politique alfonsiniste et de l'opposition péroniste sont tellement évidents qu ils IX mois après l'installation du gouvernement parlementaire, les paradoxes de la pourraient amener à conclure, sur la base d'un jugement précipité, qu'il existe côté un machiavélisme démagogique et, de l'autre, une politique alternative désincarnée. Nous pensons cependant que ces paradoxes sont plus apparents que réels.
Ils exigent une explication et une analyse approfondie. En effet, Alfonsin a été désigné par la Cour interaméricaine des droits de l'homme comme l'« homme de l'annee », au moment même où le Conseil suprême des forces armées, dont il est le commandant en chef et qui est chargé de juger les responsables de la dictature militaire en vertu d'une loi adoptée par le Parlement, estimait que les ordres donnés pour lutter contre la subversion étaient justifiés. De plus, alors qu'on lui décernait le diplôme de champion des droits de l'homme, les prisonniers politiques risquaient leur vie dans une grève de la faim pour arracher leur libération. Ils ne sont déjà plus les prisonniers de la dictature,
Alfonsin se présente à l'ONU comme le porte-drapeau du latino-américanisme et des peuples du tiers-monde, ainsi que d'une morale civique, mais en même temps, il se met d'accord avec le Fonds monétaire international sur le paiement d'une dette qu'il qualifie lui-même d'usuraire et dont l'origine est inconnue. Hier, la doctrine Monroe prétendait, face à l'impérialisme européen et pour faire de l'Amérique latine la chasse gardée de l'impérialisme nord-américain, que l'« Amérique était aux américains ».
Ajoutons qu'il fallait comprendre « aux Nord-américains » ... Aujourd'hui, Alfonsin
Les paradoxes de la mais les prisonniers du champion des droits de l'homme.
« pour la bourgeoisie développée d'Amérique latine ».
Le premier Parlement depuis l'instauration de la dictature termine ses travaux avec un bilan médiocre, ayant voté des lois d'importance très inégale et sans avoir résolu aucun des problèmes fondamentaux que rencontre la société civile. Les députés « n'ont pas eu le temps » de prendre compte la loi sur les prisonniers
Ils ont rejeté le projet de
Comte MacDonald sur la création d'une commission des deux Chambres pour mener l'enquête sur les atteintes aux droits de l'homme commis par les juntes personnes victimes de la torture, l'assaspolitique d'Alfonsin et lopposition péroniste
Amérique latine pour les latino-américains, mais il faut comprendre sinat de milliers de citoyens, l'exil forcé de centaines de milliers d'entre eux ne même pas une commission méritent d'enquête. Cela suffirait à donner une idée sur l'échelle des valeurs qui régit ce Parlement.
L'opposition péroniste, par l'intermédiaire de la CGT, a lancé une grève générale le 3 septembre 1984 pour protester contre la politique du gouvernement et en défense des travailleurs. Mais même cette opposition péroniste proclame à tout vent la nécessité de la concertation en défense de la démocratie, pactise avec l'Union industrielle d'Argentine (organisation patronale), avec la Société rurale
(son équivalent à la campagne), et avec le
patronat dans son ensemble, c'est-à-dire avec les ennemis de la classe travailleuse, pour s'affirmer comme force de pression sur le gouvernement. Si l'Union industrielle, si la Société rurale, si la CGT, si la militaire formulent une politique distincte de celle du gouvernement, qui donc ce dernier peut-il bien représenter ?
LA NATURE DE L'ALFONSINISME
Ce sont là des paradoxes frappants qu'il faut bien essayer de comprendre. Il est courant d'entendre dans la mouvance des organisations de gauche une réponse simpliste. De tels paradoxes n'exprimeraient à leurs yeux qu'une vérité simple : les droits de l'homme, le latinoaméricanisme, le parlementarisme, la lutte contre les contrats salariaux et la concertation ne feraient que révéler le fait qu'entre le gouvernement alfonsiniste et militaire il y a continuité, avec seulement un changement de forme. Le gouvernement alfonsiniste ne serait que la dictature civile du capital. En d'autres termes, rien d'important ne se serait produit, rien n'aurait changé, drait seulement recourir à l'arsenal habituel des programmes de lutte pour lancer à l'assaut de ce gouvernement, honteux continuateur des précédents.
Nous disons que ces paradoxes sont plus apparents que réels. Il s'agit en fait des contradictions et des limites objectives d'une politique bourgeoise. En premier lieu, et contrairement aux jugements répandus, il est évident que l'alfonsinisme n'est pas le représentant ni le mandataire direct d'aucun des éléments clés du système de pouvoir. Certes, tous ces éléments le soutiennent, mais tout en s'en distinguant. L'alfonsinisme n'est même pas le représentant authentique de ce conglomérat de tendances qui constituent l'Union civique radicale, le parti qui l'a porté au pouvoir. En réalité, l'alfonsinisme se présente comme un arbitre au-dessus des tendances de son propre parti. Il est conditionné par elles, mais il agit au-dessus d'elles. Il les reflète, les prend en compte, mais ne les représente pas. En tout cas, il exprime un équilibre interne instable. D'où les tribulations et les péripéties du bloc parlementaire radical, les tribulations et les péripéties du cabinet alfonsiniste et de la politique gouvernementale dans son ensemble.
De ce point de vue, le gouvernement alfonsiniste développe sa politique de défense générale du régime, de défense des classes dominantes, mais il ne représente aucune d'elles en particulier. Il agit au-dessus d'elles, et en ce sens seulement, on peut dire qu'il reflète la tendance à un nouveau bonapartisme, un bonapartisme résultant d'une absence de perspective globale et cohérente des classes dominantes plutôt que d'un équilibre de forces entre secteurs antagonistes. Ce bonapartisme est l'expression d'une crise sociale globale, d'où le langage du gouvernement, qui se prête à des interprétations multiples. A l'ONU, Alfonsin a levé le drapeau des pays latino-américains et du tiers-monde en général. Il a revendiqué l'objectif de l'intégration (de l'union) des peuples latino-américains. Ces objectifs bolivariens (1) avaient été jusqu'à récemment le patrimoine exclusif d'une gauche révolutionnaire qui revendiquait la Fédération socialiste d'Amérique latine. C'est aujourd'hui la bourgeoisie qui reprend cet étendard à son compte, en omettant bien évidemment la voie socialiste et révolutionnaire des peuples pour l'atteindre. De là l'ambiguïté et la tonalité utopique de
CE QUI A CHANGE Mais quand un gouvernement de la bourgeosie qui agit au-dessus de sa propre classe et avec une certaine indépendance dresse un tel étendard, c'est bien parce que quelque chose a changé ou est sur le point de changer en Amérique latine. Et ce qui a changé, à notre avis, provient d'éléments que tout révolutionnaire doit prendre en compte dans ses formulations tactiques et stratégiques. Le premier, c'est que la perspective indépendante des travailleurs en lutte pour la transformation révolutionnaire de la société et avec la socialiste latino-américaine comme objectif, une perspective mobilisatrice, n'est pas d'actualité - à cause de l'échec des expériences des sociétés dites « du socialisme réel » —, et aucune autre perspective ne se dessine. Le deuxième élément c'est que s'épuisent les marges de manœuvre des formations populistes (telles que le péronisme en Argentine, l'APRA au Pérou, etc., ndlr.), qui ont eu l'hégémonie sur les mouvements de masse des opprimés et des exploités depuis la Deuxième Guerre mondiale. Le troisième, c'est l'absence d'une perspective classiste avec une autorité reconnue par les masses, tandis que l'affaiblissement des mouvements de masse populistes laisse une marge de manœuvre plus importante aux bourgeoisies nationales ainsi qu'aux idéologues qui latino-américaine D'autre part, l'absence d'une perspective indépendante des travailleurs et l'affaiblissement des mouvements populistes ne signifient pas l'épuisement des capacités d'évolution de la société, qui continue à se développer de façon déformée, corsetée par des modes de production périmés. Avec toutes les déformations et les distorsions que connaît l'Amérique latine, dénoncées par Alfonsin à l'ONU, la société a poursuivi son cours et elle a engendré des Etats nationaux semi-développés qui ne peuvent même plus assumer, dans la division internationale du travail, le rôle qui leur a été assigné. Ces sociétés ont l'Union industrielle argentine, pour la rurale, pour les secteurs des classes dominantes, la perspective se réduit à la défense de leurs intérêts corporatistes, mais du point de vue des intérêts historiques du régime, il est nécessaire d'œuvrer à une réorientation de ces pays, dont la structure a changé. C'est précisément ce que dit Alfonsin. Et en le disant, il se différencie des intérêts corporatistes, il s'élève au-dessus d'eux. C'est pourquoi il s'agit d'un nouveau langage. Il ne parle pas de se soumettre aux plans du FMI, il parle de la nécessité de restructurer le fonctionnement de cet organisme pour sauver le système monétaire international. Il s'adresse aux puissances impérialistes des métropoles en annonçant qu'à défaut d'un critère moral, le régime périra. Mais il s'adresse aussi à ses pairs — non pas le Guatemala, Haiti, la Bolivie ou les Antilles par exemple, mais le Mexique, le Brésil, les autres pays semi-industrialisés d'Amérique latine - pour s'accorder sur une action destinée à stimuler l'accumulation capitaliste sur la base d'une reproduction élargie de ces pays semi-industrialisés aux dépens des autres. La doctrine Monroe prend dans la bouche d'Alfonsin un sens nouveau : « l'Amérique latine pour les pays semi-industrialisés d'Améri-
Alfonsin dénonce le fait que l'Amérique latine ait reculé de six ans dans son niveau de vie, que son produit intérieur brut soit tombé de 10 %, et que 30 % de la valeur de ses exportations serve à l'accumulation du capital usuraire des métropoles capitalistes. Tout cela Nous, révolutionnaires, aussi, mais ce que ne dit pas Alfonsin, c'est pourquoi il en est ainsi. Il prétend convaincre sur la base d'un critère de justice et de morale. Bien que les valeurs de la justice et de la morale ne soient en rien négligeables, elles obéissent elles-mêmes aux lois implacables du développement, soumises qu'elles sont d'accumulation et à l'organisation sociale
Et sur cela, Alfonsin ne dit rien, pas plus d'ailleurs que l'opposition péroniste qui critique les procédés mais
Or, l'histoire montre que les des banquiers internationaux ne sont pas très sensibles aux appels à la morale et à la justice. Mais les prétentions d'Alfonsin ne manquent pas de logique. Elles répondent à la nécessité indiscutable de chercher des solutions à la crise sans briser les structures actuelles, mais en les modifiant. Elles répondent à une tâche démocratique bourgeoise dans le cadre du mode de production en vigueur en Amérique latine. Si les travailleurs ne parviennent pas à imposer de manière révolutionnaire — comme ils ne l'ont pas réussi jusqu'à présent - une rupture du système, la bourgeoisie et ses idéologues essaieront de le faire, avec leur lâcheté et leurs frus-
Les sociaux-démocrates suisses répondent à la demande de prêts que fait Alfonsin en dénonçant le fait que 20 milliards de dollars (presque la moitié du montant de la dette extérieure) ont été soustraits à l'économie nationale et déposés dans des banques suisses. Alfonsin dénonce le fait que 80 milliards de dollars sortent chaque année d'Amérique latine pour aller grossir le capital usuraire ou
1. Du nom de Simon Bolivar (1783-1830), héros de la lutte des pays latino-américains contre l'Espagne et pour l'indépendance, et qui fut partisan de l'unité latino-américaine.
Dans la banlieue de Buenos-Aires, une famille ouvrière place ses espoirs dans Alfonsin. (DR)
productif des métropoles créditrices. Wil- Quelles mesures seront prises pour proly Brandt, au nom de la social-démocratie européenne, réclame que les métropoles impérialistes restituent à l'Amérique latine 1% de ce qui est dépensé dans la course aux armements. Cette « générosité », si elle n'est pas très émouvante, n'en est pas moins révélatrice. Les métropoles sont conscientes du fait qu'elles doivent aider le chantre du latino-américanisme à sortir de sa crise, à palier les effets de l'usure internationale pour lui garantir une stabilité des institutions, et surtout pour éviter l'échec de cette rhétorique, qui pourrait aboutir à la formulation d'une autre alternative avec d'autres protagonistes sociaux et d'autres méthodes.
Face aux paradoxes apparents, il faudrait etre politiquement myope pour se contenter de dénoncer le caractère mesquin ou inefficace des réformes, en leur opposant la généreuse et grande issue révolutionnaire. Notre tâche doit consister à montrer quels sont les obstacles matériels que ces idéologues ne pourront surmonter pour atteindre les buts auxquels ils prétendent.
L'accord d'Alfonsin avec le FMI n'est pas qualitativement différent des accords des autres bourgeoisies latino-américaines avec cette institution (2). Mais il est très différent de l'accord qu'auraient pu passer la dictature militaire, la Société rurale ou l'Union industrielle. C'est sans aucun doute la soumission du débiteur à l'usurier international, mais ce n'est pas une capitulation pure et simple. II ne s'agit pas de dire qu'Alfonsin a capitulé, mais que le chemin choisi pour le développement de l'Amérique latine est inefficace. Le problème consiste à savoir quelles mesures seront prises à partir de maintenant pour empêcher la fuite des capitaux.
VIVIENDA PARA TODOS. mouvoir l'« intégration » des pays d'Amérique latine hors du contrôle spéculatif des pieuvres internationales. Evidemment, sur ce terrain, la rhétorique audacieuse de l'alfonsinisme entre en contradiction avec la timidité sinon l'absence de mesures un tant soit peu réformatrices ou progressistes du propre point de vue de la bourgeoisie. Rien n'avance en matière de monopole du commerce extérieur, ou du moins en contrôle de ce commerce, rien en matière de limitation de la rente foncière sur les terres inutilisées, rien sur la production industrielle, rien sur la nationalisation du secteur bancaire, rien sur l'impot sur l'héritage, rien sur la levée des barriè res douanières en Amérique latine.
QUELLE VOIE
POUR LES RÉVOLUTIONNAIRES ?
Notre politique ne saurait consister à identifier le gouvernement alfonsiniste avec ses prédécesseurs. Elle doit montrer comment les travailleurs peuvent avancer d'autres solutions, même des rapports de forces actuels. Et ce que l'on peut et doit faire, c'est déjà beaucoup. Tout d'abord, un accord pour la formation d'un front est nécessaire, dans le pays comme au niveau pour proposer aux travailleurs une assemblée latino-américaine qui discuterait un programme concret d'action, afin d'atteindre les objectifs que la bourgeoisie proclame sans les obtenir. La confédération syndicale COB de Bolivie, la Centrale unique des travailleurs (CUT) du Chili, le Parti des travailleurs (PT) du Brésil, les tendances d'opposition à la bureaucratie pépourraient par exemple en prendre l'initiative.
Nous ne disons pas que cette tâche puisse aboutir et que ses résultats seraient immédiats, mais nous croyons nécessaire et possible de mener une bataille de longue haleine, seul moyen efficace pour trouver une issue à l'impasse du régime. Il faut proclamer un programme d'action basé, à l'étape actuelle, sur le contrôle des ouvriers, des travailleurs, du producteur collectif sur toute l'activité économique et politique, contrôle à travers lequel, par des propositions et des actions concrètes, ils affirmeraient leur rôle dirigeant vis-àvis des autres secteurs opprimés et exploités de la nation. Parce que ce dont il s'agit, à l'étape actuelle de la lutte en Amérique latine, c'est que la classe ouvrière, les travailleurs industriels, leur ensemble prennent l'initiative politique avec des solutions concrètes et un projet de société qui rendent viables les objectifs qui, entre les mains de la bourgeoisie, demeurent rhétoriques et utopiques.
Pour cela, la classe ouvrière doit s'imposer sur tous les terrains : ceux de la lutte pour les droits de l'homme, pour le jugement des criminels et le châtiment des coupables, pour la réparation des dommages envers les victimes ; pour l'enquête sur les actes illicites et la récupération des biens injustement acquis au profit du patrimoine public ; sur la question de la dette extérieure et des accords passés avec la banque internationale; dans la lutte contre l'inflation et le chômage, et pour le développement économique et le progrès social; dans la lutte contre la domination impérialiste et les préparatifs de guerre, et pour la paix entre les peuples. Sur ce dernier point par exemple, les travailleurs, les tendances révolutionnaires, les courants progressistes, les organismes des droits de l'homme ont réussi à constituer un front d'action commun pour proposer aux secteurs opprimés de la société des solutions que la bourgeoisie évite et cache. Il est important de travailler avec ardeur au niveau de tous ces organismes, afin d'atteindre un accord minimum autour de propositions spécifiques lors des prochaines élections de renouvellement partiel du Parlement, afin de compter sur une tribu-
Get indépendante devant les travailleurs et tous les secteurs opprimés de la société. C'est une voie, non pas la seule, mais une voie possible pour impulser une organisation indépendante des travailleurs capable d'affronter les prochaines et inévitables épreuves de force.•
Angel FANJUL, Buenos-Aires, le 6 octobre 1984. 2. Cet accord a été signé en septembre 1984. Aldo Ferrer, président de la Banque de la province de Buenos-Aires a estimé qu'il impliquait « un transfert d'environ 5 % du Produit intérieur brut (PIB), ou de 40 % environ des recettes des exportations du pays, pour rembourser les intérêts de la dette », ce qui « aura un impact sur le niveau de vie du pays ». Cf. Latin American Weekly Report du 5 octobre 1984.