Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

REPUBLIQUE DOMINICAINE

Crise du régime et unification des forces populaires, entretien avec une délégation du FID

· Inprecor n° 200, 8 juillet 1985 · p. 19-22 · 4 524 mots

Syndicalisme Économie mondiale

Entretien avec une délégation du Front de la Gauche dominicaine (FID)

ARALLELEMENT au processus d'unification des forces

P révolutionnaires et populaires en cours dans ce par, la

République dominicaine connaît un approfondissement de la crise du régime contrôlé par le Parti révolutionnaire dominicain (PRD), un parti qui est lié à la social-démocratie internationale. Cette crise se développe sous le double effet de l'évolution de la situation politique régionale dans la Caraibe, d'une part, et des conséquences de la crise économique et des pressions du Fonds monétaire international (FMI) gouvernement du président Salvador Jorge Blanco, d'autre part. Le rythme du rapprochement des forces révolutionnaires entre elles s'est donc accéléré ces dernières années, dans le même temps où s'aiguisaient les affrontements de classes qui devaient donner lieu aux émeutes de la faim d'avril 1984.

Avant de préciser les moments forts de ce processus d'unité, rappelons tout d'abord que l'évolution des débats au sein de la gauche révolutionnaire dominicaine dans le milieu des années 1970 amena, dès 1981, la convergence de trois organisations, le Mouvement socialiste des travailleurs (MST), le Noyau communiste des travailleurs (NCT) et le Parti socialiste (PS), qui devaient fusionner pour créer le Bloc socialiste (BS). Cette formation révolutionnaire, dont le ler congrès eut lieu en juin 1984, a été la force motrice d'un processus plus large d'unité d'action au sein du camp ouvrier et populaire.

Un premier palier fut atteint lors des élections présidentielles, législatives et municipales du 16 mai 1982, avec la présentation des deux coalitions électorales de gauche : d'un côté, la Gauche unie (IU), qui regroupait le BS, le Parti des travailleurs dominicains (PTD) et l'Union patriotique anti-impérialiste (UPA), et, de l'autre, l'Unité socialiste (US), où l'on retrouvait le Parti communiste dominicain (PCD) et deux petites organisations socialistes, le Mouvement pour le socialisme (MPS) et le Mouvement d'unité socialiste (MUS).

Le débat entre ces différents courants politiques devait se «INPRECOR » : - Comment s'est constitué le Front de la gauche dominicaine (FID)?

REPRESENTANT DU FID: - La politique du régime dominicain a déve. loppé les tensions sociales, provoquant une détérioration significative des droits démocratiques. Comprenant l'ampleur de la crise du régime et du désordre social actuel, ainsi que les nombreuses inquiétudes qu'ils font naître au sein du peuple dominicain, les courants révolutionnaires qui, jusqu'au 14 juin 1983, étaient séparés dans deux fronts différents, sont parvenus à un accord pour constituer le FID. Bien sûr, le FID est né après de nombreuses discussions. Cet événement politique a suscité un grand espoir dans le peuple dominicain, avec raison d'ailleurs, mais il a aussi créé une grande panique dans les rangs des forces réactionnaires.

Toutefois, ce courant unitaire est désormais irréversible. Les forces révolutionnaires ont aujourd hui la conviction que,

Crise du régime

gré au BS en janvier 1985 (1). de 42 000 GI's. dérant. sans unité, il n'y a pas de force, et que sans force, il n'y a pas de victoire possible. Ce constat politique a créé les conditions pour que, au-delà des divergences idéologiques et politiques sur l'appréciation de la situation du mouvement communiste international et de la situation internationale en général, les révolutionnaires dominicains mettent au premier plan de leur débat unitaire la discussion concernant la réalité locale.

Cela ne veut pas dire que nous nions les différences qui existent entre les diverses composantes du FID. Chaque organisation peut s'exprimer dans le FID, dans les termes qui lui semblent les meilleurs, et cela sur tout événement. Toutefois, le FID n'a pas comme but de voir traités en son sein les problèmes de ce genre. L'essentiel, c'est qu'il existe un consensus sur le fait que nous ne puissions continuer à tolérer la présence de monopoles étrangers, la situation néo-coloniale que vit notre pays, ni le fait que le prolétariat et les masses appauvries des campagnes conti-

REPUBLIQUE DOMINICAINE poursuivre et deboucher sur la formation, le 14 juin 1983, du Front de la gauche dominicaine (FID), qui regroupe l'essentiel des forces ouvrières et populaires de gauche de ce pays, à savoir le BS, le PCD, le PTD, le MPS, l'UPA, des militants de TIU et la Ligue communiste révolutionnaire (LCR), groupe sympatisant de la IVe Internationale qui s'est par ailleurs inté-

En 1984, l'accord imposé par le FMI en contrepartie du renouvellement d'un prêt de 450 millions de dollars (plus de 4 milliards de francs) entraîna des hausses très importantes des prix des aliments de base et provoqua, en réaction et pendant plusieurs jours, à partir du 23 avril 1984, une véritable explosion sociale (2). Celle-ci se solda par une violente répression qui fit des dizaines de morts et de blessés. Tragique paradoxe de l'histoire, ces émeutes intervenaient le jour du 19e anniversaire du soulèvement, le 24 avril 1965, des partisans de l'ex-président Juan Bosch et des militaires constitutionnalistes que l'impérialisme américain réprima dans le sang par l'intervention

Plusieurs mois après les émeutes de la faim d'avril 1984, de nouvelles actions revendicatives eurent lieu au début de l'année 1985, qui conduisirent à l'organisation d'une importante grève générale de 24 heures, le 11 février 1985, dans la préparation de laquelle le FID joua un rôle tout à fait prépon-

Il y a quelques mois, une délégation du FID était de passage en Europe. Nous en avons profité pour interroger les camarades Antonio Aquino, Carmen Sanchez et Enrique Pichardo sur l'évolution de la situation politique et sociale en République dominicaine, ainsi que sur l'état du processus unitaire des forces révolutionnaires et populaires dans ce pays. C'est sous la forme d'une interview collective que cet entretien a eu lieu.

nuent à supporter la trique de l'oppression et de l'exploitation. Par conséquent, c'est un devoir que de nous unir et d'unifier le Forts de ces deux éléments, nous sommes sûrs qu'il n'existe aucune iorce au monde capable d'empêcher la révolution dominicaine. Notre perspective révolutionnaire ne se situe d'ailleurs pas sur le long terme. C'est notre génération qui doit prendre la tête du mouvement révolutionnaire et populaire pour renverser la domination, libérer notre peuple, rendre notre pays prospère et créer les conditions pour établir la dictature du prolétariat à court terme. Ce sont là nos objectifs, et c'est autour d'eux que nous som- L'unification d'organisations ayant des traditions politiques et organisation1. Cf. Inprecor numéro 191 du 4 mars 2. Cf. Inprecor numéro 173 du 14 mai 1984.

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plus, auparavant, nous n'avions ni pro- re » faite avec des pierres, le peuple donelles différentes pose sans doute des problèmes. Comment avez-vous résolu ces problèmes de fonctionnement au sein du FID et aussi dans les rapports entre le FID et le mouvement de masse ?

- En premier lieu, au sein du FID, nous partageons le même point de vue sur l'analyse de la situation actuelle et sur la à suivre par le mouvement révolutionnaire. Alors, les problèmes qui surgissent sont relégués au second plan. De toute manière, il existe un excellent état d'esprit et de coordination entre les révolutionnaires des différentes organisations. Et bien souvent, dans la pratique, il est impossible de dire qui est membre du Parti des travailleurs dominicains, du Parti communiste dominicain, du Bloc socialiste ou de l'Union patriotique.

Cela ne signifie pas pour autant que tous les problèmes soient résolus. Il en

Use manifestent par quelques comportements ou des formes de sectarisme. Mais ce sont des comportements que nous attribuons au passé. Cela est normal, mais ce n'est pas là le courant majoritaire au sein du FID. C'est plutôt un courant en déclin

Un autre problème est inhérent à la FID. Jusqu'en novembre 1984, le FID était une coordination et non à proprement parler un front révolutionnaire. Des délégations de chacune des organisations étaient représentées dans les différentes instances du FID. Par consé quent, bien souvent, seulement 15 % ou 20 % des énergies étaient consacrées au FID, la majorité du militantisme étant effectuée dans le cadre de l'organisation politique d'origine. Il était impossible de continuer ainsi, à moins de penser que le FID n'était qu'un écran ou un mouvement d'agitation et de propagande. Pour transformer le FID en un mouvement révolutionnaire, il fallait prendre des dispositions organisationnelles correspondant à cette décision politique.

Il s'agissait aussi de lier le Front à la classe ouvrière et aux masses populaires. C'est là un autre élément important. La majorité des organisations de masse qui, durant des années ont joué un rôle important dans la lutte populaire, sont aujourd'hui sous l'influence politique du FID.

Des pas en avant ont été effectués dans la structuration du FID, avec la création d'une direction unique sous la forme d'une Commission exécutive, véritable direction politique habilitée à prendre des décisions sans consulter l'assemblée plénière. Cette Commission politique est la seule instance qui fonctionne sur le mode du consensus, toutes les autres décidant à la majorité. Dans la Commission politique, le principe du consensus a été adopté, parce que si nous avions fait pression pour que les décisions y soient prises à la majorité, cela aurait engendré la méfiance

Pour l'instant, le FID n'a pas de porte-parole fixe. Il dispose d'un organe, le journal Abril. La Commission politique a un porte-parole permanent, mais comme la direction du FID est composée de mem-

OLIGAR QUIA Y

FMI:

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« De l'oligarchie ou du FMI, quel est le pibres des différentes organisations politiques, le rôle de porte-parole revient chaque mois au représentant d'une organisation différente. Ce mode d'organisation existe plus ou moins dans d'autres instances, mais il ne correspond pas à une décision politique qui doit être suivie dans toutes les instances. Il y a donc des régions et des comités de zone qui disposent d'un porte-parole permanent. Ces responsables locaux du FID sont élus par l'assemblée des militants de toutes les organisations d'une zone, d'une province ou d'une région. Ils disposent de l'autorité réelle et morale nécessaire pour remplir les fonctions de dirigeant du FID dans ces zones. Cela nous a permis de faire de grands progrès sur le plan de l'efficacité. Personne ne met plus en cause l'appartenance politique d'origine d'un secrétaire général d'un comité de zone, d'un comité de ville ou de province. C'est là une importante avancée politique.

En effet, bien souvent jusqu'en novembre dernier, lorsque nous voulions prendre des décisions, il fallait préalablement réunir chaque organisation séparément. Maintenant, la direction politique du FID, la direction nationale, les directions régionales, provinciales, de zone et même les fronts de masse sont de véritables directions collectives.

Il est aussi important de noter que nous avons créé un département national pour les fronts de masse. Ce département est subdivisé en sous-départements composés de militants responsabilisés sur des secteurs d'intervention bien définis : paysan, ouvrier, jeunesse, culture, etc. De gramme ni projet. Maintenant nous avons un projet politique et nous savons à chaque moment ce que nous voulons et comment nous allons l'obtenir.

Pour bon nombre de révolutionnaires d'Amérique latine, le mouvement de masse est tout et l'objectif n'est rien. C'est pour cela que nous avons commis beaucoup d'erreurs. Nous aussi, en République dominicaine, nous avons connu des moments difficiles pour avoir voulu céder au spontanéisme et à l'improvisation. Nous sommes arrivés à la conclusion qu'il était impossible de faire de la politique sur cette base. Bien sûr, c'est le reflet d'une certaine maturité politique. Mais le plus important, c'est que nous avons réussi à construire une organisation de révolutionnaires et à la lier par un cordon ombilical politique d'une grande portée tactique et stratégique au mouvement ouvrier et paysan et aux masses populaires en général. L'interpénétration du mouvement des du mouvement conscient a provoqué une stimulation et un renforcement du mouvement des masses et du mouvement révolutionnaire lui-même, si bien qu'il est impossible que l'un se développe en marge de l'autre. Cette interrelation a permis de réaliser l'unité entre le mouvement de masse et le mouvement révolutionnaire.

Le FID n'est pas la simple somme des groupes politiques qui l'ont constitué. Des dizaines et des dizaines de révolutionnaires, qui n'étaient pas militants d'organisations politiques, ont intégré les comités du FID. Voilà pourquoi le FID ne peut plus agir comme s'il n'était que l'addition de différentes organisations.

— Au cours du mois d'avril 1984, la République dominicaine a connu une importante vague d'agitation sociale. Les masses populaires sont descendues dans la rue pour protester contre les plans du FMI appliqués par le gouvernement dominicain. Quel a été le rôle du FID dans l'organisation et l'orientation politique de ce mouvement de protestation populaire ?

- Durant cette période, le FID n'avait pas encore atteint le degré de dé. veloppement et de coordination qu'il a aujourd'hui. Néanmoins, de janvier à mars 1984, nous avons impulsé de grandes mobilisations de masse à travers tout le pays. La dénonciation de la politique gouvernementale et les mobilisations contre les conséquences de l'accord avec le FMI ont créé les bases de la réaction du peuple dominicain en avril 1984. Celle-ci a bien sûr été marqués par un certain spontanéisme, mais, à son origine, elle a été organisée et décidée par la direction politique du FID. A ce moment-là, le FID n'était pas convaincu que ce mouvement, à l'origine local, aurait une portée nationale. Voilà pourquoi on peut parler de spontanéisme, sans pour autant nier l'existence d'une direction politique de ce mouvement. Les deux éléments étaient

Lors de cette « insurrection populai-

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veulent pourtant pas la révolution, ont dans les dix principales provinces du pays, minicain n'a pas tiré un seul coup de feu. Le gouvernement du Parti révolutionnaire dominicain a cependant ordonné une répression qui fit plus de 100 morts, 500 blessés et 5 000 emprisonnés. Pour le gouvernement, cela n'avait pas d'importance, car le 26 avril 1984, à la radio et à la télévision, le président félicitait la garde et la police pour leur conduite « exem-

Les événements d'avril 1984 ont créé une nouvelle situation dans le pays. Les rapports entre les classes se sont substantiellement modifiés. Le peuple s'est rendu compte qu'il ne pouvait continuer à vivre comme il l'avait fait jusqu'alors. C'est ce qui a totalement modifié la situation politique dominicaine. A partir de là s'est créée ce que nous avons appelé une situation pré-révolutionnaire.

La crise du régime est intense, et même les conservateurs, comme par exemple l'Eglise catholique, cherchent désespérément une solution qui puisse atténuer les tensions sociales. En ce moment, l'Eglise catholique sert de médiatrice entre les différentes formations de droite pour qu'aux élections de 1986, si elles ont lieu, la droite présente une candidature unique. L'autre objectif que poursuivent la droite et l'Eglise est la réalisation d'un pacte entre les centrales syndicales, le gouverne. ment et les patrons. Ce dessein ne les fait même pas dissimuler le caractère réactionnaire de ce pacte. En premier lieu, que la majorité du peuple dominicain en serait tenue à l'écart. Il y a en effet 32 % de la population active au chômage et 58% qui est soit au chômage soit en situation de sous-emploi. Toutes ces personnes sont mises sur la touche par la droite, qui ne cherche qu'un accord avec une minorité au détriment de la majorité. Ainsi, même au cas où elle obtiendrait la signature d'un pacte qui se traduise par le réajustement des salaires, cela ne modifierait en rien la situation sociale de la grande masse du peuple dominicain, et encore moins la situation économique. De plus, aucune centrale syndicale qui se respecte et qui tient compte des aspirations de ses membres ne pourrait souscrire à un tel accord. Il est aujourd'hui impossible de parvenir à un tel accord entre le patronat, les syndicats et le gouvernement, car les contradictions sociales sont trop acdonc non pas d'empêcher l'explosion sociale mais de la différer, afin de mettre à profit ce laps de temps pour tenter une ultime manœuvre.

- Quelles ont été, pour le FID, les leçons politiques et organisationnelles des événements d'avril 1984 ?

— Selon nous, le mouvement révolutionnaire n'était malheureusement pas prêt pour l'insurrection, et cela a été douloureux. On trouvait des milliers de gens dans les quartiers et les campagnes décidés à transformer cette « protesta », à l'origine organisée pour protester contre la faim et la misère, en une véritable insurrection qui en finirait avec tous les représentants de l'impérialisme et de la réaction créole. Mais nous n'y étions pas suffisamment préparés, et c'est là la plus grande leçon à tirer de cette situation.

Il ne s'agit pas seulement de se plaindre de cet état de fait, mais de prendre une réelle conscience du problème posé. Jusqu'alors, nous parlions de la révolution comme de quelque chose d'abstrait, comme s'il ne s'agissait que d'une simple théorie. Nous ne nous étions pas rendus compte que de parler de la révolution, cela impliquait bien plus que tout ce que nous avions pu dire. Et que tout ce que jusqu'alors n'étaient qu'absurdités ou extravagances en comparaison de la responsabilité qui nous incombait. Nous sommes en effet les seuls, avec nos défauts et nos inconséquences, sur qui reposent ces responsubilités. Lorsque nous nous sommes rendus compte que le moment était venu mais que nous n'étions pas prêts à l'affronter, nous avons pris conscience que c'était là ce qui pouvait arriver de pire à un révolution-

Néanmoins, nous savons synthétiser nos propres expériences. Nous savons trébucher et nous relever. Nous savons subir un échec, nous relever et avancer de nouveau. C'est la raison pour laquelle nous ne présentons pas la mort de dizaines de camarades lors des événements d'avril 1984 comme une défaite, mais comme une grande leçon politique. Nous avons pris conscience que nous ne pouvions cesser d'assumer la responsabilité historique dont j'ai fait mention tout à l'heure. C'est pourquoi nous avons réalisé des progrès en conséquence. Il n'y a pas de doute posnouvel événement spontané comparable à celui d'avril 1984 est impossible. Que personne n'ait le moindre doute quant à la nouvelle situation que nous allons contribuer à créer : ce sera un grand affrontement!

Le directeur du journal Listin Diario, de Saint-Domingue, interrogé sur l'influence des révolutionnaires lors de la journée de « protesta » organisée le 11 février 1985. Il se demangrand commerce de Saint-Domingue, les riches propriétaires de la rue du Conde, de l'avenue Duarte, du 30 mars, qui ne cependant soutenu un tel mouvement de « protesta » ? Ce qui s'est produit, et que ce monsieur ne comprend pas, c'est qu'il existe une nouvelle situation et que tout le monde veut se faire une carte de visite, y compris les gardes et les policiers. Car nous ne sommes plus les petits groupes de jeunes têtes brûlées qu'ils voyaient auparavant. On ne peut plus nous taxer de jeunes, car nous avons tous dépassé les 35 ans et, politiquement, nous avons mûri, ce qui est plus important.

Ainsi, la grève du 11 février 1985 est le résultat de cette évolution. Nous avons organisé une grève générale, préparée grâce à des grèves partielles, locales, régionales ou sectorielles. Notre objectif immédiat est maintenant la préparation d'une deuxième grève générale de plus grande ampleur sociale. Nous ne voulons pas organiser une nouvelle grève de 24 heures, mais une grève plus longue. Notre objectif est de synchroniser ce mouvement de « protesta » au niveau national pour convaincre progressivement le peuple que son avenir est entre ses propres mains. De ce point de vue, la République dominicaine ne ressemble pas aux autres pays d'Amérique latine. Nous avons par exemple assisté à une grève générale en Bolivie, qui a duré plus d'une semaine. Si une telle grève avait lieu en République dominicaine, le gouvernement ne pourrait plus continuer à exercer le pouvoir. Aucun gouvernement ne résisterait à une telle grève, car le peuple dominicain ne se contente pas de faire grève. Il descend dans la rue, il réclame des comptes et se fait justice lui-

- La constitution du FID n'a pas fi. ni d'avoir des conséquences sur les autres forces politiques qui exerçaient ou qui exercent encore une influence sur les masses populaires. Quelles sont donc les orientations dont s'est doté le FID pour gagner à son projet les masses populaires qui continuent à être sous l'influence de ces formations bourgeoises ?

- Nous conférons un grand rôle à la Coordination nationale de masse en voie de constitution. Avec 300 organisations au niveau national et une implantation

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tif est une autre grève nationale, plus lon- pulaires tout comme l'influence qu'y a gaelle ne va pas regrouper seulement les militants de gauche. En effet, la majorité des personnes qui composent les organisations de la Coordination ne sont pas de gauche. Dans les provinces où il existe des coordinations provinciales, des organisations chrétiennes ou sous influence du courant « officialiste » y participent (3).

Ces influences idéologiques persistent, mais sur le plan politique, les masses populaires se sentent de plus en plus représentées par le FID. Au niveau idéologique, nous menons une campagne aupres de la population, qu'il s'agit de convaincre que son avenir et son destin historique reposent entre ses mains.

Les disparités entre les classes s'étant accrues, cela a provoqué l'indignation de la population et la prédispose à réagir. Je ne veux pas dire par là que la totalité des masses est sous l'influence du FID. Nous menons une lutte pour modifier la façon de penser des gens et nous espérons y parvenir à court terme.

- Les grandes mobilisations de janvier 1985 ont mis le FID à l'épreuve. Quel bilan tirez-vous de ces actions ?

- Nous avons publié à ce sujet un texte qui s'intitule « Un bilan pour l'action ». En fait, c'est plus qu'un bilan, puisqu'il définit l'orientation politique que nous allons suivre à l'avenir. Ces mobilisations du début de 1985 ont été un succès. Elles représentent la réponse du peuple dominicain à une politique antipopulaire. C'est le 28 janvier qu'ont commencé les arrêts partiels de travail. Le gouvernement a alors donné l'ordre de réprimer, pensant que les événements d'avril 1984 allaient se répéter. Mais nous n'étions pas disposés à mener des actions téméraires. Nous voulons certes mener le peuple au pouvoir, mais nous ne pensions pas le faire le 28 janvier dernier. Nous voulions articuler la « protesta », renforcer son degré d'organisation, accumuler une série d'éléments qui existent déjà pour rapprocher le moment décisif de la prise du pouvoir. C'est pourquoi, quand le gouvernement a fait descendre la troupe dans la rue, nous avons répondu par des arrêts de travail. La troupe n'a trouvé personne à combattre, car on l'a envoyée réprimer un peuple qui n'était pas descendu dans la rue. Les arrêts de travail et les i mobilisations se sont conclus par une grève de 24 heures, le 11 février. Ce fut un événement politique d'importance.

Il est en effet difficile de paralyser un pays à 90 ou 95% de son activité. Or, à Saint-Domingue, le commerce et l'industrie ont cessé de fonctionner. Même les touristes qui, avant la grève, étaient dans les hôtels, les ont ensuite désertés. Les mobilisations de janvier-février ont été le coup de semonce annoncant pour le peuple dominicain le début d'une longue période de lutte contre ses oppresgue et plus large que la précédente. Cette action devra entraîner les nouveaux secteurs sociaux qui se sont joints aux récentes grèves. Des grèves partielles, même locales, régionales ou sectorielles, serviront à la préparation de la deuxième grève nationale, pour qu'elle soit plus largement suivie et qu'elle dure plus longtemps. Au niveau revendicatif, il faut concentrer l'action expropriatrice ou le contrôle de l'Etat contre le capital financier, et non pas contre l'ensemble du capital. Cela se traduit aujourd'hui par la nécessité d'une nationalisation du système bancaire et d'un contrôle des devises. Pour renforcer la mobilisation, il est nécessaire d'impulser la coordination à la base. Toutes les organisations populaires doivent rejoindre la Coordination nationale de masse. Les instances de base de cette Coordination doivent exister au niveau municipal, régional et national. En conclusion, nous pensons poursuivre la mobilisation dans le cadre d'un processus d'accumulation de forces et de radicalisation de la lutte.

- La radicalisation des mouvements populaires en République dominicaine est incontestable. Cependant, à deux reprises vous avez évoqué le caractère pré-révolutionnaire de la situation présente. Pourriez-vous nous préciser quels sont les éléments pris en considération par le FID pour avancer une telle caractérisation ?

-Il y a plusieurs facteurs. Les plus importants sont ceux sur lesquels nous avons insisté tout au long de cette interview, c'est-à-dire les progrès dans la coordination et l'organisation des masses pogné le FID. Mais il y a autre chose. Les groupes dominants — par exemple le parti au pouvoir, le PRD -, se sont protondément discrédités aux yeux des masses, et les autres tenants du système sont dans un état encore plus lamentable. C'est un élément politique de grande importance, et c'est pourquoi l'Eglise intervient comme médiatrice, sans pour autant obtenir un accord entre les formations politiques du régime. Ils espèrent que nous nous contenterons d'une confrontation électorale avec la droite. Voici le piège dans lequel ils pensent que nous allons tomber. Le FID n'a pas encore discuté de cette question. Mais nous préférerions ne pas avoir à en débattre, notre plus cher désir étant que l'affrontement final intervienne avant cette date. Mais si cet affrontement ne se produisait pas et que nous devions débattre du problème électoral, nous le ferions plus tard. Pour l'instant, cette discussion n'est pas l'une de nos priorités.

La hiérarchie ecclésiastique est réapparue sur la scène politique, une preuve réelle de la faiblesse du régime. Bien sûr, l'Eglise est un pouvoir idéologique du système, mais elle préfère en général se tenir loin des remous de la politique pour mieux pouvoir tromper le peuple.

Par ailleurs, les principales instances du régime, la chambre des députés et la chambre des sénateurs, connaissent une crise permanente. L'an dernier, ces structures ont passé plus de deux mois sans pouvoir siéger, car elles n'avaient même pas réussi à se mettre d'accord pour désigner un secrétaire. Pendant une période, il y avait même deux présidents dans chacune de ces chambres. Depuis le mois de novembre 1984, le projet de budget est déposé à la chambre, mais les élus n'ont pas encore réussi à réunir le quorum nécessaire pour en discuter. La République dominicaine va à la dérive, personne ne fait plus confiance aux institutions, les défenseurs du régime eux-mêmes se montrent inquiets de cette situation. Le niveau de corruption et de putréfaction atteint par ce régime est incroyable. Il n'y a plus d'autorité. Dans la ville de Santiago par exemple, cela fait un bon moment que le gouverneur ne remplit plus ses fonctions. Ou encore, la Banque centrale est devenue un simple bureau ce comptabilité. Elle ne contrôle plus l'émission de la monnaie. De plus, les groupes dominants rencontrent un autre problème de fond, celui que constituent un peuple indigné par un accord anti-national et anti-populaire avec le FMI et un mouvement révolutionnaire implanté dans le mouvement de masse. Ce sont ces facteurs objectifs qui ont créé une situation différente. C'est pour cela que nous disons que nous sommes dans une situation pré-révolutionnaire. Tout le monde s'accorde à dire que nous sommes au bord de l'effondrement du régime.

Propos recueillis par José RAMIREZ, Paris, mai 1985. 3. Le courant officialiste représente des organisations de masse qui, comme l'Union générale des travailleurs dominicains (UGTD), sont liées au parti officiel, le PRD.

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