que la fraction Carrillo maintient par rapport à cette ligne concerne la position à adopter face au gouvernement, et ses conséquences. Carrillo affirme que la remontée du PCE doit venir d'une opposition systématique au gouvernement, assumée par le parti lui-même. Il refuse en particulier que le parti se présente aux élections avec un sigle autre que le sien. En ce qui concerne la nécessité d'une opposition systématique au gouvernement, Carrillo ne manque pas d'arguments. Ce qui lui manque, c'est tout le reste. Parce que cette opposition, pour être effective, a besoin de beaucoup plus que de gestes, de réunions ou de motions parlementaires. s'agit d'avancer dans la recomposition du mouvement ouvrier et populaire qui est malmené dans ses forces et dans sa conscience, et qui ne se remettra pas en marche quand et comme il conviendra à Carrillo. existent réellement et avec beaucoup de force dans certains cas, comme le mouvement anti-OTAN ou celui contre les reconversions industrielles, travailler réellement en leur sein pour les renforcer, et tirer parti des occasions pour atteindre le niveau de généralisation nécessaire pour affronter le gouvernement avec des chances de succès. La fraction Carrillo ne se comporte nulle part de cette manière, et surtout pas dans les Commissions ouvrieres, qui constituent sa base sociale fondamentale. La Fédération de la métallurgie, dirigée par cette fraction, a battu en retraite au moment crucial de la lutte de Sagunto (3), quand il était possible et nécessaire d'aller à la grève générale. Au lieu de cela, elle a signé un mauvais accord et fait échouer la lutte. La même chose peut arriver aujourd'hui avec la lutte dans la construction navale. Pire encore, les manipulations des mobilisations ouvrières apparaissent comme une conséquence de la bataille entre les deux fractions du PCE. Le 30 novembre dernier, les Commissions ouvrières des Asturies, dirigées par des proches de Camacho, ont lancé de façon sectaire et mal préparée un appel à la lutte, avec l'unique objectif de mettre en valeur Gerardo Iglesias. La mobilisation fut un échec. Le 14 décembre à Madrid, la Fédération de la métallurgie a tenté une opération analogue, mais cette fois pour favoriser l'apparition publique de son « chef » Carrillo. Il est facile d'imaginer les effets négatifs de ces manœuvres sur le mouvement
Le problème de fond, aussi bien pour Carrillo que pour Iglesias, c'est qu'il n'existe guère d'espace, en pratique, pour une ligne « réformiste de gauche ». rillo affiche à présent un langage plus anti-impérialiste, il fait quelques références positives à l'URSS, il en appelle au patriotisme de parti contre les « liquidateurs », fait des avances pour l'instant sans réponse aux pro-soviétiques, mais rien de fondamental ne le separe d'Iglesias, et rien ne sépare aucun des deux du programme et de la stratégie qui ont provoqué la crise du PCE. C'est la raison pour laquelle la crise continuera.
Qui peut y gagner ? A court terme, la crise peut bénéficier au PC (Gallego), mais ce n'est même pas évident. Précisément pour essayer d'attirer des militants du PCE, les pro-soviétiques mènent depuis septembre une politique très modérée, en particulier dans le mouvement ouvrier, en passant le plus de compromis possibles avec le secteur de Julian Ariza, lié à Iglesias, dans les Commissions ouvrières. De plus, si parmi ceux qui les rejoignent, il y a sans aucun doute des militants très valeureux, il y a aussi des « chefs de famille » à la trajectoire politique tortueuse, qui vont contribuer à aiguiser les problèmes d'homogénéité politique déjà sérieux que connaît ce parti. En tout cas, l'obsession électoraliste qui est celle du PC (Gallego), nourrie d'illusions situation à la grecque (4), constitue un obstacle majeur pour qu'il puisse évoluer vers des lui garantir pour autant, bien au contraire, son entrée dans le club fermé des grands partis.
En fin de compte, il ne sert à rien de spéculer. Pour les révolutionnaires, il s'agit d'abord de comprendre la crise du PCE, de poursuivre la bataille idéologique contre la démagogie qui s'écoule de ses blessures, d'utiliser les possibilités nouvelles ouvertes pour le travail dans le mouvement de masse, de passer des alliances concrètes avec tel ou tel secteur, au bon moment. C'est tout. La résolution des graves problèmes de la gauche et de la révolution en Espagne ne passent par aucune des ailes de la famille déchirée du PCE, ni par une « convergence des communistes » sans politique communiste. Elle passe par l'extension de la mobilisation et de la lutte anti-impérialiste, anti-répressive, pacifiste et solidaire des travailleurs. Rechercher la convergence de ces mouvements dans l'action, oui. C'est ainsi que peuvent s'accumuler les forces sociales et politiques pour occuper cet espace blanc à la gauche du PSOE.
Miguel ROMERO, Madrid, le 20 décembre 1984. 3. Pour l'histoire de cette lutte-phare pour l'emploi dans une entreprise de la sidérurgie, voir l'article de Miguel Romero dans Inprecor numéro 174 du 28 mai 1984.
4. En 1968, le Parti communiste de Grèce a connu une scission entre une fraction dite « intérieure », eurocommuniste avant l'heure, et une fraction pro-soviétique dite « extérieure ». La bataille politique qui s'en est suivie entre ces deux formations a largement tourné à l'avantage du parti « extérieur ».