Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ISRAEL

Un gouvernement de paralysie nationale

· Inprecor n° 188, 21 janvier 1985 · p. 6-7 · 1 257 mots

Palestine et Israël Liban Grande-Bretagne

Installation de la ligne de défense israélienne sur la rivière Awali au Liban, août 1983. (DR)

ISRAEL

PRES mille tractations, c'est finalement autour de la for-

A mule d'un gouvernement d'union nationale que le nou.

-veau parlement israélien a trouvé une issue à l'impasse parlementaire provoquée par les dernières élections législatives anticipées du 23 juillet 1984 (cf. Inprecor numéro 180 du 24 septembre 1984). De là à affirmer que la crise de direction de l'Etat sioniste est résolue, la route est encore longue.

Michel WARSCHAWSKI

Une nouvelle fois, l'Etat sioniste se trouve à la pointe de l'innovation, sur le plan institutionnel cette fois. Le mot clé de l'accord signé par les représentants du

Parti travailliste, jusque-là dans l'opposition parlementaire, et du Likoud, anciennement au pouvoir, est « parité ». Tout est paritaire dans le nouveau gouvernement d'union nationale : le nombre des ministres appartenant aux deux blocs, la composition du cabinet restreint, la composition des principales commissions de la Knesset (Parlement israélien), etc. La plate-forme gouvernementale se réduit au plus grand dénominateur commun des programmes des deux grands partis, et chaque ministre est doté d'un « contreministre » ou d'un secrétaire d'Etat appartenant à la formation adverse.

Comme le prévoyait avec clairoyance avant les élections le dirigeant travailliste

Shimon Peres, aujourd'hui Premier ministre, alors qu'il rejetait à l'époque l'offre d'Itzhak Shamir de constituer un gouvernement d'union nationale, le gouvernement issu des élections de juillet 1984 est, dans sa structure même, un gouvernement de paralysie nationale, incapable bourbement militaire au Liban. de prendre une quelconque décision sérieuse sur les problèmes cruciaux. Pendant la campagne électorale, les deux grandes formations politiques, les travaillistes et le Likoud, s'étaient engagées à tout faire pour mettre fin aux deux maux qui rongent l'Etat juif, en retirant l'armée israélienne du Liban et en proposant un plan d'ensemble d'assainissement économique. Trois mois après les élections, où en sommes-nous ?

Sur le plan économique, hormis toute une série de mesures s'attaquant directement au pouvoir d'achat des travailleurs, aucun plan d'ensemble n'a pu être défini. Tout le monde s'accorde à reconnaître que ces mesures, aussi graves soient-elles pour la classe ouvrière, n'auront aucun effet sur les maux qui rongent l'économie israélienne (cf. article ci-après).

Quant au retrait des forces israéliennes du Liban, le nouveau gouvernement a certes fait de multiples déclarations en ce sens, mais sans pour autant jamais oublier d'ajouter que toute mise en pratique d'un retour aux positions de 1982, avant l'opération « Galilée » d'invasion du Liban, était conditionnée par un accord politique qui garantisse que la situation ne soit

Malgré le soutien parlementaire sans précédent dont jouit le nouveau gouvernement, celui-ci s'est avéré très rapidement incapable de prendre des décisions sérieuses pour résoudre les deux principaux problèmes qui préoccupent la population israélienne et sa classe dirigeante : la crise économique et l'empas pire à celle ... antérieuré à l'invasion. Ce qui signifie que, dans le meilleur des cas, il faudra attendre 10 mois, et celà au coût humain de deux soldats tués en moyenne par semaine et au coût financier de deux millions de dollars par jour (19 millions de francs).

Pour ce qui est d'une hypothétique initiative politique, derrière les déclarations contradictoires du Premier ministre, qui a annoncé qu'il ne rejetait pas le plan Reagan, et du vice-Premier ministre, qui continue, lui, à s'y opposer, les divergences réelles sont minces. « Les mots ne coûtent rien, déclare en substance Shimon Peres, aussi pouvons-nous appeler le roi Hussein de Jordanie à négocier et montrer à l'opinion publique internationale que c'est le camp arabe qui refuse de s'asseoir à la table des négociations. » Car, sur le fond, Israël n'est prêt à aucune concession susceptible de débloquer la situation dans la région.

Il reste la situation dans les territoires occupés. Le gouvernement israélien s'est certes engagé à « geler » les implantations de colons juifs, mais cette décision n'a aucune implication pratique, vu que dès à présent 70% des terres ont d'ores et déjà été expropriées et que l'« élargissement » des implantations existantes permet de poursuivre indéfiniment le processus de colonisation juive. Sur le plan de la répression, le ministre de la Sécurité et de la Défense du gouvernement d'union nationale, Itzhak Rabin, va certainement tenter d'éviter certaines provocations stupides, dont son prédécesseur, Ariel Sharon, avait fait l'essentiel de sa politique envers les Palestiniens. Le nouveau ministre de la Défense serait même tenté de lâcher un peu de lest en faveur de courants politiques palestiniens proches de la Jordanie. Pourtant, sous la pression des colons, dont les porte-parole se trouvent au sein même du gouvernement, la marge de manœuvre de Rabin est étroite. En effet, au cours des derniers mois, la politique de provocation de la part des colons s'est accentuée, visant à pousser la population arabe locale à réagir d'une façon violente, ce qui justifierait alors, en contre-coup, une accentuation de la répression. Les deux premières mesures prises par les forces d'oc-

Page 7

cupation depuis la mise en place du nouveau gouvernement sont en ce sens symptomatiques : d'une part, le rejet de la demande des services de sécurité de fermer le bureau d'information de Raimonda Tawil, personnalité palestinienne modérée accusée d'avoir des contacts avec l'OLP, mais, de l'autre, la fermeture par des murs de béton de sept issues du camp de réfugiés palestiniens Deheiche, après que sa population ait manifesté contre les provocations violentes du rabbin fasciste Kahane et des colons de Kiryat Arba.

Paralysie et impuissance du gouvernement d'union nationale ne signifient donc pas nécessairement garantie de stabilité. Et rares sont ceux qui sont prêts à parier que le gouvernement d'union nationale tiendra le coup pendant les cinq longues années de sa législature. Le danger immédiat qui menace ce gouvernement n'est pas l'opposition parlementaire, complètement marginalisée, ni même une perspective proche ouvrière ou un renouveau du mouvement anti-guerre, dont la grande majorité est prête à donner ses chances à Rabin. C'est au sein du gouvernement lui-même, et plus particulièrement dans l'aile Herout (aile droitière) du Likoud que souffle un vent de fronde.

En effet, les principaux responsables de la faillite politique (Ariel Sharon) et économique (Aridor, ancien ministre des du dernier gouvernement sont alliés au numéro deux du Herout, le ministre de la Construction, David Levy, pour une dénonciation systématique de la politique économique du nouveau gouvernement, dont ils font évidemment aussi partie. N'hésitant pas à utiliser une démagogie populiste et à dénoncer les mesures économique comme anti-ouvrières et la nouvelle équipe dirigeante comme gouvernement des nantis, les dirigeants du

One seraient pas mécontents qu'une crise gouvernementale entraîne de nouvelles élections qu'ils croient pouvoir gagner grâce à l'impopularité des mesures économiques prises actuellement, et non sans s'être débarrassés auparavant du dirigeant actuel de leur parti, Itzhak Sha-

Mais là aussi les jeux sont loin d'être faits. Les attaques violentes contre le ministre des Finances, de la part de l'aile libérale du Likoud, pourraient pousser ce dernier à provoquer une scission dans le Likoud, ce qui permettrait aux travaillistes de former un gouvernement sans le Herout, auquel cas Shimon Peres pourrait rester Premier ministre encore pour 5 ans, alors que les accords passés avec le Likoud prévoient qu'il laisse sa place à Rabin à mi-législature.

On le voit, loin de s'atteler à la restauration de tout ce qui avait été détruit par sept ans de régime du Likoud, le nouveau gouvernement est occupé à manœuvrer entre les tactiques des diverses fractions qui le composent. N'est-ce pas là l'expression la plus tangible de la crise structurelle de l'Etat sioniste ?

Michel WARSCHAWSKI, Tel Aviv, 4 décembre 1984.

Une erreur sur cette page ?