Le parti travailliste s'est prosterné devant la classe dominante.
AUSTRALIE de mauvais jours pour les travailleurs
Cela lui a coûté cher aux dernières élections. Les élections fédérales du 10 décembre 1977 ont reconduit le gouvernement de coalition libéraux-Parti national paysan du premier ministre Mal com Fraser, avec une avance de 50 sièges. Ce chiffre est comparable à celui du Parlement précédent où la majorité détenait 55 sièges de plus que l'opposition travailCet écart, dans une chambre des représentants qui comporte 124 sièges est une défaite écrasante pour le Parti travailliste australien (ALP - Australian Labor Party) qui est le seul parti de masse de la classe ouvrière dans le pays. Cela signifie une nouvelle période d'attaques contre l'emploi, les salaires, les assurances sociales et les droits démocratiques en 1978 succédant à deux années d'offensive réactionnaire menée par Fraser depuis l'éviction du Parti travailliste du gouvernement à la fin 1975. Le "coup" constitutionnel de Canberra du 11 novembre 1975 par lequel le gouverneur général, non élu, Sir John Kerr a éliminé le gouvernement travailliste dirigé par le premier ministre d'alors Gough Whitlam suscita un large mouvement de soutien à ce gouvernement chez les travailleurs, les étudiants et dans d'autres secteurs. Mais au cours des deux dernières années, Fraser a réussi à reprendre à la classe ouvrière un certain nombre de points importants acquis sous le gouvernement travailliste. Il a convoqué ces élections avec un an d'avance justement parce que les libéraux craignaient que des. élections l'an prochain ne soient défavorables au gouvernement. Un résultat surprise Le résultat des élections fédérales a surpris tout le monde. La défaite des travaillistes a dépassé les prévisions les plus pessimistes. Le parti travailliste a perdu 2,8% de voix par rapport à 1975 bien qu'il ait gagné les élections partielles de Greensborough, que son score ait augmenté de 7,3% aux élections du Queensland et en dépit de l'hostilité largement répandue au gouvernement Fraser. Cela devrait entraîner une reflexion critique à la base comme dans la direction du mouvement ouvrier: où le parti travailliste a-t-il fait fausse route ? Com-
Jim McILROY & Ron POULSEN ment se fait-il que le gouvernement Fraser ait pu infliger pour la deuxième fois une défaite électorale massive au Parti travailliste ? Deux années de chômage croissant, de restrictions des assurances sociales et d'attaques contre les salaires et les droits syndicaux avaient valu aux libéraux une haine de classe profonde dans le mouvement ouvrier. Et cependant, le reflux des partis de la coalition (moins 3, 2% pour les libéraux, moins 0,1% pour le Parti national paysan) est bien moins important qu'on pouvait le penser après le déclin de l'ALP à l'échelle nationale. En fait, les défections libérales ne profitèrent pas au Parti travailliste mais aux Démocrates australiens. Ces derniers forment un parti capitaliste "libéral", créé il y a six mois, quien appelle aux petites entreprises et aux professions libérales. Dirigé par l'ex-libéral Don Chipp, il a gagné environ 10% des voix (près d'un million d'électeurs) rien qu'en attirant à lui les voix des mécontents du parti libéral et du parti travailliste. Mais de façon inattendue, ces votes de rejet jouèrent davantage contre les travaillistes que contre les libéraux. Comment expliquer la performance désastreuse du Parti travailliste alors que le chômage atteint 360000 personnes (5,8%), niveau record depuis la dépression de 1930 ? Le 12 décembre, le "Sidney Morning Herald" titrait son éditorial "Un vote contre le socialisme" . Mais c'est justementlà, ce qu'il n'était pas. Ni le socialisme, ni même les plus timides réformes n'étaient l'enjeu dans cette élection. L'ALP avait présenté la plate-forme la plus conservatrice et la plus favorable aux grosses entreprises depuis des années. Une fois de plus, ces élections ont montré que la prosternation devant la classe dominante, une politique droitière et une démobilisation consciente de ceux qui le soutiennent est le chemin le plus sûr de la défaite pour le Parti travailliste. Le Parti travailliste n'a pas défendu les intérêts des travailleurs et à long terme cela lui a coûté très cher. Dans les années 1974-75, l'administration travailliste ne les a pas protégé contre la crise économique, l'accroissement rapide de
AUSTRALIE l'inflation et du chômage. En novembre 1975, les dirigeants travaillistes ne répondirent pas à leur élimination du gouvernement par les méthodes de lutte de la classe ouvrière en appelant à la grève générale; ils en appelèrent à la "démocratie" par le bulletin de vote. Au Parlement et dans les syndicats, les dirigeants du parti s'en tinrent à une attitude défensive, laissant à Fraser les mains libres pour continuer sa politique cynique. Le coup fatal fut porté par la mollesse de la campagne électorale des travaillistes, menée comme si la direction du parti ne voulait pas réellement gagner. La promesse la plus notable de leur campagne fut l'abolition d'une taxe sur les salaires, payée par les entreprises - un cadeau pour les patrons, mais pas une garantie que des emplois supplémentaires seraient créés. Pas de réelle solution de rechange Si les travaillistes ont cherché à gagner un plus large soutien ce n'était pas dans l'intention de défendre les intérêts de la population laborieuse d'Australie contre les patrons et les attaques des libéraux, mais au contraire de promouvoir une politique de conciliation avec la classe dirigeante et les classes moyennes pour prouver qu'il formerait un gouvernement "responsable" • En 1975, les dirigeants de l'aile droite de l'ALP avaient tiré la conclusion que leurs réformettes avaient été trop en avance sur les masses, que l'ALP avait "été trop loin et trop vite". Après ce nouveau recul, il est certain qu'ils vont tirer la même conclusion, de façon encore plus lourde, expliquant que cela apparaît clairement "par la volonté du peuple" qui a rejeté leur politique. Mais se rapprocher encore des libéraux ne pourra qu'affaiblir un peu plus le Parti travailliste en démoralisant sa base et en chassant d'autres voix dissidentes vers les Démocrates. Pour de nombreux électeurs, il était difficile de distinguer la politique travailliste de celle des libéraux, sauf par le réflexe du portefeuille et dans ce domaine, le Parti travailliste n'a pas dénoncé les pseudo-réformes fiscales des libéraux. Quant aux promesses de Whitlam de contenir la montée du Gough Whitlam, dirigeant du Parti travailliste australien
Malcolm Fraser, Premier ministre et chef du Parti libéral chômage, elles sonnaient creux après l'accroissement massif du chômage sous le gouvernement travailliste en 1974-75. La plate-forme du Parti travailliste était destinée à le réconcilier avec ceux-là mêmes - la classe dirigeante qui soutient Fraser - qui l'avaient mis à la porte en 1975 : Whitlam eût même une réunion privée avec le magnat de la presse Rupert Murdoch dont les différents organes ont été les principaux exécutants du tir de barrage journalistique contre les travaillistes pendant ces élections, comme pendant les précédentes. Que faut-il attendre de Fraser en 1978 ? Il est clair que la classe ouvrière et ses alliés auront à affronter de durs moments de la part d'un gouvernement qui fera valoir que ces élections lui ont donné mandat pour sa politique réactionnaire. En ce qui concerne le chômage, les perspectives sont très sombres. Les fonctionnaires du Service de l'emploi et des relations industrielles prévoient que le chômage atteindra le chiffre de 425 à 430 000 en janvier-février, soit près de 7% de la force de travail. Fraser n'a présenté aucun espoir d'une amélioration dans la situation des chômeurs pendant sa campagne. En fait l'alourdissement probable de la politique économique d'austérité de la coalition, renforcée par le résultat des élections, fera considérablement augmenter le chômage; les jeunes sortant de l'école resteront en dehors du marché du travail et la diminution des dépenses publiques continuera. Pour les salaires, il faut s'attendre à une pression croissante de la part du gouvernement pour obtenir un gel total des rémunérations, en fait, il s'agira d'une baisse des salaires encore plus forte que celle qui vient d'être imposée par la décision de la Commission d'arbitrage sur les indices. Le maquillage libéral Le problème de l'uranium va amener à brève échéance, une bataille frontale entre les syndicats et le mouvement anti-uranium d'un côté et le gouvernement et les propriétaires de mines de l'autre. Le défi qui va être lancé aux forces anti-
uranium dans le proche avenir pourrait bien être le premier test de la capacité des organisations de la classe ouvrière et celles d'autres secteurs qui s'opposent au gouvernement à lutter contre Fraser dans les conditions actuelles. Ceux qui sont pour l'exploitation des gisements n'ont pas perdu de temps avant d'affirmer que le résultat des élections était un encouragement en faveur de l'uranium. Sir Ernest Titterton, professeur de physique nucléaire à l'Université nationale d'Australie et depuis longtemps partisan de l'armement nucléaire déclara : "Les syndicats avaient donné au gouvernement un ultimatum pour organiser un referendum. Eh bien, ce referendum a eu lieu avec les élections. Leur résultat en a été un soutien massif à la politique gouvernementale, dont l'un des aspects est l'exploitation et l'exportation de l'uranium." Les syndicats "devraient y regarder à deux fois avant de saboter l'avenir du pays" avertit Titterton. Dire que les élections sont un appui à la politique gouvernementale de l'uranium ou au reste de son programme sur ce sujet, est un mensonge qui doit être immédiatement dénoncé. En fait, Fraser a veillé à mettre en sourdine le problème de l'uranium pendant la campagne. Les dirigeants de l'ALP ne l'ont eux-même que peu évoqué, sauf à la fin de leur campagne avec une brève période d'agitation sur ce thème, alors que la défaite semblait se dessiner. En tout cas, l'addition des voix des travaillistes et des Démocrates, également opposés à l'exploitation de l'uranium dépasse le nombre de voix des partis gouvernementaux. Toute la campagne des Partis libéral et national paysan fut une opération de maquillage destinée à estomper les responsabilités du gouvernement en matière de chômage, de baisse du niveau de vie et de restriction des droits démocratiques en attaquant la "crédibilité" de Gough Whitlam et en jouant la carte des soi-disant "diminutions" d'impôts de la coalition gouvernementale. En réalité, le gouvernement est en perte de vitesse comme le montre le déclin du chiffre de ses voix passant de 53 à 48 % à la Chambre des représentants. Cependant pour la plus grande part, ce n'est pas le parti travailliste qui a bénéficié de ce déclin mais ce sont les Démocrates australiens en signe de protestation contre la politique de Fraser. Par ailleurs, les voix de l'ALP sont descendues à 40%, c'est le score le plus bas qu'il ait atteint. Il est impossible de cacher qu'il s'agit d'une défaite désastreuse. La politique "défaitiste» du Parti travailliste Fondamentalement, la direction travailliste a mené une campagne défaitiste. Mais pour la base du Parti et pour ses sympathisants dans la classe ouvrière, un débat approfondi sur les perspectives doit s'ouvrir. Encore plus qu'en décembre 75, la défaite électorale est sous-tendue par la fausse route politique de la collaboration de classe.
Avec sa politique fiscale et d'autres concessions aux grosses entreprises, son refus de défendre l'échelle mobile des salaires ou d'exiger un programme s'attaquant réellement au chômage, son recul sur des questions-clés comme celles de l'uranium, Whitlam a mené le parti travailliste au désastre. Mais plus profondément, c'est une défaite de la social-démocratie. C'est l'échec de ceux qui pensent que le meilleur moyen pour le mouvement ouvrier de se défendre contre les attaques réactionnaires de Fraser est de rester bien tranquille, de rechercher un arrangement avec les patrons et d'arrêter les grèves, les manifestations et autres actions de masse pour ne "se heurter" à personne. Si le Parti travailliste et les dirigeants syndicaux réussissent à imposer un tel cours au mouvement ouvrier en 1978, le danger d'avoir à reculer encore bien davantage sera très réel. Nous savons déjà par les déclarations de Fraser que le Service de renseignements australien va être renforcé pour lutter contre les soi-disant "partis extrémistes" dans le mouvement ouvrier. L'opinion générale de la classe dominante telle qu'elle se reflète dans les grands moyens d'information se prononce clairement pour la reprise en main des secteurs les plus combatifs de la classe ouvrière. Le 12 décembre, "The Australian" écrit dans son premier commentaire après les élections : "Un affrontement sera nécessaire, dans des cas isolés, pour déraciner et détruire les noyaux des cellules communistes dont le buf est de faire naufrager notre société." Le mouvement ouvrier aura besoin de la plus grande unité autour d'une politique de lutte de classe dans la période critique qui va s'ouvrir, s'il veut battre en brèche les attaques de Fraser. Il faut construire, à la fois dans le Parti travailliste lui-même et dans les syndicats, une nouvelle direction qui ait la volonté de lutter pour les intérêts des travailleurs contre l'exploitation des mines d'uranium, pour les revendications des femmes, des Noirs, des immigrés, des jeunes. Entreprendre de forger une telle direction de lutte de classe est la tâche centrale de l'année qui vient. Mais cette direction capable de défendre les intérêts des travailleurs ne pourra émerger que si une bataille pour une politique socialiste est menée dans les rangs de l'ALP et du mouvement ouvrier en général. Les luttes extra-parlementaires continuent en dépit du sort du Parti travailliste... le mouvement contre les mines d'uranium, les batailles du mouvement syndical, la campagne pour les libertés civiques dans l'Etat du Queensland, etc. Mais l'actuelle crise de direction et le manque de perspectives de l'ALP touchent toute la classe ouvrière et ses alliés. Ces difficultés ne seront surmontées que si une authentique direction socialiste, se basant sur des méthodes de lutte de classe et rejetant la collaboration de classe qui prévaut aujourd'hui dans l'ALP, se construit dans les luttes futures conFraser. Si ce n'est au Parlement, c'est dans les rues et les entreprises, dans les bureaux et dans les écoles que la lutte continue !
FRANCE
Jean-Claude BERNARD