Inprecor 1974–2004

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DANEMARK

Grève de masse contre le gouvernement Schlüter

· Inprecor n° 194, 15 avril 1985 · p. 22-23 · 2 523 mots

Syndicalisme

ENDANT 15 jours, le Danemark a été secoué par une

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mars dans le secteur privé, suite à l'échec des négociations sur la convention collective annuelle entre le patronat et la centrale syndicale LO, cette grève a rapidement paralysé le secteur privé par une grève de 300 000 salariés. Devant la menace que la grève se durcisse et s'étende au secteur public, le gouvernement de centre-droite de Poul Schlüter a fait adopter par le Parlement, le 30 mars, un règlement du conflit défavorable aux syndicats, qui avait force de loi et rendait ainsi illicite la poursuite de la grève. Malgré cette tentative de faire capoter le mouvement, le résultat immédiat a été exactement le contraire de ce que voulait le gouvernement. Considérant ce « reglement » autoritaire comme une provocation, une bonne partie des grévistes a continué la lutte, avec le soutien de certains responsables syndicaux, malgré la menace de lourdes amendes qui pesait sur les syndicats. Pire encore du point de vue du patronat, quelque 200 entreprises du secteur public ont rejoint la grève. Le 1er avril, 200 000 travailleurs étaient toujours en grève.

Mais la dynamique de maintien et de

Gerry FOLEY,

Soeren SOENDERGAARD

Au Danemark, comme dans les autres principaux pays scandinaves, (Norvège,

Suède), il n'existe qu'une seule grande confédération syndicale, qui s'appelle, au

Danemark, l'Organisation nationale

(Landsorganisation, LO). Tous les ans, cette confédération négocie, au nom de la grande majorité des travailleurs, un contrat national avec le gouvernement et les patrons. Ce système a maximisé le poids de la bureaucratie syndicale ainsi que celui des institutions gouvernementales dans le processus des négociations, tenant en laisse les travailleurs et les syndicats les plus militants. Mais il implique aussi que si un conflit devient trop aigu pour être supprimé, il peut tout de suite se transformer en bataille directe entre le gouvernement et la classe ouvrière.

UN GOUVERNEMENT QUI

S'ATTAQUE AUX TRAVAILLEURS

Les conditions d'une telle confrontation sont largement réunies au Danemark, dont l'économie est particulièrement dépendante du commerce international et qui a ressenti durement les effets des ré-

Dès cessions mondiales successives.

le début de la crise capitaliste mondiale, en 1974, les gouvernements danois commencèrent à imposer, l'un après l'autre, ce qui était en effet un contrat national ayant force de loi. C'est-à-dire que le gouvernement soumettait simplement au Parlement un projet de loi fixant les lignes directrices concernant les salaires et les conditions de travail. Une fois que le Par-

Grève de masse

généralisation de la lement avait accepté ce projet, les syndicats se trouvaient empêchés de faire grève sous peine d'encourir de lourdes amendes.

Ce qui explique pourquoi les syndicats danois avaient accepté auparavant cette pratique d'un accord imposé par le gouvernement c'est que, jusqu'en 1982, il s'agissait toujours d'un gouvernement social-démocrate. Ce qui a changé, c'est qu'aujourd'hui le gouvernement au pouvoir est un gouvernement de droite, du type de celui de Thatcher, et qu'il a engagé une offensive de grande envergure contre la classe ouvrière. Ce gouvernement a fixé une limite aux augmentations salariales, de 2% par an pour les deux années à venir, alors qu'on s'attend à ce que l'inflation augmente de 10 % pendant cette période, ce qui va impliquer une baisse supplémentaire importante des revenus réels des travailleurs. Il est vrai que le projet de loi comporte une réduction de la semaine de travail à 39 heures. Mais cette réduction est calquée sur les pires aspects de l'accord conclu à la fin de la grève des 35 heures en RFA (1), c'est-àdire que les patrons sont autorisés à appliquer des « heures de travail flexibles », ce qui veut dire, en réalité, que beaucoup de gens risquent de finir par travailler plus de 40 heures par semaine plutôt que moins.

L'offre du gouvernement d'une « réduction des heures de travail » a été analysée en détail dans le numéro du 21 mars de Klassekampen, journal du SAP : « Le projet de loi prévoit une réduction de la semaine de travail d'une demi-heure, à partir du ler septembre 1985, et d'une heure à partir du ler septembre 1986.

grève s'est heurtée à l'opposition du Parti social-démocrate, principal parti ouvrier au Danemark, qui expliqua qu'une fois le règlement adopté par le Parlement, il fallait s'opposer à la politique gouvernementale uniquement par des moyens légaux.

En effet, cela veut dire attendre les prochaines élections, prévues pour 1988. Les organisations qui sont majoritaires dans le mouvement des délégués d'atelier, le Parti communiste et le

Parti socialiste populaire, opposent à la perspective d'une grève générale celle de grèves de protestation. Malgré cet état de choses, la grève n'a pas cessé tout de suite. Le 2 avril, il y avait encore 100 000 grévistes, et le 3 avril, 30 000. En même temps, il y avait une série de manifestations parmi les plus importantes et les plus dures qu'ait connu le Danemark ces dernières années. Il n'est donc pas exclu que la lutte reprenne après le week-end de Pâques ou qu'elle soit relancée dans les prochai-

L'article que nous publions ci-dessous, et qui donne le point de vue de nos camarades du Parti socialiste des travailleurs (SAP), section danoise de la IVe Internationale, a été écrit juste avant le vote du 30 mars au Parlement.

Mais il n'y aura aucune réduction des heures de travail pour les travailleurs qui font actuellement 38,5 heures ou 39,5 heures par semaine. Ceci ne représente pas le premier pas vers les 35 heures. Au contraire, les patrons se sont vus accorder leur revendication d'avoir le droit d'utiliser la force de travail de façon plus intensive, c'est-à-dire au travers des soi-disant "heures de travail flexibles". Il n'y a pas un seul mot dans le projet de loi sur les embauches supplémentaires ni sur les indemnités spéciales. Au contraire, le projet de loi se fixe comme objectif de "maintenir les usines aux mêmes horaires et de maintenir le degré d'utilisation des capacités de production existantes", Cela veut dire plus de travail. La journée normale de travail a été allongée. Dans la métallurgie, elle allait jusqu'à présent de 6 heures à 17 heures. Dorénavant, elle ira de 6 heures à

18 heures. » Et à partir de maintenant jusqu'au ler septembre, la semaine de travail de beaucoup de travailleurs comptera toujours 45 heures. Ensuite, elle descendra à 44,5 heures par semaine, et l'année prochaine, elle sera peut-être de 43,5 heures, et tout cela sans que les heures supplémentaires soient payées au tarif spécial. L'article poursuivait en expliquant que des « heures flexibles » pourraient par exemple signifier 5 heures de moins par semaine dans le premier trimestre d'une année et 5 heures de plus par semaine dans le second. Cet accord ne fera rien pour réduire le chômage.

Il y a actuellement environ 300 000 chômeurs au Danemark, sur une population d'un

1. Pour un bilan de cette grève, voir Inprecor numéro 183 du 5 novembre 1984.

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et les conducteurs d'autobus, ainsi que En 1982, le gouvernement Schlüter avait

Dans le passé, les gouvernements sociaux-démocrates avaient toujours adouci les contrats qu'ils imposaient, ce qui permettait aux syndicats à direction socialdémocrate de les faire accepter par les travailleurs. Par exemple, la dernière fois gouvernement social-démocrate avait adopté une telle loi, il y avait ajouté une cinquième semaine de congés payés par an. Mais le gouvernement Schlüter n'accorde aucune concession de ce genre. En fait les sociaux-démocrates ont agi consciemment en donnant le pouvoir gouvernemental à la coalition de droite, à l'automne de 1982, pour que cette derpuisse appliquer le programme d'austérité qu'eux-mêmes étaient incapables de faire accepter par les travailleurs (2). Le gouvernement Schlüter est tout de suite passé à l'offensive. Il a diminué les allocations-chômage pour les travailleurs journaliers, provoquant ainsi une grève des dockers au début de 1983 (3). Cette grève fut brisée par le gouvernement, essentiellement grâce à une politique de répression et d'intimidation policière. Mais ces attaques ont favorisé une radicalisation croissante dans les syndicats. En effet, depuis que les partis bourgeois sont au pouvoir, tout un potentiel de combativité s'est accumulé pour une contre-offensive ouvrière à l'austérité et à la répression. Juste après leur arrivée au pouvoir sont intervenues des négociations nationales entre les patrons et les syndicats, qui ont abouti à un accord sans conflit ouvert. Mais cet accord impliquait malgré tout une réduction des salaires et le chômage continuait à monter.

L'APPARITION D'UNE

OPPOSITION DE GAUCHE

Ce qui s'est passé depuis, c'est qu'une aile gauche s'est développée dans les syndicats, liée à la mise en avant de revendications salariales et pour une réduction des heures de travail. Cette aile gauche a pris la direction de certains syndicats. L'un d'entre eux, c'est le Syndicat de travailleurs non qualifiés, le syndicat le plus important du mouvement ouvrier danois, qui organise les dockers parmi d'autres secteurs. Suite à la grève très dure des dockers, l'aile gauche de ce syndicat s'est renforcée et au moment des négociations nationales de 1983, le syndicat a voté contre le contrat.

Il faut préciser la nature de cette aile gauche dans le mouvement ouvrier danois. Il ne s'agit pas d'un courant homogène, mais de plusieurs tendances de gauche à plusieurs niveaux et composées d'éléments divers. Au niveau de la direction, il y a le président du Syndicat des travailleurs non qualifiés, Hardie Hansen. C'est un bureaucrate social-démocrate de gauche qu'on ne peut pas exactement comparer au leader des mineurs anglais, Arthur Scargill, mais qui exprime une véritable évolution à gauche de la direction du syndicat. Ce que représente Hansen, c'est une aile gauche « lutte des classes » — qui existe chez les dockers dans certaines grandes usines, telles que l'usine Danfoss dans le sud du Jutconstitue l'entreprise industrielle la plus importante du pays et qui a des traditions de lutte. Cette gauche « lutte des classes » est un courant large qui s'exprime au trade délégués d'atelier. Les dockers ont créé un Comité de coordination des délégués d'atelier, lequel est totalement dominé par la gauche. Donc, on peut dire que ce courant s'exprime au syndicats au niveau local.

Depuis des mois, le SAP avait mené campagne pour une grève générale nationale, afin de battre l'offensive anti-ouvrière du gouvernement Schlüter. Cette campagne avait rencontré un écho considérable, et le comité de délégués d'atelier de Copenhague, à sa réunion du jeudi 28 mars, avait discuté une proposition de lancer un appel dans ce sens. Une bataille eut lieu entre cette proposition et celle du Parti communiste, qui proposait simplement un appel à des grèves de protestation. Finalement, la réunion n'a pas tranché entre ces deux propositions. De toute façon, la gauche n'a pas encore la capacité d'imposer une grève générale au niveau national. Elle pourrait le faire dans régions, par exemple celle de Copenhague, mais au niveau du pays tout entier, elle n'est pas encore capable de vaincre l'opposition des bureaucrates.

Il y a par ailleurs des signes de polarisation au sein du Parti social-démocrate. On peut constater des divergences nettes entre les parlementaires du parti et les dirigeants syndicaux social-démocrates de gauche. Par exemple, il y a eu un grand rassemblement le lundi 25 mars, auquel s'est adressé l'ancien Premier ministre social-démocrate Anker Joergensen, aux côtés de Hardie Hansen. Joergensen a expliqué aux travailleurs qu'il fallait accepter la loi gouvernementale tout en essayant d'exercer des pressions pour la modifier dans le sens de la justice sociale. Hardie Hansen a déclaré qu'il ne fallait pas accepter un accord imposé par la loi. Il a ajouté que la dernière fois qu'il s'était prononcé contre une loi, son syndicat s'était vu imposer une amende de millions de kroner (environ 16 millions de francs) et qu'il ne dirait donc rien de précis sur ce que les dockers devaient faire. S'exprimant ainsi, il se prononçait donc effectivement en faveur de la grève. C'est au moment d'une grève des conducteurs d'autobus, au printemps dernier, qu'il avait appelé à faire grève et encouru l'amende de 20 millions de kroner.

LES 35 HEURES

ET L'ÉCHELLE MOBILE Comme en Allemagne fédérale, la montée vertigineuse du chômage au Danemark, ces derniers temps, a mis la revendication des 35 heures au cœur de la lutte. Et cela s'accompagne d'une revendication découlant des coupures nettes du salaire réel, celle de l'échelle mobile des salaires.

supprimé l'échelle mobile des salaires. Depuis, les chômeurs et les travailleurs ayant de bas salaires, qui étaient les principaux bénéficiaires de l'échelle mobile, ont vécu une période difficile. Donc, la revendication pour une augmentation des salaires les plus bas est devenue très populaire. Mais l'accord que propose le gouvernement ne répond pas du tout au problème des bas salaires. Même si Hardie Hansen acceptait un tel accord, il serait confronté à une révolte dans son syndicat.

D'après le numéro du 21 mars de Klassekampen, « depuis dix ans, de 1975 à 1985. les salaires réels des adhérents de LO ont baissé de 15 % ». Donc, avec un taux d'inflation de 10 % prévu pour les deux ans à venir, et des augmentations de salaire limitées à 2% par an, le pouvoir d'achat des adhérents chuterait de 6 %, c'est-à-dire plus du tiers du déclin, déjà considérable, qui a eu lieu depuis dix ans. Il n'est donc pas surprenant que la colère des ouvriers monte. Mais le pouvoir a créé une situation où tout se passe au même moment, et le gouvernement risque au de se brûler les doigts. Les dirigeants sociaux-démocrates affirment qu'il ne serait pas correct de s'opposer par l'action directe à un « gouvernement démocratiquement élu ». Mais en réalité, le gouvernement lui-même ne dispose pas d'une majorité viable. Il a dû passer une alliance avec un petit parti petit-bourgeois, celui des radicaux, qui a une tradition antimilitariste, pour s'assurer une

Dans la situation actuelle, le SAP lance toutes ses forces dans la bataille. mieux rendre compte des changements de l'évolution quotidienne de la lutte et pour populariser les propositions politiques des marxistes révolutionnaires, Klassekampen paraît deux fois par semaine. Il y a trois axes dans l'intervention du parti. Tout d'abord, le SAP mène campagne pour que les directions syndicales ne cèdent pas devant le chantage du gouvernement, c'est-à-dire qu'elles ne se laissent pas intimider par la menace de sanction contre leurs syndicats si la grève devient illégale. Deuxièmement, ils expliquent inlassablement que la classe ouvrière doit préparer une grève générale pour chasser le gouvernement Schlüter, car le conflit est devenu n'est possible pour les travailleurs sans se débarrasser de ce gouvernement. Enfin, le SAP appelle à la formation d'un gouvernement « Robin des bois », c'est-à-dire d'un gouvernement qui prenne aux riches pour donner aux pauvres. Cette formulation est l'équivalent danois de l'appel, devenu célèbre, Arthur Scargill, pour « un gouvernement aussi loyal à notre classe que l'est Thatcher à la sienne ».

Gerry FOLEY, Soeren SOENDERGAARD, Copenhague, 29 mars 1985.

2. Le gouvernement de Poul Schlüter est arrivé au pouvoir à l'automne de 1982, comme conséquence de manœuvres parlementaires. La coalition qu'il dirige a augmenté le nombre de ses sièges aux élections de janvier 1984, sans pour autant remporter la majorité absolue.

3. Voir Inprecor numéro 146 du 28 mars

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