Inprecor 1974–2004

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URSS

Les crises économiques de l'Est en débat dans les revues officielles

· Inprecor n° 193, 1er avril 1985 · p. 22-25 · 3 670 mots

URSS et Russie Pologne Europe de l'Est

Les crises des économies

Marina BEK

Alors qu'il n'était pas encore Secrétaire général du PCUS, Mikhail Gorbatchev, intervenant au cours d'une conférence idéologique, comparait l'effort réaliser pour « intensifier le système économique » et rattraper le retard scientifico-technique de l'URSS à celui déployé lors de l'industrialisation dans les années 1930. Le risque est en effet réel, si rien n'est fait dans ce domaine des technologies de pointe et, de façon générale, pour tenter de mettre fin à la stagnation économique de ces dernières années (1), de voir s'élargir l'écart technologique entre l'URSS et l'Occident, avec tout ce que cela implique.

UNE CRISE DE LÉGITIMATION Les implications d'un tel retard ne sont pas seulement d'ordre économique, mais affectent l'assise même du régime, sa légitimité aux yeux des citoyens soviétiques. C'est ce que note très justement un économiste hongrois, qui développe par ailleurs une analyse très lucide des causes des pays de l'Est : « Dans le cas des pays socialistes, il ne faut pas oublier que la question du taux de croissance a toujours été question politique et sociale cruciale au cours des soixante années qui se sont écoulées depuis la création de la première société socialiste. En partie pour accélérer l'élimination du sous-développement antérieur, en partie à cause de la nécessité de prouver la supériorité du nouvel ordre social, un taux de croissance élevé a toujours été un facteur important — sinon le plus important — de légitimation du nouveau système social en Europe centrale et

Dans le cas de l'Union soviétique, il est clair que l'amélioration régulière des niveaux et des conditions de vie de la population au cours des quatre décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, ainsi que la grande mobilité sociale, ont joué un rôle important dans le relatif calme social qu'a connu ce pays par rapport à ses voisins. Il n'en découle pas automatiquement, loin s'en faut, que l'arrêt de cette progression régulière provoquera à court terme une situation de crise sociale ouverte. Il n'en demeure pas moins que les signes de tensions se sont accumulés au cours de ces dernières années face à la gabegie, à la corruption, aux privilèges pour les uns et à la pénurie pour le plus grand nombre, au renforcement de la discipline du travail. L'accueil extrêmement favorable accordé à la campagne anticorruption d'Andropov en est une indication. Plus profondément, l'incapacité du régime à forger des valeurs auxquelles la jeunesse et les travailleurs des pays de l'Est

Un débat dans les revues soviétiques puissent s'identifier a renforcé la tendance, dans ces couches, à se considérer de plus en plus comme extérieures au système.

Depuis longtemps déjà, les dirigeants soviétiques s'inquiétert des tendances « négatives » à l'œuvre dans la jeunesse. La Pravda du 7 juillet 1984 soulignait que celles-ci étaient la preuve que les Komsomols avaient connu des « échecs importants » dans leur tâche d'éducation politique et morale. L'avalanche de critiques adressée aux jeunes indique à sa manière l'ampleur du phénomène : ils sont accusés d'« immoralisme et de tolérance envers abus », d'« apolitisme, de passivité, d'indifférence » ; l'alcoolisme se développe de façon inquiétante dans leurs rangs, de même que l'« esprit de consommation, l'imitation apolitique, immorale et aveugle de la mode occidentale, l'individualisme et les amusements futils » ! Comment remédier à une telle situation ? Lors d'une intervention devant les Komsomols, le 28 mai 1984, Constantin Tchernenko avait donné sa recette : pour faire des jeunes des citoyens « dignes de la société so-

Oil fallait les « rassembler autour de la vieille garde » et l'éducation patriotique et militaire. Voilà qui n'est sans doute pas très palpitant pour des jeunes qui s'arrachent à prix d'or les posters du chanteur américain Michael

Renforcer l'éducation patriotique et militaire, c'est aussi le conseil donné aux

Get aux artistes en général, par le même Tchernenko, lors de l'ouverture du congrès qui marquait le cinquantième anniversaire de l'Union des écrivains. Il a appelé son auditoire à mettre au centre Mikhail Gorbatchev. (DR)

officielles des œuvres artistiques un « héros positif socialiste ». Il n'a sans doute pas répondu par là au malaise persistant qui existe dans les cercles de création culturelle face à la censure et à l'hémorragie qu'elle provoque dans leurs rangs. Le départ en exil d'hommes comme le cinéaste Tarkovski ou le metteur en scène de théâtre Lioubimov, qui ont donné à l'URSS certaines de ses meilleures productions culturelles, n'a pu qu'accroître ce malaise. Quant « héros positif socialiste », beaucoup demandent qui il peut bien être l'URSS d'aujourd'hui. Cette interrogation transparaît dans le débat ouvert par l'hebdomadaire Literaturnaia Gazeta à propos des « valeurs » à mettre en arant dans les œuvres littéraires. Dans ce débat s'opposent des hommes qui pensent que « le problème des valeurs, et en partie le problème du fondement de la nature des idéaux moraux, non seulement n'a pas été résolu, mais n'a pas été posé par nos philosophes », et d'autres qui pensent que, dans ce domaine, comme dans tous les autres, Marx, Engels et Lénine ont tout résolu (3).

LES SOVIETS OU M. GALLUP ? Plus significative peut-être est l'inquiétude que manifestent depuis quelque temps les dirigeants soviétiques à propos de l'attitude des travailleurs. Il semble en effet de plus en plus évident que ces travailleurs, qui sont supposés être au pouvoir en URSS, ne se reconnaissent pas du tout dans ce pouvoir. Au départ des inquiétudes de ces dirigeants soviétiques se trouve l'évidence, admise par eux-mêmes, qu'ils ne savent pas du tout ce que pensent les travailleurs. En effet, où ceux-ci peuvent-ils, dans l'URSS d'aujourd'hui, exprimer leurs idées ? Mais loin d'en déduire la nécessité de mettre en place des organes de démocratie ouvrière, les bureaucrates soviétiques ont préféré faire appel à la méthode de Monsieur Gallup, l'inventeur des sondages d'opinion.

Comme l'explique un spécialiste, « l'opinion publique est en effet un "baromètre" sensible. (...) Fréquemment, ce baromètre avertit à temps des contradictions et des conflits engendrés par l'évolution de la vie sociale, par la complexité croissante des rapports

1. Certes, une légère amélioration a été enregistrée en 1983, mais elle ne s'est pas maintenue en 1984. Quant à la production céréalière, elle touche ses niveaux les plus critiques.

2. Laszlo Szamuely, « The Eastern European Economic Situation and the Prospects of Foreign Trade », New Hungarian Quarterly, Budapest, numéro 95, automne 1984, p. 61.

3. Pour la première position, voir par exemple A. Gulyga, « Tchelovetcheskoe v tchelovetcheske ». Literaturnaia Gazeta, numéro 1984. Pour la seconde, B. Slavin, « Gde iskat' idealy ? », idem, 12 septembre 1984.

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ciaux. » (4) Le plénum du comité central du PCUS de juin 1983 décidait donc de créer un centre d'étude de l'opinion publique. Les premiers résultats des enquêtes ne sont pas très encourageants pour eux et tendent à mettre en évidence un sentiment de totale extériorité des travailleurs par rapport au régime. Cela ressort également de l'important courrier des lecteurs régulièrement adressé aux journaux et aux revues soviétiques. Discutant le courrier des lecteurs envoyé à la revue Sovetskaia Kul'tura, N. Rimaskevskaia s'inquiète du fait qu'une majorité de ces lettres indiquent que leurs auteurs considèrent la société soviétique comme profondément divisée entre « eux » et « nous » et soulignent le caractère nonégalitaire de cette société. « Eux », ce sont les privilégiés qui ne font pas grand chose, mais reçoivent en priorité les biens de consommation durables (voitures, télévisions, etc.) « Nous », c'est la masse des travailleurs dont beaucoup se demandent pourquoi travailler et gagner plus, puisqu'ils ne peuvent pas obtenir ce dont ils ont envie (5).

La soudaine préoccupation des dirigeants soviétiques pour I'« opinion publique a évidemment été provoquée par les événements polonais. Mais elle se trouve accentuée au moment où la campagne pour le renforcement de la discipline du travail risque de multiplier les tensions

Défilé pour l'anniversaire de la révolution d'Octobre. Toujours le même dans les entreprises.

Face à cette accumulation de difficultés dans les domaines économique, politique, social et idéologique, les dirigeants soviétiques sont totalement incapables d'apporter les réponses audacieuses que leur solution exige. Brandir le bâton est leur seul recours, qu'ils soient « conservateurs » ou « novateurs », et bricoler la gestion de l'économie est la seule audace dont ils soient capables. Pourtant, il existe des gens, en URSS, qui tentent de formuler une analyse d'ensemble de la crise de leur société et des remèdes à y apporter. Beaucoup d'entre eux appartiennent à des instituts d'économie ou de sociologie, et le fait que le débat qu'ils ont lancé ait pu percer dans les revues officielles est sans doute un signe qu'ils soulèvent des questions qu'on se pose également à un niveau plus élevé.

La publication à l'Ouest du rapport d'une sociologue de Novosibirsk, Tatiana Zaslavskaia, avait signalé l'existence d'un courant réformateur parmi les intelsoviétiques (6). Tatiana Zaslavskaia développait une analyse minutieuse des causes de la crise économique et de la réforme à introduire. Mais, surtout, elle insistait sur la dimension sociale de cette réforme, sur la nécessité de mobiliser l'initiative des masses et de mettre fin à la centralisation bureaucratique. Ce rapport, présenté devant mélange de militarisme et de discours creux. (DR) une conférence officielle, n'avait jamais été publié. Ce n'est pas le cas de textes d'autres partisans des réformes qui, comme on le verra, développent leurs réfle-

Le débat qui s'est ouvert il y a deux ans dans les colonnes des revues Voprosy filosofii et Voprosy istorii abordent les causes profondes des difficultés et des crises qui surgissent dans les pays de l'Est européen. Ce débat a été lancé à l'initiative de membres de l'Institut d'économie du système socialiste mondial. Il s'agissait, au départ, d'analyser les causes de la crise polonaise et déjà, dans ce domaine, leurs conclusions allaient bien au-delà des thèses officielles sur le complot impérialiste ou même les erreurs des dirigeants. Par la suite, ils ont étendu leurs analyses aux « sociétés socialistes » dans leur ensemble.

L'ANALYSE

DE A. P. BUTENKO Le débat a été ouvert dans Voprosy filosofii, par un long exposé de A. P. Bu-

4. R. Safarov, « Obchtchestvennoe mnenie - Izutchenie i deistvennost », Pravda, 25 juilrechtchei », Sovetskaia Kul'tura, 29 septembre

6. De longs extraits de ce rapport sont reproduits dans l'Alternative, numéro 26, mars-

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tenko sur les contradictions à l'œuvre dans la « société socialiste ». Il s'appuyait sur un écrit de P. Fedoseev pour rejeter l'idée que ces contradictions étaient essentiellement de caractère non-antagonique. P. Fedoseev écrit en effet: « Il est impossible, comme le montre l'expérience historique, d'exclure que, dans des conditions particulières — par suite d'insuffisances sérieuses accumulées sur une longue période dans les organes de l'édification économique et culturelle, dans la direction des affaires sociales, etc. - des contradictions non-antagoniques puissent acquérir des traits de contradictions antagoni-

Pour Butenko, le fait que la Pologne n'ait fait qu'aller de crise en crise n'est pas dû seulement aux erreurs des dirigeants, mais est « la conséquence l'ignorance des contradictions réelles du nouvel ordre social ». Ceux qui admettent l'existence de contradictions socialisme, poursuit-il, soulignent le plus souvent leur caractère non-antagonique. Or, « si l'on étudie l'expérience historique de tous les pays socialistes, il est difficile d'être d'accord ». Selon lui, la contradiction fondamentale du système socialiste n'est qu'une variante de la contradiction plus générale entre forces productives et rapports de production, plus précisément entre « les forces productives croissantes de la société socialiste et le système réel de rapports de production ». A ceux qui nient l'existence de cette contradiction, il pose la question : mais que faire alors, là où les rapports de production socialistes ont cessé de favoriser le développement des forces

Dans la revue Temps Nouveaux, A. Butenko avait souligné, en parlant de la Pologne, ce que signifiait ce « système de rapports de production : « Par exemple, la propriété du peuple tout enQueue devant un magasin en URSS. (DR)

tier des moyens de production est remplacée par la propriété de groupe ; la planification par le développement sauvage ; le centralisme démocratique par le centralisme bureaucratique ou la décentralisation

Une déformation flagrante est constituée par la pratique dans laquelle le double lien entre dirigeants et dirigés, c'est-à-dire le lien de haut en bas et de bas en haut, est réduit en fait aux seuls rapports de commandement d'en haut. Les tentatives de remplacer le pouvoir des travailleurs par le fonctionnement du seul appareil d'Etat au nom des travailleurs mais non dans leur intérêt, sont incompatibles avec le socialisme scientifique. » (9)

Dans les colonnes de Voprosi filosofii se sont exprimés partisans et adversaires des idées avancées par A. Butenko. Tous s'entendent sur la nécessité de pousser plus avant que cela n'a été le cas jusqu'ici l'analyse des contradictions à l'œuvre dans les sociétés des pays de l'Est européen, mais les adversaires de Butenko insistent sur le caractère non-antagonique de ces contradictions et sur les responsabilités de l'impérialisme dans les « crises du socialisme ».

On a eu des échos de ce débat dans d'autres pays de l'Est, en Hongrie et en Pologne notamment, où le directeur de l'Institut des problèmes fondamentaux du marxisme-léninisme du Parti ouvrier unifié polonais (POUP), J. J. Wiatr, défend des thèses similaires à celles de Butenko. Il explique, d'une part, que les erreurs commises par la direction polonaise découlent de la nature même du système politique du pays, caractérisé par une centralisation excessive du pouvoir et, de l'autre, que les sources de la crise viennent de l'abandon du « modèle polonais de socialisme » et de l'imposition, à la fin des années 1940, comme base du développement du socialisme en Pologne. Sous le titre « A propos

Travailleuse soviétique. (DR) des conceptions théoriques d'un certain philosophe polonais », J.J. Wiatr s'est fait sévèrement remettre à sa place dans les colonnes de Voprosy filosofii. (10)

ET SI LES CONTRADICTIONS NON-ANTAGONIQUES

DEVENAIENT ANTAGONIQUES ?

A. Butenko, lui, est revenu à la charge, et de façon plus explicite, dans la même revue, en centrant son argumentation sur la notion de contradiction « antagonique » et « non-antagonique ». La citation que nous donnons ci-dessous est assez longue, mais son intérêt justifie de la reproduire in extenso.

A. Butenko écrit : « Lorsqu'on analyse les contradictions inhérentes à la société socialiste, il est particulièrement important d'identifier les relations entre contra dictions et intérêts. Par exemple, lorsque nous parlons de phénomènes négatifs tels que le bureaucratisme, le formalisme, le conservatisme, l'esprit de clocher, le localisme, de leur opposition au développement socialiste et des contradictions qui en découlent, il est évident que nous ne parlons pas d'une excroissance impersonnelle sur l'organisme social, mais de personnes réelles qui sont les convoyeurs de ces maux sociaux. Qui sont-elles ? D'où viennent-elles? Comment affectent-elles le développement social et comment peuvent-elles être combattues ? Les maux en question (sans parler d'autres maux tels que le parasitisme, la spéculation, etc.)

You non-antagoniques avec le progrès du socialisme ? (...) Sous certaines conditions, en particulier dans le cas de déformations du socialisme,

7. P. Fedoseev, « Dialektika obchtchestvennoi jizni », Problemi mira i sotsializma, numéro 9,1981

8. A. Butenko, « Razvitiia sotsializma kak obchtchestvennogo stroia », Voprosy filosofii, numéro 10, 1982

9. A. Butenko, « Formes et déformations du socialisme ». Temps Nouveaux, numéro 6, 1982.

10. Voprosy filosofii, numéro 12, décembre 1983

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produit dans les intérêts des forces sociales l'introduction d'une nouvelle NEP (Noules contradictions non-antagoniques qui sont inhérentes au développement historique du socialisme, peuvent se transformer en contradictions qui peuvent assumer les traits de contradictions antagoniques. L'affirmation qu'il ne peut exister que des contradictions non-antagoniques sous le socialisme s'appuie essentiellement sur l'argument selon lequel, puisqu'il n'y a plus d'exploitation ni d'exploités, et plus de classes aux intérêts mutuels opposés, il ne peut pas y avoir d'antagonisme social sous le socialisme. Cet argument est correct, en général, mais il n'est valable que quand les contradictions non-antagoniques ne peuvent se développer dans un sens où les intérêts des groupes sociaux et des forces qui se trouvent derrière ces contradictions divergent de plus en plus. Cependant, comme l'histoire du socialisme réel le montre, une telle divergence peut apparaître : des contradictions non-antagoniques peuvent se développer de telle sorte qu'un profond changement se qui s'opposent dans ce qui n'est, au début, qu'une contradiction non-antagonique. Considérons par exemple le problème des dirigeants et des dirigés dans une société socialiste. Leurs intérêts sont contradictoires, même s'ils ne sont pas antagoniques. Cependant, si les dirigeants s'éloignent des dirigés et commencent à prendre avantage de leur position pour défendre leurs intérêts égoïstes de groupe au détriment des intérêts de la société et des travailleurs, ces intérêts égoïstes de groupe et les intérêts des travailleurs peuvent devenir mutuellement exclusifs et peuvent alors prendre le caractère d'une contradiction antagonique. Faut-il souligner qu'il ne s'agit pas là d'un cas d' "antagonisme résiduel" ou de "vestiges du capitalisme

Ce type de recul, de régression, non seulement peut se produire, mais s'est produit sous le socialisme. (...) Ainsi, lorsque l'on considère la nature des contradictions qui peuvent apparaître dans une société socialiste, il est nécessaire d'analyser les processus au cours desquels les changements se produisent non pas seulement sous l'angle des contradictions et des moyens de les résoudre, mais sous l'angle de la nature des intérêts des forces qui se trouvent derrière ces contradictions. (...) » (11)

Quand Tatiana Zaslavskaia, dans son étude détaillée des causes de la crise économique soviétique, commence à mettre des noms et des adresses derrière ces concepts, on comprend que les autorités soviétiques s'inquiètent !

LA CONTRIBUTION

DE E. A. AMBARTSUMOV Dans Voprosy istorii, le débat a été ouvert par un article de E. A. Ambartsumov, directeur d'un département de l'Institut d'économie du système socialiste mondial, qui avait déjà manifesté sa nonorthodoxie lors du débat qui s'était déroulé au cours des années 1960 sur la réforme (12).

Dans son article intitulé « L'analyse de Lénine des causes de la crise de 1921 et des moyens d'en sortir », Ambartsumov trace un parallèle entre la situation économique et sociale actuelle et celle du début des années 1920, et il propose velle politique économique).

Lui aussi part de l'analyse des causes de la crise polonaise pour généraliser ses réflexions à l'ensemble des « pays socialistes ». La littérature soviétique, explique-t-il, « n'a jusqu'ici pas su fournir une théorie générale des causes des crises sous le socialisme », et il dresse la liste de ces crises : RDA 1953, Hongrie 1956, Tchécoslovaquie 1968, Pologne 1970 et 1980. Selon lui, ces crises surviennent lorsque les dirigeants perdent contact avec les dirigés, lorsque des « contradictions, des conflits même, surgissent entre, d'un côté, le pouvoir révolutionnaire et sa politique et, de l'autre, les intérêts vitaux de certains secteurs des masses travailleuses, ce qui mène à de profondes manifestations de mécontentement ». Lui aussi insiste sur les causes domestiques de ces crises et souligne que « les forces contre-révolutionnaires ne peuvent stimuler le mécontentement populaire que si des causes domestiques de mécontentement existent et sont négligées par la direction ».

Brill Ambartsumov rappelle ensuite que la

cause de là NEP avait été la nécessité de faire des concessions à la paysannerie pour gagner son soutien au gouvernement bolchevik, qu'elle « crise du socialisme ». Pour lui, les leçons de la période de la NEP doivent être considérées comme valables pour l'Union soviétique et l'Europe orientale d'aujour-

Ce regain d'intérêt pour la période de la NEP n'est ni isolé ni nouveau. (14) II s'était déjà manifesté au cours du débat des années 1960 sur la réforme économique (15) et marque la tendance de certains économistes à aller rechercher dans l'histoire de leur pays et dans ses débats mouvementés, en particulier dans les idées de Boukharine, des réponses aux questions qu'ils se posent. Plus significatif peut-être que ces références aux mesures économiques de la NEP - dont la discussion de leur validité actuelle nécessiterait une étude en soi - est le parallèle que trace Ambartsumov entre la situation sociale d'alors et celle d'aujourd'hui, c'est-à-dire la perte de contact des dirigeants avec des secteurs entiers des masses travailleuses. Etant donné les transformations sociologiques qu'a connues l'URSS, il ne peut s'agir aujourd'hui de la seule paysannerie.

Les orthodoxes, qui s'expriment habituellement dans la revue Kommunist, se sont déchaînés contre Ambartsumov, rejetant à la fois ses analyses et ses propositions (16). Mais ils ont également reproché à la revue Voprosy istorii de ne pas avoir exercé un contrôle éditorial nécessaire. Des mesures plus concrètes ont été prises. La revue Kommunist de novembre 1984 informe ses lecteurs que Voprosy istorii a reconnu la justesse de la critique après une réunion spéciale de son comité éditorial, à laquelle ont participé des historiens « éminents » et des représentants du département d'Histoire de l'Académie des sciences. Voprosy istorii s'est engagée à publier un article « dans la ligne ». La question que l'on peut se poser est celle-ci : quelle est la ligne ?

Le fait que ce débat ait pu être mené pendant plus de deux ans à ce niveau indique l'existence de désaccords au sein de la direction soviétique elle-même sur les questions abordées. L'existence d'un tel débat au sommet semble confirmée par la publication dans la revue Kommunist d'avril 1984 de deux articles soulignant les dommages causés au Parti par les luttes fractionnelles. L'un était signé par le conservateur Bugaev, l'autre par Chikin, connu pour ses idées réformatrices. L'arrêt imposé à ce débat a été l'une des dernières mesures de la direction Tchernenko. Mais les questions pressantes qu'il pose restent d'actualité.

Marina BEK, 20 mars 1985.

11. A. Butenko, « Echtche raz o protivoretchakh sotsializma », Voprosy filosofii, numé-

12. Cf. Moshe Lewin, Political Undercurrents in Soviet Economic Debate, Pluto Press,

13. E. A. Ambartsumov, « Analiz V.I. Leninym pritchin krizisa 1921 i putei vykhoda iz nego », Voprosy istorii, numéro 4, 1984.

14. Cf. Zenovia A. Sochor, « NEP RevisiStrategies of Development », in Soviet Union/ Union soviétique, numéro 9, partie 2, 1981,

15. Cf. Moshe Lewin, op. cit.

16. Voir par exemple E. Bugaev, naia pozitsia », Kommunist, numéro 14, septembre 1984.

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