FRANCE quinze mois après
Une baisse du pouvoir d'achat des travailleurs, un chômage massif, des profits qui grimpent : 1977 aura été un «bon cru» pour les capitalistes français. Le Premier ministre français, Raymond Barre, a récemment dé- | claré devant la presse économique et financière : "Nous sommes parvenus à arrêter les évolutions préoccupantes qui se manifestaient dans l'économie française et celle-ci, lentement, commence à remonter la pente" . Quinze mois après le lancement du plan d'austérité en France, ce bilan d'autosatisfaction n'est pas partagé par tous les économistes de la bourgeoisie. Un point, cependant, fait l'unanimité, Pour la première fois depuis vingt ans, un gouvernement a réussi à faire baisser le pouvoir d'achat des travailleurs sans se heurter à une vague de conflits qui le menace politiquement. C'est le premier bilan qu'il convient de tirer de quinze mois d'austérité et d'une politique solariale, en 1977, qui visait fondamentalement à rétablir un équilibre auparavant défavorable au capital dans le partage de la valeur ajoutée. Les plus gros groupes ont généralement connu un accroissement d'environ 50% de leurs bénéfices, la revue "Economie et politique" (1) estimant, en moyenne, à 40% l'augmentation du profit des trusts. Le mouvement se poursuit d'ailleurs manifestement pour l'année 1977. Durant les six premiers mois, en effet, les bénéfices ont été très importants, les directions des grandes entreprises soulignant généralement que l'année 1977 serait un "bon cru" pour leurs profits. Baisse de 2% du pouvoir d'achat Parallèlement, le pouvoir d'achat des salariés a dû subir un très net coup de frein. Alors que celui-ci, sur la base de l'indice "officiel" des prix, avait augmenté, en moyenne, d'environ 5% de 1971 à 1976, il a stagné, voire diminué pour certaines catégories en 1977. Les revenus les plus bas ont continué de voir leur pouvoir d'achat augmenter sensiblement : le SMIC (2) est passé de 8, 94 F de l'heure à 10,06 F du ler décembre 1976 au ler décembre 1977, soit un accroissement de 12,4%. Même en tenant compte de la baisse de la durée du travail, les "smicards" auront conservé leur pouvoir d'achat cette année.
Pierre JULIEN A l'inverse, les fonctionnaires par exemple, n'auront gagné du ler janvier 1977 au ler décembre 1977 que 8, 6% de plus, alors que l'inflation, dans le même temps, selon l'indice officiel, aura grimpé de plus de 9%. De façon générale, d'ailleurs, il semble que les salariés du secteur public, du fait de strictes consignes du gouvernement au cours des négociations salariales, aient plus été victimes que ceux su secteur privé de la police des salaires instaurée par le Premier ministre. Il faut néanmoins ajouter deux correctifs décisifs à ce constat. Premièrement, l'indice officiel des prix est très contesté en France, en particulier par les organisations syndicales. La CGT publie régulièrement son propre indice qui donne des résultats fort différents de l'indice gouvernemental. En un an (novembre 1976 à novembre 1977), la différence est de 2%, l'indice CGT faisant apparaître une inflation, au cours de cette période, d'environ 11;5% contre 9,5% pour le gouvernement. L'essentiel des négociations salariales se faisant sur la base du seul indice gouvernemental, on imagine la perte qui en résulte pour les travailleurs. Deuxièmement, et c'est peut-être le plus important, même si globalement, les syndicats ne mesurent qu'à environ 2% la baisse du pouvoir d'achat des travailleurs en 1977 (sur la base des indices de prix syndicaux), cela ne reflète pas l'appauvrissement global des travailleurs, dans la mesure où les statistiques sur le pouvoir d'achat n'incluent pas ceux qui ont perdu leur travail. Si l'on rapportait la croissance de la masse salariale augmentée des prestations-chômage aux effectifs employés augmentés des chômeurs, on cons.aterait alors, eu égard à l'inflation, une baisse moyenne du pouvoir d'achat encore plus nette. Pas de reprise durable en vue Cette apparente victoire contre les travailleurs ne semble cependant pas permettre, dans l'état actuel des choses, une reprise durable et non inflationniste de l'accumulation du capital. Les prévisions concernant la formation brute de capital fixe, en 1977, ont été constamment révisées en baisse par les services économiques du gouvernement. D'après les dernières
informations dont on dispose, il semblerait que l'investissement productif, en 1977, n'ait progressé que de 2%, contre une prévision initiale de 4%. Globalement, l'indice de commandes d'équipement effectivement réalisées n'a toujours pas dépassé le niveau le plus haut atteint en 1974, après une éphémère flambée à la fin de 1975. Cette stagnation de l'investissement, combinée à un effritement de la consommation en raison de la politique salariale draconienne, explique la faiblesse de la croissance française. La production industrielle (hors bâtiment) était à l'indice 123 à la fin du mois d'octobre 1976 et, surtout, 129 en juilletaoût 1974... Quant au Produit national brut, il progressera en 1977, d'environ 3%, soit quelques points de moins que celui des principaux pays industrialisés, à l'exception de l'Italie et de la Grande-Bretagne.
VILLE DE PARIS G
BRION SYNDICK
F tes SERNICES DUBLICS PARI
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28 avril 1977 à Paris : manifestation contre l'austérité. Finalement, quinze mois de "politique d'austérité" n'auront pas permis d'amorcer un redressement sensible de l'accumulation. Pour des raisons tenant essentiellement à un rapport des forces entre les classes qui ne s'est pas détérioré au détriment du prolétariat, le patronat français n'a pu mener de front un regonflement de ses profits, une augmentation significative du taux d'exploitation et les "restructurations" nécessaires à un "redéploiement industriel" face aux nouvelles données de la concurrence interimpérialiste.
Paradoxalement, dans la conjoncture présente, la presssion sur le pouvoir d'achat réduit la perspective de débouchés et conduit à un alourdissement relatif des charges des entreprises qui continuent à "gérer" des effectifs et des capacités de production sous-utilisés. Dans ces conditions, la croissance et l'investissement sont "cassés" et le taux de profit n'augmente pas suffisamment. Il faut ajouter que la perspective d'une victoire de la gauche aux élections incite certains patrons à retarder des programmes d'investissement et à placer leurs capacités dans des valeurs-refuges immédiatement plus rentables. Faiblesses du capitalisme français Pourquoi, dans ces conditions, la compression du marché intérieur n'est-elle pas compensée par une augmentation des débouchés extérieurs ? II semble que le capitalisme français, sans doute par manque de "restructuration" suffisante, soit en train
TURY Nem Prpr - POUR 2E e s S S BRES UNICIPAUX M de perdre un précieux terrain par rapport à ses principaux concurrents. La balance commerciale française, qui avait retrouvé l'équilibre en 1975, est de nouveau fortement déficitaire en 1976 et 1977. De 23 milliards de francs en 1976, le déficit ne sera ramené qu'à environ 15 milliards en 1977. Encore convient-il de préciser que cette amélioration toute relative, tient à une stagnation des importations liée à la faiblesse de la demande in-
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térieure. De façon plus globale, les exportations, en volume, n'ont progressé que de 15% depuis le milieu de l'année 1974. Certes, l'économie française dispose d'un solde commercial hors énergie qui est positif (de près de 20 milliards) et sensiblement plus important qu'avant la crise. Mais cette petite percée exportatrice est loin de suffire à compenser la "note pétrolière" (60 milliards en 1976). L'amélioration des échanges industriels extérieurs, au cours des années récentes, s'explique exclusivement par le développement des exportations vers les marchés autres que ceux des pays impérialistes : OPEP, pays de l'Est, etc. La situation des échanges industriels ne fait que se dégrader vis-à-vis des principaux pays industrialisés. En 1976, le déficit des échanges était de près de 30 milliards à l'égard des pays de l'OCDE. Cette situatuon et l'endettement croissant du pays à l'égard de l'étranger qu'elle entraîne explique la lente détérioration de la monnaie française. En dix-huit mois, mai 1976-novembre 1977), le franc a perdu 17,4% de sa valeur par rapport au mark et 17,5% par rapport au franc suisse. 23,5% de chômeurs de plus en 15 mois Ne parvenant pas à trouver à l'extérieur les débouchés qu'il a volontairement réduits à l'intérieur, le capitalisme français s'est installé durablement dans une situation de "stagflation" classique caractérisée par le progression combinée du chômage et de l'inflation. Sur ces deux plans, on peut dire, sans même être contredit par la plupart des "observateurs économiques" que le plan d'austérité du Premier ministre Barre est un échec patent. Ce dernier s'est pourtant récemment félicité d'une certaine tendance à la baisse des statistiques de demandeurs d'emploi. E, novembre 1977, en effet, le nombre des chômeurs inscrits à l'Agence nationale pour l'emploi (ANPE) (3) a baissé de 2,2%. Il n'empêche qu'en quinze mois d'austérité la progression a été spectaculaire : + 23,5 % ou encore, 600 chômeurs de plus par jour... Quant aux offres d'emplois, elles ont baissé de 7%, de novembre 1976 à novembre 1977. L'amélioration "statistique" du chômage en France tient, en fait, à deux raisons. La première c'est que le gouvernement a lancé, en juillet dernier, un vaste programme pour l'emploi des jeunes qui incitait les entreprises - en les exonérant de charges sociales pour un an - à embaucher des jeunes travailleurs de moins de 25%. Ces embauches, toutefois, sont garanties. Elles dégonflent momentanément le marché du travail. La deuxième raison, c'est que les services administratifs de l'ANPE ont reçu des directives pour ne plus inscrire comme demandeurs d'emploi certains types de chômeurs qui, auparavant, figuraient sur les listes. En réalité, les syndicats annoncent un chiffre de chômeurs largement supérieur à celui officiellement établi par l'ANPE. La CGT parle de 1600000 chômeurs, en ajoutant aux chiffres officiels tous ceux et toutes celles qui recherchent un emploi sans pour autant être inscrits à l'Agence nationale. Encore faut-il ajouter qu'à côté du chômage total, le chômage partiel a eu tendance à se développer : 64000 personnes avaient été touchées de mai à octobre 1976; 185 000 le furent de janvier à avril 1977.
Enfin, 60 000 départs de travailleurs immigrés ont été enregistrés en 1976 et les chiffres de 1977 ne seront pas inférieurs du fait qu'une loi destinée à favoriser leur départ a été adoptée. Cette détérioration profonde de l'emploi s'accompagne d'une persistance de tensions inflationnistes plus vives que dans la plupart des autres grands pays capitalistes. Lors du lancement du plan d'austérité, le gouvernement français avait annoncé que son objectif, pour l'année 1977, était une hausse maximum des prix de 6,5%. Bien qu'on ne connaisse pas encore le chiffre du mois de décembre, la hausse avoisinera probablement 9,5% selon l'indice "officiel", les prix alimentaires, à eux seuls, ayant augmenté de 14%. Or ces derniers produits constituent, on le sait l'essentiel du budget des familles populaires. Pourtant, les patrons ne pourront arguer pour cette année d'une hausse du cours des matières premières : c'est la tendance inverse, au contraire, à laquelle on a assisté. Depuis le mois de mars dernier, le prix des matières premières industrielles comme alimentaires a connu une chute spectaculaire avoisinant 25%. Dès lors, l'inflation ne peut être ni rapportée à des tensions sur le marché de la consommation - absence de débouchés suffisants pour les entreprises - ni à des tensions sur les coûts des entreprises - freinage des salaires et baisse du prix des matières premières. Il s'agit, en fait, d'une inflation caractéristique de la crise actuelle du capitalisme français. Ne pouvant, pour le moment, imposer une défaite politique suffisamment grave à la classe ouvrière pour restaurer de manière significative leurs taux de profits - par une élévation qualitative du taux d'exploitation -les patrons tentent de contrecarrer la baisse tendancielle du taux de profit par des hausses de prix. Le capitalisme français apparaît plus que jamais englué dans ses contradictions. NOTES 1) Revue économique mensuelle du Parti communiste 2) Salaire minimum interprofessionnel de croissance 3) Organisme public qui a le monopole de l'inscription des chômeurs officiellement recensés, qui est chargée de centraliser les demandes et les offres d'emploi et de placer les demandeurs d'emploi. Raymond Barre, Premier ministre de Giscard.
BANGLADESH
Ernest HARSCH