Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

EUROPE DU NORD

La remontée des luttes ouvrières

Inprecor n° 2, 17 mars 1977 · p. 20-23 · 3 512 mots

Syndicalisme Belgique Stalinisme Allemagne

Les trois premiers mois de l'année 1977 sont marqués par une reprise des luttes ouvrières dans toute une série de pays d'Europe du Nord. La vague gréviste aux Pays-Bas et en Belgique - dont. nous publions ci-dessous une analyse plus détaillée -en a été la manifestation la plus éclatante. Les brèves grèves d'avertissement dans la métallurgie et dans les services publics ouest-allemands, le mécontentement du DGB devant les projets de réaménagement des pensions en RFA, la grève des 3.000 outilleurs de "British Leyland" tre le blocage des salaires en Grande-Bretagne, la solidarité avec les travailleurs de l'imprimerie au Danemark, peuvent être considérés comme reflétant la même tendance. En soi, il n'y a rien d'étonnant et rien d'exceptionnel à cette reprise. Pendant les deux années de récession économique 1974-75, les travailleurs ont été frappés à la fois dans leur pouvoir d'achat et dans l'emploi. Pendant la longue période d'expansion économique et de niveau élevé de l'emploi qui l'avait précédé , les travailleurs avaient acquis les "réflexes conditionnés" de la lutte pour les augmentations des salaires. Leurs cadres dirigeants au niveau de l'entreprise, leurs militants syndicaux les plus combatifs, avaient appris comment réagir aux diverses manœuvres patronales et gouvernementales qui cherchent à entraver de telles luttes. Des formes d'organisation et de combat adaptées à cette conjoncture avaient été élaborées. Lorsque vint la récession, les directions réformistes cédèrent à-la pression bourgeoise et acceptèrent dans pratiquement tous les pays d'Europe du Nord la logique capitaliste de l'austérité et de la réduction du pouvoir d'achat, sous le prétexte de dohner la priorité à la lutte contre le chômage. La classe ouvrière se trouva désorientée et sans possibilité d'une riposte immédiate et spontanée. Pour la première fois depuis de longues années, le "climat social" était marqué par une offensive patronale sur tous les fronts : - offensive contre l'emploi, avec des licenciements et des réductions d'horaires massifs; - offensive contre le pouvoir d'achat, avec des attaques contre des variantes diverses d'échelle mobile (d'adaptation des salaires à la hausse du coût de la vie) en vigueur dans divers pays; - offensive contre la Sécurité sociale et (ou) l'assurance-maladie, l'assurance-chômage (avec des campagnes ignobles cherchant à culpabiliser les pires victimes de la crise : les chômeurs, les travailleurs immigrés, les femmes, les jeunes et contre les dépenses d'apprentissage des jeunes;

- offensive en vue d'accélérer les cadences et d'accroître la "discipline du travail"; - offensive contre le droit de grève et les libertés syndicales. Mais le patronat s'était mépris sur la modification des rapports de force entre les classes provoquée par suite de la réapparition du chômage massif et structurel en Europe du Nord. Ce chômage n'a pas suffi pour saper la force organisée du mouvement ouvrier. Dans plusieurs pays, celle-ci a même continué à croître pendant la crise. Les syndicats ont atteint la force la plus élévée de leur histoire. Le potentiel de combat est resté intact. Dans ces conditions, une riposte ouvrière aux coups subis pendant la crise devint inévitable. Il fallait s'y attendre dès le renversement de la tendance économique. Il a suffi d'une reprise économique même légère pour que cette riposte se déclenche. Elles est essentiellement nourrie de deux motifs: le désir de récupérer les pertes de pouvoir d'achat subies au cours des deux années précédentes (ou d'éviter que ces pertes se poursuivent une troisième année) et la prise de conscience de la mystification dont les travailleurs avaient été victimes lorsqu'un chœur unanime (incluant les dirigeants réformistes) justifia la politique d'austérité au nom d'une prétendue création de nouveaux emplois, grâce à l'augmentation des profits et des investissements patronaux. En réalité, le chômage a à peine diminué, même dans les pays comme la RFA qui ont connu une reprise réelle. Ailleurs, il est resté stationnaire ou a même augmenté. Dans ces conditions, les travailleurs se rendent compte qu'ils ont été victimes d'une véritable escroquerie politique et sociale. Ils réagissent en conséquence. On ne peut cependant comprendre la reprise des luttes ouvrières en Europe du Nord, et en mesurer la portée et les limites, si on fait abstraction de l'imbrication complexe entre ce qui se passe au niveau des entreprises, et ce qui se passe dans la vie politique des différents pays en question. Des modifications, quelquefois subtiles, dans les rapports réciproques entre les masses laborieuses, les cadres organisateurs de la classe, les directions centrales des syndicats, les directions des partis réformistes, et les diverses fractions de la bourgeoisie, font partie du même tableau d'ensemble. Partout, la bureaucratie syndicale a rapidement saisi le climat changé dans les entreprises et à la base. Elle a tenu à réagir de manière essentiellement préventive, pour éviter un débordement par l'action directe. Comme nous ne sommes qu'au début de la reprise des luttes dans tous ces pays - dans quelques cas comme celui de la RFA, après plusieurs années de recul

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prononcé -, comme la température ne monte que modérément, la bureaucratie, soit dans son ensemble, soit dans son aile

"gauche", a en gros pu conserver le contrôle de la situation.

Il n'est donc pas question d'explosions comparables à celles que l'Italie, l'Espagne ou le Portugal ont vécu ou sont en train de vivre. La bureaucratie syndicale se trouve dans un rapport de symbiose particulier avec les partis réformistes de masse - en Europe du Nord, pour l'essentiel, les partis social-démocrates. Elle est en grande partie intégrée dans ces partis. Elle joue à fond la carte de leur participation gouvernementale, considérée comme "moindre mal" par rapport à des gouvernements des partis bourgeois, surtout en période de difficultés économiques prononcées. Mais en même temps, elle est plus indépendante à l'égard des directions social-démocrates qu'à l'époque des années 30 et 40, surtout dans la mesure où ces directions contiennent aujourd'hui tout un secteur qui ne représente plus directement le mouvement ouvrier, mais bien la bureaucratie et la technocratie de l'Etat bourgeois. Diverses situations. politiques provoquent ainsi diverses réactions de la bureaucratie syndicale. En Allemagne occidentale, dans toute la période précédant les élections législatives de 1976, la direction syndicale avait mis en sourdine toute pression revendicative, afin de ne pas "effrayer les électeurs" Mais contrairement à de nombreuses prévisions, le maintien au pouvoir du cabinet Helmut Schmidt, fût-ce avec une majorité parlementaire réduite, n'a pas accentué la tendance à la modération syndicale. Au contraire, au cours des derniers mois, tant la direction du DGB que celle de plusieurs syndicats importants ont pris leur distance avec la politique gouvernementale. C'est surtout sa politique dans le domaine des assurances sociales et sa politique fiscale - toutes les deux marquées par des concessions de plus en plus nettes au patronat - qui ont été assez sèchement critiquées par les syndicats. Cette fin de lune de miel entre Helmut Schmidt et la direction syndicale risque d'avoir un pendant en Grande-Bretagne, où l'appui pratiquement sans failles accordé par les grands syndicats à la politique du "contrat social" de Wilson-HealyCallaghan, sous prétexte qu'il faut à tout prix maintenir le Labour au pouvoir et éviter un gouyernement tory, commence à se heurter à quelques sérieuses résistances (avant tout dans le secteur public). Au Danemark, depuis la constitution du gouvernement socialdémocrate minoritaire, la politique des revenus et le déclenchement de la violente attaque patronale contre la classe ouvrière, il y eut une série de petites grèves de résistance bien qu'une riposte centrale du prolétariat fit défaut. Mais depuis le ler février 1977, le conflit qui éclata dans la principale imprimerie du pays, "Berlinske Hus" de Copenhague, a créé un pôle autour duquel la résistance ouvrière s'organise. Les mille travailleurs de "Berlinske Hus" sont engagés dans un long conflit avec des patrons qui réclament une accélération des cadences de 50%, une journée de travail plus longue, le licenciement de 300 travailleurs et une réduction des salaires de 10 à 15%. Au bout de ce conflit, les travailleurs furent lock-outés.

Les travailleurs résistent à cette agression provocatrice, le fait que la "cour du travail a une fois de plus révélé sa nature de classe en proclamant que le lock-out patronal est en réalité... une grève ouvrière sauvage, et en imposant de ce fait une amende de 300 Kr à chaque ouvrier individuel, et de 200.000 Kr au syndicat pour "responsabilité organisationnelle" de ce conflit. Les patrons ont également essayé de briser la résistance en transférant des travaux d'imprimerie vers les imprimeries "Springer" en Allemagne et vers les Pays-Bas. Le syndicat international des ouvriers du livre s'est engagé d'empêcher l'impression de ce matériel, mais il existe un problème du fait que le syndicat néerlendais du livre ne fait pas partie de l'Internationale. La vague de solidarité avec les travailleurs de "Berlinske Hus" s'étend largement au Danemark. De larges sommes d'argent sont collectées, plusieurs grèves de solidarité ont lieu dans d'autres imprimeries. Cette vague s'intègre petit à petit dans la préparation du prochain contrat collectif salarial à l'échelle nationale, pour lequel des couches ouvrières importantes s'opposent à une capitulation syndicale du type de celle d'août 1976. La bureaucratie syndicale a déjà menacé de déclencher des grèves impliquant 250.000 travailleurs, si les patrons ne modifient pas leur attitude. La situation aux Pays-Bas est moins nette. Ce pays est gouverné par une coalition entre le PS, le parti catholique et un parti confessionnel protestant, Anti-Revolutionairen, ainsi que deux petits partis. Mais le parti catholique, le parti protestant AR et un parti protestant plus conservateur, la Christelijk-Historische Unie (qui se trouve dans l'opposition aux côtés du principal parti conservateur, le Vereniging Voor Vrijheid en Demokratie) ont constitué une coalition électorale en vue des élections législatives de cette année. Cette coalition visa manifestement à écarter la social-démocratie du gouvernement. Dans ces conditions, la position plus offensive de la bureaucratie syndicale visa plus directement le patronat que le cabinet dirigé par le social-démocrate Den Uyl. Celui-ci maintint une attitude au départ "neutre" et de "non-intervention" dans la vague de grèves. Il peut même espérer tirer profit de la reprise des luttes ouvrières, dans la mesure où la bourgeoisie peut craindre qu'un passage du PS dans l'opposition accentuerait la combativité ouvrière. Il semble donc qu'une aile du Capital soit favorable au maintien de l'actuelle coalition, après les élections. Partant d'une situation inverse, une évolution analogue se produit en Belgique. Ce pays est actuellement gouverné par une coalition conservatrice de partis bourgeois. Cette coalition a tenté d'attaquer l'échelle mobile et d'aggraver les charges fiscales pesant sur les travailleurs. Les syndicats ont d'abord réagi de manière hésitante en 1976, mais la réaction s'est amplifiée en février/mars 1977 pour déboucher sur une vague de grèves importantes. Indépendamment de la nécessité de canaliser la combativité ouvrière, la bureaucratie syndicale désire obtenir un renversement d'alliance politique, le rem-

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EUROPE DU NORD placement du cabinet conservateur Tindemans par un gouvernement catholique-socialiste. Des élections anticipées sont devenues inévitables. Une aile importante de la bourgeoisie préconise d'ailleurs le même renversement d'alliance. Un autre trait commun de la situation en Belgique et aux Pays-Bas, c'est une lente radicalisation du syndicalisme catholique, qui conduit celui-ci vers une collaboration de plus en plus étroite avec les syndicats à direction social-démocrate. Aux Pays-Bas, les deux confédérations ont même constitué une fédération formelle, la FNV (Federatie Nederlandse Vakbonden, Fédération des Syndicats des Pays-Bas), qui compte 1 million de membres et qui a été l'animatrice de la vague gréviste en février 1977. En Belgique, les deux confédérations (qui comptent ensemble plus de deux millions de membres) avaient hésité en 1976, face à l'offensive antiouvrière du cabinet Tindemans, vu les réticences de la CSC (Confédération des Syndicats chrétiens) , à agir contre un cabinet sous direction catholique. Mais en février 1977, le réflexe unitaire a pris le dessus, et le Front commun des deux confédérations a permis le déclenchement de l'importante vague de grèves. Du même fait, les syndicats catholiques ont pris leur distance par rapport aux partis catholiques bourgeois dans ces deux' pays. La longue période pendant laquelle ils étaient inféodés à ces partis commence à prendre fin. Mais cela aboutit pour le moment à une véritable suspension dans le vide politique, qui ne pourra pas se maintenir indéfiniment. L'hypothèse de la constitution d'un parti des travailleurs chrétiens devient petit à petit plus réaliste. Ce serait donc simplifier excessivement l'analyse de la situation en Europe du Nord que de voir seulement des manœuvres réformistes - pour maintenir ou ramener la social-démocratie au pouvoir, en vue d'y appliquer sa politique coutûmière d' "honnête gérant du capitalisme" - derrière la reprise des luttes ouvrières. Ce n'est là qu'un élément d'un ensemble de conflits sociaux et politiques. Ce mécontentement ouvrier est réel. La remontée de la combativité, même si modeste, ne l'est pas moins. Ils ne peuvent être manipulés par les directions réformistes que jusqu'à un certain point - d'autant plus que la recomposition du mouvement ouvrier se poursuit et que le changement de cl ....i crns les entreprises se reflétera dans les partis retormistes eux-mêmes. L'écart entre la situation en Europe cu Nord et celle de l'Europe méridionale reste notable. Les événements des derniers mois ne l'ont point réduit sensiblement. Mais quelque chose a commencé à bouger dans la première catégorie de pays également. Et là aussi, ce n'est qu'un début... La vague de grèves aux Pays-Bas L'obiet officiel des trois semaines de grèves aux Pays-Bas en février 1977 - les grèves les plus importantes que ce pays ait connues depuis des décennies - était à la fois d'obtenir l'application de l'accord inter-professionnel sur l'échelle mobile en vigueur depuis 1971 et que les patrons voulurent supprimer pour l'année 1977, et d'arracher en plus 2% d'augmentation des salaires pour compenser les pertes de pouvoir d'achat subies précédemment.

L'échelle mobile fonctionne de manière très partielle et insuffisante aux Pays-Bas. L'adaptation à la hausse du coût de la vie s'effectue avec neuf mois de retard, ce qui, en période d'inflation accélérée, implique d'importantes pertes de salaires pour les travailleurs. Le mouvement syndical n'a aucune possibilité de contrôle sur le calcul de l'indice des prix de détail, élaboré exclusivement par le gouvernement et manipulé souvent de manière scandaleuse (en 1976, quelques augmentations avaient été délibérément écartées du calcul de l'indice. Il est question d'en écarter également l'augmentation des honoraires médicaux et des tarifs hospitaliers récemment décidée). Néanmoins, les travailleurs et les syndicats néerlandais considèrent que ce droit acquis, malgré ses insuffisances, constitue une certaine protection contre l'érosion du pouvoir d'achat. Aussi ont-ils ressenti comme une véritable provocation le fait que patronat ait annoncé, lors de la négociation pour le renouvellement des conventions collectives, qu'il n'appliquerait pas le ler juillet l'adaptation automatique des salaires à la hausse de l'indice officiel des prix entre octobre 1976 et avril 1977: La deuxième revendication syndicale porta sur une augmentation globale du salaire brut de 2% pour la grosse masse des salariés, augmentation qui fut également rejetée par les associations patronales. Celles-ci rompirent les négociations avec les syndicats. Le mouvement gréviste comporta deux vagues. Une première fut déclenchée le 16 février. Il y eut quelque 40.000 grévistes le 18 février. De grandes manifestations eurent lieu à Rotterdam, avec 25.000 participants, Utrecht avec 10.000 manifestants, Eindhoven avec plusieurs milliers de participants dès le 16 février. Le lendemain, manifestation de masse à La Haye, le surlendemain (premier jour de la grève proprement dite), manifestation à Amsterdam. Cette première vague gréviste avait été appuyée par toutes les centrales syndicales, tout le patronat s'y opposait. Mais la combativité ouvrière surprit le patronat. La paralysie des ports de Rotterdam et d'Amsterdam, l'entrée en grève pendant plusieurs heures, du personnel des trams d'Amsterdam, de

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Rotterdam et d'Utrecht, auquel le droit de grève est pourtant nié, fragmenta le front patronal. La grande compagnie d'aviation KLM, avec ses 17.000 ouvriers et employés, le trust alimentaire Ahold avec un personnel de 15.000 personnes, capitulèrent les premiers. La grève dans plusieurs quotidiens amena le patronat du livre à rouvrir les négociations avec les syndicats. Une grève sauvage éclata dans trois usines de bicyclettes - le seul phénomène important de débordement ! - et le soir même, les syndicats reconnurent la grève. La reprise des négociations fut dès lors décidée et les patrons cédèrent sur la question de l'échelle mobile pour 1977, tout en se réservant la possibilité de reprendre leur liberté à ce propos pour 1978. Mais ils refusèrent de céder sur les 2%. Nouvelle surprise : malgré le fait que les syndicats protestants rompirent l'unité du front syndical, les grèves se prolongèrent sans faille, dans une deuxième vague, touchant des entreprises sélectionnées parmi lesquelles les ports de Rotterdam et d'Amsterdam jouèrent, comme pendant la première vague, le rôle de secteur de pointe. Cette fois-ci, il n'y eut pas d'accord généralisé, mais bien des accords par branche d'industrie (et quelquefois par entreprise). Mais dans la grande majorité des cas, les 2% d'augmentation furent accordés. On peut donc estimer que les travailleurs néerlendais ont obtenu une victoire. Mais la victoire est limitée, puisque les revendications avancées furent déjà le résultat d'un compromis, puisque les 2% d'augmentation des salaires font face à une augmentation de la productivité qui est moyenne de 4%, et surtout puisque les directions syndicales semblent prêtes à négocier, pour l'année à venir, la limitation de l'échelle mobile à l'indice "épuré", duquel sont éliminées les augmentations tarifaires (services publics, assurances sociales, etc...) décidées par le gouvernement. Il faudra donc une grande vigilance des travailleurs pour empêcher de nouvelles érosions du pouvoir d'achat l'an prochain. La vague de grèves en Belgique Depuis le 25 février, la Belgique a vécu le mouvement de grève le plus important depuis la grève générale de 1960/61. Les deux grandes confédérations syndicales, la Fédération générale du Travail de Belgique (FGTB - syndicat à direction social-démocrate) et la Confédération des Syndicats chrétiens (CSC - syndicat catholique), avaient décidé en effet de riposter par des grèves générales fragmentées, semaine après semaine, au plan d'austérité du gouvernement réactionnaire Tindemans. Ce plan comporte une série de mesures anti-ouvrières parmi lesquelles il faudrait mentionner : - une cotisation dite de "solidarité" de 0,4% du salaire, imposée aux travailleurs pour financer l'énorme déficit des assurances sociales causé par l'accroissement du chômage; - une intensification du contrôle sélectif et la réquisition des chômeurs; - la création ou l'extension de travailleurs de "deuxième zone", obligés de travailler sans jouir des salaires tarifaires normaux (chômeurs employés par les services publics, stagiaires, etc...);

- la taxation des allocataires sociaux (y compris de catégories de chômeurs !) ; - la réduction massive des subventions de l'Etat à l'assurance-maladie et l'imposition de charges nouvelles aux malades assurés ; - une importante augmentation des impôts indirects frappant non seulement l'essence mais encore les cigarettes, les boissons, les consommations de café, etc... Contre ce plan d'austérité, les directions des deux confédérations syndicales lancent, cinq vendredis successifs, des grèves générales inter-professionnelles chaque fois dans deux provinces (une flamande et une wallonne), ainsi qu'une grève générale nationale dans un secteur déterminé des services publics. Le vendredi 25 février, la grève fut décidée pour les provinces du Hainaut et de la Flandre occidentale, ainsi que pour les cheminots et le personnel des municipalités dans tout le pays; le vendredi 4 mars, grève dans les provinces de la Flandre orientale et du Luxembourg, avec une grève du personnel des transports en commun urbains et vicinaux dans tout le pays. Et ainsi de suite. Ce plan avait le triple objectif d'échelonner la riposte, afin de chauffer successivement les esprits (en vue d'un "Premier mai de combat", d'élections anticipées?), de permettre au gouvernement et au patronat de modifier leur attitude et d'offrir un compromis et de fragmenter la force ouvrière, en évitant une grève interprofessionnelle à l'échelle nationale. Le spectre de 1960/61 hante décidément tous les esprits ... Il faut dire que cette fragmentation des forces ouvrières ne réussit qu'en partie. Car dès le premier vendredi de lutte, toute une série de secteurs, non prévus pour la grève ce jour-là, entrèrent en lutte. Ce fut notamment le cas de la masse des syndiqués de Liège, qui débrayèrent à plus de 100.000, des dockers du port d'Anvers, des métallos du Sud de la province du Luxembourg, de plusieurs secteurs combatifs à Bruxelles, d'un secteur des ouvriers du verre de Namur, etc... Le phénomène de débordement fut donc plus net qu'aux Pays-Bas, bien que, la plupart des fois, déclenché sous les auspices de la direction syndicale régionale, locale ou sectorielle. Au total, on peut dire qu'il y eut plus de 350.000 grévistes le 25 février, et quelques 375,000 le 4 mars. En outre, de grandes manifestations eurent lieu le 25 février, dont quelques unes massives : 20.000 manifestants (mais divi -sés entre FGTB et CSC) à Liège; 10.000 manifestants à Mons; 5.000 manifestants à Gand; 3.000 à la Louvière; 6.000 à Bruxelles; 3.000 à Bruges etc... La grève des chemins de fer fut totale, la paralysie de Charleroi, avec des piquets de grève volants très dynamiques, impressionnante. Après le deuxième vendredi de grève, le gouvernement a dissout les Chambres, prenant prétexte d'un conflit avec le "Rassemblement wallon" , le plus petit partenaire de la coalition gouvernementale. Les deux bureaucraties syndicales se sont empressées de suspendre les grèves générales tournantes des vendredi 11, 18 et 25 mars "pour ne pas influencer les élections". Attendons les réactions des travailleurs...

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