Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

GRANDE-BRETAGNE

La CND à la croisée des chemins

· Inprecor n° 199, 24 juin 1985 · p. 18-19 · 2 544 mots

Grande-Bretagne Paix et armements Écologie Femmes

pour le désarmement nucléaire

GRANDE-BRETAGNE

A réélection du gouvernement Thatcher aux élections législatives de juin 1983, suivie par l'arrivée des premiers

• missiles Cruise à la base aérienne américaine de Greenham Common à la fin de cette même année, marqua le début d'un nouveau débat au sein du mouvement de la paix britannique. Malgré l'évidence du contraire, la direction de la Campagne pour le désarmement nucléaire (CND), dominée par les partisans de Neil Kinnock, dirigeant du Parti travailliste, ainsi que par le courant eurocommuniste du PC britannique, est convaincue que le mouvement contre les missiles est en déclin.

Manquant de confiance dans la capacité du mouvement de mobiliser pour gagner sur ses revendications, les dirigeants du

La vague de mobilisations contre les missiles qui a touché l'Europe de l'Ouest à la fin des années 1970 a servi a réveiller la Campagne pour le désarmement nucléaire (CND) d'un sommeil qui avait duré une quinzaine d'années. Des centaines de milliers de nouveaux militants de la paix sont descendus dans les rues de

Grande-Bretagne pour protester contre le projet américain visant à les obliger à participer à un théâtre européen de guerre nucléaire « limitée ».

Cette radicalisation a rapidement trouvé un reflet au sein du Parti travailliste.

Les militants du mouvement de la paix considéraient ce parti comme la seule force politique capable de former un gouvernement qui serait prêt à interdire les armes nucléaires. En plus, l'évolution à gauche de plus en plus marquée de ce parti les encourageait à s'orienter vers lui.

La revendication de l'interdiction des armes nucléaires en Grande-Bretagne renparmi les syndicalistes de la base. En 1981, grâce aux voix bloquées d'une majorité des syndicats affiliés au parti, le congrès annuel du Parti travailliste décida d'inscrire l'abandon unilatéral des armes nucléaires dans sa plate-forme pour les prochaines élections législatives, qui eurent lieu en juin 1983. Cette ligne fut ensuite confirmée à chaque congrès, jusqu'à aujourd'hui. De nombreux militants s'attendaient donc à ce que le parti aborde les élections de juin 1983 en menant une campagne agressive en faveur du désarmement unilatéral. Ils croyaient d'ailleurs qu'il serait porté au pouvoir sur la crête d'une vague anti-conservateurs suscitée par 4 ans de politique militariste de

Thatcher.

Une telle attente s'est révélée naïve.

Au cours même de la campagne électorale, plusieurs dirigeants de la droite du Parti travailliste lancèrent des attaques publiques contre la politique unilatéraliste du

La campagne

à la croisée des chemins

naient tambour battant une campagne contre la menace des hordes soviétiques qui allaient débarquer sur les côtes britanniques. Le Parti travailliste fut largement

Le désarroi interne du parti fit douter l'électorat sur le fait qu'il existait vraiment une alternative à la ligne dure des conservateurs ou, ce qui était peut-être plus important, que le Parti travailliste était capable de mettre en œuvre une telle alternative. Mais ce n'est pas pour autant que le gouvernement Thatcher avait majoritaire dans le pays. Si Margaret Thatcher est revenue au pouvoir avec une majorité massive en sièges mais seulement avec 43 % des votes, cela est dû au système électoral britannique dans lequel il n'y a qu'un seul tour et où le candidat qui a le plus de voix est élu. LES CONSÉQUENCES DE LA DÉFAITE

DES TRAVAILLISTES Cette défaite donna lieu à un débat très important au sein du mouvement de la paix aussi bien que dans le Parti travailliste lui-même. La direction du mouvement de la paix avait une analyse quelque peu simpliste. Elle expliquait - et cette explication fut largement acceptée - que les travaillistes avaient perdu parce que la politique unilatéraliste était profondément impopulaire parmi les électeurs. Il fallait donc, selon elle, réorienter la campagne, de manière à tenir compte de la peur de l'opinion publique britannique d'être « laissée sans défense ».

Ces dirigeants ont d'abord essayé d'opposer une politique du « gel » des armements aux propositions favorables à la mobilisation des masses. Cette orientation fut rejetée par les délégués au congrès annuel de la CND à la fin de 1983. Ayant tiré les leçons de cette défaite, les dirigeants de la CND ont suivi, au cours de l'année 1984, une politique à deux vitesses : essayer de gagner la bataille idéologimouvement de la paix veulent réorienter la campagne dans le sens d'un abandon de la politique de mobilisations de masse pour le désarmement, qui serait remplacé par une démarche de pressions sur les partis politiques et d'organisation de débats.

Une telle orientation aurait pour effet de désamorcer le potentiel du mouvement de masse qui s'est développé contre les missiles pour le rendre inoffensif pour l'ordre établi. Mais, pour l'instant, la tâche des dirigeants qui préconisent cette orientation n'a pas été facile. Pour comprendre pourquoi, il faut regarder de près le développement du mouvement de la paix en

Grande-Bretagne, au cours de ces dernières années, ce qui nous permet aussi de lui tracer des perspectives pour l'avenir.

que contre la ligne unilatéraliste tout en minimisant dans la pratique l'importance

D'abord, ils ont lancé une offensive de grande envergure contre les « fondamentalistes », c'est-à-dire la gauche de la

CND, en s'appuyant notamment sur Edward Thompson, principal théoricien du mouvement de la paix britannique, qui explique pour sa part que le mouvement doit reprendre à son compte le concept de « défense », parce qu'il « nous fait penser à de bonnes choses, telles que nos

, nos "traditions" et notre "mode de vie". » Maintenant, ces dirigeants prudemment l'idée mouvement de la paix doit adopter une politique en faveur de la défense non nucléaire, afin de pouvoir convaincre l'opinion publique que l'abandon des armes nucléaires ne laisserait pas le pays sans défense face à ses soi-disant ennemis.

Lors du dernier congrès annuel de la

CND, en novembre 1984, une résolution fut adoptée qui, tout en disant que la

CND ne prendrait pas de position par rapport à des politiques spécifiques de défense non nucléaire, se prononçait en faveur d'une « politique de sécurité nationale ».

« sécurité réciproque Est-Ouest » et n'exclurait pas des « initiatives indépendantes » vers un désarmement nucléaire de la part de la Grande-Bretagne.

Cette argumentation avait été exprimée encore plus clairement dans un texte soumis au conseil national de la CND réuni à l'automne 1984, dans lequel on pouvait lire : « Notre objectif premier est de convaincre la majorité de l'opinion publique, avant les prochaines élections législatives, de la nécessité du désarmement nucléaire total de la Grande-Bretagne et de l'adoption d'une politique de défense crédible qui ne serait pas basée sur l'armement nucléaire. » (C'est nous qui soulignons. A.B.) Le même texte donnait les premières indications sur la manière de mener cette politique à deux vitesses. Re-

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connaissant le caractère large de la CND et l'existence de différentes sensibilités en son sein, il propose que le rôle de la direction de la CND au niveau national soit de décider quelles sont les campagnes centrales du mouvement et de déterminer lesquelles méritent un soutien « là où c'est justifié ». Cela signifie en particulier d'éviter des confrontations avec la base et traduit une modification graduelle de la nature de la CND et de son activité.

L'idée selon laquelle il faut adopter une plate-forme de défense non nucléaire est plus répandue au niveau de la direction qu'à la base. L'année 1984 a vu circuler, en secret et à destination de personnes « sélectionnées », des textes écrits par des dirigeants de la CND insistant sur la nécessité d'adopter une nouvelle orientation, celle de la création d'une coalition antinucléaire, dans la perspective des prochaines élections législatives. Jusqu'ici, la seule proposition de ce type avancée publiquement est celle qui fut congrès annuel du CND de 1984 et qui concerne l'élaboration d'une Charte de défense nationale. Cette résolution ne fut pas retenue sur l'ordre du jour finalement adopté. De telles propositions sont basées sur les conceptions eurocommunistes de « front populaire », reformulees pour les années 1980 sous l'appellation d'« alliance anti-conservateurs ».

Ce n'est bien sûr pas par hasard que la direction du mouvement de la paix britannique a lancé ce débat. Toute cette discussion a été en grande partie suscitée par la publication, l'année dernière, de la nouvelle politique de défense du Parti travailliste intitulée « La défense et la sécurité de la Grande-Bretagne ». Ce texte préconise que les travaillistes abandonnent toutes les armes nucléaires — quelques phrases ambigues et adroites laissent cependant une porte de sortie pour un futur gouvernement travailliste —, mais qu'ils vont « fermement soutenir l'appartenance maintenue de la Grande-Bretagne à l'OTAN ». Selon ce texte, les travaillistes devraient défendre la Grande-Bretagne par des moyens non nucléaires — en renforçant la marine de guerre et en augmentant les forces britanniques sur le front centro européen, c'est-à-dire en RFA - et défendre de l'intérieur de l'OTAN l'idée que cette alliance abandonne ses armes nucléaires. Cette dernière idée est particulièrement absurde. En effet, si jamais les travaillistes viennent au pouvoir sur une telle plate-forme, ils se trouveront devant un choix simple : soit l'appartenance à l'OTAN, soit un désarmement unilatéral de la Grande-Bretagne. Depuis que la ligne de « défense nationale non nucléaire » a été adoptée au congrès du Parti travailliste de 1984, beaucoup de membres du parti ont eu le temps de réfléchir, et de plus en plus d'indices montrent que la difficile question de l'appartenance du pays à l'OTAN est posée par un nombre toujours plus important de personnes.

Le débat sur l'OTAN a été récem ment relancé par un texte de discussion présenté au comité exécutif national du Parti travailliste par les députés Tony Benn et Eric Heffer. Ce texte défend la nécessité d'une discussion dans les rangs du mouvement ouvrier sur la question du retrait de la Grande-Bretagne de l'Alliance atlantique. Or, leur défense de l'appartenance à l'OTAN est l'un des critères sur lesquels la bourgeoisie juge si les travaillis-

« sûrs » pour gouverner une Grande-Bretagne de plus en plus turbulente. Pour l'instant, peu de syndicats sont favorables au retrait de l'OTAN et cette orientation ne risque pas d'être adoptée par un congrès du parti.

La discussion sur la défense non nucléaire a suscité un débat au sein du mouvement de la paix parallèle au débat sur l'OTAN. Traditionnellement, au mois de décembre, les femmes du camp de la paix de Greenham Common appellent à une action de masse pour commémorer l'anniversaire de l'annonce par l'OTAN de l'installation de missiles Cruise en Grande-Bretagne. Or, en décembre 1984, la direction de la CND a appelé à une manifestation, au même moment, devant les ambassades des pays membres du Pacte de Varsovie. Cette initiative n'entraîna qu'une poignée d'URSS et Bruce Kent, secrétaire national de la CND, fut obligé d'admettre son échec. De plus, peu auparavant, en novembre, une résolution appelant à une campagne contre la bombe soviétique fut écartée par les délégués de l'ordre du jour du congrès de la CND. Il y a peu de chances que la direction de la CND réussisse à faire abandonner de cette manière l'engagement de la CND pour le retrait de la Grande-Bretagne de l'OTAN.

Ces nouveaux débats au sein du mouvement de la paix britannique rendent essentielle une intensification du travail d'éducation et de propagande sur la question de l'OTAN. Pourtant, les débats qui ont lieu dans certains secteurs du mouvement de la paix sur la nécessité de centrer la campagne sur cette question sont irréalistes, du moment qu'il n'y a aucune possibilité d'organiser des manifestations de masse contre l'OTAN. Présenter la question de l'appartenance à l'Alliance atlantique comme centrale pour le mouvement de la paix en Grande-Bretagne aujourd'hui, ce serait en réalité jouer le jeu de la direction de la CND.

La question principale demeure celle de l'opposition entre des mobilisations de masse d'un côté et des démarches de pression de l'autre. Une interview dans le numéro de février 1985 de la revue du PC Marxism Today, signé par Joan Ruddock, présidente de la CND, sous le titre de mauvais augure « L'ère nouvelle de la CND », est significative. Elle y explique la nécessité pour le mouvement de la paix de devenir respectable. Il faut, selon elle, mettre l'accent non plus sur les missiles Cruise mais sur le nouveau système de force de frappe britannique Trident, contre lequel beaucoup de gens voient une possibilité de construire un front très large comprenant des forces bourgeoises. Ce serait, a-t-elle expliqué, « un autre type de campagne, qui impliquerait une activité intense en direction des députés, des rapports soutenus avec des députés qui sont sur le fond très hostiles à la CND. Mais la transition n'est pas facile à faire pour une campagne de masse qui a jusqu'ici été largement centrée sur les missiles Cruise et sur l'action directe ».

De telles déclarations publiques constituent un signe que la direction du mouvement de la paix manque de confiance dans la capacité des militants du mouvement à se mobiliser. C'est pourtant une position qui est particulièrement difficile à défendre à l'heure actuelle. La CND continue à croître rapidement. Le nombre de délégués à la conférence de novembre 1984 était de 13 % supérieur à celui de l'année précédente. Au début de 1985, 110 000 cartes avaient été distribuées au niveau national. En y ajoutant le nombre d'adhérents des groupes locaux, on arrive à un chiffre global d'environ 400 000

Le mouvement de la paix est donc le plus grand mouvement social qu'a connu la Grande-Bretagne depuis plus de 50 ans. Les militants de la paix ont été largement inspirés par l'exemple des femmes aujourd'hui, femmes, d'une combativité et d'un dévouement exceptionnels, ont montré de façon concrète que le mouvement de la paix existe pour constituer un défi au statu quo et qu'il est effectivement possible d'organiser un tel défi. Les sondages donnent toujours une majorité absolue opposée à la présence des missiles Cruise sur le territoire britannique.

Bien sûr, l'arrivée en Grande-Bretagne de la première vague de missiles Cruise a semé une certaine confusion dans les rangs du mouvement de la paix. Beaucoup de courants - notamment des féministes radicales et des partisans de la résistance passive - croyaient que c'était tout à fait possible que le mouvement de la paix à lui tout seul puisse empêcher leur installation. Ils n'ont pas compris l'importance d'une alliance avec le mouvement ouvrier organisé et la nécessité d'une solution politique.

LE DÉBAT SUR LES PERSPECTIVES

Aujourd'hui, il faut relancer le débat sur ces questions. Surtout après l'expérience de la grève historique des mineurs, qui a duré un an, il est possible d'expliquer que les institutions de l'Etat ne sont pas neutres. En effet, pour la première fois depuis de longues années, le rôle répressif des appareils civils et militaires de cet Etat a été vécu directement et à granéchelle en Grande-Bretagne même. Cette expérience est à relier à celle d'importants secteurs du mouvement de la paix, qui ont déjà fait connaissance des mêmes « forces de l'ordre ». C'est pour cette raison que les femmes de Greenham Common furent parmi les premières à se montrer solidaires des mineurs.

Ceux qui défendent l'idée que le mouvement de la paix en Europe de l'Ouest serait entré dans une période de déclin ne comprennent pas la dynamique de ce mouvement. A la fin des années 1950, la CND fut créée pour mener campagne contre la bombe atomique. A cette

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