La militarisation de l'espace, de l'austérité à la "guerre des étoiles"
ment mis à l'étude dans le cadre de l'IDS la phase finale de retour dans l'atmosphè-
E 23 mars 1983, le président des Etats-Unis annonçait,
• nouvelle étape décisive de la course aux armements par la militarisation générale de l'espace. L'Initiative de défense stratégique (IDS) américaine serait susceptible, selon Ronald Reagan, « de contrer les armes nucléaires et de les rendre obsolètes ». Habile camouflage idéologique en vérité pour dissimuler aux yeux de l'opinion américaine et internationale les conséquences multiples et la finalité de ce nouveau programme de militarisation, plus lourd et plus coûteux que tous les programmes militaires précédemment conçus par le Pentagone.
Au simple stade préliminaire des recherches, ce programme engloutira plusieurs dizaines de milliards de dollars avec, comme toute première conséquence, une attaque en règle, massive et brutale contre le niveau de vie des masses, aux
Etats-Unis bien sûr, mais également dans l'ensemble des autres métropoles impérialistes. Caspar Weinberger, le ministre améri-
Jean-Louis MICHEL
Les recherches en vue d'utiliser l'espace à des fins militaires ne sont pas exactement nouvelles.
Elles datent en effet d'une trentaine d'années. Dès le début des années 1960, les Etats-Unis puis l'Union soviétique se sont efforcés de mettre en place des systèmes de défense contre les missiles balistiques, simples contre-mesures logiques au développement des arsenaux intercontinentaux de l'époque.
s'agissait alors d'utiliser des missiles intercepteurs, eux-mêmes dotés de têtes nucléaires, dans l'espoir de neutraliser les n'atteimissiles assaillants avant qu'ils gnent leur cible. Le dispositif mis en place autour de Moscou, avec les intercepteurs
Galosh, et le dispositif similaire américain
— le réseau Sentinel puis le réseau Safeguard - de protection des sites de lancement des missiles Minuteman, dans l'Etat du Dakota, obéissaient précisément à cette logique, plus proche de la classique défense aérienne rapprochée que des projets actuels relevant de l'IDS.
Ces premiers systèmes de défense anti-missiles balistiques de fait furent rapidement relativisés en des raison doutes sérieux qu'ils suscitèrent quant à leur efficacité, et surtout en raison du coût élevé de leur mise en œuvre. L'impérialisme nord-américain finançait alors en priorité son effort de guerre dans le Sud-
Est asiatique. La signature par Richard
Nixon et Léonid Brejnev, en mai 1972, du protocole d'accord SALT-I ne fit qu'enregistrer cet état de fait (1), les deux parties s'engageant à ne pas installer de systèmes ABM, à l'exclusion de deux sites chacune, plus tard réduit à un seul site de part et d'autre.
Il n'y a par là même aucune comparaison possible entre les systèmes actuellesiles balistiques (ABM). et leurs prédécesseurs des années 1970. Le fait mérite d'être souligné plutôt deux fois qu'une, car les centres impérialistes ne manqueront pas d'expliquer, selon une établie, que les Etats-Unis sont, en ce domaine précis, en retard sur l'URSS. Cette dernière a en effet conservé le vieux dispositif Galosh, unanimement jugé dépassé, tandis que le système américain, pour la même raison, était démantelé dès 1975.
Dans les années 1960 et 1970, il ne s'agissait en fait que d'assurer la défense rapprochée de certains objectifs « durs », tels que les silos des missiles balistiques intercontinentaux (ICBM) et les principaux postes de commandement.
Avec l'IDS, il s'agit de tout autre chose, c'est-à-dire de la mise en place d'un véritable bouclier, le plus étanche possible, qui suppose la plus grande partie des missiles adverses en profondeur, si possible dans la phase initiale de propulsion, immediatement apres la mise a leu, qui dure de 3 a 5 minutes pour les ICBM de la génération actuelle. C'est ce qui fait la nouveauté du projet américain et qui autorise à parler d'une militarisation générale de l'espace.
QUATRE ÉCHELONS DE DÉFENSE
POUR LA BATAILLE DE L'ESPACE
Avec FIDS en effet, Reagan met à Tordre du jour la perspective d'une défense anti-missiles balistiques globale, consistant à détecter le plus tôt possible le départ des engins ennemis afin de les neutraliser le plus loin possible du sanctuaire américain. Cela suppose une capacité d'intervention à toutes les phases du vol d'un missile balistique ennemi, depuis la phase initiale de propulsion du lanceur jusqu'à
MILITARISATION cain de la Défense, vient en effet d'effectuer une tournée européenne pour proposer une « participation » des autres Etats capitalistes à cette entreprise de militarisation sans précédent.
Le quotidien New York Times avait déjà évalué, en octobre
1983, à 500 milliards de dollars (près de 5 000 milliards de francs) la réalisation d'un système complet de défense antimis-
L'IDS américaine crée ainsi une situation nouvelle, bouleverse les certitudes stratégiques des vingt-cinq dernières années et affectera durablement les relations internationales, aussi bien celles entre l'impérialisme et la bureaucratie soviétique que celles entre les Etats-Unis et leurs alliés. Pour le mouvement ouvrier et le mouvement antiguerre, il s'agit avant tout de prendre l'exacte mesure de la menace, pour tracer la voie à de puissantes mobilisations de masse pour empêcher que ne se concrétise le projet diabolique des dirigeants impérialistes.
re des charges explosives au-dessus de leur
On peut ainsi distinguer quatre phases différentes, quatre échelons de défense successifs qui, se combinant, seraient censés assurer une protection à peu près totale des Etats-Unis.
La première phase est celle qui correspond à la combustion du lanceur. Pour la plupart des ICBM actuellement en service, celle-ci s'opère en un peu moins de
300 secondes. Mais cette phase initiale sera probablement considérablement réduite à l'avenir: la propulsion du missile américain MX ne dure, par exemple, que de 150 à 180 secondes.
Autant dire qu'une interception à ce niveau du vol, de loin bien évidemment la plus recherchée parce que s'opérant au plus près du territoire des forces assaillantes, exclut pratiquement le temps de la décision politique et y substitue une réaction d'automatis-
La seconde phase, dite de post-propulsion, d'une durée variant entre 2 et 6 minutes, correspond à une phase du vol où il est encore possible de neutraliser un missile avant que les vecteurs multiples qui transportent les charges explosives ne soient largués.
La troisième phase correspond au vol balistique lui-même, d'une durée variable inférieure à trente minutes, à une altitude de 45 à 1 200 kilomètres, pendant laquelle le missile largue ses différentes têtes en fonction des cibles assignées à celles-ci.
Cela suppose alors, pour le pays qui serait l'objet d'une telle attaque, d'être en mesure de suivre chacune d'elles afin de les
1. Stategic Arms Limitation Talks (SALT) :
négociation portant sur la limitation des armestratégiques, engagée en 1968 ments entre l'URSS et les USA.
Des missiles Cruise sur une base près de New-York. (DR) neutraliser.
La quatrième phase est celle de la rentrée dans l'atmosphère des têtes explosives au-dessus de leurs cibles. L'intervention de la dernière chance en quelque sorte pour le pays agressé. Celle-ci cumule les inconvénients déjà soulignés pour les anciens systèmes anti-missiles balistiques, à savoir qu'une explosion en altitude dans la phase finale d'approche de la cible complique aussi les tâches des forces de défense, en perturbant notamment leurs communications et leurs moyens radar.
Le défi technologique fixé par l'impérialisme à ses chercheurs consiste en la mise au point d'armes de l'espace susceptibles d'intervenir à tous les niveaux du vol des engins balistiques ennemis et en priorité, bien sûr, dans les deux premières phases de celui-ci. De là découle la mise en route de programmes de recherches qui combinent l'utilisation de technologies multiples tant en ce qui concerne la détection, qu'en ce qui concerne le tir ou le guidage des nouvelles armes spatiales, dites de la troisième génération.
L'adjoint pour l'énergie atomique du ministre américain de la Défense donne la définition suivante de ces armes de la troisième génération: « Ce sont des armes dans lesquelles l'énergie produite par l'explosion est en partie transformée en une forme mieux ajustée aux besoins que le souffle et la chaleur, effets les mieux connus des armes nucléaires dans le passé. » (2) Parmi celles-ci, et en renonçant à toute prétention à l'exhaustivité, on peut citer, outre les armes à rayonnements renforcés, les armes à « énergie dirigée » utilisant un rayon laser se déplaçant à une vitesse de 300 000 km/seconde, ou à faisceaux de particules d'une rapidité presqu'équivalente ; les armes qui amplifient l'impulsion électromagnétique dans une zone de plusieurs milliers de kilomètres de rayon, sans danger pour l'homme mais capables de causer des dégâts majeurs aux installations électroniques ; les armes « à plasma dirigé », qui concentreraient les d'une explosion nucléaire et éviteraient la dispersion uniformément sphérique armes nucléaires classiques ...
Le déploiement de cette génération de nouvelles armes supposerait en outre un nombre considérable d'engins spatiaux, satellites détecteurs, transmetteurs, réflecteurs de rayons et tueurs. Et c'est sans doute là le handicap majeur de ce Evoquer à grands traits ces sinistres scénarios du futur que nous prépare l'impérialisme suffit en tout cas à souligner l'ampleur de ce qui est aujourd'hui engagé et la menace qui en résulte.
UN PROGRAMME RUINEUX
POUR L'HUMANITÉ Cette menace est multiforme, mais ses implications les plus immédiates pour les populations civiles découlent du coût exorbitant de la mobilisation économique, industrielle et financière que suppose la phase même des recherches. On a pu s'en rendre compte avec le vote par le Congrès américain des crédits exigés par Ronald Reagan, à hauteur de 25 milliards 780 millions de dollars (plus de 250 milliards de francs), étalés sur cinq ans, pour les seules recherches centrales sur ce programme. Aucun programme antérieur ne peut être de ce point de vue mis en parallèle avec celui de l'IDS. A titre de comparaison, le coût de l'ensemble activités spatiales de la NASA (National Aeronautics and Space Administration) depuis 1958, recherches et développements compris, s'établit à quelque 150 milliards de dollars, dont un tiers environ consacré aux seules activités militaires.
Des chiffres plus fabuleux encore ont circulé, tels ceux évoqués par le quotidien américain New York Times (3), chiffres jugés « raisonnables » et parfois même « optimistes » - c'est-à-dire sous-évalués — par la plupart des experts. Ainsi, le coût d'un système d'armes antisatellites (ASAT) à rayons laser est actuellement évalué à 50 milliards de dollars, celui d'un système ABM complet à 500 milliards de dollars. Partant, on aurait tort de ne pas voir derrière le discours idéologique de l'administration Reagan à propos de la « guerre des étoiles » se dessiner l'offensive de très grande envergure que préparent les trusts capitalistes relayés par l'Etat fédéral nord-américain contre le niveau de vie des masses. C'est précisément le fait capital de cette affaire au stade actuel. Les trusts, tels TWR, Ford Aerospa-
2. Department of Energy Fiscal Year 1983 National Defense Programs Authorization, au dition devant la Commission des forces armées du Sénat, cité par Le Monde diplomatique, avril 1985.
3. Sandra Blakeslee, « New Horizon in Space Seen for Businessmen », New York Ti mes, 6 octobre 1983.
ce and Communications, Martin Marietta tional, qui sont déjà les principaux bénéficiaires des activités spatiales militaires, ont eux aussi beaucoup investi en vue de ce programme, créant par là même un très puissant lobby militaro-industriel de
Il en résulte une situation où ce qui est finalement en jeu n'est rien moins que le degré de brutalité de l'austérité que devront imposer les Etats impérialistes pour financer ce ruineux projet. Ruineux pour les masses américaines ; pour celles des métropoles impérialistes associées ; pour celles des pays dominés, par le jeu des mécanismes financiers en particulier ; pour celles enfin d'Union soviétique et d'Europe orientale, qui devront supporter les conséquences de l'adoption de contre-mesures, même limitées, de la part de la bureaucratie soviétique.
A ce titre, la politique de surarmement, concrétisée par l'IDS de Ronald Reagan, constitue bel et bien une solution capitaliste radicale à la crise. Une solution barbare non seulement en ce qu'elle renforce l'éventualité d'un holocauste ultime pour l'humanité, mais aussi en ce qu'elle implique de misère pour l'écrasante majorité de la population du globe.
Certes, le gros de ce programme démentiel demeure encore à l'état de projet, mais on ne saurait sous-estimer le fait que des pas concrets non négligeables ont déjà été entrepris dans le sens de sa réalisation. La moitié des vols des navettes spatiales américaines d'ici à 1994 seront réservés aux applications militaires secrètes de la « guerre des étoiles ». Le premier essai effectif d'utilisation de l'arme au laser dans l'espace est prévue à bord de l'une de ces navettes dès 1987. Tout cela aura d'autant plus rapidement des conséquences pratiques que pour énormes que paraissent les sommes actuellement allouées à ce programme, elles sont encore limitées au regard des ambitions affichées par Washington. C'est pourquoi il est probable que le mouvement antiguerre, et avec lui international, auront à livrer sur ce terrain, dans les toutes prochaines années, un combat décisif contre l'offensive de militarisation impérialiste, dont l'issue pourrait bien décider pour longtemps du sort de l'humanité
UNE OFFENSIVE IDÉOLOGIQUE
L'impérialisme nord-américain met les bouchées doubles dans cette perspective pour accélérer les programmes de militarisation de l'espace et les présenter sous un jour favorable au grand public, en raison d'une série de facteurs qui se conjuguent pour lui laisser penser que c'est le bon moment pour agir vite et fort.
En toile de fond, il y a la crise générale des stratégies de la dissuasion en vigueur dans l'OTAN depuis plus de vingt-cinq ans, et qui sont l'objet d'une contestation grandissante, tant aux Etats-Unis qu'en Europe, au Japon ou en Australie. Sur la base d'une technologie en perpétuel renouvellement, les états-majors impérialistes eux-mêmes se sont mis à penser les problèmes stratégiques en termes nouveaux. Les experts de l'OTAN ont pu, par exemple, à partir de la miniaturisation des charges et des vecteurs, concevoir la perspective de guerres nucléaires limitées, projetant leurs élucubrations dans un scénario précis de bataille en Europe,
Airland Battle 2 000, devenue la référence obligée des états-majors occidentaux. L'opinion publique, quant à elle, n'est pas dupe. Le vieil équilibre de la terreur, fondé sur « l'assurance de inacceptables », qui était censé garantir l'état de non-guerre ne fait plus vraiment recette. Sa crédiamas te de voran, dont bilité est en cause, comme l'a clairement illustré l'ampleur contre les euromissiles de l'OTAN, dont on ne dira jamais assez à quel point elle a été, de ce point de vue, déstabilisatrice.
Trois éléments principaux précipitent aujourd'hui la crise générale de la dissuaManœuvres de l'OTAN aux Pays-Bas en 1983. (DR)
sion. La miniaturisation des charges nucléaires — les fameux « mini-nukes » la minent par le bas — ouvrent la voie à une possible utilisation de ces armements nucléaires dans des conflits limités, ce qui risque de provoquer une prolifération nucléaire anarchique. Le développement de « technologies émergentes », et en particulier leurs applications dans le secteur des armements conventionnels, contribue à effacer le seuil qui séparait traditionnellement l'utilisation de ces armements de celle des armes nucléaires. La militarisation de l'espace enfin, mine la dissuasion par le haut, au moins
L'administration Reagan a pris l'offensive au plan idéologique pour tenter de répondre à ce problème de l'éclatement du consensus autour de la dissuasion. L'IDS le permet, dans la mesure où la complexité du projet autorise à l'étape actuelle des variations sensibles en ce qui concerne l'interprétation à en donner. La version grand public consiste à tracer la perspective d'un avenir radieux, « pour les peuples libres qui pourraient viure en sachant que leur sécurité ne repose plus sur la menace de représailles immédiates de la part des Etats-Unis » (4). Reagan, toujours sur le registre nouveau pour lui du faiseur de paix, s'interroge : « Ne vaudrait-il pas mieux sauver des vies humaines que les venger? » (5). Et il conclut que l'IDS est de nature « à rendre obsolètes les armes nucléaires ».
La vérité, comme on l'a vu, est aux antipodes de ces affirmations gratuites, puisque la plupart des armes de l'espace dites de la troisième génération, font ap pel à la technologie nucléaire et sont encore plus redoutables que les bombes H, qui constituent l'essentiel des arsenaux nucléaires aujourd'hui encore. Mais le danger principal de la propagande impérialiste réside surtout dans l'idée selon laquelle l'IDS serait un système défensif. Il faut en fait constater, comme le notent les représentants de l'« Union des scientifiques inquiets », que « même si, à sa naissance, la défense antimissiles basée dans l'espace ne provoque pas de cataclysme, la réussite du déploiement d'un tel système ne peut que renforcer l'instabilité de l'équilibre stratégique. Il est en effet difficile d'imaginer un système plus apte à provoquer une catastrophe qu'un système qui exige des décisions prises à la seconde, qui ne peut être testé préalablement, qui est fragile et qui constitue néanmoins une menace pour la capacité de représailles du camp opposé » (6).
Certains porte-parole du Pentagone donnent une vision plus réaliste des objectifs de l'IDS. Ainsi, M. Furniss, chargé de la mise au point du programme de recherches, a récemment expliqué au quotidien américain Washington Post qu'il « pensait que les Soviétiques n'ayant pas de ressources financières illimitées, préféreront modifier leur arsenal stratégique et
4. Discours de la « guerre des étoiles ». 5. Ibid. partir de l'espace », Hans Bethe, Richard Gar- 6. « La défense antimissles balistiques à win, Kurt Gottfried, Henry Kendall, Pour la science, décembre 1984.
utiliser leurs bombardiers plutôt que des engins balistiques pour pénétrer le systeme de défense américain. Ainsi, selon lui, nous reviendrons à la période relativement stable des années 1950 » (7). Autrement dit, l'impérialisme nord-américain et ses alliés, assurés d'une quasi impunité en raison de la supériorité acquise avec l'IDS, auraient alors les mains libres, comme au début de l'ère nucléaire, pour imposer leur politique aux quatre coins de la planète.
Une telle situation aggraverait les conditions des luttes d'émancipation nationale et sociale des peuples des pays dominés. Il n'y a d'ailleurs qu'à consulter la liste des 17 pays auxquels Washington a proposé une association-participation à l'IDS pour prendre la mesure du danger que constituerait une telle sainte-alliance de la réaction: il s'agit des pays de l'OTAN, dont la France, pourtant non représentée au sein du commandement militaire intégré, d'Israël, en raison de son rôle au Proche et au Moyen-Orient, du Japon, de la Corée du Sud et de l'Australie.
UN NOUVEL ORDRE IMPÉRIALISTE
A L'ÉCHELLE DE LA PLANETE La lettre que le ministre américain de la Défense, Caspar Weinberger, adressé à ces 17 gouvernements précise : « Si votre pays est intéressé par la recherche d'éventuels accords de coopération ou de contributions, je vous prie, dans un premier temps, de bien vouloir me faire parvenir dans les soixante jours une indication de l'intérêt que vous portez à une participation au programme de recherches IDS et des secteurs dans lesquels la qualité de la recherche dans votre pays vous semble la plus prometteuse pour ce programme. Nous souhaitons prendre rapidement votre réponse en considération, dans le but d'entamer des discussions bilatérales appropriées sur des sujets spécifiques et des accords de coopération. » (8) On notera tout à la fois l'insistance mise par Washington sur les délais - soixante jours, ce qui est exceptionnellement court — et la procédure retenue, celle de discussions bilatérales, pour régler les détails d'une éventuelle association-participation. Autant d'éléments qui illustrent la volonté américaine de remettre de l'ordre dans le camp impérialiste, aussi bien en direction de ses alliés avant tout concernés par la zone Atlantique que de ceux qui sont plus concernés par le Pacifique et
Ainsi, l'IDS pourrait bien servir de couverture à une collaboration militaire tous azimuts dans un cadre bilatéral contraignant pour les dirigeants américains que celui des pactes multilatéraux de l'OTAN ou de l'ANZUS (9), dans le cadre desquels, si les décisions américaines finissent toujours par être appliquées, il est parfois arrivé que les alliés se liguent entre eux pour freiner les ardeurs américaines, èn particulier lorsqu'il est question de l'augmentation de leur participation financière à l'effort de guerre nord-américain.
Essai d'un missile Pershing-II. (DR)
Pour ce qui concerne l'Europe, la lettre de Weinberger avance la perspective d'une recherche plus spécifiquement destinée à la défense de l'Europe capitaliste : « Le programme IDS ne se limitera pas à une exploitation des technologies de lutte contre les missiles balistiques intercontinentaux, (...) mais il examinera aussi avec technologies de lutte contre les missiles balistiques de portée plus réduite. » Il s'agirait notamment de contrer les missiles soviétiques d'une portée inférieure à 1 000 kilomètres par la mise au point d'un canon sol-air à haute vélocité sur la base des technologies de pointe utilisées dans le cadre de l'IDS pour les ICBM. Une telle orientation demeure pour l'instant imprécise, mais le fait que les ministres de la Défense des pays membres de POTAN aient exprimé une « approbation large et unanime » le 26 mars dernier au programme IDS indique suffisamment
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la réalité du danger. Sitôt tournée la page des euromissiles, les gouvernements capitalistes européens sont prêts à s'engager dans de nouvelles aventures militaristes à l'invitation de Ronald Reagan.
En revanche, les relations Est-Ouest, et spécialement celles entre l'impérialisme US et la bureaucratie soviétique, ne devraient pas être affectées aussi directement dans l'immédiat, sauf bouleversement imprévisible, par la mise en route du programme IDS. Il y a à cela plusieurs raisons. Le programme de l'impérialisme vise certes directement l'Union soviétique, mais le déploiement des systèmes relevant
7. « La guerre des étoiles obligera les Soviétiques à modifier leur arsenal stratégique », Henri Pierre, Le Monde, 28 août 1984.
8. Document rendu public par l'OTAN le 26 mars 1985 à Luxembourg.
9. Pacte militaire contracté en 1951 pour la zone Pacifique entre les USA, l'Australie et la Nouvelle-Zélande.
de l'IDS reste une perspective assez lointaine. De l'avis même des experts du Pentagone, l'URSS n'est pas en mesure de suivre les Etats-Unis sur ce terrain particulier de la course aux armements, avant tout pour des raisons économiques, comme l'indique clairement le responsable du programme IDS, M. Furniss. Seule autre hypothèse envisagée par les mêmes sources qui, à juste titre n'y croient guère, celle d'une réforme économique, d'une modernisation radicale de l'ensemble de l'économie soviétique, seule susceptible à leurs yeux de dégager les moyens colossaux exigés par une militarisation générale de l'espace.
Il est vrai qu'il est aujourd'hui difficile de nier l'évidence, unanimement reconnue par les sources occidentales, CIA comprise, à savoir que l'écart se creuse chaque année entre l'effort économique guerre des USA et celui de l'URSS. Ainsi, la part américaine dans les dépenses militaires mondiales est passée en trois ans, de 1980 à 1983, de 25,5 % à 29,3 %, tandis que celle de l'Union soviétique passait dans le même temps de 23,3% à 21,6 %. (10). La disproportion est encore plus nette si l'on compare l'évolution des parts respectives dans ces dépenses mondiales de l'OTAN et du Pacte de Varsovie pour la même période. La première est passée de 45 % à 48,2 %, tandis que la seconde régressait de 25,5 % à 23,7 %, soit, en chiffres réels, de 216 milliards de dollars à 307 milliards de dollars l'OTAN, et de 144 milliards de dollars à 151 milliards de dollars pour le Pacte de
C'est la raison fondamentale qui explique que la bureaucratie conservatrice qui règne à Moscou, et qui n'a jamais eu l'initiative en ce domaine de la course à la militarisation, s'accroche comme elle peut aux négociations pipées avec l'impérialisme. La bureaucratie soviétique s'est prononcée pour une « interdiction totale » de la militarisation de l'espace, qualifiée par le général américain Hoover de « lobotomie technologique unilatérale » (11). Elle s'est aussi prononcée, dans un premier temps, pour un « moratoire des essais d'armes antisatellites ». Cette position formelle est doublement irréaliste, d'une part en raison de la volonté américaine, qui s'applique pour l'heure à un programme de recherche qui ne peut pas être l'objet d'une négociation. Comment en effet contrôler les travaux de laboratoire ? Les dirigeants soviétiques miseront plus vraisemblablement sur des accords intermédiaires de réduction des armements actuellement déployés, du type SS 20, voire
Pershing et Cruise, comptant sur une plus grande flexibilité de Washington à propos de ces armes, en attendant que ne vienne l'heure du déploiement des premiers systèmes d'IDS. Les proclamations formelles de Moscou contre la militarisation de l'espace ne sauraient donc faire illusion quant à sa capacité à agir efficacement dans ce sens.
C'est pourquoi il n'est pas impossible que nous allions être confrontés à une assez longue période de négociations et, éventuellement même, à la conclusion d'accords limités qui n'affecteront pas, selon toute vraisemblance, l'essentiel de la nouvelle phase de la course aux armements que constitue la militarisation de l'espace. Dans une telle situation, il est malheureusement à craindre un isolement plus grand des peuples en lutte contre l'impérialisme, renforcé par la volonté de Moscou de ne rien entreprendre qui puisse remettre en cause le cadre des négociations qui, quel qu'en soit le contenu, demeure le plus sécurisant pour les bureaucrates du Kremlin. L'adjoint à l'énergie atomique du ministre américain de la Défense, Richard Wagner, ne fait d'ailleurs pas mystère de cette perspective, lorsqu'il déclare : « La raison profonde de l'accélération du programme de technologies avancées du DOE - département de l'Energie -, c'est ce que j'appellerais le maintien des Soviétiques en état de dissuasion. Autrement dit, il s'agit pour nous en définitive de faire en sorte qu'ils conservent un sentiment d'infériorité à notre égard pour qu'en cas de crise ils aient l'intime convinction de ne pouvoir se mesurer avec nous. C'est beaucoup plus qu'une simple question de nombre de missiles, de dimensions et de rendements. » (13)
QUELLES IMPLICATIONS POUR LA STRATÉGIE
DU MOUVEMENT DE LA PAIX ?
La prise en compte par le mouvement antiguerre des données nouvellles
USAF
qui résultent du lancement du programme IDS doit pouvoir s'opérer dans de bonnes conditions dans la mesure où, pour l'es sentiel, celles-ci n'impliquent nullement un changement de stratégie du mouvement mais, au contraire, confirment et renforcent la validité des axes de lutte mis en avant par les secteurs les plus clairvoyants du mouvement depuis pas mal de
De plus, le mouvement antiguerre aborde cette situation sur la base d'une combativité renouvelée que l'ensemble dernières initiatives a confirmé, apportant ainsi un démenti cinglant ceux qui avaient prévu l'essouflement du mouvement au lendemain du déploiement des euromissiles de l'OTAN en Italie, en Grande-Bretagne et en République fédérale allemande. La décision du gouvernement Martens d'accepter le déploiement des missiles de croisière américains en Belgique s'est soldée, le 17 mars dernier, moins de 48 h après la capitulation gouvernementale, par une manifestation de riposte de 150 000 participants. Le 24 mars, la cinquième édition de la marche anti-OTAN sur la base américaine de Torrejon, près de Madrid, a réuni plus de 100 000 manifestants contre la politique pro-OTAN du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE). Les traditionnelles manitestations de la paix, a raques, en Gran de-Bretagne et en RFA. ont connu cette année une affluence record dans ces deux pays. Les manifestations antiguerre du 20 avril aux Etats-Unis, organisées par une très large coalition, doivent également confirmer ce qui constitue l'un des traits dominants de la situation internationale, à savoir le refus persistant des masses de la plupart des métropoles impérialistes d'accepter les programmes de militarisation et de guerre des gouvernements capitalistes.
Dans ce contexte, le mouvement de la paix européen et ses différentes composantes nationales doivent désormais mettre au cœur de leur stratégie d'opposi-
10. Source : Annuaire 1984 de l'Institut de recherche pour la paix de Stockholm, SIPRI.
11. Sous-secrétaire adjoint au département de l'Energie (DOE) chargé des applications mili-
12. ICBM soviétiques.
13. Cité par David C. Motisson, « Les armes nucléaires de la troisième génération », Le Monde diplomatique, avril 1985, Paris. Le « sens de l'humour » macabre des militaires américains. (DR)
ALCI
cales, parce qu'ils seront les victimes dési- terrain que celui des contre-menaces milition à la militarisation, la lutte contre l'OTAN et pour la sortie de chaque pays de l'alliance impérialiste dont les ministres de la Défense ont unanimement approuvé l'IDS de Reagan, le 26 mars dernier au Luxembourg. Il faut en particulier exiger que les gouvernements rendent publique la réponse que chacun d'eux s'apprête à faire, dans « les soixante jours », à la missive de Weinberger, et s'opposer à tout engagement des Etats européens dans cette aventure militariste de l'espace, qui se traduirait inévitablement par un développement des politiques d'austérité qui sont le sort commun de tous les peuples de l'Europe capitaliste.
L'accentuation de l'austérité, le développement du chômage et de la misère seront en effet les premières conséquences de l'IDS, dès aujourd'hui pour les masses américaines, et à brève échéance pour celles d'Europe de l'Ouest, si la décision de fait des Etats membres de l'OTAN de participer à l'IDS n'est pas renversée et si elle se concrétise par des engagements budgétaires nationaux précis.
Sur ce terrain peut se jouer une partie à plus d'un titre décisive. En premier lieu, pour le mouvement de la paix qui peut trouver là l'occasion de mobiliser dans ses rangs plus massivement encore les travailleurs, leurs organisations syndiManifestation pacifiste en Grande-Bretagne. (DR)
En Belgique, les femmes se mobilisent contre l'austérité et la militarisation. (DR) gnées de la politique d'austérité que suppose la participation au programme IDS. Pour le mouvement ouvrier ensuite, pour qui cela peut être l'occasion d'engager une bataille frontale contre l'austérité à l'échelle de toute l'Europe, sur la base d'un rapport de forces amélioré parce que porté par un très large mouvement de masse pacifiste. Jamais en effet le lien de cause à effet entre la militarisation et l'austérité n'est apparu aussi clairement qu'aujourd'hui avec l'IDS.
La lutte contre l'OTAN et l'austérité exige l'action de masse la plus unitaire, la plus massive, la plus puissante possible, et ceux qui dans les rangs du mouvement estimaient venu le temps de la pause, de la réflexion, parce que les retrouvailles de Genève ouvraient selon eux un champ d'action nouveau, ne pourront guère masquer longtemps leur renoncement derrière un paravent transparent. L'IDS échappera forcément au cadre de ces négociations. Les diplomates soviétiques et les mouvements de la paix officiels d'Europe orientale qui se font leurs porte-parole, fût-ce avec quelques nuances, ne sont pas les alliés idéaux que certains dirigeants du mouvement avaient cru découvrir ces deux dernières années. Leurs impératifs diplomatiques et ceux de l'action de masse pour la paix, dans la situation présente, se révèleront si ce n'est contradictoires en tout cas opposées du point de vue des objectifs et des méthodes de lutte.
C'est pourquoi l'établissement ce liens permanents avec les courants pacifistes indépendants de l'Europe de l'Est demeure essentiel, afin de les aider dans leur difficile combat contre la répression bureaucratique et de jeter ainsi les bases pour une mobilisation générale, à terme, des peuples de toute l'Europe contre la militarisation de l'espace. Les masses de l'Europe orientale sont, en effet, elles aussi touchées par les conséquences du programme impérialiste et par l'incapacité de la bureaucratie à y répondre sur un autre
TEGEN DE CONTRE LA
KRISIS CRISE
taires.
Les autres alliés naturels du mouvement de la paix ouest-européen sont les peuples en lutte contre l'impérialisme en Amérique latine et centrale, en Afrique, dans le Pacifique et ailleurs. Ils doivent occuper une place centrale dans la stratégie d'alliance du mouvement pacifiste. A ce titre, l'engagement plus précis du mouvement de la paix flamand, VAKA (14), aux côtés des combattants de la paix nicaraguayens, tout comme l'initiative des secteurs les plus avancés du mouvement ouest-allemand de réunir à Bonn un tribunal des peuples contre la politique de l'administration Reagan à l'occasion du prochain sommet des pays industrialisés qui se tiendra début mai dans la capitale fédérale, constituent la meilleure voie à suivre pour sceller l'unité de tous ceux que menace aujourd'hui directement la politique militariste, raciste et impérialiste de Washington et de ses alliés (15).
Autant de questions en vérité déjà abordées, au moins à l'état d'ébauche, dans le mouvement pacifiste, mais qu'il s'agit maintenant de traduire, pour combattre FIDS, sous forme de perspectives concrètes d'action contre l'OTAN et l'austérité, en solidarité avec les peuples qui luttent pour leur indépendance, leur dignité et leur sécurité. Autant de ques tions qui devraient faire l'objet de débats approfondis et prioritaires lors de la prochaine convention des mouvements de la paix, à Amsterdam, en juillet prochain. •
Jean-Louis MICHEL, 17 avril 1985.
14. Le VAKA s'est associé au Front anti-intervention de solidarité avec l'Amérique centrale, notamment pour l'édition de matériel d'information.
15. La condamnation du régime raciste de Prétoria et du soutien à peine voilé de celui-ci par Washington suscite dans le mouvement antiguerre, aux USA comme en Europe, un élan de solidarité avec la lutte des populations noires d'Afrique du Sud.