Scission dans le PC néerlandais
L ne fait pas de doute que le Parti communiste néerlandais (CPN) vit en ce moment la crise la plus grave de toute son histoire. Il est vrai que le parti, pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale et après une discussion qui a duré des années, a réussi à formuler un programme. Mais celui-ci, intitulé « Un chemin néerlandais vers le socialisme », a été adopté par un parti qui n'est plus que l'ombre de lui-même. Depuis des années, le CPN est divisé par une lutte fractionnelle entre les
« rénovateurs » et les « horizontalistes ». Pour les premiers, le programme du parti est trop conservateur, ou plutôt pas assez réformiste, tandis que pour les autres, ce même programme signifie une rupture inadmissible avec son passé stalinien. Le parti est presque paralysé et son appareil s'écroule, tandis que le nombre d'adhérents a énormément baissé. Le journal De Waarheid (la Vérité) est au bord de la faillite, bien qu'il prétende maintenant être un journal pour tout le mouvement ouvrier au lieu reculer. Durant les années 1970, le CPN détenait encore 7 mandats de députés, mais il ne lui en reste plus qu'un seul depuis les dernières élections législatives de septembre
1982. Enfin, l'activité du parti dans les entreprises a presqu'entièrement disparu, et les organisations des jeunes et des femmes sont moribondes. Tandis que la crise capitaliste s'aggrave, le CPN semble incapable d'intervenir sur le terrain social et politique.
d'être celui du
Depuis le début de la guerre froide et jusqu'aux années 1960, le CPN se trouvait dans une situation d'isolement, et il n'a pas su profiter de la remontée des luttes ouvrières des années 1970. L'influence dont disposait le parti dans la classe ouvrière était le résultat de son implantation parmi des ouvriers d'origine anarcho-syndicaliste durant les années 1930 et du remilitants sociaux-démocrates qu'il avait gagnés au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale. Non seulement ces adhérents sont maintenant âgés mais, en plus, ils sont concentrés dans les vieilles industries, comme la construction navale ou la métallurgie, qui sont durement frappées par la crise. Le CPN n'a pas su compenser cette faiblesse structurelle en se construisant dans des secteurs de pointe, comme la chimie, l'industrie électronique ou le secteur des communications.
Un bilan négatif analogue peut être tiré en ce qui concerne les rapports du CPN avec les mouvements de masse. Aussi bien dans le mouvement pour la défense de l'environnement que dans le mouvement féministe, l'influence du CPN est marginale. La difficile réorientation du parti, qui a du moins partiellement neutralisé les préjugés contre ces mouvements en son sein, n'a pas pu dissiper la méfiance dont il est victime. Ainsi, sur la question de l'oppression des femmes par exemple, le CPN a adopté des positions féministes assez claires, mais cela n'a eu lieu qu'après que de nombreuses féministes l'eussent quitté déçues.
Le fait que le CPN n'arrive pas à étendre son influence n'est pas seulement dû à la façon lente et hésitante dont il
PAYS-BAS seul CPN. Sur le plan électoral également, le parti n'arrête pas de s'oriente vers les luttes de masse. Ce qui est le plus déterminant, c'est que sa politique réformiste, visant à former des coalitions même avec des partis bourgeois, est incompatible avec la défense des intérêts des opprimés. Ainsi, tandis que, par exemple, le CPN participe à la gestion de la municipalité d' Amsterdam, les squatters sont chassés avec violence de leurs maisons, ou encore, lorsque les dirigeants du parti plaident en faveur de la baisse des salaires dans le cadre de la réduction du temps de travail hebdomadaire, ils ne peuvent s'attendre à un soutien massif de la part des syndicalistes. Enfin, lorsque la défense des pays du « socialisme réellement existant » continue, cela ne réhausse pas le prestige du parti. De même, lorsque des dirigeants connus du CPN prétendent toujours que l'Europe de l'Est est un paradis parce que, là-bas, les femmes ont du travail et ne sont pas opprimées, il est normal que les féministes abandonnent le parti.
UN PARTI EN VOIE DE DÉCOMPOSITION La crise qui frappe le CPN en ce moment est incomparablement plus sérieuse que les conflits antérieurs qu'a connu ce parti. Non seulement à cause du nombre de courants qui s'affrontent et de la perte importante d'adhérents, mais surtout parce qu'il est inconcevable que le redressement du parti puisse s'opérer simplement par le départ de l'un des courants. La combinaison de la crise en Europe de 'Est avec celle dans les pays capitalistes continuera à donner lieu à des conflits de tendances, sans qu'on puisse dire comment la lutte dans le parti va se terminer. Probablement, celui-ci se décomposera-t-il
en deux ou trois parties. Une partie qui souhaiterait retourner au CPN ancien style, une partie qui serait favorable à une fusion rapide avec deux petits partis radicaux de gauche (PSP et PPR) (1), et une partie qui essayerait de reconstruire un parti communiste indépendant et « rénové » influencé par les idées réformistes et eurocommunistes. De toute façon, on assiste actuellement à un processus continu de différenciation entre les différents courants. Les raisons de cette différenciation deviennent plus claires quand on considère l'origine des courants en présence et leur développement politique.
Nous avons vu que sous l'impact de l'affaiblissement de certains secteurs industriels, le poids du CPN dans la classe ouvrière a progressivement diminué. Cette tendance a été renforcée par la montée importante du chômage au cours des années 1970 dans certaines régions où le CPN était traditionnellement influent, comme, par exemple, dans la région de Groningue, ou par la destruction de vieux quartiers ouvriers dans certaines villes. Ce processus a été masqué pendant un certain temps par le fait que le CPN conservait son image de parti ouvrier. Grâce à cette image, et surtout grâce à la faiblesse extrême des courants révolutionnaires aux Pays-Bas, le CPN arrivait à recruter parmi les nouvelles couches radicalisées non-prolétariennes, notamment parmi les étudiants. Ce développement créa des contradictions, parce que ces jeunes radicaux arrivaient dans un parti qui, jusque-là avait vécu dans un isolement sectaire et n'avait qu'à peine entamé le processus de déstalinisation qui s'était engagé dans d'autres partis communistes à partir de
Ces contradictions devinrent apparentes après l'échec désastreux du parti aux élections de 1977, lorsque le nombre de suffrages obtenus passa de 4,8% à 1,7 %. Trois facteurs expliquent cet échec. Premièrement, tandis que dans d'autres partis communistes la discussion sur l'eurocommunisme éclatait, les dirigeants du CPN renforçaient leurs liens avec Moscou. Deuxièmement, le CPN menait une politique en zig-zag vis-à-vis du gouvernement socialiste de Joop den Uyl (1973-1977). En moins de 4 ans, le CPN passa d'une « opposition constructive » à la social-démocratie à une critique sectaire de celle-ci, et finit néanmoins par adopter un programme électoral qui préconisait une participation du CPN au gouvernement avec les socialistes. Enfin, durant cette période, le CPN perdit définitivement son influence dans le mouvement des jeunes, quand il prit la responsabilité de l'évacuation violente des maisons occupées par les militants opposés à la construction d'un métro, à Amsterdam.
La réaction des dirigeants du CPN à leur échec aux élections fut double. D'abord, Paul de Groot, dirigeant incontesté du CPN depuis 40 ans fut limogé. Il voulait que le parti reste fidèle à Moscou et que les éléments petits-bourgeois, c'est-à-dire les militants représentant les nouvelles couches sociales, n'y jouent qu'un rôle secondaire. Ce fut par peur de perdre ces nouveaux adhérents que les dirigeants du CPN furent obligés de renvoyer leur dirigeant historique. Deuxièmement, les dirigeants décidèrent de permettre une certaine libéralisation de la politique du parti. Il est évident que cela correspondit à une volonté de présenter le CPN comme un partenaire démocratique et respectable dans la perspective d'une future coalition avec le Parti social-démocrate (PvdA, majoritaire dans la classe ouvrière néerlandaise). Mais ce qui n'était au début qu'une tentative de moderniser le parti finit par
Run processus de décomposition incontrôlable. Bien que les dirigeants eusd'homogénéiser le parti au cours du débat préparatoire du congrès de février 1984 sur le projet de programme réformiste, cette tentative échoua, pour des raisons historiques aussi bien que
Pour commencer par les raisons historiques, le CPN n'a jamais vraiment entamé un processus de déstalinisation. Les dirigeants se méfièrent des révélations du rapport fait par Khrouchtchev au 20e congrès du PCUS en 1956, dénonçant les crimes de Staline, et il y eut peu de forces dans le parti qui osèrent s'engager sur la de Moscou. Celles qui existaient furent facilement écartées du parti, en 1958, sans avoir pu développer aucune critique substantielle contre stalinisme. Le flirt du parti avec Pékin, qui donna lieu à des tensions avec le PCUS en 1962, montra que les dirigeants capables de maintenir une tique envers les militants, indépendamdes développements du débat dans d'autres partis communistes d'Europe. Cet isolement et cet attachement dogmatisme stalinien dura jusqu'au début des années 1970. Après 1977, un processus de déstalinisation tardive eut lieu, et cela dans un parti qui, sur les plans organisationnel et politique n'était pas du tout préparé aux débats qui en résulte-
Pour continuer avec les raisons d'ordre politique, les trois thèmes qui ont prodes conflits sont le féminisme, la Pologne et les luttes sociales et politiques aux Pays-Bas. Le féminisme, par sa dynamique antibureaucratique, joua un rôle important dans l'ouverture du débat. Les revendications du mouvement féministe devinrent, pour les rénovateurs, un prétexte pour rompre avec une position de classe sur certains points cruciaux. Leur souhait d'améliorer l'accès des femmes au marché du travail se lia à une volonté d'accepter des baisses du salaire féminin. Ce furent surtout les cadres syndicalistes qui, pour cette raison, s'opposèrent à l'inclusion de la revendication de la semaine de travail de 25 heures dans le nouveau programme du parti. Pour une partie des « horizontalistes » (militants orthodoxes), cette question de la durée du travail, et, plus généralement, le fait que le féminisme fut considéré comme une théorie comparable au marxisme et par conséquent comme pouvant servir de base théorique au CPN, les amena à constituer une fraction hors du parti. Lors du congrès extraordinaire du CPN sur le programme, de février 1984, cette fraction constitua une nouvelle organisation, l'Union des communistes des Pays-Bas (Verbond van Communisten in Nederland, VCN), ouverte aux ex-adhérents du CPN ainsi qu'à tout autre
Le processus qui amena cette scission avait été entamé quelques temps auparavant. En effet, depuis 2 ans déjà,
« horizontalistes » se présentaient comme une fraction publique du CPN, avec ses propres réunions et la publication d'un mensuel. Ce furent surtout les événements de Pologne, la condamnation par le CPN du coup de force de Jaruzelski et le soutien résolu à Solidarité qui provoquèrent la création d'autant plus que l'attitude du parti vis-àvis des événements de Pologne conjuguée avec la critique à l'encontre de l'Europe de l'Est en général, conduisirent le CPN à adopter une attitude neutraliste dans le mouvement de la paix. Ainsi, il ne prit pas seulement position contre les Pershing, mais aussi contre les SS-20, alors que les « horizontalistes », abordaient la lutte pour la paix en des termes de lutte des classes.
Mais la base la plus importante sur laquelle les « horizontalistes » organisèrent leurs adhérents était surtout constituée par leur critique des idées des « rénovateurs » en ce qui concernait l'orientation du CPN dans les syndicats et sa politique de coalition avec la social-démocratie. Ils considéraient la passivité du parti vis-à-vis des luttes économiques et sociales, la disparition de son activité dans les entreprises, et la volonté d'accepter des réductions de salaires comme autant de renonciations face à la nécessité de mener une politique communiste indépendante, et comme des concessions faites aux dirigeants syndicalistes et à la social-démocratie. Ce processus devait, selon eux, conduire à la liquidation du CPN. Ils furent renforcés dans cette opinion par l'apparition, en 1981, chez les « rénovateurs », d'un groupe qui se prononça en faveur d'une fusion avec le PSP et le PPR. Ces « rénovateurs » extrêmes, qui s'organisèrent aussi hors du parti, espérèrent renforcer ensuite la gauche du PvdA. Bien que les dirigeants du parti fussent contre une telle perspective, leur volonté de faire des concessions n'en diminua pas pour autant. Ainsi, lors des élections européennes de juin 1984, CPN se retrouva sur une liste commune avec le PPR, le PSP et les Verts. Dans leur programme commun, des mots comme « socialisme » et « classe ouvrière » étaient notamment absents. En ce qui concerne l'OTAN, il était uniquement question de l'abolition des « deux blocs », tandis qu'en ce qui concerne la CEE, l'accent était mis sur la perspective de sa démocratisation.
1. Le Parti socialiste pacifiste (PSP), fondé en 1957, et le Parti politique des radicaux (PPR), fondé en 1968, sont devenus les porte-parole des nouveaux mouvements sociaux depuis les années 1960. Ils ont respectivement 3 et 2 députés au Parlement.
L'IMPASSE SUBSISTE
Les rénovateurs modérés, qui sont à la tête du parti et à la direction du journal De Waarheid, essayent de prendre des initiatives afin de briser l'inertie. Tout récemment, ils ont décidé d'entamer une campagne contre la politique du cabinet Lubbers (gouvernement de droite au pouvoir depuis 1982). Les comités régionaux sont libres de chercher avec quels partis politiques le CPN pourrait collaborer sur cette question. Dans certaines villes, ils ont même invité le Parti socialiste des travailleurs (SAP, section néerlandaise de la IVe Internationale). Ils ont par contre adopté une attitude sectaire vis-à-vis des « horizontalistes », dont une partie est organisée dans le VCN. Bien qu'il ne soit pas question d'exclusions massives du CPN, ces militants se trouvent de facto en dehors des activités du parti. Malgré l'importance d'une aile pro-Moscou dans ce courant, et qui est majoritaire parmi les dirigeants, il ne s'agit pas d'une fraction
Pour diverses raisons, certains groupes de militants se sentent attirés par le courant que représente le VCN, notamment parce qu'ils recherchent des positions de classe, parce qu'ils sont mécontents de la passivité du CPN, et aussi parce qu'ils considèrent que les « horizontalistes » sont les héritiers du parti combatif que fut à leurs yeux le CPN. Il s'agit souvent de syndicalistes actifs qui ne savent plus quoi faire dans le CPN d'aujourd'hui. Il y a quelques semaines, les dirigeants du VCN ont décidé de créer, d'ici à un an, un nouveau parti communiste. Selon eux, le CPN actuel ne mérite pas le nom de parti communiste, et ils sont persuadés qu'un redressement n'est plus possible. Cependant, une partie des « horizontalistes » encore présents dans le CPN s'est prononcée contre cette perspective et continue à se battre pour un changement de la direction du parti et de sa politique.
Avec la création du VCN, on assiste à la première scission de l'histoire du Parti communiste néerlandais. La nouvelle formation, bien qu'elle existe dans la plupart des villes importantes du pays, est surtout implantée à Amsterdam et, dans une moindre mesure, à Rotterdam. Elle regroupe un millier d'adhérents, aussi bien des vieux militants qui n'acceptent pas la rupture avec URSS que des syndicalistes, et quelques jeunes attirés par le discours combatif des dirigeants de ce courant. Il est difficile de prédire le cours de son développement ultérieur. On peut constater que les quelques initiatives qui ont été prises sont fortement marquées par des méthodes bureaucratiques et par le sectarisme organisationnel et que, pour l'instant, le soutien au modèle soviétique a été sans failles.
Dans l'avenir, il risque de se produire une convergence entre le VCN et les « horizontalistes » qui sont jusqu'ici demeurés dans le CPN. Entretemps, ces derniers ont toutes les chances de regagner une partie des positions perdues, grâce surtout à la démoralisation qui prévaut dans les rangs des rénovateurs. Si cela se produit, on peut envisager le départ vers le PvdA d'une partie de l'aile rénovatrice. Le résultat des bouleversements actuels risque d'être la stabilisation d'une situation où existeront deux partis communistes, l'un plus ou moins « rénové », l'autre plus ou moins stalinien, mais ne disposant, ni l'un ni l'autre d'une implantation significative dans la classe ouvrière.
Jan Willem STUTJE,
Amsterdam, le 21 décembre 1984.
GRANDE-BRETAGNE