Nous sommes des femmes des cinq pays d'Europe dans lesquels le déploiement des nouvelles armes américaines et soviétiques a commencé. Nous sommes des femmes de cultures différentes, de l'Europe de l'Ouest et de l'Est, du
Nord et du Sud, certaines d'entre nous sont organisées par des Eglises, d'autres non, certaines d'entre nous sont féministes, pacifistes ou militantes de nombreux autres mouvements pour la défense des droits humains ainsi que de l'environnement.
Malgré nos divergences, nous sommes unies par notre volonté d'autodétermination, pour lutter contre la culture du militarisme dans le monde, contre les uniformes et la violence, contre l'éducation de nos enfants pour être des soldats, et contre le gaspillage insensé des ressources naturelles. Nous exigeons le droit à l'autodétermination pour tous les individus et tous les peuples. Nous voulons faire une contribution culturelle spécifique afin de changer les structures sociales existantes. C'est pourquoi nous contestons aussi les conséquences de l'éducation sexiste sur le comportement des hommes et des femmes, et nous demandons aux hommes de faire de même.
La liberté de décider de son propre sort signifie aussi être libérées de l'exploitation et de la violence : dans nos pensées et dans nos actions, sur nos lieux de travail, dans nos rapports avec la nature et dans les rapports entre les hommes et les femmes, entre les générations, entre les
Etats, entre l'Est et l'Ouest et entre le Nord et le Sud de notre planète.
Ensemble, nous voulons briser ce cercle de violence, ainsi que les inquiétudes qu'il engendre en chacune de nous : inquiétude au sujet des armes nucléaires, peur du danger de la mort de l'humanité et de la fin du monde, peur du viol de nos corps et de nos âmes. Ensemble, nous voulons nous confronter à ces inquiétudes pour pouvoir les surmonter, non plus dans l'illégalité mais avec le droit de la libre expression de son opinion pour tout le monde, surtout dans les endroits où ce droit est nié quotidiennement. Il ne peut y avoir de perspective réaliste pour la paix sans le respect des droits humains.
Le déploiement de nouvelles armes nucléaires dans nos pays a limité notre liberté et augmenté nos peurs. Notre obligation de rompre l'engrenage de la violence est devenue plus grande à cause de la responsabilité que nous partagerions pour une catastrophe qui est devenue possible.
Nous sommes conscientes d'être à la fois des coupables et des victimes de systèmes de violence. Dans un rôle comme dans l'autre, ce ne sont pas nous qui avons pris les décisions.
Nous rejetons donc ces deux rôles. Nous ne sommes pas non plus rassurées par le fait que les représentants des deux super-puissances s'apprêtent en ce moment à négocier à Genève au-dessus de nos têtes. Encore une fois, on attend de nous que nous leur fassions confiance pour qu'ils deviennent raisonnables et renoncent volontairement à la production ainsi qu'à l'utilisation des armes de destruction de masse. Encore une fois, des négociations sur la manière d'organiser des négociations sont censées nous faire croire qu'il est possible de résoudre les problèmes d'en haut.
Au lieu de cela, nous choisissons la voie des initiatives s'opérer. Mais Vaclav Racek, lui, dans le passé, ainsi qu'en Amérique latine, mait un point de vue à la fois irréaliste et dangereux lorsqu'il demandait au mou- plus récemment. » (15) vement de la paix de "soutenir les forces militaires des démocraties occidentales en pacifistes de RDA seront d'accord avec ce tant qu'instrument des droits humains s'affrontant aux systèmes totalitaires" ses contributions, ont toujours accompaCette vue est irréaliste, puisque les forces militaires des USA et des autres pays occi- soviétiques dans leur pays d'un rejet padentaux sont tout sauf un "instrument rallèle des Pershing en RFA et ont fait des des droits humains". . Il suffit, pour s'en contributions parfois remarquables à la convaincre, de voir comment elles ont été compréhension des motifs différents qui utilisées dans les conquêtes des colonies indépendantes à la base. Cette voie ne passe pas par la militarisation de la société, ce qui explique pourquoi nous rejetons le fait d'être associées d'une manière quelconque aux préparatifs de guerre. Elle ne passe pas non plus par les rampes de lancement de missiles ni par la destruction de la nature et des relations entre les êtres humains.
Nous ne voulons ni d'une paix qui nous opprime ni d'une guerre qui nous anéantira.
Quarante ans après Auschwitz et Hiroshima, quarante ans après le début de la confrontation entre les blocs, nous voulons maintenant, enfin, commencer collectivement à nous connaître et à nous comprendre mieux, commencer aussi à nous rencontrer au-delà du mur qui sépare non seulement les frontières de nos pays mais bien trop souvent aussi nos cœurs et nos esprits.
Nous avons entrepris de construire la détente depuis la base. Rejoignez-nous !
Cette déclaration est signée par des femmes de chacun des cinq pays où ont été déployés des missiles, le Royaume-Uni, la République démocratique allemande, la République fédérale allemande, l'Italie et la Tchécoslovaquie.
Tchécoslovaquie : Eva Kanturkova, Anna Sabatova (mère de la femme de Petr Uhl, qui porte le même nom), Dana Nemcova, Marketa M. Nemkova, Jana Sternova, Libuse Silhanova, Marie Rihova, Anna Marvanova, Zdena Tomin, Ruth Tosek.
RDA : Barbel Bohley, Ulrike Poppe, Irena Kurkotz, Katja Havemann, Gisela Metz.
Italie : Elisabetta Addis, Paola Baglioni, Luisa Boccia, Raffaela Bolini, Flavia Bucca, Anna Caporicci, Giuseppina Ciuffreda, Lucia Corbo, Joan Crowley, Vichi de Marchi, Ta tiana Facchini, Dora Ferlazzo, Antonella Giunta, Chiara Ingrao, Cristina Lascialfari, Anna Martellotti, Antonella Martorelli, Cecilia Mastrantonio, Anna Pia Nadalutti, Stefania Piro, Marina Pivetta, Rita Sanvittore, Titta Sassani, Giulia na Sgrena, Lorenza Sorgato, Nicoletta Tiliacos, Anna Vio, Silvia Zamboni, Lisa Zanetti, Luciana Castellina.
RFA : Irene Flechsbard, Petra Kelly, Maries Waskill, Beate Dohmann, Dorothy E-Simske, Sabine Helens, Eva Quistrop, Eva Marie Eppler, Hanna Kutowski, Barbara Senft, Christina Mengenberg, Mikhaela van Freyhold, Gerlind Gode, Heike Vidrans.
Grande-Bretagne : Mary Kaldor, Sheila Oakes, Margot Miller, Jan Williams, Fiona Weir, Christine Connochie, Jane Dibblin, Nancy Wood, Sue Willett, Jane Mayes, Lydia Merrill, Barbara Bambridge, Margaret Crampton, Anja Manser, Clare Ryle, Carol Hughes, Sally Wood, St. Neott's Womens Peace Group, Jan Martin, Patricia Chilton, Monika Frisch, Denise Aaron, Evelyn Silver, Deborah Leach, Gwen Manchester, Jill Manchester, Joan Gallina, Bee Springwood, Annie Lockwood, Ann Mawson, Maria Wood, Monika Roos, Jolend Norman, Janet Tyroll, Stefanie Durcek, Helen Peace Chariot, Jean Ward, Marguerite Ayeres, Sue Scott, Christine King, Jill Liddington, Ann Harrison, Kate Soper, Anne Tunnicliffe.
Liste des signataires au 7 mars 1985. reaucratie de l'autre, à la militarisation de en Asie du Sud et en Afrique du Nord la société et à la course aux armements
Leurs liens avec les militants pacifistes Gageons que la plupart des groupes ouest-allemands et leur possibilité de capter quotidiennement les informations de point de vue, eux qui, dans leurs nombreu- la télévision ouest-allemande écrans ont sans doute quelque chose à gné leur refus du déploiement des missiles voir avec le fait qu'ils entretiennent moins d'illusions que d'autres pacifistes d'Europe de l'Est sur le caractère « démocrati15. END, numéro 12, Londres, octobrepoussent, la bourgeoisie d'un côté et la bu- novembre 1984.
que » des régimes de l'Ouest. est-il que le débat sur le rôle de l'impérialisme, loin de se limiter à une polémique entre militants pacifistes de l'Est et de l'Ouest recouvre une discussion qui traverse les milieux militants pacifistes de l'Est. Mais, en même temps, il faut être conscient que ces derniers apportent souvent aux militants occidentaux une information ou même une analyse sur les mobiles et la dynamique de la politique militaire - voire de la militarisation - des régimes bureaucratiques qui leur permet de mieux connaître cette réalité ou même de dissiper des illusions qu'ils pouvaient avoir
Comme la lutte pour les droits démocratiques, la lutte contre la militarisation de la vie sociale - thème central dans le développement du mouvement pacifiste en RDA - est également très présente dans la détermination d'un groupe comdes partisans estoniens de la paix, qui réclame une Baltique neutre et dénucléarisée. Ils soulignent que « si l'URSS encourage avec zèle les mouvements pacifistes à l'étranger, c'est l'armée qui, à l'intérieur des frontières est exaltée sur toute la longueur et toute la largeur du territoire ». Ils dénoncent aussi les diverses expressions d'un militarisme brutal dans la vie de la société soviétique (16). On retrouve également ce souci derrière l'initiative prise récemment un groupe polonais demandant une limitation de l'éducation militaire dans les écoles, au moment même où treize étudiants de Varsovie engageaient une grève de la faim dans une église en solidarité avec Marek Adamkiewicz, condamné deux ans et demi de prison pour avoir repréter le serment auquel contraints tous les appelés lors de leur incorporation et qui comporte un acte d'alà l'armée soviétique. Une pétition a circulé dans plusieurs villes, exi-
PAR DELA LES FRONTIERES Il est frappant de constater que la démarche des militants pacifistes de l'Est, dans le cadre de sa dimension démocratique, commence à intégrer aussi la dénonciation des phénomènes d'oppression nationale à laquelle sont soumises plusieurs nationalités sous les régimes bureaucratiques. Les pacifistes et dissidents hongrois, par exemple, considèrent comme nécessaire de s'engager dans le combat contre la discrimination touchant les minorités nationales en Hongrie, Tchécoslovaquie et Roumanie. Le KOS polonais va plus loin, en se faisant l'écho de cette préoccupation de plus en plus présente dans la presse clandestine de Solidarité. Dans son adresse au forum de Berlin-Ouest, le KOS revendique ainsi les droits des peuples européens opprimés de l'URSS et « demande à tous les participants de se rappeler également les victimes silencieuses de Yalta: les Lithuaniens, les Lettons, les Estoniens, les Biélorusses, les Ukrainiens. Leur droit à l'autodétermination n'est pas moins inaliénable que le nôtre, et leurs souffrances et leur oppression sont bien plus grandes.
HUNGARY
Sigle d'un mouvement pacifiste indépendant de Hongrie. (DR) C'est pourquoi, encore plus que nous, ils ont besoin de solidarité ».
Mais la question nationale est également soulevée à propos de la question allemande, dans l'Appel de Prague adressé à d'Amsterdam. « Si notre but est l'unification de l'Europe, peut-on y lire, alors personne ne peut être privé du droit à l'autodétermination, et ceci s'applique Allemands. Pourtant, comme pour tous les autres droits, celui-ci ne doit pas être imposé aux dépens des autres peuples, ni en ignorant leurs craintes. Déclarons donc sans équivoque qu'aucune solution ne sera recherchée dans une nouvelle révision des frontières européennes. Dans le processus du rapprochement européen, les frontières devraient progressivement perdre beaucoup de leur importance, mais même cela ne devrait pas être considéré comme une occasion de retomber dans les errements du nationalisme. » (17)
Il faut observer que ce sont les régimes bureaucratiques qui, suivant en cela la politique de Staline, présentent toujours la division de l'Allemagne comme le moyen le plus sûr pour empêcher la renaissance du nationalisme expansionniste allemand. La crainte exprimée dans l'Appel de Prague n'est justifiée que si l'on ne pose pas la perspective de la réunification de l'Allemagne et du rapprochement des Etats européens, dans le cadre d'un processus de rupture avec le capitalisme. Il n'y aura pas de danger nationaliste allemand si la réunification de cette nation s'opère non sous la direction de la bourmais comme effet d'une révolution anticapitaliste dans la partie occidend'une révolution antibureaucratique dans la partie orientale.
Les pacifistes et les dissidents de l'Est sont bien conscients de l'importance d'établir des contacts et d'approfondir le débat entre eux, par delà les frontières. C'est dans ce cadre que s'inscrivent les contacts de longue date entre les oppositions démocratiques de Pologne et de Tchécoslovaquie ou, plus récents, entre celles de Tchécoslovaquie et de RDA. Les opposants hongrois sont également actifs sur ce terrain. Pour l'un d'entre eux, Milos Haraszti, « le thème de la paix pourrait devenir peu à peu l'axe stratégique international de toutes les oppositions estqui, selon lui, faisait défaut jusqu'ici aussi bien à Solidarité qu'à la Charte 77 (18).
Le dialogue nécessaire entre militants pacifistes de l'Ouest et de l'Est progressera d'autant plus que se développera la compréhension, de part et d'autre, de ce que sont les différences de situation, au-delà de ce qui unit le combat de tous ceux qui aspirent à la paix. « Il est bien sûr vrai que les gens aspirent partout au même type de choses : la paix, une meilleure qualité de vie, plus de liberté, une justice sociale, précise Mihailo Markovic. Mais ces valeurs universelles sont menacées et violées à des degrés divers dans les diverses parties du monde. Les priorités politiques sont différentes et les causes pour lesquelles les gens sont prêts à se battre, à s'engager dans un mouvement et à prendre des risques sont différentes, bien qu'elles ne s'excluent pas nécessairement les unes les autres et qu'elles puissent être tout à fait compatibles. (19)
L'unité de combat des mouvements pacifistes de l'Est et de l'Ouest est effectivement un enjeu décisif de la lutte antiguerre à l'échelle mondiale. Mais ce ne sont pas des négociations au sommet entre gouvernements, à Genève ou ailleurs, qui permettront de la faire progresser, et quel que soit l'esprit dans lequel ces négociations sont menées. Le seul garant contre le danger de guerre, c'est la mobilisation masses contre le déploiement des armes nucléaires, contre la croissance des budgets militaires, contre la militarisation de la vie civile et contre toutes les limitations des libertés civiles et syndicales. Une lutte qui prendra nécessairement des formes et des accents différents à l'Est et à l'Ouest. Mais, en même temps, la lutte internationale pour la paix met en évidence la convergence d'intérêts des peuples qui, à l'Est comme à l'Ouest, combattent pour le droit à l'autodétermination, pour le droit à décider de leur propre sort.
Les militants de Solidarité du KOS ont parfaitement raison de déclarer : « Notre lutte implacable contre le régime en place fait qu'il serait trop coûteux pour Moscou de nous entraîner dans la phase actuelle de la course aux armements. » (20) Ce n'est pas un hasard, en effet, si aucun missile soviétique n'est stationné en Pologne. Par leur lutte, et malgré sa défaite temporaire, le peuple polonais a montré la voie aux autres peuples d'Europe. C'est de sa détermination à prendre ses affaires en mains que les pacifistes de l'Est et de l'Ouest doivent s'inspirer pour définir la voie qui leur permettra d'unir leurs mobilisations.
Jacqueline ALLIO, 5 juin 1985.
16. Alternative, numéro 31, Paris, janvier-
17. IDEO, bulletin de l'association Initiatives pour le dialogue Est-Ouest, Paris, numéro 1,
18. Across Frontiers. Berkeley. Californie. hiver-printemps 1985.
19. END, numéro 12, octobre-novembre
20. KOS, numéro 42, 30 octobre 1984.