Inprecor 1974–2004

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URSS

Nouvelle succession au Kremlin

· Inprecor n° 193, 1er avril 1985 · p. 21 · 1 057 mots

URSS et Russie

| ETTE fois-ci, aucun doute n'est plus possible, Constantin

Tchernenko est bien mort. Son passage à la tête de l'Union soviétique aura été assez court et fade pour ne pas marquer l'histoire. La rapidité avec laquelle a été nommé son successeur, Mikhail Gorbatchev, montre que, même au Politbureau, le bureau politique du Parti communiste d'Union soviétique (PCUS), où pourtant on ne plaisante pas avec ces choses-là, et pour cause, on le considérait comme un mort vivant et on lui avait désigné un héritier avant même sa mort clinique.

La nomination du benjamin de la bande à la tête du parti était un choix presque obligé pour le cénâcle de vieillards qu'est la direction du PCUS. Ils ne pouvaient en effet continuer à nommer des moribonds à la responsabilité suprême du pays sans risquer d'affaiblir à l'extrême une crédibilité qui a pris de sérieux coups ces dernières années, tant sur le plan intérieur qu'international. En outre, il devenait de plus en plus évident que, face à l'accumulation de difficultés d'ordre économique en premier lieu, mais également social et idéologique, ne pas prendre de décision à ce niveau revenait, en fait, à enfoncer plus encore le pays dans le marasme. Ce même problème est posé maintenant à Mikhail Gorbatchev.

LE BENJAMIN DU KREMLIN Constantin Tchernenko, quant à lui, s'était installé dans l'immobilisme, mais sans réelle rupture cependant avec les « expériences » mises en œuvre par son prédécesseur Iouri Andropov, lesquelles n'avaient d'ailleurs rien d'une réelle politique réformatrice (cf. Inprecor numéro 168 du 5 mars 1984). En effet, l'application des mini-réformes dans la gestion d'un nombre limité d'entreprises s'est poursuivie, de même que la campagne pour le renforcement de la discipline du travail et la lutte contre la corruption. Mais le cœur n'y était pas. Et les luttes de clans interbureaucratiques qui se déroulaient dans les coulisses ne pouvaient que renforcer l'impression d'immobilisme que donnait l'Union soviétique au cours de la dernière année. Constantin Tchernenko ne semblait sortir de sa léthargie que pour intervenir sur le « front idéologique » et réaffirmer l'actualité du réalisme socialiste et les valeurs patriotiques et militaires, comme il l'a fait lors du cinquantième anniversaire de l'Union des écrivains, en septembre dernier, et devant une assemblée de Komsomols (Jeunesses communistes).

En politique étrangère, l'orientation de Tchernenko aura été marquée par des mesures apparemment contradictoires. D'un côté, le renforcement et l'intensification de la présence militaire soviétique en Afghanistan et le resserrement frileux du COMECON (Conseil de l'aide économique mutuelle) autour de l'URSS (on se souvient du veto mis par le Kremlin au voyage du dirigeant bulgare Jivkov, et surtout du président est-allemand Honecker en République fédérale allemande), et de l'autre, l'annonce de la reprise des négociations URSS. USA sur les armements stratégiques. Ce dernier choix semble avoir été fait pour tenter d'alléger la pression économique imposée par la course aux armements et donner une bouffée d'oxygène à la direction soviétique pour lui permettre de s'occuper des problèmes intérieurs pressants.

Il apparaît en effet, au-delà des rivalités de clans et de la revanche prise par les partisans de Léonid Brejnev avec la nomination de Tchernenko en mars dernier, qu'il existe au sein de la direction soviétique un consensus sur l'ampleur des pro-

URSS blèmes à affronter pour améliorer l'efficacité de l'économie dans son ensemble. Mais la volonté de maintenir le système actuel dans ses traits fondamentaux est tout autant partagée. C'est dans cette marge étroite entre la nécessité du changement et la volonté de maintenir le statu-quo social et politique que s'expriment les différentes sensibilités, novatrices ou conservatrices. Et c'est là une marge bien étroite, comme l'a montré la différence entre les discours novateurs d'Andropov et sa politique, axée essentiellement sur le renforcement de la discipline.

UN HOMME « JEUNE» POUR UNE VIEILLE POLITIQUE Il est difficile de dire dès maintenant ce que va faire Gorbatchev. Les discours qu'il a prononcés à diverses reprises au cours des cérémonies d'enterrement de son prédécesseur indiquent qu'il s'inscrit ouvertement dans la lignée d'Andropov et qu'il reprend son langage, tout comme le fait la presse d'URSS depuis quelques jours. Ainsi, déclarait-il le 13 mars dernier sur la place Rouge : « La priorité sera toujours donnée au développement de l'esprit d'initiative et créateur des masses, au respect rigoureux de l'ordre et des lois, au renforcement de la discipline du travail, de l'Etat et du parti. Nous soutiendrons, encouragerons et stimulerons ceux qui témoignent de leur attitude consciencieuse à l'égard du devoir public par des actes, des résultats pratiques et non seulement par des paroles. Nous lutterons contre toutes les manifestations de pompe et de verbiage, de morgue et d'irresponsabilité, contre tout ce qui est contraire aux normes socialistes. » (Le Monde, 14 mars 1985.)

Mais Gorbatchev est, pour l'instant, encore moins qu'Andropov, dans une position qui lui permette d'agir avec audace, même s'il voulait vraiment le faire. Sa jeunesse, tant mise en avant par les médias, est aussi un handicap. Son arrivée toute récente dans les hautes sphères du pouvoir ne lui a pas encore permis de se constituer une base sérieuse dans des cercles où la vieille garde reste dominante. Certes, il va être aidé dans ce domaine par l'âge même de ses pairs, dont la succession va se poser « naturellement » d'ici deux à trois ans. Alors peut-être, et alors seulement, pourra-t-on parler d'une ère nouvelle au Kremlin. En outre, Gorbatchev va devoir se faire connaître en Europe de l'Est, où sa nomination a été, en général, accueillie favorablement.

Autant d'éléments qui ne laissent pas prévoir, à court terme, des modifications substantielles de la politique des dirigeants soviétiques, sans parler de changements radicaux que la situation, pourtant, exige.

C'est à propos de ces changements qu'un débat assez large a été mené en URSS dans les revues officielles à l'initiative de certains secteurs de l'intelligentsia (sociologues, économistes). Ouvert sous Andropov, il s'est poursuivi, bon an mal an, malgré le « redressement » idéologique imposé par Tchernenko, et il révèle l'existence, dans la société soviétique et dans certains cercles pas très éloignés du pouvoir, de gens qui réfléchissent à la situation de leur pays, qui n'ont pas peur d'appeler les choses par leur nom et de proposer des solutions à la mesure de la gravité des problèmes posés. On pourra en juger par la synthèse de ce débat, que nous présentons ci-après. •

Marina BEK

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