A grève générale régionale de 48 heures des travailleurs et de la population oppri mée du Transvaal, qui a eu lieu les 5 et 6 novembre 1984, fut un événement d'une grande importance (cf. Inprecor numéro 185 du 3 décembre 1984). Elle représenta notamment un progrès significatif dans la coordination de différents fronts de lutte : étudiants, organisations civiques des townships (quartiers populaires des Noirs)
et mouvement syndical. Cette grève a marqué un saut en avant dans l'unité d'action des organisations qui sont implantées dans ces différents secteurs, sous la direction du
Nous reproduisons ci-dessous de larges extraits d'un document consacré à l'analyse de cette grève. Il a été élaboré par un groupe militant spécialement mis en place pour suivre et analyser le déroulement de cette action. La publication du bilan de cette grève, rédigé par le Labour Monitoring Group, a été retardée du fait des poursuites judiciaires qui pesaient sur les dirigeants du comité de grève. Ce document a finalement été publié dans le numéro du mois de mai 1985 du South African Labour Bulletin de
Les deux jours de grève des travailleurs noirs du Transvaal, des 5 et 6 novembre 1984, ne sont pas une simple résurgence des formes d'opposition du passé. Ils marquent une nouvelle phase dans l'histoire des protestations contre l'apartheid et le début d'une unité d'action entre la classe ouvrière organisée, les étudiants et les associations communautaires, phase au sein de laquelle les syndicats ont joué un rôle dirigeant. Comparée aux grèves passées, cette dernière fut l'une des plus importantes. Il est très difficile d'en faire une estimation exacte. Si l'on accepte le chiffre d'une moyenne de 60% de grévistes pour la zone de Pretoria-Witwatersrand-Vaal (PWV), chiffre qui fait le consensus des employeurs et des médias, on peut affirmer que la participation à la grève n'a certainement pas été inférieure à 300 000 personnes, atteignant, en probablement les 800 000. Les chiffres sont considérablement plus importants si l'on inclut les quelque 400 000 élèves qui ne sont pas allés à l'école.
Ce qui est significatif dans cette grève, par rapport à celle de 1976 qui avait été dirigée par les étudiants, c'est l'engagement actif et le rôle dirigeant des organisations ouvrières. Pendant les dix dernières années, la plupart des syndicats se sont surtout préoccupés de leurs organisations dans les entreprises et ont évité tout engagement ouvert sur des questions dépassant le cadre de celles-ci. On peut mesurer l'extension de la crise dans les townships au fait que les syndicats aient répondu si rapidement à l'appel des étudiants qui réclamaient leur soutien.
Trois débrayages localisés avaient dé. jà eu lieu au Transvaal en septembre et octobre 1984. Pendant ces deux mois, une amorce de rapports communs entre associations communautaires, organisations étudiantes et syndicats s'était établie dans les townships du Vaal et de l'East Rand. (...)
La grève de novembre 1984 fut le point culminant de trois mouvements différents mais inextricablement liés : celui des townships, celui des usines, et la mobilisation contre le système éducatif.
LA CRISE DE L'ADMINISTRATION
LOCALE DES TOWNSHIPS
La crise actuelle dans les townships est due à la réaction populaire face à la faillite de la politique urbaine du gouvernement. Après la révolte de novembre 1976, dirigée par les étudiants, l'Etat institua des conseils des communautés locales, avec des pouvoirs de décision légèrement supérieurs à ceux du conseil urbain bantou qui. existait antérieurement. Le gouvernement du Premier ministre Pieter Botha chercha à donner une plus grande autonomie aux autorités locales noires, ce qui faisait partie de son plan de réforme constitutionnelle et devait conduire à les entraîner dans une sorte de gouvernement intermédiaire régionalisé et multiracial. C'était le but recherché par le Décret sur les institutions locales noires (décret 102 de 1982), qui entra en vigueur en août 1983. Les élections à ces nouveaux conseils municipaux se tinrent en novembre 1983, avec une participation de seulement 15 à 25 % d'électeurs. Moins d'un an après, ces conseils devenaient la cible d'une résistance de masse qui atteignit des niveaux sans précédent dans l'histoire de l'Afrique du
Le décret sur les institutions locales noires relevait davantage d'une démarche constitutionnelle incantatoire que d'une véritable prise en compte des besoins matériels des populations des townships. Tout d'abord, ces conseils municipaux se voyaient octroyer une autonomie limitée mais sans aucune base fiscale viable. L'objectif proclamé était leur auto-financement et le gouvernement avait réduit de manière drastique ses contributions aux municipalités. Cependant, ces townships ne sont guère plus que des cités-dortoirs sans entreprises industrielles imposables. De plus, leurs habitants, qui appartiennent en majorité à la classe ouvrière, dont beaucoup sont chômeurs, ne gagnent pas suffisamment pour fournir une assiette d'imposition suffisante.
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Troupes racistes dans le township de Sebokeng. (DR)
La plupart de ces conseils municipaux sont donc endettés. Le conseil de Soweto, par exemple, prévoit un déficit budgétaire de 30 millions de rands (140 millions de francs, ndlr.) en 1985, qu'il espère réduire de 10 millions de rands (46,7 millions de francs, ndlr.) en augmentant les loyers et les charges parfois jusqu'à 100 %. Les augmentations de loyer proposées dans le Vaal étaient une réponse à de semblables difficultés financières.
Ensuite, alors que l'Etat a insisté pour que ces conseils municipaux soient des structures représentatives et démocratiquement élues, ils ne sont absolument pas reliés à une représentation nationale (des Noirs, ndlr.) et ne peuvent donc être investis des pleins droits politiques. Ce manque de légitimité s'est reflété dans les faibles taux de participation aux élections (pour les conseils municipaux, ndlr.), dans les critiques portées au système par des conseillers eux-mêmes et, finalement, dans les attaques directes contre leurs biens et leurs personnes, qui ont été parmi les traits principaux de la récente agitation. Un grand nombre de conseillers ont maintenant démissionné, les uns pour protester contre la non viabilité de ces institutions, et d'autres parce que l'Etat ne peut assurer la protection de leurs biens ou de leurs personnes. (...) Beaucoup de conseillers municipaux ont été ainsi réduits à l'impuissance, et c'est pour faire face à cette crise de légitimité qu'un sous-comité spécial du gouvernement a été créé.
La crise financière et politique des conseils municipaux des townships aide à expliquer l'actuelle vague de résistance. Elle a aussi donné le jour à de nouvelles organisations d'opposition, les associations civiques, qui constituent une source de légitimité alternative aux structures discréditées créées par l'Etat. Il est significatif que les organisations d'employeurs demandent à l'Etat de négocier avec ces organismes sur les véritables problèmes des townships au lieu de se contenter d'emprisonner leurs dirigeants.
Mais, étant donné que toutes les principales organisations civiques et communautaires du Transvaal sont affiliées au
Front démocratique uni (UDF), il ne peut y avoir de solution à la crise des townships sans atteinte aux fondements mêmes de l'Etat de l'apartheid (1). De même, l'usage considérable de la force militaire, qui n'a fait qu'augmenter le niveau de la violence, s'est montré incapable de briser la résistance et le nouveau pouvoir des organisations
C'est ce refus de négocier joint aux limites de la répression étatique qui ont abouti à cette grève qui était, en fait, une tentative de changer de façon décisive le rapport des forces dans les townships.
ORGANISATION SYNDICALE
ET ACTION OUVRIERE Les dernières années ont vu un accroissement phénoménal des effectifs syndicaux parmi les ouvriers noirs (2). C'est cette progression dans l'organisation syndicale qui a rendu possible le succès de la grève de novembre 1984. Ce qui est particulièrement frappant, c'est la continuité de ce processus de croissance du mouvement syndical des travailleurs noirs depuis 1980, en dépit de la récession et de nombreux licenciements. Ni la récession ni la menace du chômage n'ont refroidi l'ardeur des travailleurs nouvellement organisés, ce que la grève elle-même a démontré. Si l'on ne considère que les arrêts de travail recensés, le nombre de grèves qui se sont produites dans les dix premiers mois de 1984 est supérieur de 14% à celui de la même période de l'année précédente : 309 contre 270 en 1983. Le nombre de travailleurs impliqués dans ces actions a doublé, passant de 53 998 à 119 029. Le caractère général de ces chiffres masque évidemment d'importantes variations sectorielles et régionales, et de plus amples recherches pourraient faire apparaître un changement sous la forme d'actions plus défensives. Même ainsi, les principales organisations du patronat se sont alarmées de l'augmentation du pourcentage de grèves. (...)
Il y a eu un grand nombre de changements qualitatifs au sein du mouvement ouvrier sud-africain dans les dernières années. Au niveau central, le succès du mouvement vers l'unité semble capable de déboucher sur la construction d'une nouvelle confédération syndicale en 1985. Elle serait ainsi l'organisme le plus représentatif de la classe ouvrière de toute l'histoire de l'Afrique du Sud.
Au niveau des ateliers, les nouveaux syndicats se caractérisent par un degré élevé de contrôle des travailleurs, grâce à une participation massive, à une stricte responsabilisation et à la nécessité, pour les dirigeants, d'obtenir leurs mandats de la base. Ces développements se sont accompagnés de l'instauration d'un système efficace de délégués d'atelier (shop stewards). Jusqu'à présent, ces nouveaux syndicats ont résisté avec succès aux tentatives de cooptation au sein de la bureaucratie conciliatrice des conseils industriels (3). Là où les syndicats ont accédé à des postes dans les conseils industriels, cela s'est fait sur la base d'un contrôle constant des travailleurs sur leurs représentants et avec la liberté de poursuivre leur travail syndical au niveau des entreprises mêmes. (...)
Au-delà des luttes élémentaires pour leur reconnaissance et pour des salaires décents, les nouveaux syndicats ont remis en cause les directions patronales sur un grand nombre de sujets : licenciements arbitraires, réductions d'emplois, hygiène et sécurité, et même l'organisation et la façon de diriger la production. (...)
1. L'UDF est un regroupement d'opposition qui rassemble des organisations liées au courant se référant à la Charte de la liberté, adoptée en 1959, qui est la base programmatique du Congrès national africain (ANC), des secteurs de l'Eglise non raciale, et des cercles de libéraux blancs. (cf. Inprecor numéro 185 du 3 d/cembre 1984.)
2. Sur l'évolution du mouvement syndical des dernières années, se reporter au dossier paru dans Inprecor numéro 125 du 3 mai 1982
3. Les conseils industriels sont des organismes paritaires entre les représentants syndicaux et patronaux, destinés à élaborer les conventions collectives au niveau de l'entreprise. Jusqu'en 1973, les travailleurs africains étaient d'office représentés dans ces structures par un fonctionnaire blanc. Les travailleurs africains furent ensuite admis à participer à ces conseils industriels sans droit de vote et à condition que les autres participants ne s'y opposent pas.
Avec la politisation croissante les townships, en particulier depuis la fordémocratique (UDF) et du Comité (NFC), en 1983, les syndicats ont subi des pressions pour qu'ils adoptent des positions politiques. Ils y ont donné des réponses diverses : développement d'un syndicalisme politico-communautaire, croissance des syndicats liés au mouvement de la Conscience noire, tandis que le Conseil des syndicats d'Afrique du Sud (CUSA) résolvait le problème en s'affiliant à la fois à l'UDF et au NFC (4).
Dans un passé récent, les syndicats avaient organisé des actions de protestation, comme la demi-heure de grève suivie par 100 000 travailleurs, après la mort en février 1982 de Neil Aggett alors qu'il était aux mains de la police. Aujourd'hui, paradoxalement, c'est le processus même de la réforme engagée par l'Etat qui a obligé les syndicats à adopter des positions directement politiques. (...) Avec la polarisation croissante dans les townships, les syndicats ont été amenés à fournir une direction politique à leurs membres. (...) Incapables de résister à cette pression qui s'est accrue au Transvaal avec l'entrée des forces de répression dans les townships, ces syndicats ont été catapultés à la direction de la grève. Ils ont donc dû agir en dehors du cadre de l'entreprise. (...) Mais l'exigence d'action semblait cependant émaner des ouvrières (d'habitation, ndlr.) C'est parce que les syndicats étaient désormais fortement implantés qu'ils se sont sentis capables de donner un soutien et une direction à l'action proposée. (...)
LE COSAS ET LA CRISE DU SYSTEME EDUCATIF Le Congrès des étudiants sud-africains (COSAS) est une organisation qui a été fondée en 1979 pour représenter les intérêts des étudiants noirs à l'échelle nationale. Son but principal était d'alerter les étudiants et leur entourage communautaire sur la nature répressive de l'école en Afrique du Sud et de participer à l'élaboration de la charte d'un futur système éducatif non raciste et démocratique. Bien qu'implanté dans le secteur de l'enseignement, le COSAS considère que la lutte dans les écoles fait partie de la lutte bien plus large contre l'oppression et l'exploitation, et c'est un adhérent actif de l'UDF. De plus, le COSAS a impulsé la création d'organisations de défense des intérêts des jeunes travailleurs et des chômeurs.
Depuis les émeutes de Soweto en 1976, le système de scolarisation des Noirs est devenu le lieu de luttes, du fait de l'accroissement du nombre d'étudiants remettant en cause l'autorité de l'Etat et la discrimination éducative. En octobre 1984, environ 200 000 élèves, surtout de la région de PWV, ont boycotté l'école, et nombre d'entre eux l'ont fait durant la plus grande partie de l'année. Cette lutte étudiante dépasse la sphère du système éducatif et elle l'a encore montré par l'opposition aux élections de représentants des Indiens et des Métis (en août 1984, ndlr.) et par le rôle que les étudiants ont joué dans les tumultueuses protestations qui ont agité la région du Vaal. Toute l'année, le COSAS s'est battu contre le département de l'Education et de l'apprentissage, en avançant une série de revendications concrètes incluant la création de Comités de représentation démocratiquement élus par les étudiants (SRC), l'abolition des limites d'âge, l'abolition des châtiments corporels, la répression des abus sexuels commis par les enseignants masculins contre les étudiantes.
L'initiative de ce qui allait devenir la grève de novembre revient aux étudiants Il y a eu un ralentissement dans le rythme de la protestation étudiante au début d'octobre, pour trois raisons principales : d'abord, l'incapacité de l'Etat à répondre de façon adéquate aux revendications des étudiants ; ensuite, l'organisation a été affaiblie par la détention d'étudiants et, en particulier, de celles de militants du COSAS (556 en tout en 1984) et même la mort de certains d'entre eux ; enfin, les examens de fin d'année approchaient et les responsables scolaires et les conseillers municipaux en particulier essayèrent, à cette occasion, de monter une campagne pour ramener les élèves à l'école. Un grand nombre des élèves qui boycottaient leurs cours étaient prêts à retourner à l'école, à moins que le terrain de la lutte ne change et que le mouvement n'enregistre le soutien de forces sociales plus larges. C'est pourquoi un appel à la solidarité des parents fut lancé par les étudiants et des meetings furent organisés dans un grand nombre de townships pour établir des comités locaux de parents et d'élèves. En même temps, une demande d'aide était faite auprès d'autres organisations de rUDF et une réunion fut planifiée pour le 10 octobre 1984. Lors de cette réunion, les étudiants expliquèrent que leur lutte ne pourrait progresser que si le mouvement social était prêt à agir en solidarité avec eux. Dans la même ligne, le COSAS invita un peu plus tard les syndicats à les rejoindre, lui et les organisations communautaires, dans la grève.
Le 14 octobre a eu lieu à Kwa Thema une très importante réunion de 4 000 personnes, qui déboucha sur l'organisation d'un comité de parents et d'élèves, composé de 10 élèves et de 10 parents. Nombreux parmi les parents étaient des syndicalistes actifs, parmi lesquels des shop stewards du MAWU (syndicat de la métallurgie membre de la FOSATU, ndlr.) et de l'UMMAWSA, ainsi que Chris Dlamini, président de la Fédération des syndicats d'Afrique du Sud (FOSATU). Ce comité fut mandaté pour envoyer des télégramgrammes au ministre de la Coopération, du développement et de l'éducation, Viljoen, ainsi qu'au ministre de la Loi et de l'ordre (Intérieur), Louis Le Grange, pour leur exposer la liste des revendications étudiantes, qui comportait l'abandon des réglementations sur les limites d'âge, l'élection démocratique de représentants, le retrait des enseignants de race blanche (souvent des membres des forces de défense), le retrait des forces de sécurité des townships, la libération de tous les étudiants emprisonnés, la démission des conseillers de toutes les communautés, aux élèves à boycotter l'école jusqu'à ce qu'une réponse satisfaisante soit donnée par le département de l'Education et de l'apprentissage. Si ces revendications étaient rejetées par les ministres concernés, les parents entreraient alors en action en solidarité avec les jeunes scolarisés. Aucune réponse n'arriva des autorités. Il fut décidé d'appeler à une grève locale, pour le 22 octobre, et si cela ne suffisait pas, à une autre grève pour le 29.
L'arrêt de travail du 22 octobre remporta un grand succès grâce à son organisation et à ses objectifs clairs. Des reportages parus dans la presse indiquent que plus de 80% des travailleurs restèrent chez eux. La grève entraîna des heurts violents entre les jeunes qui avaient élevé des barricades dans les rues et la police. La construction de barricades était pourtant une tactique que n'approuvait pas le comité parents-élèves de Kwa Thema. C'est le succès de cette grève qui, selon Chris Dlamini, a garanti le soutien dont a bénéficié l'appel à une grève régionale du Transvaal en novembre.
LE COMITÉ DE GREVE L'accélération initiée avec la grève de Kwa Thema a préparé le terrain pour une action régionale plus importante. Le 27 octobre, un meeting très important, organisé sur une base large, a eu lieu à Johannesburg pour répondre au premier appel à la solidarité des travailleurs lancé
COSAS. Trente-sept organisations assistaient à cette réunion, dont des représentants de la FOSATU et du CUSA, ainsi que d'autres syndicats, et des représentants d'organisations de jeunesse, d'organisations communautaires et du Comité pour la libération de Nelson Mandela (RMC). Le COSAS demanda aux syndicats de faire preuve de solidarité avec les revendications étudiantes spécifiques déjà
Toutes les organisations étaient prétes à l'action concrète. Dans le cas des représentants de la FOSATU, le processus par lequel ils en sont arrivés à cette décision est très éclairant. Les représentants de la FOSATU étaient déjà engagés dans la campagne de Kwa Thema et il est évident qu'il y avait un raz-de-marée de soutien aux étudiants de la part des shop stewards, dû en partie à la solidarité étudiante avec les syndicats pendant le boycott de Simba Quix (en solidarité avec les gré. vistes de cette entreprise, ndlr.) Lors d'un
4. Le National Forum Committee (NFC) est un regroupement concurrent de l'UDF et créé quelques mois avant celui-ci. Le NFC rassemble divers courants unis autour du refus de l'alliance avec les libéraux et désireux de se confronter au courant chartiste en lui opposant un programme plus radical, explicitement socialiste. Le Mouvement de la conscience noire est un courant qui s'est développé au moment de la révolte de Soweto en 1976. L'Organisation du peuple d'Azanie (AZAPO) est aujourd'hui l'héritière politique d'une partie de ce courant.
meeting à Johannesburg le 7 novembre, Chris Dlamini expliqua comment la ligne de partage séparant les luttes ouvrières et étudiantes s'estompait de plus en plus, comment les conseils de représentants étudiants ressemblaient aux conseils de délégués d'atelier, et comment les limites d'âge imposées aux élèves les contraignaient en fait à entrer sur le marché du travail dans une période de chômage important. De plus, les travailleurs sont aussi des parents et ils doivent financer l'éducation de leurs enfants de leur propre poche, expliqua Dlamini.
Le comité central de la FOSATU se réunit du 19 au 21 octobre. A la suite des rapports des sections locales sur la crise dans les townships, tous les représentants du Transvaal au comité central de la FOSATU, quelle que soit leur appartenance politique, sentirent la nécessité de l'action. Un sous-comité composé de membres du Transvaal du comité central de la FOSATU fut mis sur pied avec de larges pouvoirs pour suivre la situation et prendre les mesures nécessaires en temps utile. Chris Dlamini présidait ce sous-comité et Bangi Solo, secrétaire du syndicat du textile de la FOSATU, était chargé de l'information (5). Ils furent ensuite tous deux arrêtés après la grève.
Des réunions des comités parents-élèves se tinrent. Les représentants de la FOSATU arrivèrent donc à la réunion du 27 octobre avec des propositions concrètes et mandatés pour engager l'action. Pour autant qu'on puisse en être certain, le débat sur la durée de l'action s'acheva par un compromis sur une grève de 48 heures. Il fut aussi décidé que la plateforme du mouvement serait élargie à la satisfaction des revendications des syndicats et des organisations communautaires.
Les représentants des 37 organisations présentes formèrent un comité général - le Comité régional de grève du Transvaal (TRSC), ainsi qu'il fut baptisé
Protestation des Noirs lors d'un enterrement. (DR) par la presse —, et un groupe de coordination de quatre membres fut élu pour s'occuper de la préparation pratique de l'action. Ce noyau, ce comité de coordination, était composé de Moses Mayekiso du MAWU et de la FOSATU, de Themba Nontlane du syndicat des travailleurs municipaux (MAGWUSA), d'Oupa Monareng du Conseil de la jeunesse de Soweto (SOYCO) et du RMC, et de Thami Mali du RMC, soit deux cadres syndicaux, un travailleur au chômage du SOYCO et un ex-détenu sous caution. L'UDF n'était pas formellement représenté parce qu'il n'était pas à l'initiative de la grève elle-même et parce que certaines des organisations engagées n'y sont pas affiliées. Et puisque des adhérents de l'UDF étaient présents dans ce comité, il n'y avait pas de nécessité de le représenter formellement. De plus, d'après le sentiment général, il n'était pas possible que l'UDF assume la direction de la grève, car cette lutte était considérée comme spécifique à la classe ouvrière des townships africains du Trans-
Le tract d'appel initial à la grève des 5 et 6 novembre réclamait l'élection démocratique des conseils représentatifs des étudiants, l'abolition des limites d'âge dans le secondaire, l'abolition des châtiments corporels et l'arrêt des sévices sexuels à l'école, le retrait des forces de sécurité des townships, la libération de tous les détenus, le refus des augmentations des tarifs d'autobus et des charges locatives, la réembauche des travailleurs licenciés de Simba Quix. Cette dernière revendication concernant l'entreprise montre la continuité avec les campagnes précédentes. En l'occurrence, les travailleurs de Simba atteignirent leur objectif avant même le début de la grève.
L'objet de la grève était d'articuler les revendications étudiantes, ouvrières et démocratiques et de faire pression sur le gouvernement pour qu'il les accepte.
Avec la récession actuelle, c'est toute la communauté qui fait face à de graves problèmes. Les gens ressentaient que le problème de l'éducation ne pouvait être séparé de ceux des travailleurs. (...) Chaque organisation avait reçu des tâches spécifiques de mobilisation des travailleurs non syndiqués. En particulier les travailleurs logés dans les foyers et qui avaient été ignorés dans le passé, devinrent un de leurs objectifs principaux Contrairement à ce qui existait en 1976, beaucoup de ces travailleurs, surtout dans l'East Rand, étaient désormais syndiqués. Plus de 400 000 tracts furent diffusés. Cependant, il y eut peu d'activité dans le West Rand et dans les secteurs ruraux. Finalement, le COSAS chargea ses sections d'étudiants d'organiser la grève dans les écoles pendant que les syndicats assuraient l'arrêt de travail dans les entreprises.
L'AMPLEUR DES DÉBRAYAGES
DANS LES USINES ET LE BOYCOTT DANS LES ÉCOLES
Pour avoir une juste estimation de la grève, nous avons enquêté sur les rapports entre le niveau d'organisation syndicale et l'ampleur de la grève, en prenant un échantillon d'entreprises exclusivement composé d'établissements ayant un syndicat. (...) Sur 71 d'entre elles, 6 seulement ont refusé de nous répondre. Nous en avons déduit les chiffres suivants :
- Les entreprises où existait un syndicat ont apporté un soutien écrasant à la grève. 70 % de notre échantillon avait un taux de grévistes de plus de 80 %.
— Ces usines syndicalisées se concentraient dans l'East Rand et le Vaal, régions où les taux de grève étaient élevés, en accord avec ce qu'indiquent les pa-
Tous les établissements que nous avons surveillés dans la région du Vaal et de l'East Rand ont connu plus de 80 % de participation à la grève, avec 60 % pour la région proche de l'East Rand. (...) Le maigre résultat de Pretoria reflète les limites de notre échantillonnage. Nous savons par d'autres sources que le débrayage fut presque total à Atteridgeville. Cependant, les travailleurs en provenance du homeland voisin vinrent travailler à Pretoria comme d'habitude (6). La même situation se produisit à Britts. (...)
5. Les décisions adoptées par le sous-comité furent ratifiées par le comité central pleinier de la FOSATU lors de la réunion du 10 novembre 1984, après la grève. Cette réunion réitéra les revendications de la grève.
6. Les bantoustans (aussi connus sous leur appellation anglaise de homeland) sont des territoires accordés par le régime d'apartheid aux Africains sur la base de leur appartenance ethnique. Depuis 1976, plusieurs de ces territoires sont devenus « indépendants », bien que cette indépendance ne soit reconnue ni par l'ONU ni par l'Organisation de l'unité africaine. D'autres possédent différents degrés d'autonomie. Les bantoustans représentent un moyen qui permet à la fois de diviser la population noire et de priver les Africains de tout droit politique sur la plus grande partie du territoire sud-africain, qui
- Il n'y a pas eu d'affaiblissement de la grève le second jour, comme s'y attendaient certains observateurs : 56 % des établissements maintinrent le même niveau de grévistes pendant les deux jours, 20 % connurent un chiffre inférieur le second jour, et 24 % ont en fait vu le nombre de grévistes augmenter. (...)
— Tous les secteurs où le syndicat était présent furent affectés de la même manière. Les mines firent exception à cause probablement de leur isolement par rapport aux townships et aux conséquences de leur propre grève récente.
- Il semble ne pas y avoir eu de différence significative dans la participation à la grève entre les habitants des townships et les migrants. Dans 9 des 71 établissemeats étudiés, les migrants constituaient une part importante de la force de travail. Dans 5 de ces entreprises, il y eut plus de de participation à la grève. Des preuves ultérieures vinrent confirmer ces
- Aucun des employeurs interrogés n'envisageait d'action disciplinaire à l'encontre des grévistes. La réponse la plus commune fut de déduire le salaire pour les deux jours d'absence. Quelques em-
Sont traité la grève comme un congé payé, d'autres plus sympathiques acceptèrent l'excuse de l'« intimidation » mise en avant par leurs employés pour justifier leur absence et payèrent entièrement leurs salaires. On connut plus tard des cas de licenciement dans des entreprises plus petites et où les syndicats n'étaient
— Beaucoup d'employeurs affirmèrent que la main-d'œuvre métisse et asiatique avait travaillé normalement.
Selon la presse, ce sont 400 000 élèves qui observèrent la grève des cours. Dans le Transvaal, quelque 300 écoles furent fermées. Le ministre de l'Intérieur avance le chiffre de 396 000 participants au boycott des cours. Selon les régions, la grande majorité des établissements du triangle du Vaal, de l'East Rand et d'Atteridgeville ont été désertés par les élèves. Le département de l'Education et de l'apprentissage déclara qu'à Soweto la participation au boycott allait de 30 à 90 %. Mais notre propre enquête indique un taux de fréquentation scolaire beaucoup plus faible, bien que la plupart des étudiants se présentant aux examens de fin d'études secondaires y participèrent effectivement les 6 et 7 novembre. De plus, les étudiants de l'université du Nord observèrent aussi ce boycott.
L'ETAT FACE A LA GREVE La réponse de l'Etat à la grève doit être analysée de différents points de vue. Pendant la grève elle-même, elle fut relativement modérée, aucun effort sérieux ne fut fait pour contraindre les grévistes à la reprise du travail. Ce n'est qu'après la fin de la grève que l'Etat opta pour une contre-attaque sérieuse qui commença avec les licenciements dans l'entreprise Sasol et amena une vague d'arrestations apparemment liée à une vision policière des événements, relevant de la thèse du com plot (7). Le retard de la riposte étatiqu prend son sens si l'on considère la grève dans un contexte plus général.
Les revendications économiques même temps pendant l'hiver 1984 dan les townships du Transvaal et de l'Etat li bre d'Orange sous la forme d'une vagu‹ montante d'attaques contre l'autorité de l'Etat et les symboles du capitalisme sud-africain, c'est-à-dire avec la destruction de banques et d'immeubles de sociétés.
La grève fut marquée par des révolte: dans les townships au cours desquelles il y eut au moins 23 morts. Tembisa fut la communauté la plus touchée. La police eut tant à faire que la force de défense sud-africaine, c'est-à-dire l'armée, fut mi. se à sa disposition. Dès octobre 1984, le ministre de la Loi et de l'ordre Le Grange justifiait une telle utilisation de l'armée. dans un discours devant la conférence an nuelle du Parti national à Alberton L'Etat était alors très soucieux de la possi bilité que les jeunes des townships puis sent essayer de développer des zones in terdites aux forces répressives, dans les quelles l'armée et la police ne pourraien plus entrer qu'en force. Cependant, auss menaçante que soit apparue la grève aux yeux des officiels, les forces de poli ce étaient trop dispersées pour permettre son interdiction par la force physique L'intervention directe a donc été limitée à la diffusion de tracts, principalement è Soweto, appelant les travailleurs à s'uni contre la grève. Il n'y a eu aucun signe di tentative effective, comme en 1976, di créer une force anti-grève avec des travail leurs migrants. L'hostilité à la grève de l part de l'Inkatha eut un effet négligea
Pendant les cinq années qui ont pré cédé la grève de novembre 1984, un‹ grande disparité s'était développée entre d'un côté, le terrain d'activité toléré dan les usines et l'organisation syndicale pai mi les Africains qui se développait et, di l'autre, la place prise par la politique che: les Africains, qui est restée étroitemen circonscrite. A long terme, une telle dis parité ne pouvait être qu'instable. La grève est apparue comme représentant le point culminant d'un mouvement de refus de ce fossé entre la communauté et les lieux de travail et a illustré un retour, en particulier de la part du CUSA et de la FOSATU vers un syndicalisme plus politisé
Le premier signe de riposte de la part de l'Etat vint sous la forme du licenciement de 5 000 à 6 000 ouvriers de la production, dans les groupes 2 et 3 de l'entreprise Sasol à Seconda, en fait presque la totalité de la main-d'œuvre africai ne. Bien que la direction insista pour ex pliquer qu'elle prenait cette mesure er tant que patron privé, on peut pense qu'il lui a fallu l'accord et l'aide de l'Eta pour mener à bien le licenciement d'une telle quantité de force de travail, puisque Sasol est une entreprise para-étatique de grande importance stratégique. Le contraste était frappant avec la simple attitude de « pas de travail donc pas de paye » adoptée par la plupart des employeurs du
Protestations d'étudiants sud-africains. (DR) secteur privé. La police, avec ses chiens, fut prompte à patrouiller dans les rues du township de Secunda, Embalenhle, pour s'assurer du déménagement rapide des travailleurs vers les divers bantoustans d'origine. Cela fut suivi d'une série d'arrestations et de détentions, environ une trentaine, en relation avec la grève, y compris de dirigeants syndicaux et étudiants.
On ne peut qu'émettre des hypothèses sur le but de ces détentions. Pour le
Main-d'œuvre, ne pouvait s'expliquer qu'en termes d'action de forces occultes utilisant, pour arriver à leurs fins, l'intimidation, cette « tactique basse, la plus antidémocratique antichrétienne ». Tandis que le patronat craignait que l'Etat ne mette ainsi en danger la convention du travail consécutive à l'accord de Wiehahn, par la vigueur de ses réactions et sa théorie du complot, le gouvernement, lui, semblait davantage préoccupé de la désintégration prochaine de sa stratégie de réformes politiques. Les structures locales d'administration pour les Noirs sont en déliquescence dans de nombreuses régions du Rand, menacées ou déjà entièrement
Aucune alternative à l'emploi de la force ne semble exister pour ré.
7. L'usine Sasol est une entreprise d'intérêt stratégique pour le régime de l'apartheid. Contrôlée par l'Etat sud-africain, elle fabrique du pétrole à partir du charbon. A la suite de la grève de novembre 1984, 6 000 travailleurs de
Sont été licenciés. Toutefois. après plusieurs mois de mobilisation du Syndi(CWIU), affilié à la FOSATU, un accord était signé avec la direction de la Sasol, prévoyant la réintégration de 70 % des travailleurs licenciés et la reconnaissance de nouveaux droits syndicaux dans l'entreprise (cf. Inprecor numéro 196
8. L'Inkatha est le parti dirigé par le chef du bantoustan de Kwa Zoulu, Buthelezi. Cette formation de masse fonctionne sur la base du clientélisme; de l'intimidation et d'un recrute-
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→ THE PEOPLE
SHALE
GOVERN
cupérer le contrôle sur les townships, comme en témoignent les raids massifs de fouille maison par maison à Sebokeng et à Tembisa. La réponse immédiate du gouvernement fut d'agiter le gros bâton, en partie en guise d'avertissement aux syndicats et en partie pour rassurer l'électorat blanc. En effet, celui-ci sentant les effets de la récession, était enclin à considérer les concessions faites aux Noirs comme la cause de ses problèmes et était de plus en plus tenté, surtout dans les localités les moins opulentes du Rand, de choisir d'appuyer le Parti conservateur qui est hostile aux réformes. (...) Cependant, la presse indiqua certaines réserves, concernant cette ligne policière dure, émanant d'anciens membres de l'administration et de quelques anciens ministres.
LE CAPITAL ET LA GREVE La première réponse des organisations patronales fut de minimiser la grève et ses effets : « Ne pas trop réagir, ne pas lancer des coups de fouet blancs qui, à leur tour, provoqueraient un coup de fouet noir et alimenteraient ainsi un cycle permanent d'action et de réaction, telle doit être la consigne », écrivait le Finance Week du 15 novembre 1984.
La plupart des employeurs furent pris par surprise par l'étendue du mouvement et se déclarèrent hostiles à ce qu'ils considéraient comme une grève politique non liée aux revendications dans les entreprises. Ainsi que Léon Bartel, président de l'Afrikaanse Handelinstituut, l'a exprimé : « Les patrons responsables devraient chercher à séparer la politique des relations du travail. La grève est ouvertement politique et les patrons devraient clairement établir que des manifestations politiques ne seront pas autorisées. » (9)
Toute grève à venir rencontrera probablement une réponse plus dure de la part de la direction des entreprises. Queiques employeurs appellent déjà à une remise au pas de la force de travail et pourraient bien utiliser des grèves comme prétexte à des licenciements. Les patrons « éclairés » refuseront cependant toute directe contre les syndicats, soucieux qu'ils sont de maintenir les fragiles relations établies avec les syndicats dans la période d'après-Wiehahn. Cela est clairement apparu quand les trois principales associations d'employeurs, l'ASSOCOM, l'AHI et le FCI, envoyèrent un télégramme commun au ministre de la Loi et de l'ordre après l'arrestation du leader du CUSA, Piroshaw Camay, en avertissant que cette vague d'arrestations exacerbe rait une situation délicate dans les rapports de travail. Le Grange répondit de façon aggressive en mettant en doute l'influence de ces associations d'employeurs
Ces réponses diverses à la grève reflètent diverses formes d'expérience et de pression. Les patrons y virent une menace pour les relations de travail dans les entreprises et ouvrirent rapidement des négociations avec la FOSATU et le CUSA. Ils s'inquiétaient en particulier des effets de grèves à venir. (...) Une autre pression s'exerça sur les employeurs, celle d'avoir à « reconfirmer leur crédibilité » auprès de la FOSATU et du CUSA en déclarant publiquement leur opposition aux arrestations. La crise générale oblige les patrons, comme le mouvement ouvrier, à adopter un profil politique plus tranché. Comme Ackerman, (dirigeant patronal, ndlr.) de la société Pick et Pay l'a exprimé pour plaider en faveur d'un engagement politique plus grand des employeurs, « les hommes d'affaires sud-africains ont un rôle crucial à jouer pour infléchir des changements intérieurs ».
L'Etat, de son côté, a vu dans la grève l'œuvre d'un petit groupe d'agitateurs acharnés à utiliser les syndicats à des fins politiques. Un certain nombre de journalistes furent inculpés dans le cadre de l'enquête menée par le gouvernement sur une transgression, par les organisaintérieure. Grâce à une protestation internationale massive, les militants détenus à la suite de la grève ont ensuite été relâchés. (10).
Le patronat craignait que la réaction initiale du gouvernement central ne vienne entraver le programme limité de réformes en cours et les relations de travail établies avec lui depuis 1979 pour l'application de ces réformes. En outre, la réponse du Capital à cette grève et à la situation de crise généralisée comprenait aussi un appel à l'adoption d'une réforme structurelle rapide, afin de prévenir toute remise en cause du système social lui-même. (...)
Au-delà des réformes immédiates, les deux principaux journaux financiers répondirent à la grève en suggérant qu'un dialogue s'établisse avec le Congrès national africain (ANC). Tous deux citaient un discours tombant au bon moment de Tony Bloom (dirigeant patronal, ndlr.), à l'Ecole des affaires de Wits, dans lequel ce dernier déclarait : « Il est difficile d'établir l'importance du soutien accordé par les Noirs à l'ANC en Afrique du Sud mais j'irais jusqu'à suggérer qu'il est très substantiel. Le dialogue avec l'ANC est plus qu inevitable. Ce n'est pas une question de "si" mais de "quand". » (11) Comme Ackerman l'a clairement dit, il manque toujours aux réformes proposées par le Capital l'acceptation du principe « une personne, une voix ». Mais, à long terme des secteurs du capital peuvent même être poussés à envisager une démocratie nor raciste, si le système de la libre entrepris se trouvait lui-même menacé par une cris permanente.
CONCLUSIONS ET PERSPECTIVES
Cette grève a cristallisé la contradic tion centrale de l'Etat policier : une « li béralisation » du système des relation: dans le monde du travail, sans change ment politique et social significatif. Jus qu'ici, les principaux syndicats se son centrés sur les questions concernant l'en treprise, évitant de s'engager dans des pro blèmes plus ouvertement politiques. L'incapacité de l'Etat à répondre de façon adéquate aux revendications des étudiants et la crise croissante dans les townships ont propulsé l'intervention des syndicats au-delà du cadre de l'usine. Malgré la réétaient prêts à risquer leur emploi en prenant part à la grève, même face aux menaces de l'encadrement, comme à l'usine Sasol. La riposte du gouvernement, les arrestations et les licenciements à Sasol, ont contraint les syndicats à de nouvelles actions, comme l'appel à l'organisation d'un « Noël noir », les conduisant vers une politisation accrue. Selon une récente déclaration de la FOSATU, « la conséquence à long terme de la grève pourrait être un plus grand engagement des syndicats dans les affaires politiques ». Le gouvernement a été incapable de résoudre la crise du système éducatif et la situation dans les townships, et cela constitue aujourd'hui une menace d'affaiblissement de ses propres initiatives réformatrices, en particulier en ce qui concerne la structure des relations dans le monde du travail créées dans la période post-Wiehahn.
La grève a rassemblé les principales forces de l'opposition à l'apartheid au Transvaal, des groupes qui n'avaient pas jusqu' alors travaillé ensemble. Ils partagent certains traits distinctifs. Ce sont des organisations de masse issues de façon prédominante de la classe ouvrière: syndicats, organisations d'étudiants, composées en majorité écrasante d'enfants de travailleurs et d'organisations de jeunes
9. Finance Week, Johannesburg, 15-21 novembre 1984.
10. Les quatre membres du comité de coordination furent libérés sous caution et inculpés en vertu du décret sur la sécurité intérieure. Trois d'entre eux se cachèrent pour se soustraire à la justice, et les accusations furent finalement abandonnées contre le dernier, Moses Mayekiso, en avril 1985.
11. Finance Week, 15 novembre 1984 et Fi. nancial Mail, 15 novembre 1984.
représentant les jeunes travailleurs chômeurs. Finalement, la grève fut un succès parce qu'elle se fondait sur un soutien à la base et une organisation démocratique. C'est grâce à leur profond enracinement dans les communautés ouvrières que les syndicats ont répondu si rapidement à l'appel des étudiants et ce sont leurs structures hautement organisées et démocratiques qui ont rendu possible la mobilisation pour la grève dans un délai si court. Une conséquence importante de ces nouvelles formes d'organisation syndicale réside dans le fait que toute politique de répression visant à essayer de « décapiter » ces organisations en arrêtant leurs dirigeants aura dorénavant bien moins de chances de réussir.
Ce nouvel alignement a entraîné une polarisation de l'opposition politique extra-parlementaire. L'opposition bruyante de Buthelezi à la grève l'éloigne encore davantage des principaux courants d'opposition d'Afrique du Sud. Son intervention dans l'affaire de Sasol et son conseil aux travailleurs d'accepter les conditions du patronat ne vont pas lui concilier les syndicats. Le haut degré d'engagement de travailleurs sous contrat dans la grève suggère un affaiblissement critique de l'influence d'Inkatha parmi les travailleurs organisés du Rand. Obligés de choisir entre leur loyauté envers l'Inkatha et leurs syndicats, beaucoup ont soutenu la grève. Il semble même que les travailleurs migrants ont été systématiquement mobilisés pour soutenir la grève par les organisations communautaires et étudiantes et par les syndicats. Les locataires des foyers pour travailleurs ont joué un rôle non négligeable en se faisant les défenseurs de la grève. Cependant, l'influence conservatrice d'Inkatha reste forte, surtout au Natal, ce qui souligne la nature régionale spécifique de la grève. Cela a aussi d'importantes implications pour les syndicats qui essaient de construire leur organisation à l'échelle na-
La grève a connu son plus grand succès là où syndicats et organisations communautaires et étudiantes étaient forts. I se peut que la réponse relativement plus faible de Soweto montre que le lien entre la classe ouvrière et l'organisation communautaire y est plus faible et que le profil de classe de la région est plus diversifié. De même, la non participation des travailleurs non résidents à Brits et Pretoria indique l'absence d'organisation communautaire parmi eux. Si l'on garde à l'esprit les actuelles stratégies de décentralisation, ce sera une région plus difficile à organiser dans l'avenir. Dans les régions de plus participation à la grève, le Vaal, l'East Rand et Atteridgeville, la présence dans les écoles fut négligeable : l'organisation étudiante était forte. Comme Dlamini l'explique, les travailleurs identifièrent immédiatement la revendication de représentation démocratique des étudiants avec leurs propres luttes pour une représentation indépendante dans les entreprises.
Lors de grèves précédentes, une des tactiques centrales des autorités avait été de s'efforcer de miner le mouvement en obligeant les travailleurs à sortir de chez eux et à retourner au travail. Que cela ne se soit pas produit cette fois-ci est le reflet de deux éléments importants : l'exgéographique du mouvement et le niveau élevé des formes de résistance physique adoptées dans les bidonvilles, barricades, attaques contre des institutions étatiques, contre des conseillers municipaux et autres individus considérés comme des collaborateurs (de l'apartheid, ndlr.) Les forces de sécurité étaient donc dispersées et durent concentrer leurs efforts pour boucler les régions les plus touchées afin de contenir la situation. Il ne faut pas non plus oublier que les fouilles maison par maison effectuées auparavant n'avaient pas amené la capture de « subversifs » et ne semblent absolument pas avoir empêché les gens de participer à d'autres actions de grève par la suite.
La dureté de la réponse à Sasol à révélé la vulnérabilité des travailleurs face aux représailles après une grève. Mais même dans ces conditions, des travailleurs organisés ont souvent pu obtenir par avance de leur employeur l'assurance qu'il n'y aurait pas de licenciements. Il est peut-être nécessaire de souligner les limites des débrayages. Les travailleurs n'ont pas suffisamment de ressources pour soutenir une longue grève générale. De plus, une action basée sur les townships peut aisément être encerclée par les forces de sécurité. En restant chez eux, les travailleurs abandonnent l'initiative et sont coupés de leurs camarades des autres town-
L'une des caractéristiques de ce mouvement fut l'absence des organisations de
Conscience noire. Elles ne s'opposèrent pas à la grève, mais n'offrirent aucun soutien organisationnel. Un porte-parole de l'Organisation du peuple d'Azanie (AZAPO) critiqua même certains aspects de la grève, notamment « son manque de contenu politique — il était ainsi ridicule pour des étudiants de chercher à se lier aux travailleurs, le contraire eût été plus correct -, son aspect positif ayant été de forcer les syndicats à l'action politique ». L'AZAPO pensait également que le risque de représailles de la part du gouvernement avait été sous-estimé. Ces critiques concernaient aussi ce qui apparaissait comme une « africanisation » de la protestation (12). Cela ne faisait pourtant que souligner en fait implicitement la nature ouvrière de la greve, car la composition de cette dernière au Transvaal était africaine pour une part écrasante. Cela se reflétait aussi dans la prédominance des adhérents africains de l'UDF pendant la grève.
La décision de recourir à la grève reflète l'absence de droits politiques pour les Noirs : droit de vote, liberté de parole et d'association. Aussi longtemps qu'on refusera aux Noirs tout accès au pouvoir politique, la grève réapparaîtra comme une arme. Mais étant donné la récession, leur degré d'organisation et les limites de cette tactique, les principaux syndicats ont clairement fait savoir qu'il n'y aurait grève dans l'immédiat. Les restent essentiellement monstrations non violentes de force et non pas un défi organisé au pouvoir
Le grand nombre de morts au cours de cette grève, 23 au total, n'est pas dû à la tactique elle-même mais est un produit de l'agitation permanente qui règne dans les townships et qui a coûté la vie à 161 personnes et provoqué plus de 1000 arrestations depuis janvier 1984. Dans le passé, le gouvernement a répondu à de telles démonstrations de force ouvrière par la répression, avec pour ré sultat que les protestations legitimes er réduites à se dérouler dans la ou l'exil. Une semblable répression dans la situation actuelle approfondirait davantage la crise interne. La réponse actuelle du régime a déjà soulevé une condamnation internationale. Les manifestations devant l'ambassade et les consulats sud-africains aux Etats-Unis ont connu une publicité considérable. Encore plus importante fut la réponse du mouvement syndical international et en particulier celle de la Fédération internationale de la métallurgie, qui, déjà en 1984, s'était engagée dans le soutien à la lutte des travailleurs noirs pour leurs droits syndicaux et politiques.
Un certain nombre de questions spécifiques sont soulevées par cette grève. La rapidité avec laquelle la décision a été prise a-t-elle court-circuité des procédures démocratiques normales ? Peut-être cela était-il inévitable dans une situation de crise et le succès de l'action peut donner une mesure de l'harmonie et de la communauté d'intérêts entre les dirigeants syndicaux et leur base. Là où les syndicats ont été entraînés dans une protestation essentiellement « populiste », cela ne fut pas de leur fait, mais était-ce bien dans leur intérêt ? Avaient-ils le choix, étant donné les pressions communautaires ? La riposte du gouvernement fut-elle sous-estimée et aura-t-elle le résultat inattendu de confiner à nouveau l'action syndicale au niveau des entreprises ? Quel peut être le des stratégies de cooptation, et quelle est la signification de la différence des réponses de l'Etat et du Capital ? Le pourra-t-il persuader l'Etat de prendre des risques plus importants pour faire aboutir les réformes, ou bien les choix du gouvernement seront-ils commandés par le besoin d'un plus large soutien politique parmi les Blancs ?
Cette grève représente un nouvel alignement des forces contre l'apartheid. S'il se prolonge, la question est de savoir quelle forme il prendra : un retour à la tactique des années 1950 ou l'extension d'une
Labour Monitoring Group, South African Labour Bulletin, Johannesburg, mai 1985.
12. A sa naissance, chaque individu est classé selon les catégories raciales officiellement en vigueur, en Blanc, Africain, Métis ou Indien. Le terme « noir », revendiqué par les opposants à l'apartheid, regroupe indistinctement les trois dernières catégories de population et a donc un contenu politique d'opposition à l'apartheid.