Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

BANGLADESH

Le testament d'Abu Taher : la révolution inachevée

· Inprecor n° 20, 20 janvier 1978 · p. 24-28 · 4 213 mots

Inde et Asie du Sud

PS-PC : ni progamme commun ni union de la gauche

La campagne électorale est lancée. L'alliance, puis la compétition entre PS et PC font à la crise ouverte et à la rupture de l'union de la g Le 7 novembre 1975, quatre ans à peine après que le Bangladesh eut conquis son indépendance, une révolte populaire secouaitle pays. Le régime militaire du général Khaled Musharraf, installé depuis quatre jours était renversé au milieu d'exubérantes manifestations de rue. Un nouveau régime militaire, avec à sa tête le général Ziaur Rahman, devait rapidement prendre sa place. Les événements de cette journée représentaient bien plus qu'un simple coup d'Etat. Lawrence Lifschultz donne un compte-rendu détaillé de la mutinerie dans son article intitulé : "Le dernier testament d'Abu Taher - Bangladesh : la révolution inachevée." Cet article est paru en août 1977 dans 'hebdomadaire indien "Economic and Political Weekly", publié à Bombay. Pendant plusieurs années, Lifschultz a été correspondant au Bangladesh de la "Far Eastern Economic Review". Il qualifie la rébellion de "révolte de soldats sans précédent dans le sous-continent (indien) depuis 1857, lorsque l'armée coloniale des Indes s'est soulevée contre les Britanniques". A l'appui de son analyse de la rébellion et des événements qui l'ont accompagné, Lifschultz fournit une importante documentation : des tracts distribués par les troupes rebelles, des lettres et des textes inédits, rédigés par Abu Taher, inspirateur de la mutinerie et dirigeant du Parti socialiste clandestin, le Jatyo Samajtantrik Dal (JSD : Parti socialiste national). Au cours du soulèvement et dans les jours qui l'ont suivi, les troupes exigèrent la création d'une "armée révolutionnaire", la "libération de tous les prisonniers politiques", le choix d'officiers sortis du rang et la constitution d'organisations révolutionnaires armées liées aux comités d'étudiants, de paysans, d'ouvriers révolutionnaires et de masses laborieuses du pays" Pour empêcher les troupes rebelles et leurs partisans civils de de réaliser leurs objectifs, le général Zia, parvenu au pouvoir à la faveur du soulèvement, déclencha rapidement la répression. Des militants politiques, y compris Abu Taher, furent

Mace suche. arrêtés; plusieurs unités militaires furent démantelées ou désarmées; une chasse aux sorcières généralisée fut déclenchée contre le JSD. L'année suivante, une série de dirigeants du JS D furent jugés par un tribunal militaire secret. Plusieurs d'entre eux furent condamnés à de lourdes peines d'emprisonnement et Taher fut exécuté. Lifschultz note que les forces représentées par Taher et celles dirigées par Zia s'affrontaient "sur une question dont on peut dire en substance, qu'elle divise tout le monde sous-développé. Qu'adviendrait-il ? le socialisme révolutionnaire dans l'une des nations les plus pauvres de la planète ou une étape de développement capitaliste basée sur les largesses des Américains et les plans de la Banque mondiale ?" Libération nationale et socialisme S'efforçant d'analyser la dynamique de ce conflit au Bangladesh, Lifschultz remonte aux origines des mouvements bengalis nationalistes et socialistes. Avant l'indépendance de 1971, le Bangladesh était appelé Pakistan Oriental (ou Bengale Oriental). Il était politiquement et économiquement sous la domination du Pakistan Occidental, situé à plus de 1500 km de là. Les Bengalis ont fortement résisté à cette oppression nationale. Dès 1952, un mouvement linguistique bengali s'opposait à l'imposition prévue de l'Urdu, la langue officielle du Pakistan. La Ligue Awami était l'organisation nationaliste la plus importante. Lifschultz la caractérise comme "un parti nationaliste bourgeois dont l'objectif principal, d'abord dans la lutte pour l'autonomie puis pour l'indépendance, fut de constituer la bourgeoisie bengalie en tant que classe pour elle-même et non subordonnée aux intérêts capitalistes du Pakistan Occidental". Dans son combat contre la domination du Pakistan Occidental, elle parvint à gagner le soutien de masse de la population bengalie.

Page 25

Dans les années soixante une série d'organisations de gauche sont apparues au Bengale Oriental. Parmi les groupes maofstes, certains comme le Parti communiste du Pakistan Oriental (marxiste-léniniste) dirigé par Mohammed Toaha, identifiaient le combat nationaliste à la direction de la Ligue Awami et expliquaient que celui-ci ne faisait que refléter le conflit existant existant entre différentes ailes de la bourgeoisie pakistanaise. Ils adoptèrent donc une position sectaire envers la lutte nationaliste bengalie, l'opposant à une mythique unité des travailleurs du Pakistan Oriental et Occidental contre leur ennemi de classe commun. Certains groupes maolstes devaient, plus tard, participer à la guerre d'indépendance du Bangladesh. Le désarroi ravagea les rangs de la plupart de ces organisations parce qu'elles n'avaient pas su discerner le caractère central de la question nationale dans la lutte des classes du Bengale Oriental et parce que Pékin avait ouvertement apporté son soutien au régime du Pakistan Occidental de Yahya Khan . Le PC pro-Moscou du Bangladesh et la Ligue nationale Awami (Muzzafar), également favorable à Moscou, soutenaient activement les campagnes de la Ligue Awami. Lifschultz écrit que "la gauche pro-Moscou défendait la thèse selon laquelle le socialisme pouvait être réalisé pacifiquement par la voie parlementaire". Après l'indépendance, ces deux partis s'affirmèrent comme les partisans les plus résolus du régime de la Ligue Awami de Sheikh Mujibur Rahman. Outre ces groupes pro-Pékin et pro-Moscou, il existait un troisième courant se réclamant du socialisme. Après l'indépendance, ce courant apparut sous les traits du JSD. Lifschultz "Selon des documents récents du parti et des déclarations de sa direction, l'histoire du JSD commença en 1962 lorsqu'un 'groupe de jeunes hommes conscients' forma 'un noyau à l'Université de Dacca. Leur position différait de celle d'autres groupes radicaux sur plusieurs points importants, particulièrement dans le domaine stratégique. Comme beaucoup d'autres, ils estimaient que le socialisme était la seule solution à la profonde misère, à l'arriération sévère et au sous-développement croissant du Bengale Oriental. Ils considéraient cependant que l'indépendance du Bengale Oriental -le Bangladesh - était un élément et une conditions nécessaires du combat pour une société socialiste. Ils s'organisèrent dans ce qu'ils appelèrent un 'noyau' formé autour de certaines personnalités, dont Sirajul Alam Khan, l'ancien secrétaire de la Ligue étudiante du Pakistan Oriental. Le groupe avait pour thèse essentielle que la 'question nationale' représentait la contradiction politique majeure de la société bengalie à cette étape de son histoire. L'exploitation du Pakistan Oriental par le capital basé dans la partie occidentale avait pris la forme de l'oppression 'nationale'. Selon eux, la brutalité du capitalisme pakistanais occidental fournissait l'axe d'un mouvement politique de masse... "L'expérience d'une intense lutte nationaliste au Bengale Oriental qui, en même temps, défendrait les droits démocratiques contre le régime militaire autocratique attirerait à la politique et à l'agitation de masse des millions de personnes.

La tradition pakistanaise de régimes militaires antidémocratiques laissait prévoir que la violence d'Etat serait utilisée pour écraser un tel mouvement; la réalisation ultime des droits démocratiques du peuple du Bengale Oriental devrait donc finalement prendre la forme de la lutte armée. A cette phase du cours des événements, le noyau du JSD estimait qu'il serait possible de transformer un mouvement nationaliste armé en mouvement révolutionnaire." Malgré leur prise de position en faveur d'un Bangladesh indépendant et socialiste, les jeunes socialistes bengalis ne voyaient pas l'importance de maintenir leur indépendance de classe face à la Ligue Awami bourgeoise; ils allèrent jusqu'à y adhérer. "Mais à cet instant même, rapporte Lifschultz, ils se mirent à penser qu'il existait en réalité deux partis en un'. Au moment voulu, ils s'attendaient à ce que l'un donne naissance à l'autre." Bien que Lifschultz ne le dise pas, c'était là une erreur politique de taille, débarrassant la direction du mouvement nationaliste, c'est-à-dire la Ligue Awami, de la préoccupation d'avoir à relever un défi sérieux en cette période cruciale du développement de la lutte. Ce "noyau" socialiste apparut aux yeux des masses comme la couche la plus militante des jeunes membres de la Ligue Awami. Lorsque la direction de la Ligue Awami hésita aux moments décisifs, les militants socialistes exercèrent une pression considérable sur elle pour qu'elle ne trahisse pas le combat nationaliste. Ceci devint le plus évident durant la crise politique qui précéda immédiatement l'éclatement de la guerre. La guerre d'indépendance En décembre 1970, après une campagne pour l'autonomie régionale, la Ligue Awami remporta une victoire nationale aux élections à l'Assemblée nationale pakistanaise, enlevant la majorité absolue des sièges. Les dirigeants pakistanais ne pouvaient cependant pas admettre l'entrée en fonction de la Ligue Awami et ils refusèrent de convoquer l'Assemblée nationale. Tandis que Mujibur Rahman tentait de négocier un compromis avec Yahya Khan, la dictateur pakistanais mettait ses troupes en place. Finalement, le 25 mars 1971, il lançait une attaque militaire d'envergure contre le peuple bengali. Dès avant les élections cependant, le "noyau" au sein de la Ligue Awami poussait à abandonner la revendication d'autonomie en faveur de celle d'indépendance politique complète. En août 1970, l'un des membres du "noyau" présenta une motion à la Ligue étudiante du Pakistan Oriental, pour un Bangladesh indépendant et socialiste. Deux mois auparavant, les les militants du "noyau" avaient rédigé un projet de déclaration d'indépendance et dessiné un nouveau drapeau du Bangladesh. Après les élections et l'ajournement sine die de la convocation de l'Assemblée nationale, écrit Lifschultz, Sheikh Mujib était hésitant et incertain :

Page 26

BANGLADESH "Il était incapable de décider s'il fallait encore approfondir sa position présente en faveur de l'autonomie fédérée ou s'il fallait formuler sans équivoque la revendication d'indépendance. Le 2 mars, lors d'un rassemblement géant auquel participait Mujib, A.S.M. Abdur Rab, qui devint plus tard secrétaire général du JSD, brûla solennellement le drapeau pakistanais et brandit le nouveau drapeau national. Le lendemain, au cours d'un autre meeting sur le Paltan Maidan, Shahjahan Siraj, qui s'affirma ensuite comme l'un des principaux dirigeants du JSD, lut le "Manifeste pour un Bangladesh indépendant" . Enfin, le 7 mars, la direction étudiante de ce qui s'appelait désormais la Ligue des étudiants du Bangladesh (et plus du Pakistan Oriental) adressa un ultimatum à Mujib : ou bien il déclarait l' indépendance ou bien elle l'abandonnait pour créer une organisation indépendante." Devant cette éventualité, Mujib mollit. Lors d'un rassemblement de plus d'un million de personnes, le 7 mars, il déclara que la lutte était désormais pour "l'émancipation et l'indépendance" totales. Pendant la guerre qui s'ensuivit, où près d'un million de Bengalis périrent, la direction de la Ligue Awami fit tout pour conserver le contrôle de la lutte pour l'indépendance, depuis son siège installé en Inde. Mais la campagne d'extermination pakistanaise stimula la résistance massive de la population bengalie et plusieurs groupes de guérilla virent le jour, certains plus ou moins indépendants de la Ligue Awami. L'un d'entre eux était dirigé par Abu Taher, ancien officier de l'armée pakistanaise qui avait fui le Pakistan Occidental pour se joindre au combat du Bangladesh. Avec un autre dirigeant de la guérilla, Mohammed Ziauddin, il s'opposa aux conceptions de la Ligue Awami et de ses alliés indiens sur l'organisation d'une guerre conventionnelle contre les forces pakistanaises en faveur de la constitution d'une armée de guérilla. La Ligue Awami résista à cette idée, craignant que la mobilisation de masse n'échappe à son contrôle. Cependant les forces de Taher devaient remporter certaines des victoires les plus importantes de cette guerre. Taher et les autres dirigeants de la guérilla étaient aussi contre une intervention militaire indienne directe aux côtés de la Ligue Awami, expliquant que les Bengalis devaient mener ce combat eux-mêmes, aussi long dusse-t-il être. La Ligue Awami et le régime d'Indira Gandhi en Inde refusèrent cette méthode. " Leur objectif, écrit Lifschultz, était de remettre le pouvoir du Bangladesh à un gouvernement de la Ligue Awami, aussi vite que possible. " Lifschultz énumère deux des facteurs qui motivaient l'intervention militaire indienne : la rivalité traditionnelle entre New Delhi et le Pakistan et son désir d'installer au Bangladesh un régime dépendant de l'assistance indienne. Il y avait cependant un troisième facteur bien plus important. New Delhi craignait que si la lutte se poursuivait encore longtemps, les éléments prosocialistes parmi les forces indépendantistes verraient leur audience s'étendre. Dans une déclaration d'avril 1971, le Secrétariat unifié de la IVe Internationale notait que la lutte pour la libération nationale et le socialisme au Bangladesh "ne peut être freinée que par une intervention de la bourgeoisie indienne, dont le seul intérêt est de préserver le statu quo et d'empêcher le combat du Bangladesh de gagner le Bengale Occidental" , L'Etat bengali situé à l'intérieur des frontières de l' Inde. Afin de bloquer une telle possibilité, les troupes indiennes entrèrent en masse au Bangladesh le 3 décembre 1971. Moins de deux semaines après, l'armée pakistanaise se rendait et le Bangladesh obtenait son indépendance formelle. Comme prévu, la Ligue Awami de Mujibur Rahman s'installait au pouvoir. L'émergence du JSD Le nouveau régime se retrouva presqu'immédiatement confronté aux défis politiques que lui lançait, de l'intérieur de la Ligue Awami, le "noyau" socialiste" . Dès janvier 1972, ce dernier se dota d'une expression publique avec le quotidien "Gonokontho" ("La Voix du peuple"). En deux ans, celui-ci devenait le second journal du pays. Lifschultz poursuit : "Mujib revint à Dacca le 10 janvier, sous les acclamations d'une foule immense. Dès son arrivée, les dirigeants étudiants qui l'avaient poussé à déclarer l'indépendance un an auparavant, s'adressèrent à lui. Ils lui firent part de leur proprosition d'un vigoureux programme de nationalisations, de coopératives, de réforme agraire et de reconstruction du pays détruit par la guerre. Ils appelèrent la Ligue Awami à adopter un programme spécifique de transition au socialisme. Ils proposèrent aussi la formation d'un 'gouvernement d'unité nationale' comprenant tous les partis qui s'étaient battus contre le Pakistan et non la seule Ligue Awami." Devant le refus de Mujib, les militants socialistes rompirent ouvertement avec la Ligue Awami. Ils emmenèrent la moitié des effectifs de la Ligue des étudiants pour former une organisation rivale. Ils firent de même dans les fédérations ouvrières et paysannes de masse. Sans être encore officiellement proclamé, le JSD fut effectivement créé en octobre 1972. Le colonel Abu Taher en était secrètement membre. C'est à ce moment que la popularité du régime de Mujib commença à décliner. Les dirigeants de la Ligue Awami étaient compromis dans des affaires de corruption et de marché noir. Tandis que 100 000 personnes mouraient dans la famine de 1973-74, les fonctionnaires du gouvernement s'enrichissaient en détournant les secours internationaux. Le malaise et l'agitation s'étendaient. Certaines des forces de guérilla engagées dans la guerre d'indépendance prirent à nouveau les armes, lançant des insurrections locales à la campagne. Le JSD devii rapidement un parti de masse dans les villes. En décembre 197 il était capable d'organiser des manifestation de 100000 personnes. En janvier et février 1974, il organisait deux grèves générales contre le régime de Mujibur . Ce dernier se tourne de plus en plus vers la répression. Les locaux du quotidien du JS D "Gonokontho" furent mis à sac et brûlés. De nombreux partisans du JSD furent abattus dans la rue et plusieurs dirigeants de premier plan du parti furent arrêtés.

Page 27

En décembre 1974, Mujib décréta l'état d'urgence au Bangladesh. Le JSD riposta en passant à la clandestinité et en mettant en route des préparatifs pour une action armée contre le régime. En juillet 1974, le JSD créa officiellement sa branche armée, les Biplobi Gono Bahini (BGB : Armée révolutionnaire du peuple), commandés par Abu Taher. Plus tard, le JS D forma une aile clandestine dans l'armée régulière du Bangladesh, les Biplobi Shainik Sangstha (BSS : Organisation révolutionnaire des soldats). Le JSD était en train de mettre au point ses plans d'insurrection contre le régime Mujib quand ce dernier fut renversé par un coup d'Etat le 15 août 1975. Mujib fut tué et Khondakar Mustaque Ahmed prit le pouvoir. Il fut lui-même renversé par le général Khaled Musharraf, le 3 novembre. Selon Lifschultz, le général Ziaur Rahman, qui était ami de Taher depuis la guerre d'indépendance, fut arrêté et obligé de démissionner de son poste de chef d'Etat-major, Juste avant d'être emprisonné, il appela Taher et lui demanda son aide. La «révolution sepoy" Le coup d'Etat de Khaled fut extrêmement impopulaire. La presse indienne lui apporta cependant son soutien, confortant ainsi la rumeur se lon laquelle le régime indien était derrière ce coup d'Etat. (A cette époque, le ressentiment bengali contre l'influence indienne omniprésente au Bangladesh, était déjà grand.) Les dirigeants du JSD estimèrent que la situation créée par le coup d'Etat de Khaled leur était propice. Mais leurs objectifs globaux dans le lancement d'une insurrection de masse semblen avoir été vagues et confus. Lifschultz cite le numéro du 23 février 1976 de "Samyabad" ("Communisme"), l'organe théorique du JSD. La décision avait été prise : "1 - Pour ébranler l'unité du groupe armé oppresseur le plus actif et le plus organisé de l'appareil d'Etat bourgeois. 2 - Pour rétrécir les capacités organisationnelles de la bourgeoisie. 3 - Pour affaiblir les forces impérialiste révisionnistes et hégémoniques qui sont les patrons de la bourgeoisie nationale. 4 - Pour aller aussi loin que possible sur la voie du rétablissement d'une situation démocratique dans la perspective ultime d'en finir avec la démocratie bourgeoise. 5 - Pour préparer le terrain à l'établissement et au développement du pouvoir d'Etat prolétarien et des forces politiques parallèles au système étatique bourgeois." De plus, Lifschultz note que l'une des préoccupations immédiates du JSD était d'obtenir la libération des 62 000 prisonniers politiques du pays, dont environ 10000 étaient militants et pour certains membres du Comité national du JSD. Par le canal de son organisation secrète dans l'armée, les BSS, le JSD (en particulier Abu Taher) organisa des réunions clandestines de sous-officiers et de Sepoys (soldats). Le 5 novembre, ils distribuèrent des milliers de tracts dans les casernes et les usines. Le 7 novembre, les militants des BSS de la garnison de Dacca, conjointement avec ceux des BGB, l'autre organisation armée du JSD, organisèrent la rébellion contre Khaled, mettant rapidement son régime à bas. Khaled fut tué au cours du soulèvement. Des manifestations avaient été organisées pour se dérouler en même temps que le soulèvement militaire. Des milliers de personnes descendirent dans la rue en réponse à l'appel du JSD. Lifschultz écrit : "Le jour de la mutinerie, des foules se pressaient pour acclamer les soldats. Les Sepoys tiraient joyeusement en l'air en clamant leur mot d'ordre : "Les soldats et le peuple sont unis."

Inoi eraient les ves de la copio. Le climat était a l'ou-

phorie." Outre Dacca, les troupes se soulevèrent à Rangpur, Chittagong, Comilla et Jessore. Rien qu'à Dacca et à Rangpur, les soldats exécutèrent 40 de leurs officiers. Le 9 novembre, un officier de haut rang se lamentait car moins de 35% de ses pairs contrôlaient encore leurs garnisons. Selon Lifschultz, le jour du soulèvement, le JSD proposa : "...L'établ L'établissement d'un gouvernement d'intérim comprenant tous les partis qui avaient été victimes de la répression sous le régime de Mujib et qui avaient soutenu la lutte pour l'indépendance du pays... Le JSD appela un tel gouvernement à organiser de nouvelles élections, à rétablir la liberté de la presse et le droit de réunion politique publi que. Dans l'armée, dans les usines et à la campagne, le JSD appela à la formation de nouveaux organes de pouvoir, comme par exemple des comités de soldats, privant la bureaucratie d'Etat de son autorité." Le JS D n'eut pas beaucoup de temps pour mettre en pratique son programme. Ses dirigeants commirent une erreur politique grave en permettant l'accession au pouvoir du général Zia, qui avait été libéré au cours du soulèvement. Lors de son procès, Taher admit que c'est lui qui avait proposé que Zia prenne le poste de gouverneur militaire sous la loi martiale. En fonction de leur expérience passée, Taher et les autres dirigeants du JS pensaient que Zia leur accorderait au moins la satisfaction de certaines de leurs revendications démocratiques telles que la libération des prisonniers politiques. Zia ordonna bien la libération du président du JSD, M.A. Jalil et de son secrétaire général, A.S. M. Abdur Rab. Il apposa même sa signature au bas de la liste des 12 revendications formulées par les troupes rebelles. Mais Zia avait d'autres objectifs. Lifschultz écrit : "Les forces fondamentalement opposées au radicalisme du soulèvement tentèrent rapidement de rétablir leur position. Mabubul Alam Chashi, éminence grise du coup d'Etat qui renversa Mujib, semble avoir convaincu Zia de changer d'attitude. S'appuyant sur le corps de la police nationale, entraînée par les Américains, particulièrement sur les unités paramilitaires de la police spéciale de combat et sur la National Security Intelligence (NSI : Centrale nationale de sécurité), la droite serra les rangs. "

Page 28

BANGLADESH Commentant la confiance initiale exprimée par le JSD à l'égard de Zia, Lifschultz déclare : "C'était une erreur grave, comparable à la confiance que les communistes chinois avaient mise en Chiang Kai-shek avant les massacres de 1927." Cependant, le 15 novembre, le JSD se dissociait publiquement de Zia. Jabil et Rab appelèrent à la constitution immédiate de "comités révolutionnaires" parmi les troupes, la classe ouvrière, les paysans et les intellectuels pour préparer la révolution socialiste. Mais Zia frappa le premier. Le 23 novembre, il fit arrêter Jalil, Rab et d'autres dirigeants du JSD. Le lendemain, Taher fut emprisonné. Dans tout le pays, le JSD était pourchassé. Ne pouvant faire confiance à la majorité de l'armée régulière, Zia fut contraint d'utiliser la police et les unités paramilitaires spéciales pour accomplir sa besogne. On rapporta que deux unités dissidentes furent difficilement désarmées à Dacca et que des centaines de soldats avaient été arrêtés ailleurs. En décembre, la presse se faisait l'écho de la capture de 1000 "mécréants" , selon l'expression utilisée par le régime militaire pour désigner les membres du JSD. Durant ce mois, une nouvelle mutinerie éclata à la base navale de Chittagong et, en mars, c'était au tour d'autres régiments de la garnison de Chittagong de se rebeller. La «justice» militaire à huis clos La répression de Zia contre le JSD encouragea certains des éléments les plus réactionnaires de l'armée et de l'administration à refaire surface. Parmi eux se trouvait une couche d'officiers bengalis qui étaient restés au Pakistan jusqu'en 1973 et qui n'avaient pas participé à la lutte pour l'indépendance. Ils réclamèrent un procès des dirigeants du JSD emprisonnés. Lifschultz écrit : "De hauts fonctionnaires de la Centrale nationale de sécurité et du ministère de l'Intérieur joignirent leurs voix à ce chœur exigeant un procès pour régler définitivement l'affaire... A la tête de ces deux organismes se trouvaient des hommes qui avaient exercé les plus hautes responsabilités dans ce domaine sous la dictature du Pakistanais Ayub Khan; ils s'agissait respectivement de A.M.S. Safdar et de Salaudin Ahmed. Ces technocrates de droite soudain réhabilités avaient repris leurs Guérilleros pendant la guerre d'indépendance en 1971 fonctions tout de suite après l'assassinat de Mujib. Nombre d'entre eux avaient été accusés en 1971 de collaboration active avec l'armée pakistanaise." En même temps, les maoistes du Parti communiste du Bengale Oriental (marxiste-léniniste), dirigé par Mohammed Toha, apportaient leur soutien au général Zia. Toaha dénonça publiquement les activités du JSD, l'accusant "de semer le mécontentement et la dissenssion parmi les Jawans (les troupes) des Forces armées en agitant le hochet des divergences de classe entre les différentes couches de l'armée. En utilisant cette tactique fourbe, ils ont tenté de désorganiser les forces de défense et d'ouvrir la voie à une invasion facile du territoire du Bangladesh par l'armée indienne" En juin 1976, un tribunal militaire spécial fut constitué afin de juger en secret Taher et les autres dirigeants politiques. On annonça plus tard qu'ils avaient été accusés de mutinerie, de trahison et de "propagation d'idéologie politique parmi les officiers et les autres membres des Services de défense, des Artilleurs du Bangladesh, des Forces de police et des Ansars" Outre Taher, Jalil et Rab étaient aussi jugés Hasanul Hug Inu, secrétaire de la Ligue Krishnak (des paysans), Mohammed Shajahan, président de la Ligue Shramik (des ouvriers) et M.R. Manna, secrétaire général de la Ligue Chattra (des étudiants). Sirajul Alam Khan, fondateur et dirigeant du JSD, passé dans la clandestinité, fut jugé par contumace. Dans son intervention au procès, dont le compte-rendu est aujourd'hui interdit au Bangladesh, Taher rejeta l'accusation de complot et dénia toute compétence au tribunal. Il raconta son isolement en détention, la torture et les menaces auxquelles il avait été soumis. Il rappela son rôle dans le combat pour l'indépendance et dans le soulèvement du 7 novembre. Il conclut en déclarant : "Je vous préviens, comme je préviens les maîtres corrompus de ce pays, en touchant à ma vie vous brûlerez l'âme de ce pays. " Le tribunal militaire annonça son verdict le 17 juillet. Taher était condamné à mort, Jalil et un autre dirigeant du JSD à la prison à perpétuité; le reste à de lourdes peines d'emprisonnement. Seuls treize accusés durent acquittés. Bien que Lifschultz n'en fasse pas mention, le quotidien américain "Washington Post" annonça, le 15 août 1976, que ce verdict avait cofhcidé avec "une mutinerie au camp militaire de Bogra, située à 150 km à l'est de la capitale. Cent personnes furent arrêtées au cours de cette rébellion qui dura toute une journée..." Le 30 septembre 1977 une nouvelle mutinerie éclata à Bogra, suivie, deux jours après, par un soulèvement militaire à Dacca. Après son écrasement, le JSD et deux autres partis furent interdits et près de cent soldats furent condamnés à mort. Quatre jours après sa condamnation par le tribunal militaire, le 21 juillet 1976, Abu Taher fut pendu. C'était la première exécution politique au Bengale depuis 1934. Selon la lettre d'un de ses amis, juste avant d'être pendu, Taher s'écria : "Vive le Bangladesh : Vive la révolution !"

Une erreur sur cette page ?