Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

BELGIQUE

Riposte de masse à l'installation des missiles

· Inprecor n° 194, 15 avril 1985 · p. 24-25 · 2 600 mots

Paix et armements Belgique Syndicalisme

Doruite, en décembre 1973, les gouvernements bele seil ont rele et re

EPUIS l'acceptation du principe de la décision de l'OTAN d'installer des missiles porté à plusieurs reprises une décision définitive sur le déploiement de ces missiles. Ces hésitations n'ont évidemment rien à faire avec une réticence quelconque de la part de la bourgeoisie belge vis-à-vis des missiles ou de la politique militariste de l'impérialisme en général. Elles sont la conséquence des mobilisations de masse du mouvement antimissiles, lequel est particulièrement fort en Flandres. Il n'est donc pas surprenant que c'est le Parti social-chrétien flamand (CVP), composante centrale du gouvernement belge, de droite, et auquel appartient le Premier ministre Wilfried Martens, qui ait connu les plus graves problèmes sur cette question. C'est notamment à l'initiative de ce parti que la décision sur l'installation des missiles, qui devait finalement être prise en décembre 1984, fut reportée une dernière fois jusqu'en mars 1985. Le CVP est effectivement pris en tenaille entre les besoins de l'impérialisme et le refus des missiles par une partie importante de sa propre base populaire. A travers le Mouvement ouvrier chrétien (ACW), les travailleurs chrétiens flamands s'expriment contre les missiles et une partie d'entre eux commence à se poser la question de la rupture des liens

Le 15 mars, la décision a été prise par le gouvernement d'autoriser l'installation des missiles. Seulement trois heures après, les 16 premiers missiles sont arrivés à la base de Florennes, les 32 restants devant être déployés en 1987. La réaction du mouvement antimissiles a été immédiate. Dimanche 17 mars, plus de 150 000 personnes ont répondu à l'appel commun du Comité flamand d'action contre les armes atomiques

(VAKA), du Centre de concertation pour la paix flamand (OCV) et du Comité national d'action pour la paix et le développement (CNAPD) francophone. Cette manifestation gigantesque s'est transformée en une démonstration de protestation politique. C'est surtout la participation massive du Mouvement ouvrier chrétien flamand qui a souligné l'importance politique de l'événement, sa dimension de contestation des partis gouvernementaux et de l'OTAN. Dans l'article ci-dessous, la Gauche, journal de la section belge de la IVe Internationale, rend compte de la manifestation du 17 mars et analyse sa signification pour le mouvement ouvrier belge, aussi bien dans le cadre de la présentation de la campagne pour les élections législatives de décembre 1985 que d'un point de

BELGIQUE avec le CVP bourgeois et de la création d'un parti ouvrier chrétien. vue plus général. « LA GAUCHE »

La manifestation est précédée de banderoles rappelant les mots d'ordre officiels, notamment celui-ci, qui est central : « Pas de missiles, ni en Belgique ni en

TRAVAILLEURS CHRETIENS En tête marche le Comité de lutte pour la sauvegarde de la région florennoise. Derrière lui, plus de 150 000 personnes attendent leur tour pour défiler. On remarque surtout la présence d'un grand nombre de membres du Mouvement ouvrier chrétien flamand. Ce groupe important avait été mobilisé par le Groupe de travail pour un parti ouvrier chrétien (WKAP), qui avait fait circuler, ces dernières semaines, une pétition contre l'installation des missiles américains. Les listes de signatures sont portées ostensiblement dans la manifestation.

Derrière le panneau « Ici est l'ACW » (MOC flamand) défilent d'innombrables délégations des Equipes populaires de l'ACW (KWB), de la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC) flamande (AKJ), de Vie

Une riposte de masse

contre la décision

d'installer les missiles

féminine, du MOC et de Solidarité et Participation (SeP). On note aussi diverses délégations de centrales de la Confédération des syndicats chrétiens (CSC) flamande et des métallos chrétiens (CCMB). Les calicots portés par ces manifestants sont sans ambiguïté. L'ACW démocratique dit résolument : « Non aux missiles ! Martens gouverne, la Belgique explose ! Les membres de l'ACW exigent : pas de parti des missiles ! La pauvreté, Auschwitz du réarmement ! », etc. La KAJ se fait remarquer par un calicot liant l'intervention US en Amérique centrale et la course aux armements en Europe : « Officiers salvadoriens et missiles : retour à la

En général, les groupes de manifestants du Mouvement ouvrier chrétien flamand se caractérisent par une grande conscience politique et par une attitude franche et combative. Pour preuve ces chœurs parlés massifs, adressés à la direction de l'ACW et du CVP : « ACW dit non! » et « ACW hors du CVP ! ». Pas étonnant, dès lors, que ces groupes récolapplaudissements nourris. De nombreuses délégations étrangères sont aussi présentes, surtout de mouvements pour la paix.

En Flandres, le mouvement pour la paix est ancré en profondeur dans la population. En témoigne la participation des groupes les plus divers. Cela va des comités de quartier et des organisations écologistes jusqu'au Comité des médecins contre l'arme atomique, en passant par les homosexuels progressistes, les associations laïques, les Quakers for Peace, les religieux contre l'arme atomique, les Juristes contre l'arme atomique, scouts ... Les slogans principaux accusent surtout le viol de la démocratie, dont Martens, de mèche avec l'OTAN, s'est rendu coupable. Nous avons aussi lu un calicot clamant fièrement: « Ecoles catholiques flamandes ... et pourtant aussi avec vous ! »

Divers partis politiques participent également activement à la manifestation. Il y a des délégations massives du Socialitische Partij (PS flamand), de la Volksunie (formation nationaliste flamande), du Parti communiste belge (PCB), du Parti des travailleurs belges (PTB, organisation d'extrême gauche), des écologistes et, bien sûr, du Parti ouvrier socialiste (POS), section belge de la IVe Internationale. Le slogan du POS, « Belgique hors de l'OTAN, OTAN hors de Belgique » est fortement applaudi. Les organisations politiques de jeunesse sont présentes et remarquées, telles que les Jeunesses socialistes (JS), les jeunes de la Volksunie (VUJO), les Jeunesses communistes (JC), la Jeune garde socialiste (JGS, organisation de jeunesse avec la IVe Internationale). Il y a aussi un conseiller communal Achiel Smets, bien seul dans cette foule.

Des heures après le début de ce très long cortège, voici enfin, en queue, ouvrier socialiste. Diverses fédérations du SP défilent avec des sections centrales et régionales de la FGTB flamande (2).

Un gros point noir, la très faible participation de la Wallonie. Le parti socialiste ne brillait pas par sa présence, et le MOC ne peut pas trop se vanter non plus. Le PCB, heureusement, avait amené des forces importantes. Il est temps que le mouvement wallon, le CNAPD, fasse un sérieux bilan. Il n'a pas réussi à créer un large mouvement d'opinion en Wallonie. Or, sans l'appui d'un tel mouvement, il est impossible de forcer le mouvement ouvrier traditionnel à soutenir vraiment le mouvement de la paix. Cela vaut en particulier pour le PS, qui n'a vraiment rien fait pour le succès du 17

RENFORCEMENT POLITIQUE Mais, grâce à la mobilisation de ses composantes flamandes, le mouvement de la paix n'a pas manqué son rendez-vous avec l'histoire. La manifestation antimissi-

1. En 1978, le Parti socialiste s'est scindé en deux, suivant la division entre les deux communautés du pays, les flamands néerlandophones et les wallons francophones. Le PS en Wallonie et le SP en Flandres sont deux partis complètement indépendants.

2. Fédération générale du travail de Belgiconfédération syndicale liée au PS et au

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les du 17 mars constitue la plus grande manifestation d'opposition au gouvernement Martens depuis la formation de celui-ci en décembre 1981. La manifestation a touché le gouvernement à son point faible : le CVP. Pendant des jours et des jours, le parti de Martens a tremblé sur ses bases. Des dizaines de milliers de membres du Mouvement ouvrier chrétien flamand sont descendus dans la rue, contre la volonté de leur direction. Martens a finalement remis de l'ordre et la majorité, à l'exeption de deux parlementaires CVP, a voté la confiance au gouvernement. Mais la crise dans le CVP ne s'arrêtera pas là. Trois années de lutte contre l'austérité et les missiles ont profondément miné la base de ce parti. Il s'agit là d'un événement d'une importance historique, dont la signification échappe en partie aux travailleurs wallons. C'est là le résultat d'un repli •régionaliste décidé par les appareils du PS et de la FGTB. La division communautaire de la classe ouvrière dresse un écran qui empêche les travailleurs et les syndicalistes wallons de comprendre les progrès réels de la lutte des classes dans le nord du pays. Le PS et la bureaucratie syndicale aggravent la situation en répandant l'image d'une Flandre prospère, réactionnaire et catholique. Eh bien, 120 000 Flamands « réactionnaires et catholiques » étaient dans la rue, le 17 mars, contre Martens et le CVP, contre le gouvernement. Et si le PS, dont les afiches proclament « On va montrer ce que c'est d'être Wallons », avait fourni ne fût-ce qu'un petit effort de mobilisation, nous aurions été plus de 200 000 à dire « Non aux missiles » ! Il est donc temps de rappeler certaines réalités et d'en tirer les conclusions politiques qui s'imposent.

UNE CHANCE HISTORIQUE

Le mouvement ouvrier socialiste a toujours été sceptique sur les chances de détacher les travailleurs chrétiens du PSCCVP, et ce scepticisme a servi systématiquement d'argument pour justifier la participation du PS-SP à des gouvernements de coalition avec la droite, au nom du « moindre mal ». Ce scepticisme n'a jamais été partagé par les marxistes révolutionnaires, et aujourd'hui, ils ne le partagent moins que jamais. Des dizaines de milliers de membres du Mouvement ouvrier chrétien flamand s'opposent au CVP sur la question des missiles. Pour une part, ce sont les mêmes qui se sont opposés à plusieurs reprises à la politique d'austérité de Martens-Gol (dirigeant de la composante libérale de la coalition gouvernementale), telle qu'elle est soutenue dans la CSC par Jef Houthuys. Rappelons-nous par exemple la grève des services publies, en septembre 1983, qui a été lancée en front commun syndical. Tous ces faits accumulés expliquent les résultats d'une enquête menée récemment dans le Mouvement ouvrier chrétien flamand : un tiers des membres sont pour la rupture avec le

Get pratiquement personne n'est satisfait des liens avec le CVP tels qu'ils existent actuellement. La capitulation de la plupart des parlementaires CVP qui se réclament de l'ACW lors du vote à la Chambre sur l'installation des missiles ne peut qu'élargir la déchirure. Une chance historique existe donc aujourd'hui de mettre fin à la liaison contre nature du Mouvement ouvrier chrétien flamand avec le CVP. Cette rupture représenterait une défaite politique terrible pour le patronat et la bourgeoisie. Ce serait un véritable tremblement de terre politique d'ampleur nationale, comparable seulement à la percée du mouvement ouvrier socialiste au début du siècle. La fondation par les travailleurs chrétiens flamands de leur propre parti indépendant du CVP aurait immédiatement des répercussions dans la CSC wallonne et le MOC, où le courant « Solidarité et participation » (SeP) exprime déjà la même tendance. Cela permettrait de donner un prolongement politique au front commun syndical FGTB et CSC. Pour la première fois dans l'histoire de ce pays, une majorité politique pourrait ainsi correspondre à la majorité sociale : les deux millions et demi de travailleurs de la FGTB et de la CSC et leurs familles. Voilà ce qui est en jeu aujourd'hui. Comment faire en sorte que cet espoir gigantesque se réalise ? Pour répondre à cette question, le POS formule des propositions précises qu'il soumet à tout le mouvement ouvrier organisé, notamment au PS et au SP.

LA POSITION DU POS Premièrement, le POS interpelle le PS et le SP et leur demande : qu'allez-vous faire ? En tant que principaux partis de la classe ouvrière, vous portez une énorme responsabilité. Allez-vous, après les élections, servir de béquille à un CVP malade en participant à un nouveau gouvernement de coalition avec Martens et Cie ? Allez-vous ainsi permettre à Martens de continuer sa politique de régression sociale ? Allez-vous ainsi soulager Houthuys et ses amis et poignarder dans le dos les travailleurs chrétiens qui ont le courage, eux, de rompre avec le CVP ? La crise dans le CVP ouvre la voie à une autre solution : un gouvernement des travailleurs, appuyé sur le front commun syndical. Pour cela, le PS et le SP doivent s'adresser aux travailleurs chrétiens et leur dire : « Voilà plus de trois ans que les travailleurs et les assurés sociaux subissent la politique d'austérité de ce gouvernement, qui déploie aussi les missiles. Il est clair que les revendications des travailleurs et du mouvement de la paix ne peuvent être satisfaites avec le CVP ou le PSC. Nous nous engageons donc à ne jamais former de coalition avec le CVP-PSC. Si vous, Mouvement ouvrier chrétien, voulez réaliser les revendications des travailleurs et du mouvement de la paix, prenez aussi vos responsabilités : rompez avec le CVP, formez votre propre parti, et constituons ensemble un gouvernement pour réaliser ces revendications. » Un tel langage créerait un courant irrésistible en faveur d'un gouvernement des travailleurs auprès des syndiqués chrétiens et des syndiqués socialistes.

Deuxièmement, le POS s'adresse plus particulièrement au PS. Dans le dossier des missiles, le PS porte une lourde responsabilité. En refusant de se prononcer clairement contre toute installation des missiles en Belgique, il a rendu un fier service au gouvernement. Il est temps de rejoindre le point de vue du SP sur cette question. Le SP dit qu'il ne participera pas à un gouvernement qui ne s'engage pas à retirer les missiles. L'avenir dira dans quelle mesure le SP tiendra ce cap jusqu'au bout, car cela est incompatible avec une coalition SP-CVP. En attendant, la position du SP renforce le mouvement de la paix et affaiblit la position du gouvernement, tandis que celle du PS la consolide. Il faut donc forcer le PS à changer d'attitude d'ici la grande manifestation que le mouvement de la paix orranisera en octobre.

Troisièmement, le POS s'adresse à la FGTB wallonne.La direction de l'Interrégionale wallonne s'est placée elle-même sur une voie de garage politique en négociant avec le PS le programme d'un gouvernement Martens-Spitaels (dirigeant du PS). Il est de plus en plus clair que le PS ne veut rien promettre, même pas les timides mesures demandées par la FGTB. La FGTB wallonne doit en tirer les conclusions : il faut abandonner le « repli wallon » et prendre comme objectif la formation d'un gouvernement des travailleurs, composé des représentants du mouvement ouvrier chrétien et du mouvement ouvrier socialiste. Seul un tel gouvernement, s'il s'appuie sur les travailleurs mobilisés, pourrait renvoyer les missiles à l'expéditeur et satisfaire les revendications. Il faut donc imposer au PS de rester dans l'opposition et de lutter avec les travailleurs jusqu'à ce qu'un tel gouvernement voie le jour.

Le POS a des divergences avec le PS et le SP. Nous n'avons pas attendu gentiment que les élections se rapprochent, nous avons au contraire constamment œuvré pour chasser le gouvernement Martens-Gol par la grève générale. Contrairement au PS et au SP, nous n'avons aucune confiance en l'OTAN. Nous sommes le seul parti, avec les écologistes flamands, à proner le retrait de la Belgique de POTAN. Nous ne pensons pas, comme le PS et le SP, qu'il soit possible de mener une autre politique sans s'attaquer à la racine du mal, le système capitaliste, par la nationalisation sans indemnités des banques, des holdings, des secteurs clés. En un mot, nous continuons la lutte pour le socialisme, objectif en fonction duquel le mouvement ouvrier socialiste a été fondé il y a un siècle. Mais la formation d'un gouvernement des travailleurs serait un pas en avant important dans la lutte des travailleurs. C'est pourquoi nous sommes prêts à constituer un large front uni ouvrier sur cette question. C'est pourquoi nous menons campagne contre le retour du PS-SP au gouvernement avec la droite.

La Gauche, Bruxelles, 22 mars 1985.

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