Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

POLOGNE

Le régime lance une campagne anti-ukrainienne

· Inprecor n° 192, 18 mars 1985 · p. 20-23 · 4 143 mots

Arthur Wilkins était le pseudonyme de Zbigniew Kowalewski, dirigeant de Solidarność dans la région de Łódź en 1981 et coéditeur de l'Inprekor polonais (1981-1990).

Pologne URSS et Russie Stalinisme Allemagne

une campagne anti-ukrainienne lie », se tournant vers l'Ukraine soviéti- comprendre même aujourd'hui les causes

POLOGNE

ANS le roman de George Orwell, 1984, les séances de

« deux minutes de haine » sont l'une des techniques de domination idéologique du pouvoir totalitaire. Bien que le système du « collectivisme oligarchique » né de l'imagination d'Orwell n'existe pas en Pologne, il existe dans l'arsenal de la bureaucratie polonaise quelque chose qui rappelle les

« deux minutes de haine ». L'an dernier - c'était justement l'année Orwell -, cette méthode fut utilisée à l'encontre du prêtre Jerzy Popieluszko, ce qui poussa au crime un groupe d'agents du Service de sécurité (police secrète). En 1984, le système des « deux minutes de haine » fut également utilisé contre le peuple ukrainien. Durant des mois, de façon clairement coordonnée, la presse officielle a clamé ce qu'elle appelle

« la vérité sur le caractère criminel du nationalisme ukrainien » et sur les actes des « hordes barbares de nationalistes ukrainiens » d'il y a quarante ans. Les combattants du mouvement de libération nationale de l'Ukraine qui, durant huit ans

(1943-1951), menèrent la lutte armée contre l'impérialisme allemand d'abord, contre la tyrannie stalinienne ensuite, ont été présentés comme des « bourreaux sauvages », comme des

« coupeurs de têtes fascistes sortis de la forêt », et leur activité qualifiée de « synonyme de crime contre l'humanité ». Cette campagne, selon les informations que nous avons reçues, a été directement inspirée par le ministère de l'Intérieur, c'est-à-dire par la police qui, en Pologne, est la principale institution d'Etat s'occupant de la question ... des nationalités. C'est de ce

A la suite de l'échec de l'Armée rouge dans la guerre avec la Pologne en 1920, les territoires occidentaux de l'Ukraine

(et aussi de la Biélorussie) firent partie de l'Etat bourgeois polonais jusqu'en 1939.

Cet Etat poursuivit à l'égard de la population ukrainienne - à 90 % paysanne - la politique traditionnelle des classes dirigeantes polonaises dans ces territoires, une politique d'oppression nationale, de discrimination culturelle, d'exploitation économique et d'assimilation forcée. En

1930, en représailles des actions terroristes menées par les nationalistes ukrainiens, le maréchal Jozef Pilsudski, chef de l'Etat polonais, donna l'ordre à l'armée et à la police de « pacifier » les villages ukrainiens. « C'est ainsi que se forgea l'expérience fondamentale de tout un peuple face à la Pologne et aux Polonais », lit-on dans un livre paru récemment dans la clandestinité à Varsovie, qui traite des relations entre la Pologne et ses voisins orientaux. « Ce fut un crime. Et un crime que nous devions payer. » (2)

C'est ce qui déclencha la revanche de la paysannerie ukrainienne en 1943, dont il

D'autre part, l'Ukraine occidentale était le centre traditionnel du mouvement national ukrainien, en particulier la Galicie, appelée le « Piémont de l'Ukraine ».

Durant un certain temps, la majorité de ce mouvement fit preuve de « soviétophi-

Le régime lance

nationalistes à l'extrême, qui, après la révolution d'Octobre, avait un grand attrait pour les paysans, les ouvriers, la petite-bourgeoisie et même les gréco-catholiques de la polonaise de l'Ukraine. La situation fut radicalement modifiée à la suite des crimes monstrueux du stalinisme contre le peuple ukrainien au moment de la collectivisation forcée des campagnes, qui provoqua la famine et la mort de près de 6 millions de paysans en Ukraine soviétique, ainsi que des massacres au sein de l'intelligentsia ukrainienne et des cadres communistes nationaux. En 1939, peu avant l'entrée des troupes soviétiques en Ukraine occidentale, Léon Trotsky écrivait : « Nulle part les restrictions, les épurations, les répressions et en général toutes les formes de brigandage bureaucratique n'assumèrent un tour de violence aussi meurtrier qu'en Ukraine dans la lutte contre les aspirations puissantes, profondément enracinées, des masses ukrainiennes pour plus de liberté et d'indépendansoviétique devint une section administrative d'une entité économique et une base militaire de l'URSS. » (3)

Après les crimes staliniens, expliquait alors Trotsky, les masses ukrainiennes ne veulent plus vivre en URSS ni y être rattachées. Elles aspirent au contraire à créer un Etat national indépendant des ouvriers et des paysans. Les ouvriers de Russie et du monde entier « doivent ministère que provenaient les textes publiés dans la presse.

D'une manière ou d'une autre, les organes de presse de toutes les fractions de la bureaucratie ont pris part à cette campagne, à commencer par l'hebdomadaire pseudo-libéral Polityka contrôlé par le vice-Premier ministre Mieczyslaw Rakowski et

Rzeczywistosc, organe des staliniens « durs » en passant par Slowo Powszechne, gazette des « catholiques socialement progressistes », c'est-àdire collaborant sans vergogne avec le pouvoir bureaucratique, quelle que soit sa forme. C'est sans aucune gêne que Rzeczywistosc s'est appuyé sur une déclaration, datant de 1943 du Parti national (SN), parti qui représentait les courants bourgeois et les grands propriétaires terriens les plus chauvins et qui avait toujours été à « l'avant-garde » de la politique oppressive polonaise en Ukraine et en Biélorussie :

« La société ukrainienne, témoignant de son immaturité voire de sa dégénérescence par des crimes de masse, se condamne elle-même. La débilité et le primitivisme de la société ukrainienne font obstacle à son propre développement. » (1)

Pour comprendre la campagne anti-ukrainienne actuelle, il faut se souvenir des événements historiques que le pouvoir bureaucratique exploite dans cette campagne. C'est ce que nous allons essayer de faire dans l'article qui suit.

du séparatisme ukrainien, ainsi que la puissance latente et la légitimité historique sur lesquelles il s'appuie et ils doivent déclarer au peuple ukrainien, sans aucune restriction, qu'ils sont prêts à soutenir avec toutes leurs forces le mot d'ordre d'une Ukraine soviétique indépendante dans le cadre d'une lutte commune contre la bureaucratie autocratique aussi bien que contre l'impérialisme. » (4)

LA RÉSISTANCE UKRAINIENNE

PENDANT LA GUERRE

Après l'agression de l'impérialisme allemand contre l'URSS, une lutte de libération nationale se développe en Ukraine occidentale. L'Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN) prit la tête de cette lutte et, en 1943, elle fonda dans les campagnes une Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA) qui compta rapidement près de 40 000 combattants. Dans

1. Jedrzej Seret, Tragedia Kresow (la Tragédie des marches orientales), Rzeczywistosc

2. Kazimierz Podlaski, Bialorusini, Litwini,

Ukraincy : nasi wrogowie czy bracia ? (Biéloou nos frères ?), Slowo, Varsovie 1984, p. 75.

L'Alternative, numéro 31, 1985, a publié des extraits de ce livre intéressant.

3. Writings of Leon Trotsky, 1938-1939.

Pathfinder Press, New York 1974, p. 302-303.

4. Writings of Leon Trotsky, 1939-1940,

Pathfinder Press, New York 1977, p. 53.

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Le pays des Lemkos, en Pologne, au printemps 1947 : les plus jeunes combattants de l'UPA. (DR)

le passé, l'OUN avait été une organisation de droite menant des actions terroristes contre l'Etat polonais et manifestant un penchant pour le fascisme. Son espoir était que l'Allemagne accepterait la formation d'un Etat ukrainien indépendant. La répression sanglante de toute manifestation de nationalisme ukrainien et la politique d'exploitation brutale des masses ukrainiennes mises en œuvre par les nazis guérirent rapidement l'OUN sions réactionnaires. En même temps, l'OUN effectua un tournant idéologique profond. Ses « groupes expéditionnaires », qui pénétrèrent en Ukraine soviétique sous occupation nazie à partir de 1941, nouèrent des contacts avec la population locale de cette partie de l'URSS. A la suite de débats avec cette population, dont la conscience était formée par les acquis de la révolution d'Octobre et dans le cadre de la société post-capitaliste, et surtout sous la pression des aspirations politiques de la classe ouvrière du Donbass (premier bassin houiller et sidérurgique d'Ukraine et d'URSS), l'OUN et l'UPA adoptèrent un programme pour une révolution non seulement nationale, mais également sociale L'Ukraine indépendante devant naître de la lutte « contre Hitler et contre Staline », devait être un Etat démocratique, sans capitalistes ni propriétaires terriens, sans « la classe parasitaire des magnats bolcheviques », sans l'oppression d'une nation par une autre et sans l'exploitation de l'homme par l'homme, un Etat fondé sur la propriété sociale des moyens de production et construisant une société ukrainiens d'un programme pour la révolution sociale, sous l'impact de la réalité soviétique, confirmait la thèse de Trotsky selon laquelle la révolution sociale, trahie en URSS par la bureaucratie et son parti, demeurait vivante dans les rapports de propriété et dans la conscience des travailleurs. Cela fut souligné par Pierre Frank lors du 3e congrès mondial de la IVe Internationale, en 1951. Il affirmait

« Ce que nous avons appris du mouvement indépendantiste ukrainien sur cette question est aussi très significatif. Comme conséquence de la division de l'Ukraine avant la Deuxième Guerre mondiale, le mouvement

Men Pologne à l'apparition de tendances indépendantistes en Ukraine soviétique. autre côté, la différence de système social entre ces deux parties de l'Ukraine avait conduit à l'évolution des nationalistes ukrainiens en Pologne vers l'adoption des formes de propriété sociale de l'Ukraine soviétique. C'est un phénomène qu'il ne faut pas oublier. » (5) Le nouveau nationalisme révolutionnaire évoluant vers le socialisme démocratique, gagna le soutien des masses de l'Ukraine occidentale qui avait fait partie de la Pologne d'avant 1939. Lorsque l'armée soviétique pénétra dans ce territoire, en 1944, le Kremlin fut confronté au premier mouvement massif de révolution politique dans son Etat.

En 1943, lors de la création de l'UPA, en Volhynie et en Polésie - provinces de l'Ukraine occidentale - un conflit national sanglant opposa la paysannerie ukrainienne aux colons polonais. De part et d'autre, on assista à des massacres de la population civile. Les organisations de la

- polonaises et ukrainiennes — y participèrent des deux côtés. Les autorités allemandes, intéressées au plus haut point par le développement de l'antagonisme polono-ukrainien, ne manquèrent pas de verser de l'huile sur le feu, tout comme le firent les groupes de partisans soviétiques, qui avaient intérêt à provoquer des pogromes au sein des masses ukrainiennes soutenant le mouvement de libération nationale et sociale. En engageant une guerre de libération contre l'impérialisme allemand, les masses ukrainiennes prenaient en même temps leur revanche vis-à-vis de l'oppression nationale que leur faisait subir la population polonaise. En effet, le mouvement de résistance polonais et les autorités de « l'Etat clandestin » polonais étaient hostiles au mouvement national ukrainien (6). Ils considéraient qu'à l'avenir, l'Ukraine occidentale devrait appartenir à la Pologne et ils voulaient sauvegarder l'acquis territorial de l'Etat bourgeois à l'Est. L'Armée de l'intérieur (AK) polonaise avait rejeté les propositions de l'UPA visant à mettre fin aux luttes réciproques et à collaborer contre les ennemis communs - Hitler et Staline - en se fondant sur la reconnaissance du droit de la nation ukrainienne à constituer un Etat indépendant.

LA BUREAUCRATIE

MANIPULE L'HISTOIRE Ce sont avant tout ces événements que le pouvoir bureaucratique polonais exploite aujourd'hui. Non seulement il voile l'arrière-plan historique des massacres qui ont eu lieu en 1943 et la responsabilité historique de la partie polonaise, en tant qu'oppresseur, mais il passe sous silence la politique réactionnaire des institutions politiques et militaires de l'« Etat clandestin » polonais en Ukraine occidentale sous l'occupation nazie en ce qui concerne la question nationale. L'historien Jerzy Tomaszewski est même mis en accusation dans la presse du régime pour avoir osé affirmer que des massacres de populations civiles avaient eu lieu de part et d'autre et que les actions de la résistance polonaise contre les paysans ukrainiens ne sauraient en aucun cas être qualifiées d'autodéfense. La presse officielle parle de « matériaux de propagande forgés par les nationalistes ukrainiens disant la même chose que l'historien polonais » (7), et d'autres matériaux qui « ne sont qu'inventions sionistes imaginées de pièces, comme celles que le professeur Jerzy Tomaszewski sert aux lecteurs polonais ». Rzeczywistosc suggère que « les touristes noirauds de l'Ouest » (allusion aux éléments étrangers, y compris du point de vue de la race) tentent d'acheter certains scientifiques polonais pour qu'ils proclament des idées analogues à celles de Tomaszewski, et accuse ce dernier de « cracher au visage des Polonais ». Rzeczywistose ajoute que la présentation publique des recherches de Tomaszewski sur les relations passées entre la Pologne et l'Ukraine « fera plus de mal que de bien à la science polonaise, et également à notre Patrie, ce qui ne peut nous être indifférent à nous, ses citoyens ! » (8) La presse

5. Pierre Frank, « Evolution of Eastern Europe » in Class, party and state and the Eastern European Revolution, Education for Socialists, SWP, New York, 1969, p. 51.

6. Sur l'« Etat clandestin » polonais durant la guerre et l'« Armée de l'intérieur » (AK), voir l'article d'Arthur Wilkins et de Cyril Smuga, « Les véritables origines de la République populaire », dans Inprecor numéro 189 du 4 février 1985.

7. Jacek E. Wilczur, Nawroty do zlej przeszlosci (Retour à un triste passé), Przeglad Tygodniowy, numéro 26, 1984.

8. J. Seret, op. cit.

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officielle présente le nationalisme révolutionnaire ukrainien et la lutte de libération des masses ukrainiennes comme un mouvement fasciste, allié à Hitler. Utilisant la méthode de l'amalgame, elle parle de l'UPA et de deux formations mises sur pied par les nazis — la police auxiliaire ukrainienne et la division SS-Galicie - s'agissait de plusieurs ailes d'un même mouvement. Enfin, pour couronner le tout, la presse officielle s'appuie sur la « pensée politique » des courants les plus chauvins et impérialistes de la droite polonaise, comme en témoigne la citation par Rzeczywistose de la déclaration honteuse de 1943 du Parti national évoquée plus haut.

Cette orientation idéologique n'est pas nouvelle dans l'histoire de la dictature bureaucratique en Pologne. Dès le début de sa domination, le stalinisme polonais a mené une politique chauvine en ce qui concerne la question nationale. Dès 1945, le pouvoir « populaire » proclamait que l'Etat polonais devait être nationalement homogène. Plus ou moins ouvertement, les équipes dirigeantes successives sont restées fidèles à cette « tradition » avec laquelle le ler congrès du syndicat Solidarité en 1981 chercha à rompre en proclamant le principe démocratique de la « République des nations ». La population ukrainienne habitant à l'intérieur des nouvelles frontières polonaises fixées après la Seconde Guerre mondiale fut victime de cet « idéal » totalitaire. Au lendemain de la guerre, à la suite d'un accord avec le Kremlin, la grande majorité de cette population (plusieurs centaines de milliers de personnes) fut déportée de force vers l'Ukraine soviétique, y compris les villages traditionnellement pro-staliniens, et cela en dépit des protestations énergiques de vieux communistes ukrainiens. Les détachements de l'UPA opposèrent une résistance armée à ces déportations et défendirent la population ukrainienne face aux pillages, pogromes et assassinats perpétrés par l'appareil de la sécurité, par la milice et par l'armée de la Pologne « populaire », ainsi que par les détachements armés des colons chauvins polonais. C'est à cette époque que des groupes armés issus Myroslav Onychkevytch ( « Orest »), commandant de l'une des régions de l'UPA, exécuté en de l'ancienne AK, qui s'opposaient au régime stalinien, commencèrent à collaborer sur le terrain avec l'UPA. Ils contribuèrent à protéger la population ukrainienne des persécutions, firent de l'agitation au sein de la milice et de l'armée contre la répression anti-ukrainienne, et organisèrent l'aide aux paysans ukrainiens dans les villages polonais. En rompant ainsi avec l'ancienne politique de l'AK, ils adoptèrent une position démocratique face à la question ukrainienne, et certains dirigeants de ces détachements de guérilla reconnurent les aspirations du peuple ukrainien à l'indépendance nationale.

La question ukrainienne dans la Pologne « populaire » fut finalement « résolue » en 1947. Il ne subsistait alors qu'un seul groupe ethnique ukrainien sur le territoire polonais, dans les Carpates, les Lemkos. L'armée polonaise mena une opération, dite « action Vistule », pour laquelle des dizaines de milliers de soldats furent mobilisés. Son but était de déporter toute la communauté lemko et de détruire l'UPA. Les Lemkos défendirent avec acharnement leur droit à vivre sur une terre qu'ils habitaient depuis des siècles. C'est la compagnie de guérilla composée de paysans lemkos et dirigée par Stepan Khrin - l'un des meilleurs chefs militaires de l'UPA — qui mena les plus arcombats, utilisant avec succès la tactique de raids offensifs contre les troupes adverses. L'armée polonaise déporta 150 000 Lemkos vers le nord et l'ouest de la Pologne, où ils furent dispersés et condamnés à « atteindre le degré supérieur de la polonité », c'est-à-dire l'assimilation. Rappelons que c'est grâce à ce pogrome criminel de la population lemko que l'actuel chef du régime bureaucratique polonais, le général Jaruzelski, gagna ses étoiles d'officier. Jusqu'à ce jour, il est interdit de parler du sort que le stalinisme polonais a fait subir aux Lemkos. Ce n'est que durant les périodes de révolution politique que la presse légale peut en parler. La presse démocratique a rappelé le drades Lemkos à deux reprises - en 1957 ce fut le fait de l'hebdomadaire Po Prostu, organe de la « Gauche d'Octobre », et en 1981, de Tygodnik Solidarnosc, hebdomadaire central du syndicat

Les terres des Lemkos furent entièrement vidées de toute population. Aussi, les détachements de l'UPA durent-ils se replier vers l'Ukraine soviétique, où ils intégrèrent les unités locales de l'UPA. Durant quelques années encore, ils menèrent une lutte courageuse, mais finirent par être exterminés sans merci par les formations du NKVD. En mars 1950, le général Taras Tchuprynka (Roman Chukhevytch), commandant en chef de l'UPA, fut capturé et assassiné près de Lvov. Peu après, les derniers groupes de guérilleros ukrainiens, qui avaient lutté jusqu'au bout dans les forêts des Carpates pour l'élimination de cette « prison des nations » - comme ils appelaient l'URSS stalinienne - furent vaincus. « Si l'on additionne les pertes de la révolution 1917-1920, celles de la collectivisation et des purges de 1930 et celles de la Deuxième Guerre mondiale, on

Vasyl Mizerny (« Ren »), commandant du sec-

« Lemko » de l'UPA, mort au combat en Ukraine soviétique. (DR) constate qu'elles se montent à plus de la moitié de la population masculine et un de la population féminine l'Ukraine. Avec les hommes, ce sont les traditions, les idées, les acquis et les espoirs de générations entières qui ont été détruits. Face à une telle hécatombe, il est remarquable que la société ukrainienne ait eu encore la force, après la guerre, de manifester ses aspirations nationales. Plus remarquable encore est, dans les années 1960, la montée du mouvement dissident ukrainien, nouveau témoignage de la ténacité de l'esprit humain. » (9)

DU « GRAND FRERE » Pourquoi la police politique polonaise - qui, normalement, ne s'occupe pas de l'histoire - s'est-elle tout d'un coup, en 1984, intéressée au nationalisme ukrainien d'il y a 40 ans ? Pourquoi la presse du régime, inspirée par le ministère de l'Intérieur, a-t-elle tout d'un coup commencé, et avec quelle énergie, à marteler le thème « Ukrainien - bandit et fasciste », qui rencontre malheureusement un écho dans une partie du peuple polonais? II faut rappeler ici que, dans le passé, ce fut la minorité juive, accusée d'avoir pris part aux « conspirations sionistes » contre la nation polonaise et le socialisme, qui était la cible des campagnes chauvines de la bureaucratie polonaise. Aujourd'hui, pour la première fois, « certains éléments » de la minorité ukrainienne sont l'objet d'accusations analogues. Selon ces dires, les anciens soldats de l'UPA et les anciens militants de l'OUN, « qui, durant 40 ans de paix européenne n'ont rien appris, ont relevé la tête en Pologne à l'époque du chaos et du relâchement » (10), c'est-àdire au moment de la révolution politique

9. Bohdan Krawchenko, « La grande famiLIC Ukraine », l'Alternative, numéro 24, 1983, p. 50.

10. Jedrzej Seret, Pogrobowcy Stepana Bandery (Les héritiers de Stepan Bandera), Rzeczywistose numéro 50, 1984.

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paravant, en automne 1983, la presse so- ment le poids de l'oppression economique, de 1980-1981. Pourquoi s'en prend-on à la minorité ukrainienne en Pologne, au reste systématiquement discriminée, privée du droit de développer librement sa culture nationale et de conserver sa langue, et ne possédant qu'une association socio-culturelle rachitique sous contrôle administratif direct du ministère de l'Intérieur ?

La réponse à ces questions est à rechercher de l'autre côté de la frontière. En Ukraine soviétique, en particulier dans sa partie occidentale, la lutte de Solidarité a eu un écho important parmi les ouvriers et l'intelligentsia. Nombre de dissidents ukrainiens ont considéré le mouvement des travailleurs polonais comme l'exemple à suivre et comme une alternaface aux expériences du mouvement de défense des droits de l'homme en URSS, isolé par rapport à la classe ouvrière. En février et en mars 1983, des tracts appelant à la grève et soutenant Solidarité ont fait leur appariles usines d'Ukraine occidentale. En mars 1984, des tracts de l'Organisation (polonaise) Solidarité Combattante furent diffusés en russe et en ukrainien. Ils appelaient à former des groupes à l'image de ceux existant en Pologne, sous la bannière de l'autogestion, de la solidarité et de l'indépendance. Comme s'il voulait expliquer les raisons de la campagne anti-ukrainienne de la bureaucratie polonaise, un dignitaire du PCUS d'Ukraine occidentale, Petro Sardatchuk, écrivait dans Kommunist (numéro 12, 1984) de Moscou, que « l'ennemi de classe, en menant la diversion idéologique, cherche à tirer profit de l'histoire et de la situation géopolitique particulière de la région subcarpatique », que les zones frontalières de l'Ukraine « sont aux premières lignes de la confrontation idéologique », et « qu'on y sent sans cesse la fumée des feux antisoviétiques ». Les allusions au danger que constitue le mouvement social polonais étaient donc claires. Un peu au-

MER BALTIQUE

• Poznan - frontières actuelles frontières de la Pologne avant 1939 zone d'action de l'UPA viétique s'alarmait de ce qu'une activité subversive contre l'Ukraine soviétique soit menée en Pologne et de ce qu'à partir de là les centres d'espionnage de l'impérialisme occidental incitent les dissidents ukrainiens à apprendre de Solidarité et à « adapter aux conditions soviétiques les méthodes de la contre-révolution rampan-

Depuis des décennies, le Kremlin craint le mouvement de libération du peuple ukrainien, la plus grande nation opprimée d'Europe, qui habite le plus grand pays du continent. Selon le critère des paramètres territoriaux, démographiques et économiques, l'Ukraine représente 20% de l'URSS. Le Kremlin est conscient que ce sont justement les masses ukrainiennes qui ont déclenché la première révolution politique contre son pouvoir. La haine stalinienne contre le nationalisme ukrainien des années 1940 n'a jusqu'à ce jour. On continue à condamner et à exécuter des citoyens soviétiques accusés d'appartenir à l'UPA. Le fils du général Roman Chukhevytch est toujours emprisonné 35 ans, il refuse de renier son père, tandis que l'ancien combattant de l'UPA, Danylo Chumuk, qui fut un militant communiste avant la guerre, a récemment été reconnu comme étant le plus ancien prisonnier politique du monde par Amnesty International. Les aspirations nationales en Ukraine sont un baril de poudre. Elles se développent avec la croissance de la classe ouvrière ukrainienne. Celle-ci représente 75% de l'ensemble de la population ukrainienne, elle est parmi les plus instruites d'URSS et elle a une importante expérience de lutte en défense de ses droits.

En 1962, dans le Donbass, elle a mené des grèves à grande échelle et de caractère semi-insurrectionnel. La question nationale se lie de plus en plus avec la question ouvrière. « Me trouvant, en tant qu'ouvrier, au degré le plus bas de l'échelle sociale sovietique, je ressens tres directe-

• Kiev

Varsovie

: POLOGNE AINE

• Kraków socio-politique et nationale », écrivait en 1980 d'un camp du goulag l'ouvrier Mykola Pohyba (11).

Au Kremlin comme à Varsovie, la pensée de ce qui pourrait arriver si une alliance des mouvements sociaux de Pologne et d'Ukraine voyait le jour à l'avenir, soulève la panique. L'exacerbation de la haine nationale entre Polonais et Ukrainiens, dont la campagne chauvine anti-ukrainienne en Pologne est une facette, est donc une action préventive typique. En Pologne, elle est d'autant plus nécessaire du point de vue de la bureaucratie que, durant les deux dernières années, la presse clandestine de Solidarité et les éditions indépendantes ont consacré pas mal de place à l'histoire et aux perspectives des relations polono-ukrainiennes, expliquant les causes de l'antagonisme traditionnel sur la base d'une éducation démocratique et dans un esprit de solidarité mutuelle face à la lutte contre l'ennemi commun. Cette activité de Solidarité clandestin est un élément important dans le processus de formation d'une conscience démocratique par rapport à la question nationale et du développement de la stratégie du mouvement social en Pologne. Récemment, Inprekor polonais a contribué à cet effort en publiant un important dossier sur la question nationale ukrainienne et en présentant dans ce cadre l'histoire véritable de l'Armée insurrectionnelle ukrainienne. La rédaction d'Inprekor polonais considère que les socialistes révolutionnaires en Pologne devraient inclure dans leur programme le soutien au mot d'ordre lancé par Trotsky en 1939 : « Pour une Ukraine des conseils, ouvrière et paysanne, libre et indépendante ! » et admettre qu'« il n'y aura pas de Pologne autogérée sans Ukraine indépendante. »

Arthur WILKINS, ler mars 1985.

11. « Lettre de l'ouvrier Mykola Pohyba », Cahiers du Samizdat numéro 78, 1981, p. 14. Kharkov Donetsk odessa

NOIRE

MER

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