ES élections législatives et municipales ont eu lieu le 31
Le Parti de
/(PCN) et l'Alliance républicaine nationale (Arena), qui représentent l'oligarchie, se présentaient sur des listes communes. Ils détenaient la majorité des sièges dans la précédente
Assemblée. Contrairement à la plupart des pronosties qui les considéraient comme les vainqueurs probables du scrutin, c'est le Parti démocrate chrétien (PDC) de Napoleon Duarte, président du Salvador, qui l'a emporté avec, selon les premières estimations, 33 députés sur 60 et 200 municipalités sur 262. C'est la première fois que la Démocratie chrétienne obtient une majorité absolue. Napoleon Duarte n'avait été élu qu'au deuxième tour lors des présidentielles de mai 1984 et avec l'appui d'au-
Un million de votants pour 2,7 millions d'inscrits, soit une participation plus faible que lors des précédents scrutins ( le
Monde, 4 avril 1985), un pays ravagé par la terreur et la guerre où à peine 40 % des votants se déplacent, « à cause du climat d'insécurité généralisé » (El Pais, 3 avril 1985), des régions entières qui ne votent pas, absence de toute présence de partis
Janette HABEL
Ainsi, Duarte et son parti n'auront plus aucune excuse pour ne pas appliquer les quelques réformes auxquelles ils s'étaient engagés lors des élections précédentes : la réforme agraire actuellement paralysée, le châtiment des responsables des escadrons de la mort, le respect des libertés démocratiques élémentaires, toutes choses restées jusqu'ici lettre morte. Mais ce serait oublier qu'au Salvador, comme l'a dit Guillermo Ungo, porte-parole du démocratique révolutionnaire
(FDR), « les élections ne changent pas la situation, car ce n'est pas le Parlement qui détient le pouvoir, mais l'armée »
(Guardian, 3 avril 1985), une armée tenue à bout de bras par l'impérialisme. Ce dernier a plusieurs fers au feu. Il utilise la répression, le génocide, la torture pour mettre à genoux la guérilla et le FMLN, mais il tente d'habiller cette politique d'un masque démocratique et pacifique.
Duarte et le PDC tentent cette mystification sur le plan diplomatique à l'échelle internationale et nationale, afin de faire apparaître les combattants du FMLN comme des jusqu'auboutistes responsables de la poursuite de la guerre, de massacres et de bombardements de plus en plus
UNE VICTOIRE POUR LA PAIX ?
Les élections et la victoire du soi- disant candidat de la paix ont pour but de faire oublier les massacres des populations civiles et les assassinats qui se sont intensifiés sous la présidence de Duarte. Le rap-
Les deux faces
de la politique américaine
conciliation nationale nale scrutin. port de la Commission des droits de l'homme salvadorienne indique que pour les deux premiers mois de l'année 1985, 474 personnes ont été assassinées par les forces gouvernementales et les escadrons de la mort (bulletin du FMLN, 15 mars 1985). La Commission des droits de l'homme de l'ONU vient d'infliger un coup au régime en rappelant, dans une résolution publiée le 13 mars, « les violations des droits de l'homme qui continuent au Salvador ». La même commission reconnaît les efforts du FMLN pour humaniser le conflit, conformément aux engagements pris lors des négociations de La Palma et d'Ayagualo, engagements ouvertement violés par l'armée.
Sur le plan militaire, l'objectif de l'impérialisme est de tout pour laisser le poisson sans eau. Pour couper le FMLN de sa base populaire, la guerre aérienne a pris une nouvelle ampleur avec la stratégie appliquée par l'armée de l'air depuis la fin de 1983. Les bombardements massifs ont pour but d'obliger la population à fuir les régions contrôlées par la guérilla ; la tactique d'attaque par hélicoptères avec de petites unités capables de se déplacer en peu de temps en menant des attaques surprise et sélectives, en acheminant des renforts très rapidement, peut changer l'issue des affrontements. En moins de 8 mois, de janvier à juillet 1984, 100 000 personnes ont dû quitter leur domicile. L'impérialisme cherche ainsi à faire la démonstration, pour les peuples d'Amérique centrale, que son échec au Vietnam ne saurait être hâtivement généralisé. Il combine le génocide des populations civiles avec leur encade gauche lors de ce scrutin (le FMLN avait appelé au boycott), tout cela n'empêche pas Larry Speakes, porte-parole du président Reagan, de saluer « la quatrième élection libre en trois ans » (El Pais, 2 avril 1985), suivi par la presse internatioimpressionnée par le déroulement « démocratique » du
Au Nicaragua, lors des élections de novembre 1984, la participation électorale avait atteint près de 80 %, le FSLN avait obtenu 67 % des suffrages, les partis bourgeois en lice avaient totalisé 30 % des suffrages exprimés. Parmi les centaines d'observateurs et de journalistes internationaux presents, aucun n'avait décelé la moindre irrégularité ni contesté la légitimité du scrutin. Mais pour la démocratie à la mode Reagan, ces élections n'étaient pas démocratiques et le gouvernement nicaraguayen n'incarne pas, à l'inverse de celui du Salvador, une
« démocratie représentative ». Voilà qui est suffisant pour justifier l'aide apportée à la « contra », et dont quelques intellectuels français et autres, désormais ralliés à l'impérialisme, se font les chauds partisans (voir encart ci-contre). Quoiqu'il en soit, la
Démocratie chrétienne dispose aujourd'hui d'une majorité absolue à la Chambre et contrôle l'essentiel des municipalités.
drement et leur militarisation dans des patrouilles de défense civile, à l'image de ce qui s'applique au Guatemala, et cela afin d'atomiser puis d'anéantir les bases d'appui au FMLN. C'est l'objectif du plan
L'intensification de l'activité militaire du FMLN dans les villes coïncide avec une reprise des grèves contre la hausse du coût de la vie, pour la défense des droits syndicaux, pour le respect des droits de l'homme. Depuis le début de l'année, des travailleurs sont entrés en lutte pour des augmentations de salaire, les enseignants ont décrété une grève nationale qui a atfecté quelque 29 000 maîtres. Des luttes ont eu lieu dans les banques pour exiger la libération du secrétaire général du Syndicat des travailleurs des banques, enlevé avec son frère par les escadrons de la mort.
Ainsi, malgré la répression et les assassinats, les travailleurs luttent et manifestent pour leurs revendications, mais ils inscrivent aussi dans leurs plate-formes la libédes prisonniers politiques et la poursuite des négociations. C'est pourquoi, malgré les conditions dans lesquelles il a été obtenu, le vote pour le PDC sanctionne malgré tout l'aspiration à la reprise du dialogue, à laquelle Duarte s'était engagé en cas de victoire de son parti.
LES NÉGOCIATIONS : L'ENJEU
D'UNE BATAILLE POLITIQUE
La victoire de la Démocratie chrétienne a plusieurs conséquences : d'une part, elle facilite l'opération impérialiste en fournissant une apparente légitimité à un régime répressif qui ne tient que grâce à
l'aide yankee ; elle donne une façade démocratique à un pays où la guerre a déjà fait plus de 60 000 morts ; elle peut neutraliser - c'est un élément important -l'opinion publique américaine et faciliter accessoirement l'augmentation des crédits de guerre. D'autre part, le vote pour Duarte, aussi limité soit-il, reflète une réelle aspiration à la paix, à laquelle le FMLN cherche à répondre par ses propositions, qui vont être l'enjeu d'une bataille politique intense.
Mais les contradictions entre des secteurs de l'oligarchie et de l'armée opposés à toute réforme et à toute négociation, et Duarte risquent de s'accroître et d'ouvrir une période de tension et d'instabilité politique, tant il est vrai qu'il ne suffit pas de contrôler le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif pour disposer du pouvoir réel. L'épreuve de force déclenchée par l'Arena de d'Aubuisson au Conseil central électoral (CCE) en est un indice : le retrait des représentants du PCN (1) et de l'Arena de cette instance taillée sur mesure avait pour but de mettre en cause la légitimité du processus électoral en cherchant à provoquer son annulation éventuelle (le CCE est composé de représentants des trois partis, l'Arena, le PCN et le PDC). Le CCE est un organisme de dernier recours, soi-disant destiné à résoudre les conflits électoraux. Aucun appel à la Cour suprême n'est prévu. Il serait d'ailleurs inutile, car elle est contrôlée par les mêmes partis. Le 4 avril, d'Aubuisson semblait vouloir ramener à 30 (soit 3 de moins) le nombre de sièges de la DC, privant ainsi cette dernière d'une majorité absolue au Parlement, provoquant un blocage institutionnel, sans que les quelques velléités L'armée détient le vrai pouvoir au Salvador. (DR)
de réformes de Duarte aient la possibilité d'être adoptées au Parlement. L'ambassadeur américain, T. Pickering, a provisoirement mis fin à ce chantage en dénonçant à l'avance « un coup d'Etat qui serait fatal pour l'avenir du pays et pour l'aide apportée par le gouvernement américain » (El Pais, 3 avril 1985). Peu après, le ministre de la Défense, Eugenio Vides Casanova, et l'état-major de l'armée, appelaient les partis « à respecter la volonté du peuple exprimée dans les urnes » (El Pais, 5-6 avril 1985). Ces tentatives ne font que confirmer le peu de cas que les détenteurs du pouvoir réel font du suffrage universel lorsqu'il n'est pas destiné à dénoncer « le goulag nicaraguayen ».
Sur le plan régional enfin, le gouvernement Reagan tentera d'utiliser les élections salvadoriennes dans une symétrie en trompe l'œil pour atteindre ses objectifs au Nicaragua, en faisant campagne pour des élections « véritablement libres » dans ce dernier pays, auxquelles la « contra » pourrait participer après des négociations et un cessez-le-feu. Engagé dans une réorganisation des forces à l'échelle de la région, l'impérialisme accroît ses pressions militaires, économiques et diplomatiques, il précise sa tactique en menant une guerre d'usure et en préparant les conditions politiques d'une intervention léga.lisée par l'existence de régimes « démocratiquement » élus.
Janette HABEL, le 6 avril 1985.
1. Le comité exécutif du PCN devait désavouer son secrétaire général quelques heures plus tard.