ANS la nuit du 2 au 3 décembre 1984, la ville indienne
Dae Bhopal, dans TEtat de Madya Pradesh, était transfor mée en une vaste chambre à gaz. Sur ses 900 000 habitants, 200 000 ont inhalé de l'isocyanate de méthyle (MIC)
s'étant échappé de l'usine de pesticide appartenant à l'Union
Carbide, filiale indienne du trust américain dont le siège est à
Genève, en Suisse. Au moins 2 500 personnes ont été tuées par ce gaz toxique, décrit dans le manuel de l'entreprise « comme extrêmement dangereux »,
« qu'il faut éliminer toute possibilité de contact humain ». Se-
Charles-André UDRY
La tragédie de Bhopal illustre la nature des catastrophes dites techniques qui peuvent frapper des grandes agglomérations et des collectivités entières. Elles commencent quand elles surviennent, puis elles distribuent la mort en différé et frappent plus d'une fois la descendance des premières victimes. Elles mettent en relief le droit que s'arroge une minorité, possédant les moyens de production, de dicter l'avenir d'une collectivité, d'une
Il est donc naturel que Bhopal suscite dans la presse des explications faisant appel à deux thèmes. Le premier est illustré par le Journal de Genève qui, dans son éditorial du 12 décembre 1984, invoque
« la dose de fatalité, les éléments imprévus et la faiblesse humaine ». Le second s'étale dans la presse dite économique. Il met l'accent sur la nécessaire lutte des industriels pour combattre les « craintes irrationnelles des populations ignorantes » ! Et pour cela, quel meilleur remède que le secret, l'information tronquée, les rapports lénifiants ? « Les progrès techniques » — lisez la marche sans entrave des affaires capitalistes — nécessite, selon eux, une limitation de la démocratie, qui doit s'arrêter au seuil de l'entreprise, lieu sacré
DES ACCIDENTS EN CHAINE
Or, un examen un peu approfondi de l'accident de Bhopal confirme la constatation effectuée par Patrick Lagadec, dans une étude systématique des grands accidents industriels modernes: « L'accident est le plus souvent l'aboutissement d'un processus engendré par le système, suivant des chemins identifiables. (...) L'accident prévient, et à de multiples reprises.
Une catastrophe est produite, organisée :
elle n'est pas le fait du hasard. » (1)
De plus, Bhopal illustre le fait que dans une économie de marché, le capitaliste ne prend pas en compte les coûts sociaux de ses opérations, si ce n'est que du 19 janvier dernier. Ces survivants risquent de devenir aveugles à jamais. (DR) très partiellement sous la contrainte de la loi, des syndicats, de la population organisée. Dans le régime capitaliste, la « règle du jeu pour l'entrepreneur consiste à internaliser les profits tout en externalisant les coûts sociaux », ce qui conduit à la pollution des hommes comme de la nature (2). Lagadec arrive d'ailleurs à une profit est banale, loin mais néanmoins présente et parfois de façon décisive. » (3) Ainsi, le respectable Times of India, après une enquête sur l'Union Carbide, accuse le trust de « crime » et souligne qu'il « avait attaché plus d'importance à la production et au profit qu'à l'entretien » (4).
Six accidents significatifs ont jalonné l'histoire de la filiale de l'Union Carbide qui produit des pesticides, parmi lesquels le SEVIN et le TEMIK (5). Le MIC est utilisé pour la production de ces pesticides. La manipulation et l'usage des pesticides provoque, dans le « tiers-monde », 10 000 morts de paysans travailleurs par an et plus de 1,5 millions de lésions (6) !
lon les sources médicales indiennes disponibles, plus de 125 000 personnes ont cherché à être soignées. Mais personne ne peut encore prévoir les effets à moyen et à long terme du MIC sur ses victimes. Déjà sont relevées des lésions du foi, des poumons, de la peau, des troubles neurologiques et de la vue.
Nous publions ci-après un article sur ce problème, rédigé par un membre de la direction du Parti socialiste ouvrier (PSO), section suisse de la IVe Internationale, et paru dans la Brèche
La régularité des accidents à Bhopal est remarquable : novembre 1978, décembre 1981, février 1982, octobre 1982, décembre 1982 et février 1983 (7). Ces accidents ont impliqué plusieurs d'importantes fuites de gaz phosgène, composant principal du célèbre gaz moutarde de la Première Guerre mondiale. Ce gaz se trouve à une concentration de 1 % dans les cuves où était stocké le MIC qui s'est « enfui ». Mieux, l'accident du 5 octobre 1982, qui a vu la défaillance de valves de sécurité dans le secteur de la pro-
1. Patrick Lagadec, La civilisation du risque, p. 103 et 221, Le Seuil, Paris, 1981.
l'économie de marché, Flammarion Paris, 1976.
3. Lagadec, p. 127-128.
4. Newsweek, 24 décembre 1984.
5. Le TEMIK est interdit d'utilisation dans des Etats des USA, In These Times, Chicago, 8
6. Rapport de Charles S. Pearson, in International Herald Tribune, 15-16 décembre 1984.
7. India Today, 31 décembre nomic and Political Weekly, Bombay, 15 dé-
duction du MIC, fournissait tous les éléments permettant d'anticiper la catastrophe de décembre 1984. Il pouvait fournir
A chaque accident, les autorités de l'Etat ont fait quelques vagues recommandations et ont continué à laisser signer les formulaires d'inspection affirmant : « Tout est normal. »
Cependant, les dangers étaient dénoncés avec force détails. Un journaliste, Raajkunar Keswani, avait écrit une série d'articles documentés dans un hebdomadaire en hindi, Saptahik Report, le 17 septembre, le ler octobre et le 8 octobre 1982. Les titres étaient prophétiques : « Sauvez, sauvez s'il vous plaît cette ville ! »; « Bhopal sur un cratère de volcan ! » ; « Si vous ne comprenez pas, vous serez liquidés ! ». Ces articles lui valurent des réponses péremptoires du ministre de l'Etat, qui affirmait, en décembre 1982 devant l'Assemblée : « Il n'y a pas de danger posé par l'usine de Bhopal. » ancien travailleur d'Union Carbide avait aussi apposé quelques affiches aux alentours de l'usine. Elles expliquaient qu'« à cause du gaz toxique, la vie de milliers de paysans et de travailleurs peut être mise en danger. Il y a des centaines d'incidents dus à l'insuffisance des normes et règles de sécuri-
LE CRIME DES « ECONOMIES »
Pour tenter de se disculper et de charger les responsables indiens, la direction américaine d'Union Carbide a diffusé, peu après l'accident, un rapport de ses experts datant du 28 juillet 1982. Il concluait à l'existence de « dix défauts majeurs » qui « créent un potentiel pour un
Evidemment, Union Carbide ne peut s'en sortir avec cette pirouette. Premièrement, pourquoi ce rapport a-t-il été gardé aussi longtemps secret et n'a pas été porté à la connaissance des travailleurs, des autorités ? Deuxièmement, en tant qu'actionnaire majoritaire de la filiale indienne (50,9 % des actions pour « apport de haute technologie »), le trust américain pouvait interrompre la production tant que les défauts constatés n'étaient pas éliminés. Troisièmement, Union Carbide « admet que ses inspecteurs ne sont jamais retournés sur place » (10).
L'examen de la gestion de l'usine de Bhopal révèle aussi combien la recherche effrénée d'« économies » - présentées comme un critère d'efficacité - se faisait au détriment de la sécurité. Tout d'abord, l'usine ne dispose pas d'un système de sécurité informatisé, à la différence d'une usine qui produit du MIC à Institute (Virginie occidentale) aux USA. Ces systèmes sont pourtant l'une des pièces maîtresses d'un mécanisme de sécurité permettant d'intervenir rapidement en cas de fuite de gaz toxique. Leurs coûts ne sont pas élevés : entre 60 000 et 100 000 dollars (soit 576 000 à 960 000 francs français) pour une usine chimique. Le président direc800 000 dollars (environ 7,7 millions de francs) par année ! Ensuite, la direction de l'entreprise n'a cessé de diminuer le nombre d'opérateurs dans l'unité de production de MIC. De 12 ouvriers opérateurs, elle a passé à 6. Elle a réduit le nombre de surveillants de 3 à 1. Elle a supprimé l'opérateur d'entretien pour l'équipe de nuit et n'a laissé en poste, durant la nuit, qu'un seul ingénieur de surveillance pour tous les départements. Enfin, elle a quasiment supprimé les cours de formation de bon niveau. Cela n'empêche pas notre bonne presse d'accuser le « manque de qualification » des travailleurs indiens. Enfin, dans la mesure où les ventes n'étaient pas au beau duits à la portion congrue. Irvin Selikoff, du New York Times, explique : « Vous devrez dans pour cela que vous la laissez se détériorer. Les responsables de la chimie sont des gens intelligents et compétents, mais ils tiennent surtout compte des contraintes de la rentabilité. » (11) Il est donc logique qu'Union Carbide ait non seulement délaissé cette entreprise, mais qu'elle n'ait pas introduit des procédés de fabrication de pesticides sur la base d'autres réactions chimiques, comme le fait Sumito Chemical au Japon, ou avec des procédés qui évitent le stockage de MIC, comme le
Un enfant mort du gaz toxique. (DR) tont Bayer en RFA ou Mistubishi Chemical. L'alternative technique existe !
UN CRIME PAS CHER Donc, toute l'histoire de l'usine de Bhopal conduisait à l'accident et aux défaillances cumulatives du système de sé-
L'enquête d'India Today indique que l'unité de MIC était en fonction alors que sur les cinq éléments du système de sécurité trois étaient en révision depuis un certain temps, un n'était pas en condition de fonctionner, et le dernier s'est avéré inutile. Un crime parfait, en quelque sorte ! En effet, le souligne qu'au moins deux des éléments du dispositif de sécurité doivent fonctionner si l'unité de MIC est en service.
Dans tout cela, il n'y a donc rien qui soit dû au simple hasard ou à la mauvaise fortune. Il y a la mécanique imparable de l'économie de marché, du secret et du omnipotent liés à la propriété privée. Il y a aussi la prise en compte du bas coût de la main-d'œuvre locale. Business Week donne la morale de l'histoire : « Comme un contremaître gagne moins de 100 dollars par mois (960 francs), la valeur totale des dommages ne risque pas d'être massive. » Les patrons indiens pensent de même. Newsweek note que « la totalité du monde des affaires indien est aux côtés d'Union Carbide, car demain, cela pourrait être leur tour ». Non pas d'y laisser la peau, comme la population de Bhopal, mais de devoir seulement payer quelques miettes pour une catastrophe
Charles-André UDRY, la Brèche, 19 janvier 1985. 8. Newsweek, 24 décembre 1984. 9. Financial Times, 11 décembre 1984.
10. Business Week, 24 décembre 1984.
11. Cité par Afrique-Asie du 31 décembre 1984.