Nan après la victoire électorale de Raul Alfonsin et son nant de deux groupes marxistes révolutionnaires d'Argentine, qui présentent, sous un éclairage différent, un premier bilan de son gouvernement. Le premier, reproduit ci-dessous, Horacio TARCUS
Le gouvernement de Raul Alfonsin, qui a pris le pouvoir le 10 décembre 1983, après 7 ans de dictature militaire, a su polariser l'attention et les espoirs de larges secteurs des masses. Mais si le gouvernement radical a commencé sa campagne électorale et sa gestion en faisant montre d'une grande initiative politique, les fortes pressions exercées, d'une part par la contre-offensive de l'armée, de l'Eglise, de la grande bourgeoisie locale et de l'impérialisme, et, d'autre part, par la résistance croissante de la classe ouvrière, du Mouvement pour les droits de l'homme et de l'ensemble des secteurs populaires, réduisent sa marge de manœuvre, diluent les illusions réformistes et démocratiques et le rendent impopulaire.
La politique économique de ce qu'on appelle le processus de reconstruction nationale (1976-1983) fut menée à travers le plan Martinez de Hoz (du nom du ministre de l'Economie de l'époque). Sur le plan économique, il consista en une redistribution approfondie du revenu, au prix d'une chute vertigineuse du salaire réel des travailleurs et au bénéfice de la bourgeoisie dans son ensemble. Au sein de cette dernière s'est opérée une redistribution de la plus-value soustraite aux travailleurs, au bénéfice du secteur financier. Sur le plan social, il a permis de réduire la concentration ouvrière, de créer une puissante armée industrielle de réserve, d'augmenter le nombre de personnes travaillant à leur compte, avec pour objectif de parvenir à une restructuration profonde des rapports sociaux de production s'attaquant à la force politique et syndicale de la classe ouvrière dans ses bases matérielles mêmes.
Sur le plan politique, la sous-oligarchie financière, qui sait qu'elle ne peut accéder au pouvoir politique par un processus démocratique, a organisé un systeme caractérisé par un puissant marché financier, une économie régie par le marché changes, un endettement extérieur gigantesque, une hyper-concentration et centralisation du capital, dans lequel l'Etat a perdu le contrôle des variables de l'économie. Tous ces éléments ont livré la politique économique à un petit groupe
Le gouvernement Alfonsin et
démocratique et populaire
Nuevo Curso, en novembre 1984. hyper-monopolistique et aux créanciers des banques impérialistes. Sur le plan idéologique, ce plan se proposait d'en finir avec politique de consensus, d'arrangement entre les partenaires sociaux, de « pacte social » avec arbitrage étatique, de discussion sur des politiques de développement, et il s'est lancé dans la diffusion de l'idéologie de la libre régulation par le marché.
Le bilan de ce « processus » au moment de l'accession du gouvernement constitutionnel s'établissait comme suit : une dette extérieure qui avait passé de 8 milliards de dollars en 1975 à 45 milliards en 1983 (1 dollar valait environ 7 francs en 1983); un salaire réel qui, dans le même temps avait passé de 45 % à 25 % du Produit intérieur brut (PIB) ; un désinvestissement industriel aboutissant au fait que le niveau de production de 1983 était égal à celui de 1970 ; un chômage dépassant 10 %, 2 millions de travailleurs ayant été expulsés du cycle de production ; un déficit de l'Etat égal à 15 % du PIB alors que le seuil tolérable est estimé à 3 % ; un taux d'inflation annuel de 435 %; une
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ARGENTINE est la traduction d'un article d'Horacio Tarcus, l'un des animateurs du groupe Praxis, qui publie une revue et des brochures sous ce même nom. Le second document a été traduit à partir d'un article d'Angel Fanjul publié dans le numéro 8 du journal non utilisation des capacités productives industrielles équivalant en moyenne à capital argentin à l'extérieur
40%; un estimé à une somme de 25 à 35 milliards de dollars ; une richesse non produite en
8 ans se montant à 120 milliards de dollars. C'est dans ce cadre qu'Alfonsin a lancé sa campagne et a accédé au gouvernement avec des promesses de « croissance, d'amélioration du salaire réel et de paiement de la dette ». Après un an de réformistes gestion, les illusions ou
« distributives » se sont évanouies, et seul le paiement de la dette extérieure a commencé.
Après presqu'un an de gouvernement radical, le salaire réel des travailleurs a chuté. Il n'y a pas eu de réactivation industrielle, parce que le crédit est rare et très cher et que, de plus, il n'y a pas d'aug mentation de la demande. Le taux d'intérêt ne baisse pas parce que l'épargne « va au dollar » (marché noir). Le gouvernement ne veut pas augmenter les crédits pour les entreprises, parce que ces dernières, au lieu de mettre en pratique cette ré activation dont on parle tant, achètent
Manifestation à Buenos-Aires. (DR)
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des dollars ou spéculent en prêtant de l'argent à des taux élevés. L'inflation augmente, au détriment de ceux qui ont de l'argert mais ne possèdent pas de biens (pour l'essentiel les salariés), ouvrant la voie à l'augmentation des prix qui dévore toute augmentation nominale des salaires. La montée du dollar parallèle au marché noir n'est pas freinée, ce qui serait décisif pour que les exportateurs se décident à changer leurs devises sur le marché officiel. Quand la différence est significative, ils utilisent les techniques de sur- ou sous-facturation, ou ils placent leurs devises dans des banques étrangères.
La politique d'ajustement périodique des salaires est abandonnée par le gouvernement. Un de ses hauts fonctionnaires, Raul Prebisch, la qualifie d'inflationniste. La timide politique de contrôle des prix a été abandonnée sous la pression de la bourgeoisie, qui a mis la levée de cette mesure comme condition pour la « concertation » à laquelle appelait le gouvernement. Mais l'espace politique important gagné par le gouvernement à travers les élections, sa marge de décision sur le terrain économique s'est rétrécie, prise entre les pressions de l'impérialisme et de la grande bourgeoisie locale, et la résistance du prolétariat.
L'impérialisme fait pression à travers le FMI et les banques étrangères, au moyen du poids énorme de l'endettement extérieur dans l'économie argentine. La grande bourgeoisie autochtone fait pression à travers les mécanismes économiques déjà cités (spéculation, raréfaction des biens, fuite des devises, etc.). La pression politique s'effectue au travers du patronat (critiques au gouvernement à cause du contrôle des prix, conditions mises à la « concertation », etc.) Il est impossible de mettre fin aux surprofits auxquels se sont accoutumés les monopoles, l'oligarchie terrienne et le capital financier pour en transférer les ressources, comme promis, vers le secteur productif et le secteur salarié dans le cadre politique et social défini par Alfonsin. Les centaines de milliers de travailleurs qui sont entrés en conflit pour des revendications de caractère salarial ont montré que le gouvernement ne pourrait contrôler sans répression l'unique variable qui reste entre ses mains, c'est-à-dire le salariat. De là, l'importance de la politique d'Alfonsin envers les syndicats.
L'ALFONSINISME
ET LA BUREAUCRATIE SYNDICALE
PÉRONISTE : AVANCE ET RECUL
Ainsi, de même que sur le plan économique, le pouvoir formel du gouvernement se trouve impuissant face au pouvoir réel de la grande bourgeoisie et de l'impérialisme. Sur le plan syndical, tout ce qu'a obtenu le nouveau gouvernement radical en termes de consensus politique dans les élections se heurte au fait que l'identification idéologique de la classe ouvrière reste dominée par le péronisme et qu'elle s'exprime dans le large pouvoir économique et politique de la bureaucratie syndicale péroniste. Mais tandis que le gouvernement n'a livré aucune bataille le pouvoir du capital financier, l'offensive qu'il a déclenchée au cours des premiers mois contre le « pouvoir syndical » est importante.
L'offensive d'Alfonsin contre le syndicalisme péroniste découle en réalité de sa campagne électorale. Sa tactique habile a consisté à se présenter lui-même comme le porte-drapeau de la démocratie, opposé au pouvoir des source du pouvoir de tous les régimes autoritaires, et surtout au pouvoir des syndicats. Démocratie contre autoritarisme, voilà l'axe de la campagne qui a mené le candidat radical au triomphe. De cette opposition centrale en découlent telles que radicalisme contre péronisme et pluralisme syndical contre de son enrobage démocratique, quelle est la véritable politique d'Alfonsin à l'égard des syndicats ? Alfonsin et un secteur de la bourgeoisie ont compris que le contrôle des travailleurs par une bureauconcentre en ses grand pouvoir économique et politique, et qui soutient le principal parti d'opposition — le Parti justicialiste —, peut en arriver à être d'un coût politique très élevé pour la gestion radicale. Sa tactique a consisté à planter un coin « officialiste » (secteur de la bureaucratie péroniste le plus disposé à collaborer avec le pouvoir actuel) dans le syndicalisme, pour tenter de rompre l'hégémonie absolue de syndicale péroniste et pour l'obliger à négocier sur des bases défavorables pour elle. L'alfonsinisme, faisant preuve d'initiative politique, s'est offert comme alternative pour l'ensemble de la bourgeoisie, lui permettant triompher par des méthodes politiques là où la dictature avait échoué avec des méthodes répressives. Rappelons que la dictature avait cru, dans un premier temps, pouvoir en finir avec les syndicalistes, en les liquidant physiquement et en interdisant, par une loi, l'existence d'une centrale unique des travailleurs au niveau
La tactique d'Alfonsin, dont le projet de Loi de remise en ordre syndicale ne fut qu'un des aspects, a consisté à attaquer sur trois fronts:
- l'unité syndicale : contre l'idée déjà traditionnelle de centrale unique des on a voulu opposer l'idée du syndicalisme « à l'européenne », avec plusieurs centrales syndicales correspondant à différents secteurs politiques. Ainsi, autour du nouveau gouvernement et en dehors de la direction de la CGT (péroniste), de nouveaux regroupements syndicaux furent créés, que le gouvernement qualifia de « représentatifs » en leur donnant une place à la table des négociations, conjointement à la CGT déclarée non représentative.
- le pouvoir économique des syndicats: projet de décentralisation l'Institut national des œuvres sociales (INOS) et d'ingérence étatique et patronale dans les œuvres sociales des syndicats.
- le pouvoir politique des syndicats : accélération de la dépolitisation de ces derniers à travers une loi leur interdisant l'activité politique. Cette contradiction apparente entre la rupture de l'unité syndicale suivant des clivages politiques et leur dépolitisation signifie que quand l'Etat bourgeois interdit de faire de la politique cela implique, en réalité, qu'il impose son propre monopole politique.
Les méthodes dont s'est prévalu l'alpour attaquer sur ces trois fronts sont les suivantes :
- sur le plan salarial, et devant la des contlits, imposition d'augmentations des salaires par décret et gel des procédures de négociations salariadites paritaires entre patronat syndicat, mesures auxquelles les patrons résistent résolument ;
- sur le plan syndical, il lance le projet de loi syndicale, intervient dans de nombreux syndicats et promeut la création de regroupements à sa botte.
Le péronisme a résisté dès le début à la politique alfonsiniste sur le plan syndical. Par contre, il ne s'est battu ni pour la défense des salaires ni contre le gel des procédures paritaires. La politique d'Alfonsin s'appuie sur la méfiance de la bourgeoisie envers la bureaucratie syndicale péroniste, qu'elle ne veut pas accepter comme son relai dans le mouvement ouvrier. Mais d'importants secteurs de la bourgeoisie, comme cela s'exprime dans les éditoriaux des journaux Clarin et La Nacion, sans abandonner leur méfiance envers bureaucratie, ont exprimé leurs craintes « devant la nouvelle situation qui émergerait du processus électoral ( syndical, ndlr.), car il n'y aurait pas une opinion unanime sur tous les problemes, et des pressions provenant de secteurs plus radicaux pourraient se faire sentir. » (La Nacion, 28 janvier 1984). Le dénouement était donc prévisible. Le péronisme, appuyé par d'autres forces politiques, a réussi à rejeter le projet de Loi de remise en ordre syndicale au Parlement. Le rejet de la loi fut suivi de la chute de Mucci, ministre du Travail, et de la lente agonie des nouveaux regroupements syndicaux (Mouvement national de rénovation syndicale, Assemblée des syndicats argentins
Rencontre nationale des Le gouvernement, avec l'initiative politique dont il dispose encore, a viré à 180 degrés, nommé un nouveau ministre du Travail, Casella, artisan des négociations avec la bureaucratie syndicale péroniste, et établi avec cette dernière une nouvelle loi syndicale appelée Loi d'urgence, qui laisse aux mains de la bureaucratie les principaux ressorts du processus électoral. L'administration d'Alfonsin sait qu'aux jours d'aujourd'hui, la bureaucratie péroniste syndicale joue un rôle irremplaçable au sein de l'appareil d'Etat argentin et dans le cadre des relations politiques avec le monde du travail. Ce sera à travers les négociations entre la CGT d'une part, et l'Union industrielle argentine (organisation patronale, ndlr.) et l'ensemble des secteurs patronaux d'autre part, que le gouvernement pourra préten-
dre endormir le mouvement ouvrier pendant le processus de récession ouvert par les négociations avec le FMI.
Etant donné l'ampleur de la crise économique et les pressions de divers secteurs sociaux, il est clair, au moins depuis le mois de mai, que le gouvernement veut rassembler autour de lui le front le plus large possible de forces politiques et sociales afin de gérer la crise. Entre la fin mai et début juin, beaucoup d'initiatives en ce sens ont été prises. Alfonsin semblait tendre un pont vers le haut commandement militaire en activité, il concluait un accord avec les syndicats dans la négociation du Code électoral concernant ces organisations et, finalement, il organisait un dialogue politique entre le Parti radical au gouvernement et le Parti justicialiste, le Mouvement pour l'intégration et le développement, d'Arturo Frondizi (ancien président, de 1958 à 1962) et d'autres forces moins importantes, qui culmina avec la signature de l'Acte de compromis entre ces partis et le Parti radical. Mais les limites de cet Acte étaient visibles. L'accord avec le péronisme, motif fondamental de l'initiative d'Alfonsin, était extrêmement fragile, étant donné la crise de représentativité du Parti justicialiste. La consultation sur le canal de Beagle allait la mettre en évidence (1). D'un autre côté, les points d'accord, absolument superficiels, ne faisaient qu'effleurer les gran-
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Buenos-Aires, le jour de l'investiture d'Alfonsin, le 10 décembre 1984. (DR) des questions. La comparaison que le gouvernement tenta de faire avec les pactes de la Moncloa en Espagne, était de toute évidence ridicule. En Espagne, il existait un plan économique concret, avec la collaboration des entreprises et des organisations des travailleurs.
Comprenant les limites de l'accord conclu, le gouvernement lança un appel à la concertation entre les patrons, les syndicats et l'Etat, dès le retour d'Alfonsin de son voyage en Espagne. Mais le chemin de la concertation ne fut pas parcouru facilement par le gouvernement. Des pressions de gauche et de droite l'ont obligé à repousser à plusieurs reprises la conclusion de cet accord. La grande bourgeoisie exigea, pour négocier, des « garanties contre les revendications salariales », « la levée du contrôle des prix », « la lutte contre l'inflation » (signifiant la baisse des salaires) et « la création des conditions permettant aux hommes d'affaires de trouver un cadre et une incitation propices aux investissements » (c'est-à-dire le maintien des hyper-privilèges d'une bourgeoisie parasitaire habituée aux subventions de aux crédits spéculatifs, etc.) En plus d'imposer ces conditions, un secteur du patronat ne voulait pas négocier jusqu'à ce que soient connus les résultats des
La bureaucratie syndicale, de son côté, bien qu'elle ait proclamé de façon réitérée sa « vocation à la négociation », subit la pression d'un nombre considérable de conflits qui, bien que limités à la lutte revendicative, allaient jusqu'à des actions de force telles que l'occupation d'usines et d'importantes mobilisations. Dans le contexte de tels conflits et avec les élections syndicales en plus, aucun secteur de la bureaucratie ne put « négocier » le gel des salaires au nom du « sacrifice national». C'est en plein milieu de ces conflits que la direction de la CGT arriva à la réunion de sa direction élargie du 29 août, au cours de laquelle les dirigeants de la confédération furent battus. La réunion réussit à vaincre leurs résistances et à imposer sa décision de convoquer à une grève générale pour le 3 septembre.
La grève générale marqua les limites de la concertation. Si d'un côté elle apparaissait comme une protestation de l'ensemble des salariés contre les patrons et contre la politique gouvernementale, de l'autre elle apparaissait comme une épreuve de force entre le gouvernement et la bureaucratie, bien que toujours dans le cadre de la concertation. Quant à la réponse apportée par les travailleurs à l'appel à la grève, on ne pouvait en espérer beaucoup, si l'on tient compte du fait qu'après de nombreuses tergiversations, il fut brusquement lancé, pour un lundi, sans l'appui de mobilisations ni d'assemblées à la base, sans moyens de contrôle tels que des piquets de grève. La moyenne nationale d'absence au travail dépassa quand même les 50%, les plus grands pourcentages se situant dans le cordon industriel du Grand Buenos-Aires et dans les principaux centres de production de l'intérieur du pays, tels que Cordoba et Mendoza.
LA SIGNIFICATION
DES ELECTIONS SYNDICALES C'est pour la dernière semaine de septembre que furent finalement décidées les élections syndicales. Durant la période entre son accession au pouvoir et cette date, le gouvernement avait subi une usure profonde : son aile « dure », qui avait soutenu la première étape de la lutte contre la bureaucratie péroniste, se sentait trahie, et, finalement, face aux échéances qui se présentaient, le gouvernement ne put agir que comme facteur de légitimation d'un secteur de la bureaucratie péroniste face à un autre secteur de cette même bureau-
1. Le canal de Beagle, qui se trouve au sud de la Terre de Feu, est au centre d'un différend territorial entre l'Argentine et le Chili depuis le siècle dernier. Invité à servir de médiateur, le pape Jean-Paul II a donné son jugement le 12 décembre 1980. Accepté tout de suite par le Chili, cet avis a finalement constitué la base de l'accord entre les deux pays, qui fut signé le 22 octobre 1984. Cet accord fut soumis au vote populaire dans un référendum le 25 novembre. La position officielle du Parti péroniste fut celle du boycott, mais le résultat lui infligea un cinglant démenti, et donna raison à Alfonsin. En effet, dans cette consultation, à laquelle participèrent 70 % des électeurs, l'accord fut ratifié par 81,13 % des votants, tandis que 17,24 % d'entre eux se prononcèrent contre.
La bureaucratie syndicale elle-même abordait les élections profondément divisée, même si elle était formellement unifiée dans une seule CGT. D'un côté, il y
62 organisations péronistes dirigées par le métallurgiste Lorenzo Miguel -, qui, sous le dernier gouvernement péroniste d'Isabel Peron étaient liées à l'action des groupes para-politiques d'extrême droite et à la militarisation del'Etat. De l'autre côté, il y avait le groupe des « 25 », représentant un secteur « dur » de la bureaucratie péroniste qui avait résisté sous la dictature. En plus de ces deux courants, il y avait d'autres regroupements, dont le groupe « Gestion et travail », qui représenta le secteur « négociateur » face aux militaires, ainsi que le groupe des « 20 », autre aile de la bureaucratie péroniste ayant collaboré avec militaires et dernier secteur à avoir la CGT unifiée. Il y avait en outre des péronistes dissidents « combatifs » (Guillan, Alari, Baez, etc.), le Plénum syndical dirigé par Andrès Framini, vieux bureaucrate de gauche, qui s'appuie sur des secteurs de la gauche péroniste, et, enfin, les secteurs liés à la gestion gouvernementale actuelle, particulier le Mouvement national de rénovation syndicale (MNRS), qui a quelque poids dans des secteurs du tertiaire.
Dans ce panorama, il y a évidemment un grand absent : c'est le syndicalisme de classe, qui a une si longue tradition en l'avant-garde ouvrière fut décapitée dans le processus qui commença en 1973-1974 sous le gouvernement péroniste, et qui connut son expression maximale durant l'Etat terroriste d'après 1976. C'est pourquoi la recomposition de l'opposition antibureaucratique et antipatronale n'est actuellement une option nationale l'ensemble de la classe Néanmoins, les « troisièmes listes » (celles constituées sur une ligne de lutte des classes), ont constitué si ce n'est une certitude de triomphe futur, moins un chemin et un encouragement à la lutte et à l'organisation des travailleurs, là où elles ont réussi à se présenter malgré la loi électorale, le contrôle de la bureaucratie et les menaces.
Ainsi, dans la branche de la mécanique (SMATA), une liste Orange, regroupait des secteurs de lutte des classes combatifs, s'opposait par les bureaucrates, c'est-à-dire à la liste Verte (les « 25 ») et a la liste Bleu et
(les 62 organisations). Dans fédération de l'Energie, la liste Céleste, antibureaucratique, paient des secteurs péronistes de gauche et de lutte des classes, s'opposait à la liste Marron (« Gestion et travail »), à la liste Verte (péronisme combatif, radicaux, intransigeants) et à d'autres listes. Dans la branche de l'Imprimerie, une liste Verte teurs de lutte des classes et de péronistes de gauche s'opposait à la liste Bleue (les 62 organisations) et à la liste Violette (les « 25 », le PC et le MNRS). Dans le secteur de la Santé, la liste Orange (de des classes, péronisme de gauche, etc), s'opposait à la liste Bleue officielle (les 62 organisations, etc.) Dans d'autres grandes branches en revanche, comme le textile (AOT) ou la métallurgie (UOM), il n'y a pas eu d'opposition antibureaucratique au niveau national contre les candidats uniques des 62 organisations, Casildo Herreras pour le Textile et Lorenzo Miguel pour la métallurgie. Tout laisse prévoir, par rapport aux élections en cours, un recul relatif des 62 organisations, raffermissement des « 25 », avec la présence de secteurs de lutte des classes antibureaucratiques dans quelques branches, et la possibilité de victoire dans quelques autres (Santé, Imprimerie), comme point d'appui pour le processus de recomposition déjà engagé par le mouvement ou-
LE POUVOIR MILITAIRE, LE GOUVERNEMENT, ET LE MOUVEMENT DES DROITS HUMAINS
Nous avons signalé plus haut les implications profondes qu'a pris, durant la campagne électorale d'Alfonsin, l'opposition « démocratie-autoritarisme ». Sur le plan des droits de l'homme, le dirigeant s'est identifié aux plus tiels des droits humains, en opposition à la dictature qui les violait systématiquement, et au péronisme qui apparaissait pactisant avec elle. De cette façon, l'alfonsinisme a réussi à faire qu'aucun autre choix électoral ne soit possible et a pu capitaliser, pour sa victoire politique, l'ample lutte du mouvement pour
Alfonsin à promis « la vérité et la justice », le châtiment des coupables du génocide, la démocratisation des forces armées. Mais, après presqu'un an de gestion radicale, aucune des plus petites promesses sur le plan des droits humains n'a été tenue. On n'a toujours pas libéré tous les prisonniers politiques, on n'a pas résolu le problème des disparus. Seules des réponses vagues, du genre « Il n'y a pas de prisons clandestines », « Il n'y a pas de disparus en vie », sont données par le nouveau régime. On n'a pas renvoyé dans leurs foyers les enfants enlevés, on n'a pas démonté l'appareil répressif, on n'a pas désigné la Commission des deux chambres du Parlement pour mener une enquête sur les crimes de la dictature militaire, comme cela avait été réclamé par les organisations de défense des droits de l'homme. Par contre, on a confirmé à leurs postes de nombreux juges de la dictature, on a approuvé les demandes de promotion de militaires compromis dans la répression, approuvé une réforme du Code maintient en vigueur les tribunaux militaires, etc.
Mais tout cela n'apparaît pas si clairement aux yeux de l'ensemble de la population, car, parallèlement, le gouvernement a pris une série de mesures qui lui permettent de gagner du temps et de fatiguer le mouvement des droits de l'homme. Il a créé, par décret, une Commission nationale sur la disparition des personnes (CONADEP), dont les objectifs implicites
- une manœuvre dilatoire pour enquêter sur « ce qui a déjà fait l'objet d'une enquête », ainsi que l'ont affirmé les Mères de la place de Mai ;
- un effort de déplacement du centre de gravité de la lutte pour les droits de l'homme, pour le faire passer des organismes représentatifs (appelés aujourd'hui ment, et qui ne peuvent donc etre juges en même temps) à un groupe de « notables » (écrivains, journalistes, personnalités scientifiques) convoqués par le pouvoir exécutif. C'est avec la remise de son rapport que la CONADEP doit se dissoudre. Le gouvernement a donc désigné l'un de ses membres comme titulaire d'un Secrétariat des droits de l'homme, dépendant du ministère de l'Intérieur. C'est la touche finale apportée à la stratégie d'Alfonsin : la lutte passe d'un mouvement politique pour les droits humains à une commission « neutre » désignée par l'Etat et qui se finalement absorbée par l'Etat Aujourd'hui, le mouvement pour les droits de l'homme est entré dans une grave crise, qui s'exprime de la façon sui-
— la dictature, ennemi évident, a disparu pour faire place à un gouvernement constitutionnel. De larges secteurs qui,
Use mobilisaient contre la dictature, ne voient pas de raison de continuer la lutte « sous la démocratie », ou considèrent qu'exiger « davantage » provoquerait un risque de putsch.
— les mobilisations qui, sous la dictature rassemblèrent jusqu'à 40 000 personnes, diminuent progressivement.
—le mouvement pour les droits de l'homme commence à se fragmenter. L'Assemblée permanente pour les droits humains et le Mouvement œcuménique sont entrés dans la CONADEP, le reste des organismes s'y refusant. Les Mères n'ont pas participé à la marche qui a accompagné la remise du rapport de la CO. NADEP, le 20 septembre 1984.
- la même division se produisit en d'autres occasions, comme, par exemple, (3 000 personnes), dont le thème était « La patrie des financiers et les militaires, une même répression », et à laquelle ne participèrent que les Mères et les GrandMêres de la place de Mai, les Familles des détenus et disparus pour raisons politiques, le Centre d'études légales et sociales, et le Service pour la paix et la justice d'Adolfo Perez Esquivel, prix Nobel de la
Une autre mesure de diversion est constituée par le procès intenté par le gouvernement aux membres des juntes militaires qui ont gouverné le pays, ger les « plus grands» responsables dos « excès ». C'est ainsi que de la bourgeoisie argentine qualifie des crimes contre l'humanité ! Il s'agit en fait de sacrifier quelques gros poissons pour éviter que l'enquête et la sanction ne touchent le large
secteur qui organisa la terreur d'Etat par le biais de la doctrine dite de Sécurité nationale.
Mais, en accord avec le Code militaire récemment réformé, le jugement des chefs des trois juntes reste, en première instance, du ressort des tribunaux militaires. Pour répondre aux 70 000 manifestants qui se sont mobilisés avec la CONADEP le 20 septembre et diminuer le caractère explosif du rapport Sabato (du nom du président de la CONADEP), qui est allé beaucoup plus loin que ce qu'aurait pu supposer le gouvernement, le Conseil suprême des forces armées déclara innocents les militaires jugés. Depuis lors, la contre-offensive du pouvoir militaire, des groupes d'extrême droite et des secteurs arriérés de l'Eglise n'a pas cessé. Au cours d'une messe réunissant les militaires compromis dans la répression, l'officiant appela à lever les « armes matérielles et spirituelles contre la démocratie pornographique ». L'épiscopat a émis un document critiquant « les progrès de la pornographie » et le peu de subsides accordés aux écoles religieuses. Dans les tribunaux de la ville de Rosario, des groupes para-policiers ont volé des documents concernant le mouvement pour les droits de l'homme. Ces mêmes groupes dérobent des armes, de l'argent, et enlèvent des militants politiques pour les menacer et frapper.
Face à cette contre-offensive, mouvement pour les droits de l'homme se trouve dans une relative impasse. Il a besoin de se restructurer politiquement et de se réorganiser pour reprendre l'initiative. Sa crise n'est pas définitive et l'essentiel de son programme reste à accomplir. Mais pour surmonter cette crise, il faut qu'il retrouve son unité, reconstitue un front unique de lutte et de mobilisation, qu'il politise au maximum son programme et ses méthodes d'intervention, non seulement comme mouvement des mères des proches des disparus sous la dictature, mais comme mouvement luttant pour tous les droits humains et démocratiques. Il doit se lier et prendre racine dans l'ensemble de la société civile, par des initiatives comme la marche du 13 septembre, ou comme la promotion d'organismes tels que la nouvelle Commission des travailleurs pour les droits de l'homme.
La lutte conséquente des masses pour leurs revendications démocratiques (châtiment des coupables, démantèlement de l'appareil répressif, droits syndicaux) et anti-impérialistes (non paiement de la dette extérieure, rupture avec le FMI) entre chaque jour de façon plus ouverte et concrète en contradiction avec les bases mêmes du régime bourgeois, et même de ses ailes les plus « modernistes » et « démocratiques ». Seule la lutte et l'organisation indépendante du prolétariat et de l'ensemble des masses exploitées pourra mener jusqu'au bout ces conquêtes démocratiques nationales, même temps l'étape de la révolution
Horacio TARCUS, Buenos-Aires, le 23 novembre 1984.
Meeting péroniste : derrière la tribune, des affiches d'Evita, Juan et Isabel Peron. (DR)