Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

INDONESIE

La crise du régime Suharto et l'émergence d'une nouvelle opposition

· Inprecor n° 194, 15 avril 1985 · p. 13-21 · 8 455 mots

Philippines et Asie du Sud-Est Économie mondiale Syndicalisme Chine

EUNI en juin 1984,les représentants du Groupe intergouvernemental sur l'Indonésie (IGGI) ont félicité le gouvernement du général Suharto pour ses réalisations

-en 1982 et 1983. L'IGGI, qui regroupe les 13 pays possédant les investissements les plus importants en Indonésie, se réunit une fois par an pour examiner la situation de ses investissements. La réunion de 1984, tenue à La Haye, a promis au gouvernement indonésien l'attribution d'environ 2,5 milliards de dollars (25 milliards de francs)

sous la forme de prêts et de subventions pour l'année fiscale 1984-1985. Cette somme

Les 13 pays membres de l'IGGI sont l'Australie, la Belgique, le Canada, la France, la RFA, l'Italie, le Japon, les Pays-Bas, la Nouvelle-Zélande, la Suisse, la Grande-Bretagne, les Etats-Unis et l'Indonésie elle-même. En sont aussi membres la Banque mondiale, le Fonds monétaire international (FMI), la Banque de développement d'Asie et le

Programme des Nations-Unies pour le développement (PNUD). L'investisseur étranger

Mais tout ne va pas pour le mieux dans l'économie indonésienne. Comme d'autres pays du tiers-monde, ce pays a beaucoup souffert des effets de la récession mondiale capitaliste. L'Indonésie a enregistré un taux de croissance annuel de 10 % à la fin des années 1970 suite à l'afflux d'investissements étrangers qui a suivi la consolidation du régime de l'Ordre nouveau du général Suharto arrivé au pouvoir après l'écrasement sanglant des organisations ouvrières et paysannes en 1965-1966 (2). Cependant, la plupart de ces investissements se sont dirigés vers l'industrie pétrolière, les travaux d'infrastructure et les secteurs en rapport avec la production pétrolière. Les revenus provenant du pétrole et du gaz représentent 60 % des revenus du gouvernement et 65 à

70 % des revenus des exportations. Mais la chute du prix du pétrole de ces dernières années a été un coup dur. En termes réels, le taux de croissance du produit intérieur

C'est la réponse apportée par le régime de Suharto à cette situation « difficile » qui a soulevé l'admiration de l'IGGI en juin 1984. Aux yeux des impérialistes, le régime de Suharto a montré l'exemple à d'autres pays du tiers-monde en adoptant un budget d'austérité, en effectuant des réductions brutales des subventions pour les produits pétroliers domestiques, en dévaluant la monnaie locale (la roupie) et en opérant une rationalisation du système des impôts et des lois et règlements con-

Ce sont ies ouvriers et les paysans pauvres, qui représentent ensemble la majorité écrasante des 160 millions d'habitants du pays, qui ont porté le fardeau de ces mesures. Ces couches populaires n'ont pas bénéficié des avantages du boom des investissements des années 1970. En 1982, environ 40 % de la population se partageait moins de

10 % du revenu national et vivait en-dessous du seuil de pauvreté officiel. La situation de la population laborieuse a marqué un rapide déclin depuis la fin des années

1970 (3). 60% de la population vit de l'agriculture, alors que l'agriculture fournit moins de 30 % du revenu national. En plus, une grande partie de ce revenu agricole échappe à ceux qui vivent du travail de la terre. Chassés par la pauvreté, sans terres, des millions de personnes ont afflué vers les grandes villes déjà pleines à craquer, pour cela qu'ils considèrent que les éléments de toute solution à ce problème —les facteurs de sécurité, de bien-être et de stabilité matérielle des réfugiés -doivent se conjuguer avec les facteurs relatifs au respect de l'intégrité culturelle, de l'organisation sociale et de la conscience nationale de ces milliers de paysans guatémaltèques, dont le cœur bat au rythme des affrontements politiques et sociaux qui ont lieu dans leur patrie. Ils ne veulent renoncer ni à leur identité nationale ni à leur organisation communale, ni à leur culture ni à la perspective historique de leur peuple. Ils ne cherchent pas à s'intégrer à la société mexicaine, même si cette dernière les a reçus avec solidarité et compréhension. Les obliger à le faire ne serait pas une solution. Ces réfugiés sont attentifs à ce qui se passe dans leur patrie d'origine, au développement de la lutte de leurs compatriotes qui mènent à l'intérieur une guerre révolutionnaire pour transformer tout le pays.

Quand la nature de l'Etat guatémaltèque changera, quand la cause révolutionnaire et populaire du peuple guatémaltèque triomphera et quand les futures institutions de notre pays se conformeront au cadre tracé par les cinq points du Programme de l'URNG, les conditions seront alors réunies pour trouver une solution complète au problème des réfugiés. C'est une responsabilité et un devoir pour les organisations révolutionnaires parties prenantes de l'URNG d'accélérer au maximum ce processus pour - parmi toutes les raisons qui sont exposées dans le programme révolutionnaire —, rendre effective une solution complète, juste et définitive du problème des réfugiés guatémaltèques qui sont sur le territoire mexicain et décharger le peuple et l'Etat mexicain de cette responsabilité compliquée.

Rolando MORAN, Informador Guerillero, numéro 35, Guatemala, 30 octobre 1984.

La crise du régime Suharto et l'émergence d'une nouvelle opposition dépasse les recommandations de la Banque mondiale (1).

le plus important en Indonésie est le Japon, suivi par les Etats-Unis.

brut (PIB) a baissé de 2,25 % en 1982 et a encore chuté depuis cette date.

cernant les finances et les investissements.

avec l'espoir vain de trouver de l'emploi.

Michael PETERSON

Les nouvelles mesures gouvernementales d'austérité ont été introduites en mars 1983, peu après que le général Suharto ait été réélu président de la. Répupar l'Assemblée consultative du peuple (MPR), un organisme en grande

1. Communiqué de presse de l'ambassade d'Indonésie à Canberra, le 8 juin 1984.

2. Entre 500 000 et 1 million de personnes ont été massacrées parce qu'elles étaient soupçonnées d'être membres du Parti communiste indonésien (PKI) ou des organisations de masse dirigées ou influencées par ce parti. Des dizaines de milliers d'autres ont été arrêtées et détenues sans procès durant plus de dix ans.

Suharto et d'autres généraux donné le signal pour ce bain de sang, en se ser-

INDONESE partie nommé par le régime. La roupie a été dévaluée pour augmenter les revenus sur le papier des exportations de pétrole, pour décourager les importations et pour rendre plus compétitives les exportations indonésiennes. Mais l'effet final de cette décision fut d'augmenter le coût de la vie vant du prétexte d'une révolte avortée organisée par un groupe d'officiers proches de Sukarno, le 1er octobre 1965. Après la destruction totale par l'armée et ses partisans des organisations ouvrières et paysannes, le gouvernement Sukarno a été remplacé par un régime militaire, bien que ce régime ne fût consacré formellement que plus tard.

3. Selon Mubyarto, professeur d'économie à l'université de Gajah Mada à Jogdjakarta. Cité dans l'Australian Financial Review du 8 février 1985.

Page 14

pour la très grande majorité des Indonésiens. Le budget d'avril 1983 a réduit la subvention sur le prix du pétrole pour le marché indonésien, provoquant des hausses vertigineuses des prix de l'essence et du kérosène. Les prix des combustibles de qualité inférieure ont augmenté jusqu'à 70 %, alors que les hausses du prix des combustibles de qualité supérieure ont été d'environ 11 %. Par la suite, les tarifs des transports en commun ont augmenté de 20 % (4).

La réduction des subventions sur le prix du pétrole a durement frappé de nombreuses personnes qui l'utilisent pour faire la cuisine et pour l'éclairage de leurs maisons. Le coût des engrais a augmenté, alourdissant encore les charges qui pèsent sur des millions de paysans pratiquant l'agriculture de subsistance. Les salaires des fonctionnaires ont été gelés pour la deuxième année consécutive et aucun logement public ne devrait être construit. Donc, avant même que tous les effets de la réévaluation de la monnaie ne se soient faits sentir, le coût de la vie avait augmenté de façon dramatique pour des millions de personnes.

Le budget pour 1984-1985 a mainteen général, les mesures d'austérité adoptées en 1983, mais en accordant une augmentation de salaire de 15 % aux fonctionnaires, et a réduit davantage les subventions pour le mazout domestique. La Banque mondiale veut en effet que le gouvernement mette fin à toute subvention du prix du mazout et des engrais, et aux subventions aux entreprises publiques (5). Un des résultats de ces mesures fut une augmentation du taux d'inflation, qui est passé de 10 % en 1982 à environ 15 % en 1984. Suharto a aussi révisé en baisse le plan d'exécution de 48 projets importants dans lesquels ont été investis environ 20 milliards de dollars (200 milliards de francs) de capitaux étrangers. Ces mesures d'austérité, ajoutées à une petite remontée des prix des marchandises dans la deuxième moitié de 1984, ont aidé le gouvernement à réduire le déficit, qui était d'environ 4,2 milliards de dollars.

LA DETTE EXTÉRIEURE

Le gouvernement indonésien espérait combler davantage le déficit budgétaire par des injections de capitaux étrangers. Cependant, la pratique de compenser les déficits de ces dernières années en empruntant encore plus d'argent, a contribué à accroître la dette extérieure du pays. D'après la Banque mondiale, la dette extérieure de l'Indonésie représentait, à la fin 1981, un tiers de toute la dette extérieure des pays de la région de l'Est asiatique et du Pacifique. Le régime Suharto a une dette publique qui totalise 27 milliards de dollars et qui atteint presque les 36 milliards de dollars si on y inclut des prêts non déboursés. A cela, il faut ajouter une dette extérieure pour le secteur privé qui se situe entre 6 et 8 milliards de dollars.

La Banque mondiale ne considère pas cela comme un problème, parce que les prêts sont pour la plupart à court et à moyen terme et à des taux relativement bas. Cependant, en 1983, la Banque monle a calculé que le service de la dette de l'Indonésie représente 19% des revenus d'exportation, alors que le niveau est considéré comme critique se situe à 20 %. D'après un éditorial du journal nationaliste Merdeka, le ministre des Finances indonésien, le professeur Ali Wardhana, a admis vers la fin 1983 que les remboursements de la dette teint l'équivalent de 24% des revenus d'exportation (6).

Le budget d'avril 1984 marquait aussi le début du quatrième plan quinquennal du gouvernement (Repelita-IV). Ce plan prévoit de façon optimiste une croissance du produit intérieur brut (PIB) d'une moyenne de 5 % pour les cinq ans à venir. Il promet en plus une restructuration économique afin de développer le secteur manufacturier, ce qui réduirait la dépendance de l'économie par rapport aux exportations de pétrole et de gaz. L'agriculture compte toujours pour 20% à 30 % du produit intérieur brut, tandis que l'industrie manufacturière n'en représente

Le problème de l'Indonésie est typique de celui de la plupart des pays du tiers-monde. Le capital étranger a tendance à s'investir dans le secteur des matières premières et à adopter des techniques de production capitalistes intensives. Toute l'économie nationale évolue au rythme des hauts et des bas des prix de ces matières premières. Les investissements étrangers font peu pour développer l'économie locale et sont très peu créateurs d'emplois. Par ailleurs, les effets négatifs sont considérables dans les zones où sont situés les principaux investissements étrangers. Un des projets importants est le complexe industriel à grande échelle de Lhokseumawe, construit autour d'un gisement de gaz naturel situé à Aceh dans le nord de l'ile de Sumatra. La plupart des employés sont étrangers, et ils vivent et travaillent dans des enclaves économiques où les revenus sont hauts, au milieu des populations locales pauvres. En conséquence, la population locale est assujettie à la spéculation sur la terre, à la hausse des prix et à l'encombrement du réseau des services. Le gouvernement s'inquiète de la sécurité de telles enclaves, à cause du ressentiment local croissant.

Le programme Repelita-IV cherche à résoudre de tels problèmes en utilisant davantage les capitaux intérieurs pour développer une industrie secondaire autour des projets d'investissement étrangers. Mais jusqu'ici, la plupart des grands capitalistes locaux ont préféré investir leur argent à l'étranger ou dans des secteurs comme celui de l'immobilier. La promesse du régime de Suharto de réorganiser le système fiscal a quand même eu quelques effets sur le capital local. Il semble qu'il y ait eu une expansion de la construction d'immeubles commerciaux dans la capitale, Djakarta, l'année dernière. Mais il est peu probable que cela dure sans qu'il n'y ait de nouveaux investissements dans des secteurs plus productifs de l'industrie. Le bas niveau de la demande locale constitue un frein de plus au développement d'une industrie manufacturière. Ce bas niveau de la demande est, bien sûr, un effet de la situation de pauvreté absolue dans laquelle se trouve la majorité de la population indonésienne. Pendant des périodes de récession économique, cette demande se rétrécit encore davantage.

La décision récente de l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), dont l'Indonésie est membre, de baisser le prix du pétrole brut de 1 dollar par baril, va coûter au gouvernement indonésien 280 millions de dollars cette année. Cela augmente encore la pression sur l'économie indonésienne. Cette situation a amené l'Australian Financial Review à exprimer des craintes au sujet d'une aggravation des « tensions politiques et sociales récentes » dans le pays (7). La revue australienne fait référence aux attentats à la bombe contre des commerces chinois et aux émeutes dans la région centrale de Java, qui se sont déroulés vers la fin de l'année dernière. Ce n'étaient là que les signes les plus apparents de la réaction croissante des masses populaires face à la situation économique. Mais il faut aussi analyser ces événements dans le cadre de la montée des conflits du travail et du niveau d'organisation parmi la population

Le sentiment de frustration ressenti par un nombre toujours croissant de jeunes chômeurs ne peut que s'accentuer. Même avant l'annonce de la réduction du prix du pétrole par l'OPEP, les responsables de la planification du régime indonésien prévoyaient qu'en 1990 il n'y aurait que 6,1 millions emplois disponibles pour une force de travail industrielle de 9,3 millions de personnes. Ce chiffre pourtant optimiste accepte cependant un taux de chômage de 34,4 %. Les chiffres officiels actuels parlent d'un taux de chômage de 26%. L'approfondissement de la crise économique a donc tendance à provoquer de plus en plus de protestations. Et cette crise est encore aggravée par les exigences de l'impérialisme pour une rationalisation du régime de l'Ordre nouveau de Suharto. Ce sont ces deux processus, liés entre eux, qui déterminent le caractère de la nouvelle opposition qui prend forme en Indonésie aujourd'hui.

RESTRUCTURER

L'ORDRE NOUVEAU Des éléments d'une vraie restructuration sont effectivement invisibles au sein du régime lui-même. Les bases du régime militaire de Suharto ont été établies sous le gouvernement nationaliste populaire de Sukarno, qui dirigea le pays depuis son indépendance en 1949 jusqu'au coup d'Etat militaire de 1965. Le pouvoir de Sukarno était fondé sur une trêve instable entre les

4. Far Eastern Economic Review Asia Yearbook, 1984, p. 183.

5. « Born Again New Order », dossier régional sur l'Indonésie paru dans la revue South, Londres, janvier 1985, p. 11.

6. Merdeka, du 3 novembre 1983, traduit et republié dans Inside Indonesia, Canberra, numéro 2, mai 1984, p. 19.

7. Australian Financial Review du 8 février 1985.

Page 15

sation partielle de ce système de corrup- au pouvoir, c'était une alliance entre pluforces armées dominées par la droite et un mouvement indépendantiste militant. Dans ce mouvement, le Parti communiste indonésien (PKI), le troisième plus important PC du monde, agissait ouvertement aux côtés des nationalistes plus modérés. Sous la direction d'Abdul Haris Nasution, alors à la tête de l'Administration suprême de la guerre (Peperti), des militaires ont été nommés comme directeurs des entreprises et des propriétés confiquées aux Hollandais. L'armée a pris le contrôle des biens de la société pétrolière Royal Dutch Shell et s'est vu confier, en 1957, la responsabilité de diriger la société pétrolière nationale Permina (aujourd'hui Pertamina).

Dans les années 1950, et plus tard, il y eut plusieurs nationalisations d'entreprises étrangères importantes. Parfois, cela commençait par des occupations d'usine par leurs ouvriers en lutte, mais à chaque fois les militaires intervenaient pour expulser les travailleurs et prendre la direction des entreprises nationalisées. Quand les militaires prirent la totalité du pouvoir, en 1965-1966, ils représentaient non seulement les intérêts de l'impérialisme - la grande majorité des gradés avait été entraînée aux USA — mais aussi une puissante agence économique par laquelle devait passer tout investisseur étranger (8).

Le pain quotidien de Suharto et des généraux regroupés autour de lui était constitué par les pots-de-vin qui étaient devenus une pratique courante dans la gestion des affaires commerciales du pays. L'Ordre nouveau, comme s'est appelé le régime de Suharto, résultant du coup d'Etat de 1965, conduisit à une rationalition. Sous le régime de l'Ordre nouveau, tout investisseur étranger est tenu de passer par l'intermédiaire d'un agent ou d'un partenaire indonésien, qui a le droit à un pourcentage se situant entre 2% et 7% sur des contrats d'un montant supérieur à 50 millions de dollars. En ce qui concerne des contrats d'une moindre importance, cette commission peut aller jusqu'à 10 % ou même plus (9). En plus de cela, il y a aussi les pots-de-vin qu'il faut offrir pour obtenir certains permis commerciaux. Ainsi, la femme du général Suharto, madame Tien Suharto, est connue sous le nom de « Madame 10 % ». La corruption du système se voit très nettement dans la question de la fiscalité. Un système social compliqué donne aux fonctionnaires des impôts les moyens d'extorquer des pots-de-vin énormes. Mais très peu d'impôts sont perçus. En 1982, il n'y avait environ que 600 000 contribuables dans toute la population. Le gouvernement a annoncé son intention de simplifier tout le système fiscal et de commencer à percevoir des impôts sérieusement. Cette initiative a été bien accueillie par l'IGGI L'histoire de la société pétrolière nationanous fournit quelques exemples supplémentaires qui jettent une lumière crue sur les méthodes du régime. Pertamina dispose de millions de dollars, mais elle effectue peu de travail elle-même. Elle fonctionne en accordant des contrats à des sociétés pétrolières étrangères. Actuellement, 75 de ces sociétés travaillent sous contrat pour Pertamina.

Quand le régime militaire est arrivé

Un défenseur du régime de l'Ordre nouveau. (DR) sieurs généraux, chacun d'entre eux maintenant son propre empire fondé sur la gestion d'un département gouvernemental ou d'un secteur de l'armée. Ces empires étaient imbriqués entre eux par la corruption et le clientélisme. Après le coup d'Etat de 1965-1966, deux de ces généraux, Nasution et Suharto, sont appa rus comme des dirigeants potentiels. Le contrôle par Suharto et ses partisans des unités de combat ainsi que du commande ment stratégique leur ont permis de l'emporter. Le général Nasution, de son côté, a perdu son influence et ses partisans ont été mutés à des postes qui ne leur laissaient que peu de véritable pouvoir. Depuis lors, Suharto et un petit groupe de ses partisans ont agi de façon systématique pour isoler et éliminer la concurrence, même au sein de l'armée. Suharto a consolidé sa position en 1969 en réorganisant les forces armées (Abri) sous son propre contrôle opérationnel. Il en est devenu le commandant suprême. Les chefs de la marine, des forces aériennes et de la police ont perdu beaucoup de leur autonomie et de leur pouvoir.

Il semble que ce soit la détermination de Suharto de protéger sa position qui ait été à l'origine de cette opération. Mais il s'agissait aussi d'une divergence politique. Le groupe autour du général Nasution,

8. Beaucoup d'observateurs ont attiré l'attention sur le fait que la CIA avait conseillé des militaires indonésiens à partir des années 1950. Certains suggèrent même que les événements de 1965-1966 ont été planifiés et initiés sous la direction de Washington. Cf. le livre de Southwood et Flanagan, Indonesia : Law, Propaganda and Terror, Zed Press, Londres, 1983.

9. South, janvier 1985, p. 12.

Page 16

bien qu'anticommuniste, voulait un retour à une forme ou une autre de gouvernement civil après la destruction de la gauche. Suharto n'était pas d'accord. Ce dernier a défini un nouveau rôle pour les forces armées, qui se résume dans le concept de double fonction (dwifungsi), suivant lequel les forces armées, en plus de leur fonction normale, devaient aussi diriger la nation sur tous les terrains, les forces armées elles-mêmes ne devant pas rester sans contrôle, suivant cette théorie. Le Commandement pour la restauration de la sécurité et de l'ordre (Kopkamtib) était une structure « temporaire » extraconstitutionnelle créée par la loi martiale en 1965. Cet organisme avait le pouvoir de passer outre aux décisions de la police et même du département de la Défense. Il est devenu depuis lors un élément permanent du régime. Au moment de la réintroduction des élections, en 1971, le régime conservait les aspects les plus antidémocratiques de la Démocratie guidée, de Sukarno, et seuls les partis anticommunistes avaient le droit d'y participer.

LA RÉGÉNÉRATION

DE L'ORDRE NOUVEAU L'année 1983 a vu le début d'une réorganisation de l'Abri sous la pression de la nouvelle situation économique, et encore une fois pour éliminer d'éventuels rivaux de Suharto. Baptisée la Régénération (regenerasi), ce processus annonçait une restructuration et une rationalisation générale de tout le régime de l'Ordre nouveau.

Pendant le boom pétrolier, il y avait eu beaucoup d'argent disponible pour favoriser une corruption à grande échelle. Et à cette époque, les investisseurs étrangers considéraient que c'était un prix très raisonnable qu'ils devaient payer à Suharto échange des services qu'il leur avait rendus en écrasant les mouvements combatifs des ouvriers et des paysans. Mais avec la récession, les choses sont devenues différentes. Les impératifs d'augmentation de la productivité ont exigé entre autre une rationalisation et une centralisation du système de corruption. En effet, la corruption incontrôlée peut générer des niveaux de gaspillage intolérables.

La dernière épuration en date a donc éliminé toutes les fractions concurrentes à celles de Suharto au sein de l'armée. Elle a été achevée en mars 1983, au moment de l'« élection » du nouveau cabinet par le MPR. Trois dirigeants de longue date du régime y ont perdu leurs postes. Une des victimes de cette épuration politique fut le lieutemant-général Ali Murtopo, ancien ministre de l'Information, dont l'influence avait été construite autour de l'appareil de la police secrète (Bakin) et de l'agence de renseignements ultra-secrète « Opérations spéciales » (Opsus). Ali Murtopo avait joué un rôle clef dans les négociations ment malaisien au moment de la « confrontation » entre les deux pays en 1963 Dans la phase préparatoire à la désignation de ce nouveau cabinet gouvernemental, il y eut des pressions pour nommer Murtopo vice-président, poste qui ne confère aucun pouvoir mais qui l'aurait désigné comme successeur à Suharto, si ce dernier venait à mourir ou à démissionner. Murtopo était un ancien protégé de devenu trop puissant. contrôle de la police secrète lui donnait la possibilité de participer aux rackets massifs organisés par cette branche des forces répressives. Dans le cadre de la situation économique actuelle, l'ampleur de ces rackets sera peut-être réduite.

Le général Amir Machmud a aussi vu depuis longtemps ministre de l'Intérieur, poste qui lui avait permis de nommer des gouverneurs de province et des chefs de district, créant de la sorte un vaste réseau clientéliste, il a été nommé président du MPR. La troisième victime de l'épuration fut le général Mohammed Yusuf, ancien ministre de la Défense et commandant en chef des forces armées. Il ne disposait pas d'un courant bien structuré autour de lui, bien qu'ayant beaucoup de pouvoir. Lui aussi était candidat à la vice-présidence. Mais, finalement, ce fut un général proche de Suharto depuis 1965-1966, Umar Wirahadikusuma, qui est devenu vice-président. L'ancien vice-président, Adam Malik, l'un des rares dirigeants civils restés au pouvoir après le renversement du gouvernement Sukarno, a lui aussi été évincé. Il est mort peu après avoir été limogé.

Aujourd'hui, Suharto est donc le seul survivant au pouvoir de la « génération de 1945 », celle des dirigeants de la lutte pour l'indépendance de l'Indonésie contre le colonialisme des Pays-Bas. Ayant écarté les dirigeants des principales fractions, Suharto s'est ensuite attaqué au problème de la centralisation de son contrôle sur les forces armées. Plusieurs modifications organisationnelles ont été introduites à cet effet, dont la plus importante consista en la nomination du général Benny Murdani comme commandant des forces armées ainsi que comme responsable du Kopkamtib. Auparavant, ces deux fonc tions n'étaient pas occupées par le même individu. Cependant, il faut noter que Murdani reste sous le contrôle direct de Suharto, le commandant suprême des forces armées. Il est par ailleurs peu probable que Murdani, qui est chrétien, puisse faire cause commune avec les puissantes frac tions politiques musulmanes et javanaises contre le président Suharto. Les antécé. dents de service de Murdani se situent essentiellement dans les services de renseignement. Il a d'ailleurs la réputation d'avoir dirigé certaines des campagnes les plus brutales en Papouasie occidentale (Irian Jaya), qui est sous occupation indonésienne (cf. encadré). Murdani fait partie d'un groupe de jeunes officiers de l'armée qui ont été promus dans certains cas en outrepassant les droits des officiers plus anciens, au cours de la dernière « regenerasi » de l'Abri, suivant un véritable processus d'avancement favorisant une nouvelle génération de dirigeants. Cependant, loin de former ainsi ses héritiers, Suharto essaye plutôt par ce biais d'assurer sa propre survie. L'avancement accordé à Murdani, un protégé de Murtopo, repré sentait en fait une subtile facon de miner

La fraction de Murtopo.

En plus, le général-président Suharto prétend que cette réorganisation est un moyen de réduire les gaspillages et de lutter contre la corruption. Dans un certain sens cela est vrai, puisqu'il y a une concentration des circuits de corruption. Mais suite à la dernière épuration, la principale forme de corruption qui se maintient est celle de la propre fraction de Suharto. Avec la crise économique qui se poursuit, le régime va donc devoir lancer encore plus d'attaques contre le niveau de vie des ouvriers et paysans.

Comme en 1969, Suharto a su garder le soutien des unités militaires essentielles, mais ce qui a été peut-être encore plus important, c'est la puissante base économique que le président s'est construit au fil des années. Cette base dépend des liens étroits noués avec un petit groupe d'hommes d'affaires de la communauté chinoise qui dominent le capital local en Indonésie. Ces capitalistes ont bénéficié des contrats pour la construction, les équipements et les services de la plupart des principaux projets financés par l'Etat ou par le capital étranger. En établissant une série de sociétés en association avec les capitalistes locaux, Suharto et son groupe sont effectivement devenus partie intégrante de la bourgeoisie locale. L'expression la plus évidente de ces intérêts est constituée par le programme économique Repelita-IV, à la réalisation duquel le capital local (en majorité chinois) a été largement invité. La principale façon pour y parvenir a consisté à supprimer des privilèges accordés auparavant aux capitalistes indigènes (« pribumi »). Ces privilèges avaient été introduits par le régime de Suharto pour calmer la situation au moment des grandes émeutes anti-chinoises des années 1970. Pendant cette période, ce ne sont pourtant que les Chinois pauvres qui ont souffert le plus de Le visage de l'Indonésie rurale. (DR)

Page 17

quel se trouvent l'écrasement de la gau- les formes actuelles de l'opposition au ré. dernières années. Dans une moindre meces émeutes, les milliardaires conservant che, l'encouragement actif de temps en toujours la protection de Suharto. temps de ce chauvinisme antichinois par

Bien que cette alliance avec le capital le régime de l'Ordre nouveau et les origichinois ait profité à Suharto elle a, lors de nes politiques, ainsi que le niveau de conla récente épuration, en même temps science actuel, de beaucoup des dirigeants provoqué en grande partie l'opposition à de la nouvelle opposition en Indonésie. son régime. Les sentiments anti-impérialistes et anticapitalistes en Indonésie sont LA NOUVELLE OPPOSITION en effet souvent confus et mélangés à un chauvinisme antichinois, à l'origine dugime de Suharto. D'abord, la gauche, qui s'était développée au cours de la lutte pour l'indépendance, a été effectivement écrasée en 1965-1966. L'opposition actuelle plonge donc ses racines dans des forces qui, à un moment ou à un autre, ont soutenu le régime de l'Ordre nouveau ou qui ont surgi après le coup d'Etat de

1965-1966. Deuxièmement, il y a eu une montée massive des luttes ouvrières ces

Il y a deux facteurs qui déterminent

Page 18

partenaires sociaux, baptisés « pancasi- forces armées. Dans un effort pour affaiblir

MALAISIE Médan A : Sibolga SINGAPOUR -Pontianak e 3 Padan Djambie "BANGKAalembang~ EBILLITON P Teluketing DAKARTA 9 1/A - Bandung • MUSAKAMBANGAN sure, les paysans pauvres ont aussi commencé à se révolter.

Les militants de gauche qui ont échappé aux massacres de 1965-1966 étaient soit emprisonnés, soit complètement démoralisés. Quelque 30 000 de ces détenus (« tapols ») ont été libérés en deux ans, jusqu'à décembre 1979. D'après le régime, il reste peu de détenus politiques, bien que les organisations de défense des droits de l'homme contestent les chiffres avancés par le régime. Mais la situation actuelle des anciens détenus ne leur permet pas de militer. Ils sont étroitement surveillés, bannis de la vie publique et ils ont souvent beaucoup de difficultés pour gagner leur vie. Parmi ces anciens détenus, on trouve de grands écrivains comme Pramoedya Ananta Toer, dont les livres sont interdits et ne peuvent être publiés légalement qu'à l'étranger. Depuis des années, les termes de « lutte des classes » et d'«impérialisme» sont interdits et maintenant on n'a même plus le droit de parler de l'« écart entre les riches et les pauvres ».

Quelques individus ont recommencé prat to et

à débattre des idées socialistes, bien que ce soit dans un langage prudent. Mais, en général, les mouvements d'opposition formulent leurs critiques sous la forme de revendications immédiates et dans le cadre de l'idéologie d'Etat, la « pancasila ». La « pancasila » a d'abord été élaborée par Sukarno. Ses cinq principes sont: la croyance en Dieu, l'humanisme, l'unité nationale, la justice, la démocratie basée sur le consensus et sur un système représentatif. Le régime de l'Ordre nouveau s'est servi de la « pancasila » pour légitimer son pouvoir en l'identifiant à la lutte pour l'indépendance. Le régime de l'Ordre nouveau prétend que sa mission est de défendre la « pancasila » et la Constitution de 1945. Un des groupes qui s'est joint à l'armée dans sa purge contre la gauche s'appelait d'ailleurs les Etudiants de la « pancasila ». Des personnes suspectées d'être des communistes étaient attaquées comme étant des agnostiques (des « sans-

Ces dernières années, l'idéologie de la « pancasila » a été promue comme jamais

PHILIPPINES

SÄBAH: BRUNE/ SARAWAK Sanga - Sanga

Menado»

KALIMANTAN

Balikpapan® SULAWES TA MOLUQUES :Makassar e - MADURA ATIMORSUMBA auparavant. Il y a des rapports entre les la », ce qui signifie alors « sans grèves ». Il y a aussi la « pancasila » en tant que seule idéologie politique pour tous les partis politiques et toutes les organisations sociales. Il y a même le système économique « pancasila », dont l'indonésie fournirait le L'objectif fondamental dans tous ces cas est de nier les conflits de classe et de maintenir la dépolitisation totale des masses populaires.

Mais Suharto se réserve aussi le droit d'interpréter la « pancasila » à sa façon et, ces dernières années, cela n'a pas manqué de poser quelques problèmes au régime. En 1980, par exemple, Suharto déclarait : « Avant la naissance de l'Ordre nouveau, nous voyions et nous sentions que notre idéologie nationale était submergée par diverses idéologies existantes, qu'il s'agisse du marxisme, du léninisme, du communisme, du socialisme, du marhaenisme(11), du nationalisme ou de la religion. » Beaucoup de partisans de la « pancasila » ont vu là une contradiction. Les trois dernières des idéologies citées par le chef de l'Etat prises ensemble constituaient auparavant une définition concise de la «pancasila » elle-même. Parmi ceux qui se sont opposés à cette interprétation idéologique de Suharto se trouvait un groupe d'anciens membres de l'élite politique regroupés autour du général Nasution. Cinquante d'entre eux ont même soumis une pétition de protestation au MPR. L'amiral Sudomo, alors à la tête du Kopkamtib, a qualifié la « pétition des 50 », comme elle se faisait appeler couramment, de « coup institutionnel » et fait placer ses signataires sous surveillance 24 heures sur 24. L'année suivante, ce même groupe soumettait une deuxième pétition, cette fois avec 360 signatures. Bien que leurs actions fussent celles d'une élite politique mécontente, elles ont néanmoins aidé à créer les conditions de l'apparition d'une opposition de masse autour de l'échéance des élections générales de 1982.

Aujourd'hui, le regroupement de la « pétition des 50 » fait peu parler de lui, mais ses forces peuvent croître à l'occasion du mécontentement provoqué dans cer-

INDONÉSIE kilomètres 500 IRIAR DE L'OUEST AMBOINE

AUSTRALIE tains cercles par la « régénération » le potentiel d'action politique d'un nombre croissant d'officiers mis à la retraite, le régime de Suharto a décidé d'augmenter leurs pensions. Cette mesure pourrait peut-être donner satisfaction à certains des échelons inférieurs de la hiérarchie militaire, mais pas aux anciens généraux qui ont vécu de leurs réseaux de corruption lucratifs pendant des années.

LES CONFLITS DU TRAVAIL Des conflits de classe importants ont eu tendance à se produire ces dernières années parmi les travailleurs et les chômeurs des villes plutôt qu'à la campagne. Les exceptions à cette règle sont constituées par les luttes indépendantistes à Timor oriental et en Papouasie occidentale. La société rurale indonésienne ne montre pas de différenciations de classes d'une amplitude extrême. Il y a peu de grands propriétaires fonciers et l'agrobusiness ne représente pas une partie importante de l'économie rurale. Néanmoins, le problème des paysans sans terre s'aggrave du fait de la parcellisation des terres, qui se produit avec chaque nouvelle génération, et d'une certaine concentration de la propriété terrienne qui a accompagné l'application par l'Ordre nouveau de la Révolution verte. Cette dernière campagne, appuyée par la Banque mondiale et le FMI, qui avait pour objectif d'introduire l'utilisation des engrais et d'une petite quantité de machines agricoles, a eu comme résultat l'apparition d'une importante couche de paysans moyens employant quelques travailleurs saisonniers. Cette couche paysanne légèrement plus aisée que les autres recevait quelques subventions du gouvernement et est devenue une base politique importante pour le régime de l'Ordre nouveau. Des régions où cette couche était

10. Inside Indonesia, numéro 3, octobre transformations sociales développée par Sukarno, suivant laquelle il cherchait à remplacer la lutte des classes par la lutte des tous les pauvres,

Page 19

importante ont vu certains des pires massacres de personnes suspectées d'être communistes, même jusqu'en 1968.

Des paysans expulsés de la terre ont eu tendance à aller vers les villes à la recherche d'un travail, et c'est donc là que leurs revendications ont été formulées. La surpopulation des villes a servi comme facteur pour peser sur les salaires ouvriers et les maintenir à un niveau qui est l'un des plus bas en Asie du Sud-Est. Mais, comme nous l'avons déjà indiqué, ce facteur seul ne suffit pas pour parvenir à attirer des investissements étrangers vers des industries qui emploient beaucoup de main-d'œuvre. La plupart des industries utilisant une importante main-d'œuvre se sont développées grâce à des appuis du gouvernement pour trouver des substituts aux produits importés. Le montage des voitures, la production des matériaux de construction, des produits alimentaires, les manufactures de cigarettes, le textile et l'électronique constituent les seuls secteurs comportant des employeurs d'importance en dehors de la fonction publique.

économique a donné lieu à une montée des conflits du travail. Le gouvernement admet qu'il y a eu 6 000 « affaires ouvrières » en 1982. Ce chiffre prend toute sa signification quand on se rend compte qu'il s'agit-là de grèves et de protestations quasi-spontanées. Tous les syndicats sont des syndicats « jaunes », obligatoirement affiliés à la Fédération nationale des organisations du travail (FBSI) (12), contrôlée par le gouvernement. Ces luttes se poursuivent malgré une répression brutale de la part des forces armées. En mars 1983, l'ancien responsable du Kopkamtib, l'amiral Sudomo, a pris la direction du ministère de la Main-d'œuvre, en annonçant tout de suite que sa politique serait de maintenir un climat de travail « paisible ». Pour parvenir à cet objectif, Sudomo utilise des techniques qu'il a apprises du Kopkamtib. Un mois après avoir assumé ses fonctions, il a créé un Centre de gestion des crises de la main-d'œuvre. Ce centre élabore des orientations et dirige des groupes d'action dont le devoir est « d'empêcher qu'un conflit ne s'étende et de le régler sur place ».

Les Comités pour le règlement des conflits de travail, qui constituent un des acquis du mouvement ouvrier depuis les années 1950, sont aujourd'hui en train d'être remplacés par des tribunaux industriels, et Sudomo a annoncé que les conventions collectives du travail vont être Il reste toujours des prisonniers politiques en Indonésie. (DR)

progressivement supprimées. « Cette philosophie, a-t-il déclaré, met les travailleurs et les patrons dans deux camps opposés, alors que la démocratie- "pancasila" nécessite que les travailleurs et les patrons résolvent leurs problèmes au travers des consultations plutôt que par des manifestations. » Sudomo a poursuivi sa déclaration en demandant aux ouvriers de ne plus se considérer comme des ouvriers. Le mot indonésien « buruh » (ouvrier) va être remplacé par celui de « karyawan » (employé) ou par celui de « tenaga kerja » (main-d'œuvre). En février 1984, Sudomo a passé un accord avec la FBSI pour interdire toute grève, y compris des grèves du zèle. Mais cet « accord » n'a pas été respecté par certains travailleurs. En juin 1984 par exemple, 395 travailleurs de l'aciérie PT Beta Sarana à Tanjung Priok, ont fait grève pendant deux jours à cause du refus de l'entreprise de prendre en considération une revendication salariale. Le même mois, 700 travailleurs ont fait grève dans une usine de montage de véhicules à l'est de Djakarta, parce que l'entreprise refusait de leur payer la prime annuelle (13). L'absence de véritables syndicats oblige les travailleurs à se tourner vers des organismes d'aide judiciaire et vers des associations de développement non gouvernementales. Des lois anti-syndicales, actuellement en voie de préparation, vont étendre au secteur privé l'interdiction de grève qui existe déjà dans le secteur public et semi-public.

Bien que les luttes ouvrières constituent une composante dynamique de l'opposition en Indonésie, la répression les empêche d'être un forum ouvert de discussions et de protestations politiques libres. Cet état de chose renforce la tendance de l'opposition politique à concentrer son action sur les patrons directs des ouvriers, c'est-à-dire le gouvernement et les sociétés chinoises. Pour beaucoup de travailleurs, le rôle que joue l'impérialisme dans leur pays n'est pas immédiatement visible. Ce problème politique se trouve exacerbé par le manque de lieux de discussion politique ouverts aux travailleurs.

LES PROTESTATIONS ETUDIANTES

Une autre composante importante de l'opposition plonge ses racines dans plusieurs vagues de protestation des jeunes et des étudiants, qui se sont déroulées depuis 1965-1966. Il n'a pas fallu attendre longtemps, après 1965-1966, pour que certains des mouvements étudiants qui avaient participé aux côtés de l'armée à l'épuration de la gauche, entrent en conflit avec le régime de l'Ordre nouveau.

Déjà en octobre 1966, les militaires liquidaient leurs anciens alliés étudiants, . accusés de comploter avec certains jeunes officiers pour appuyer la position de Su-

12. Pour une histoire détaillée des luttes ouvrières depuis 5 ans, voir Indonesian Workers and their Right to organise, publié par le Centre de documentation et d'information sur l'Indonésie, Leiden, Pays-Bas, 1981, avec des suppléments annuels depuis cette date.

13. Inside Indonesia, numéro 3, octobre 1984.

Page 20

karno. Car si beaucoup d'étudiants étaient anticommunistes, ils soutenaient Sukarno qui, leur avait-on expliqué, était manipulé par les communistes. C'est cette manipulation qui était censée être responsable de la répression ainsi que de la crise économique du début des années 1960.

L'année suivante, certains étudiants se sont emparés du thème de la « corruption », en prenant comme cible certains généraux proches de Suharto. En 1969, le mouvement anticorruption a pris de l'ampleur, avec la publication d'une série d'articles de l'écrivain Mochtar Lubis, sous le titre « Nous voulons savoir ! » Ces articles ont mis à nu des transactions ténébreuses entre plusieurs généraux et des sociétés japonaises. En 1970, les attaques anticorruption étaient centrées sur le général Surya et les faits étaient plus que suffisants pour porter le cas devant les tribunaux. Mais Suharto refusa d'agir et l'affaire fut réglée à l'amiable. Certains étudiants s'en sont directement pris à Suharto, en dénonçant ses liens avec les sociétés d'affaire chinoises (les cukong). Ces accusations ont trouvé de l'écho au sein des forces

En 1971, une augmentation de 100% du prix du pétrole domestique, ainsi qu'une augmentation de 49% du prix de l'essence, ont déclenché un autre mouvement de protestation dirigé par les étudiants. Les manifestations furent interdites au moment où le pays connaissait d'ailleurs ses premières élections depuis la prise de pouvoir par les militaires. Ces élections furent une farce. Le parti gouvernemental de fait était le Golkar (ou « groupe fonctionnel » - Golonga Karya), « unissant » tous les secteurs de la population active, y compris les syndicats, et disposant du soutien obligatoire de tous les personnels employés par le gouvernement, fonctionnaires civils aussi bien que personnel militaire. L'opposition était constituée par une collection de petits partis conservateurs. L'intimidation et la fraude électorale étaient très répandues.

En 1973, le gouvernement réorganisa de façon autoritaire l'opposition dans deux partis, le Parti uni pour le développement (PPP), constitué par une fusion de tous les partis islamiques imposée par en haut, et le Parti démocratique d'Indonésie (PDI), regroupant tout le reste de l'opposition. La seule opposition efficace au régime prit la forme de nouvelles émeutes dirigées par les étudiants contre des commerces chinois et des investissements

Diverses fractions du régime de l'Ordre nouveau ont alors commencé à organiser des groupes d'étudiants rivaux, au cours de la période précédant la visite du Premier ministre japonais Kakuei Tanaka, en janvier 1974. Il s'agissait notamment des partisans du chef du Kopkamtib, le général Sumitro, ainsi que des agents d'Ali Murtopo, lesquels ont joué un rôle de provocateurs. Les milieux d'affaires chinois ont cherché à pousser les étudiants à orienter leurs dénonciations contre les intérêts japonais plutôt que contre ceux des Chinois d'Indonésie. Le jour de la visite du dirigeant japonais, des mil-

STABILITAS NASIUNAL liers de manifestants sont descendus dans la rue pour protester contre les investissements japonais et pour exiger la réduction des prix, l'élimination de la corruption et la mise à l'écart du groupe de conseillers qui entouraient Suharto. Les émeutes ont duré deux jours, jusqu'à l'intervention de l'armée utilisant des fantassins et des chars. Onze manifestants ont été tués et beaucoup d'autres blessés. A la suite de ces événements, le général Sumitro a été évincé du pouvoir.

Les protestations anti-Tanaka ont clairement montré la double dynamique des protestations étudiantes de l'époque. Les étudiants étaient motivés par des revendications élémentaires pour la justice, mais se faisaient aussi manipuler par certaines fractions du groupe dirigeant. Trois des dirigeants étudiants les plus en vue ont été inculpés et ensuite condamnés sous l'accusation de subversion, mais ont écopé de peines de prison relativement courtes. Il y a ensuite eu une pause dans l'activité du mouvement étudiant. En 1977, le Golkar a encore gagné des élections de façon écrasante, en remportant 62 % des suffrages. Mais, à la suite de ces élections, il y eut à nouveau des remous chez les étudiants, qui se sont poursuivis jusqu'en 1978. Encore une fois, il s'agissait de protestations contre la corruption et la répression. Ces actions étaient centrées autour du procès de Sawito Kartowibowo, un fonctionnaire qui avait exposé au grand jour des affaires de corruption impliquant la famille Suharto et qui concernaient la taxation de tout mouvement de frêt aérien entre l'Indonésie et l'étranger. Les recettes de cette taxe ont été utilisées pour créer une ligne de transports aériens appartenant en partie à la famille Suharto, et qui s'appelait Bayu Air. Sawito a été condamné à 8 ans de

INDONESIA!

RAKYAT

prison pour « subversion ».

Des étudiants se sont encore attaqués au régime de Suharto au moment de la campagne pour les élections présidentielles de 1978. Le pouvoir riposta le 20 janvier 1978, en interdisant « provisoirement » toutes les organisations étudiantes. Environ 600 étudiants ont été arrêtés et certains d'entre eux torturés, parmi lesquels 34 furent choisis pour être traduits devant les tribunaux l'année suivante.

Depuis lors, la plupart des facultés sont restées relativement calmes. Mais beaucoup d'anciens militants étudiants formés par les vagues successives de révolte dans les universités militent aujourd'hui dans d'autres secteurs, organisant les ouvriers ou les paysans pauvres, ou bien menant une agitation dans les mosquées.

LE POIDS DE L'ISLAM Des troubles récents dans l'île de Java ont provoqué de nombreuses spéculations sur une possible renaissance du miliislamique en Indonésie. Les émeutes de novembre 1984 ont commencé après que des membres des services de sécurité aient pénétré de force dans une mosquée pour déchirer des affiches critiquant le gouvernement. Plusieurs personnes ont été tuées et beaucoup d'autres blessées au cours d'émeutes qui ont embrasé tout le quartier de Tanjung Priok — le port de Djakarta -, qui est une zone durement frappée par la crise économique. Dans les semaines suivantes, des bombes ont explosé dans plusieurs commerces et banques chinoises. Actuellement, plusieurs personnes inculpées par les tribunaux passent en procès pour ces attentats. Le caractère « islamique » des récentes protestations a aussi découlé du fait des changements récents imposés aux deux partis de l'opposition, le PPP et le

Ces changements ont été provoqués par des manifestations combatives dirigées par des partisans de l'alliance islamique (PPP) au cours de la campagne qui précéda les élections générales de 1982, lesquelles ont été remportées par le Golkar, comme cela était prévisible. En plus de la situation sociale créée par la réces sion économique, c'est la vague mondiale de radicalisme islamique initiée avec la révolution iranienne de 1979 qui a servi d'inspiration à ces mobilisations. A la différence des chiites iraniens, la plupart des musulmans indonésiens mais dans un pays où 90 % de la population est au moins formellement musulmane, il n'est pas étonnant que les valeurs et les idéaux de cette religion influencent fortement tous les mouvements de masse. Le premier mouvement de masse pour l'indépendance face au colonialisme des Pays-Bas fut l'organisation Serikak Islam, dans la période précédant la Première Guerre mondiale (14).

Après les élections de 1982, Suharto expliqua que la violence découlait du fait que « tous les partis n'avaient pas accepté

14. « Indonesia's Islamic Unrest », par Carmel Budiardjo, Inside Asia, novembre-décembre 1984.

Page 21

la "pancasila" comme seule philosophie politique ». Il s'en est aussi pris à la montée de la violence dans les grandes villes. Ce phénomène est une conséquence logique de la récession économique et de l'offensive d'austérité du gouvernement. Mais la solution apportée par Suharto à ces deux problèmes a choqué beaucoup de gens. En 1983, chaque nuit, des centaines de personnes soupçonnées d'être des criminels étaient rassemblées par des bandes de « tueurs mystérieux » ». Le lendemain, leurs cadavres mutilés étaient retrouvés dans des fleuves ou au bord des routes. Bien que le gouvernement n'acceptait pas d'assumer la responsabilité de ces meurtres, les bandes de tueurs des zones rurales, qui étaient des membres des forces armées ou de la police, ne prenaient même pas la peine de se déguiser en commandos « mystérieux » pour accomplir leurs forfaits. L'intention évidente de ces actions était de terroriser la population, et en particulier toutes les personnes soupçonnées de dissidence par rapport au régime. Beaucoup d'entre elles étaient menacées et réprimées en ces occasions. Même des membres du groupe de la « Pétition des 50 », qui faisaient pourtant partie de l'élite dirigeante, ont été agressés physiquement par ces commandos.

L'effet principal de cette activité de ces escadrons de la mort fut de susciter un appui au gouvernement parmi d'importantes couches de petits commerçants urbains et de petits capitalistes, car c'étaient eux qui avaient le plus souffert de la vague de criminalité.

Cependant, les projets du gouvernement pour réorganiser encore plus les partis politiques de l'opposition ont probablement servi à annuler les avantages éventuels qu'il aurait pu retirer des activités des escadrons de la mort. Cette réorganisation de l'opposition obligea à la fois le PDI et le PPP à adopter la « pancasila » comme seule philosophie politique. L'Indonésie possède donc trois partis politiques ayant la même plate-forme et dont la seule différence, purement formelle, réside dans leurs symboles respectifs. Le PPP conserve l'image du Ka'abah, le haut-lieu de l'islam à la Mecque, alors que le PDI possède celui du buffle sauvage, symbole lié à l'origine aux traditions sukarnistes. En même temps, l'un des fidèles de Suharto était nommé à la tête du Golkar, qui, à son tour, s'est doté d'une structure de parti et pouvait désormais devenir un vivier pour des cadres de l'Ordre nou-

Le résultat final de tous ces changements a été de réduire encore plus les quelques possibilités d'activité politique légale, ce qui a peut-être contribué à donner une importance accrue aux mosquées comme centres d'activité politique. Les mosquées sont effectivement les seuls endroits où les gens peuvent écouter des discours. L'armée a essayé de contrôler cette situation, mais sans grand succès. Des incidents tels que ceux qui se sont produits à Tanjung Priok ne font qu'accroître les protestations. Les assemblées d'ouvriers et de paysans pauvres sont dirigées par des mollahs de quartier. En plus, il y a le muballigh, un corps itinérant de mollahs laïcs. Le président de ce corps est Sya-

Dans un bidonville de Djakarta. (DR) fruddin Prawiranegara, un homme politique islamique de la vieille génération, qui est connu comme étant un partisan de la restauration des droits démocratiques. Les « pesantren », centres d'éducation islamiques qui fonctionnent indépendamment du gouvernement, ont aussi été au centre de mouvements de protestation.

Il est possible que l'Indonésie connaisse un tournant important de la situation politique. La pression de la récession capitaliste internationale a obligé le régime militaire à se rationaliser au maximum. A partir de maintenant, des « économies » supplémentaires et des réductions des dépenses devront être opérées aux dépens des ouvriers et des paysans, qui sont déjà les personnes les plus pauvres de cette région du monde. Mais en rationalisant sa gestion, le régime de l'Ordre nouveau s'est aussi aliéné beaucoup de ses anciens partisans. Le système bâti par Suharto et ses partisans capitalistes et militaires ressemble de plus en plus au « capitalisme des copains » de Ferdinand Marcos aux Philippines.

Une nouvelle génération de militants a émergé depuis la destruction totale des organisations ouvrières et paysannes en 1965-1966. Ces militants, ensemble avec des secteurs mécontents de la classe dirigeante, sont maintenant en train de mettre au défi la stabilité du régime. Pour l'instant, aucun groupe n'a émergé comme direction politique claire de cette opposition, dont les orientations politiques continuent à fluctuer.

Michael PETERSON, Sydney, 3 mars 1985

Une erreur sur cette page ?