Inprecor 1974–2004

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SENEGAL

Derrière la vitrine « démocratique » de l'Afrique noire : entretien avec un dirigeant de l'OST

· Inprecor n° 201, 22 juillet 1985 · p. 17-20 · 4 601 mots

Afrique Syndicalisme Économie mondiale

| OMME bon nombre de pays dominés, le Sénégal connaît une situation économique difficile et subit les peset e accrues des institutions financières internationales et de l'impérialisme français pour mener une politique d'austérité.

Cette situation sur le continent africain se double d'une importante crise agraire et vient se greffer sur l'instabilité chronique de régimes néo-coloniaux bâtis de toutes pièces lors des indépendances formelles des années 1960 autour d'une classe bourgeoise autochtone tenue à l'écart du monopole des moyens de production par la mainmise impérialiste.

Le Sénégal n'échappe pas à cette définition générale, même s'il apparaît comme étant un régime un peu plus stable que beaucoup d'autres en Afrique noire. Ce pays a notamment été présenté comme une vitrine de « démocratie africaine » par les

« INTERCONTINENTAL PRESS » :

- Depuis plusieurs années, le gouvernement d'Abdou Diouf mène une politique d'austérité qui lui a été imposée par le

Fonds monétaire international (FMI).

Quels en sont les principaux aspects et quel impact cette politique a-t-elle sur les travailleurs du Sénégal ?

BELO : - Fondamentalement, politique a consisté à réviser en baisse les programmes sociaux qui, dans les pays opprimés comme celui-ci, sont déjà quasi inexistants : la santé, l'éducation, et quelques autres acquis sociaux. On assiste à une tentative de réduction de la participation, déjà fort réduite, de l'Etat dans ces secteurs sociaux. La politique d'austérité s'exprime également par des suppressions d'emplois. Le niveau de l'emploi industriel est très faible. Environ 4 % seulement de la population sénégalaise est ouvrière. Sur 6 millions d'habitants, il n'y a que 210 000 travailleurs et travailleuses d'entreprise. Le gouvernement essaie de réduire le nombre des fonctionnaires, qui constituent la part la plus importante de la population travailleuse. Il a assoupli les procédures de licenciement.

Ainsi, en

1977, au début de la crise économique, une loi fut promulguée qui permettait aux capitalistes de licencier à volonté et sans trop de difficultés.

Quant aux femmes, leur rôle principal dans la société se situe généralement au sein de la famille. Quoiqu'elles soient très largement exclues du salariat, elles ressentent très directement l'impact du programme d'austérité gouvernemental quand elles se rendent au marché, préparent les repas ou s'occupent de leur maison.

Depuis le début de la crise et la mise en application forcée du plan de

« relance » économique, l'Etat sénégalais a retiré ses subsides aux produits de de l'Afrique noire

Entretien avec un dirigeant de l'OST plication des mesures d'austérité. par le Socialist Workers Party (SWP). première nécessité. C'est ainsi que, par exemple, le prix du riz a presque doublé. Comme le riz est la nourriture de base, cela crée de sérieux problèmes les budgets des familles.

La politique d'austérité est également ressentie au travers de la multiplication du type et du nombre d'impôts qui frappent les paysans, sans oublier les intérêts exorbitants perçus par l'Etat, qui incluent la hausse des taxes concernant certains produits aussi essentiels que le sucre, le pain et l'essence.

La jeunesse souffre également de cette situation, y compris les jeunes qui ont eu accès à une éducation scolaire. Mille étudiants environ ont un diplôme universitaire du niveau de la maîtrise et se trouvent au chômage. Le programme du FMI les a forcés à devenir de petits commerçants. La jeunesse souffre d'une crise de perspectives et n'a aucun espoir de trouver du travail.

Cette année, les couches urbaines petites-bourgeoises, comme les chauffeurs de taxi, qui jusqu'à maintenant étaient plutôt privilégiées par rapport aux travailleurs urbains et aux paysans, ont commencé à ressentir durement les effets de la politique d'austérité du gouvernement. Les chauffeurs de taxi sont paralysés par la hausse des taxes sur l'essence. Et cela n'est qu'une des orientations du FMI. Le secteur petit-bourgeois, qui reclamait une part plus grande du budget national à son profit, se heurte de front à une politique gouvernementale qui s'appuie sur les intérêts de la bourgeoisie et qui est liée à un contrôle accru des banques sur le crédit.

- La prétendue ouverture politique liée aux efforts entrepris par le gouvernement bourgeois pour imposer sa politique d'austérité ?

promoteurs de la domination néocoloniale, du fait de l'existence depuis quelques années d'une libéralisation qui a permis la légalisation des partis politiques d'opposition. Toutefois, et comme le décrit le camarade Belo - membre de la direction de l'Organisation socialiste des travailleurs (OST), section de la

IVe Internationale au Sénégal - dans l'interview que nous publions ci-après, cette libéralisation est maintenue dans un cadre restreint et a pour objectif essentiel d'attirer l'opposition sénégalaise dans une politique d'union nationale pour faciliter l'ap-

L'entretien avec le camarade Belo a été réalisé en mars dernier par un envoyé spécial d'Intercontinental Press et publié dans le numéro du 24 juin de cette revue éditée à New York

- Le gouvernement, l'impérialisme et leurs agents dans les médias ont parlé d'une ouverture démocratique qui aurait fait du Sénégal l'exemple unique de « démocratie » en Afrique. Dès le début, notre analyse a été en tout point différente.

Ce processus est passé par deux étapes successives. Dans le cadre de la première phase, on a assisté en 1975 à une timide libéralisation politique qui n'a vu la légalisation que de quatre partis seulement. Cela faisait figure d'un test pour savoir si la « démocratie » pouvait fonctionner au Sénégal selon les formes que l'impérialisme et la bourgeoisie sénégalaise voulaient lui donner. Cinq années plus tard, en 1980, le test s'est avéré positif du point de vue de la bourgeoisie et de l'impérialisme (1). Les ouvertures légales ainsi créées ne pouvaient être mises à profit ni par l'opposition légale ni par l'opposition illégale, pour développer des formes de lutte suffisamment significatives pour la classe ouvrière. Cela a donc rendu possible l'organisation d'élections sur mesure et a permis à Léopold Sedar

Senghor d'être élu en 1978 à la présidence de la République, poste qu'il occupait du reste depuis les années 1960, et au Parti socialiste de conserver le pouvoir après les élections législatives de février 1983 et de remporter ensuite les élections municipales de 1984.

- Mais qu'est-ce que l'impérialisme et la bourgeoisie attendaient de cette ouverture politique ?

- Cette libéralisation s'est réalisée à un moment où le capitalisme était atteint par la pire crise de son histoire au Sénégal. Cela est également survenu à un mo-

1. Pour une analyse de la première phase de cette ouverture démocratique, se reporter à

Inprecor numéro 100 du 27 avril 1981.

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Meeting de l'OST en 1983. (DR) ment où le mouvement de masse, écrasé après la défaite de la grève générale de 1968, commençait à renaître de ses cen. dres. Du fait des conséquences sociales de la sécheresse, des grèves dures et spontanées furent organisées par les pêcheurs, les cheminots et d'autres secteurs de la classe ouvrière (au milieu des années 1970, ndlr.). La Confédération nationale des travailleurs sénégalais (CNTS), qui est liée au Parti socialiste, parti bourgeois au pouvoir, a connu une crise. Cette crise a conduit, en 1976, à la formation d'une autre fédération syndicale, l'Union des travailileurs libres du Sénégal (UTLS), qui est l'expression organisée de la restructuration du mouvement de masse.

Ainsi, l'ouverture démocratique s'est-elle réalisée dans le cadre d'une situation contradictoire. D'une part, la bourgeoisie désirait que les partis politiques d'opposition soient légalisés, afin d'utiliser cette légalisation pour renforcer la stabilité des institutions néo-coloniales. D'autre part, elle était en présence d'un mouvement de masse qui n'avait pas attendu que la politique d'austérité prenne effet pour agir, pour commencer à renaître, pour reconstruire les syndicats et se mobiliser une fois encore par des grèves, etc. Avec l'intensification de la crise économique capitaliste, en 1980, la bourgeoisie et l'impérialisme se sont rendus compte qu'ils ne pouvaient plus mener la politique d'austérité comme auparavant. Senghor abandonna le pouvoir en 1980 et fut alors remplacé par son Premier ministre Abdou Diouf.

Celui-ci prit ses fonctions pour poursuivre l'ouverture démocratique que Senghor avait mise en chantier en 1975, continuant dans la même voie de l'application de mesures d'austérité. Mais Abdou Diouf prétendit qu'il avait les mains « propres », refusant de prendre une part de responsabilité dans la crise antérieure du pays. Il prit ses distances par rapport à son prédécesseur et donna un contenu politique plus clair à la stabilisation des institutions néo-coloniales. Il en appela à l'union nationale et favorisa la légalisation de l'ensemble des partis d'opposition. Les raisons de cette légalisation étaient directement liées au thème de l'union nationale. Le Sénégal n'est pas une démocratie. Il faut donc replacer cette légalisation des partis d'opposition dans le cadre d'un redéploiement impérialiste qui essaie, afin de sauvegarder ses intérêts dans ce pays, de réagir préventivement aux pressions de la lutte des classes à un moment donné dans l'histoire d'un pays. Ce n'est pas sous la pression directe de la mobilisation des masses populaires que la bourgeoisie fut contrainte d'accorder la reconnaissance des partis et des syndicats ouvriers, mais plutôt parce qu'elle a su réagir politiquement avant même que le mouvement de masse n'en fasse la demande, cherchant ainsi à attirer l'opposition dans la collaboration de classes. C'était, pour l'impérialisme, la seule façon d'obtenir la paix sociale et d'éviter ainsi des luttes et des confrontations de classes de plus grande envergure, au moment où Abdou Diouf commençait à mettre en place sa politique d'austérité.

Au départ, ce plan déclencha une crise à l'intérieur des partis d'opposition. Mais ce projet ne devait jamais atteindre son but. L'un des signes les plus clairs de son échec fut la consultation électorale législative et présidentielle de février

Les partis qui avaient répondu favorablement à l'appel lancé par Abdou Diouf pour l'union nationale furent dé. çus à cause du caractère frauduleux de ces élections. Is pensaient obtenir une représentation parlementaire à l'Assemblée nationale, mais la fraude électorale brisa tous leurs espoirs. A leurs yeux, Abdou Diouf avait trahi ce qui parentait à une promesse. Ces élections d'union nationale autour du pouvoir, puisque des secteurs très conservateurs de la bourgeoisie continuaient à organiser des élections truquées, rejetant ainsi l'idée selon laquelle des secteurs favorables à l'opposition pouvaient avoir une représentation à l'Assemblée nationale. Depuis lors, un courant a vu le jour au sein de la bourgeoisie, qui n'hésite pas à déclarer qu'il y a trop de partis politiques au Sénégal, trop de syndicats, trop de luttes syndicales sur les lieux de travail. C'est un courant dur, fascisant, qui commence à apparaître publiquement et s'exprime dans les colonnes du journal Convention.

Avec les élections truquées de février 1983, les militants de base des partis d'opposition —et non pas leurs directions — ont exercé des pressions pour que ces formations brisent le cadre de la politique d'union nationale (2). Pour nous, cela était une question fondamentale. Nous avons alors fait campagne contre le processus d'union nationale, contre l'illusion suivant laquelle les masses populaires au-

2. Sur la campagne pour les élections de février 1983 de l'OST, se reporter à Inprecor numéro 139 du 20 décembre 1982 et 141 du 17 janvier 1983.

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raient obtenu la démocratie, en expli- un front de gouvernement. Nous avons requant que cela n'était qu'une manœuvre de la part de l'impérialisme. A aucun moment nous n'avons pensé que la démocratie bourgeoise était réalisable dans les pays opprimés. Même dans les pays capiavancés la démocratie n'existe d'ailleurs pas, car cela irait à l'encontre du monopole bourgeois sur les moyens de production. A plus forte raison ici, où la bourgeoisie locale n'a pas le monopole des moyens de production mais est dépendante de l'impérialisme dans ce domaine. La « démocratie » sénégalaise est donc fonction des intérêts et des enjeux que représente ce pays pour l'impérialisme. De ce point de vue, l'ouverture démocratique est une réaction politique qui accompagne les mesures d'austérité économique dans le cadre de la crise capitaliste au Sénégal.

- Voilà quelques mois, d'opposition, parmi lesquels l'OST, rendaient publique une déclaration commune contre la politique d'austérité gouvernementale. Quelle est la signification de cette initiative commune ?

- Tout d'abord, il faut revenir en arrière. Après les élections de 1983, les partis d'opposition se sont rencontrés pour mettre en avant une plate-forme commune comprenant les cinq points qui reflé. taient le mieux les inquiétudes des masses et étaient également l'expression de la défense des droits démocratiques dans notre pays. Le 7 mars 1983, par exemple, 20 000 personnes ont participé à un meeting convoqué par 11 partis, et le 19 mars environ 25 000 personnes répondaient de nouveau à l'appel de l'opposition. Mais une fois ces accords réalisés (pour lutter en faveur des droits démocratiques, ndlr.), ce fut le blocage. Un parti bourgeois, le Parti démocratique sénégalais (PDS), reprit les négociations avec le gouvernement, ce qui entraîna une certaine démobilisation. Les staliniens mirent également des obstacles à la poursuite de cette lutte. Les meetings étaient des acquis qu'il fallait défendre et une lutte devait être menée pour consolider les revendications. Mais les espoirs furent déçus par les trahisons des organisations bourgeoises et les hésitations opportunistes des staliniens.

tu référence tu ari de d'internes ce et

du travail (PIT) ?

- En l'occurrence, non, car le PIT, qui est l'organisation la plus proche de Moscou, ne faisait pas partie de la coalition de l'opposition. Dans cette coalition, il y avait le Parti africain de l'indépendance (PAI) de Majhemout Diop, avec lequel nous avons présenté une candidature commune lors des élections de 1983. Il y avait aussi la Ligue démocratique (LD), qui est également proche de Moscou mais qui, contrairement au PIT, n'est pas officiellement reconnue par lui. Il y avait enfin les maoïstes.

Ces courants étaient en faveur d'un front plus solide, de type front populaire, jeté cette proposition, parce que nous pensions que cela ne correspondait pas aux aspirations des masses populaires. Elles ne voulaient pas entendre parler de gouvernement. Elles voulaient ment lutter pour défendre leurs libertés.

Le 19 août 1983, le président Abdou Diouf augmenta les prix des denrées de base. Nous avons pris contact avec les autres partis pour que soit mise sur pied une campagne contre les augmentations des prix, mais ils refusèrent. Aussi, avec nos modestes forces, nous avons mené seuls une campagne nationale. Nous avons mis sur pied des Comités de résistance populaire (CRP), qui étaient des formations larges autour de notre organisation, mo bilisant des gens qui n'appartenaient à aucun parti ou qui venaient d'autres partis. De cette façon, nous avons travaillé avec des fractions de ces partis dans différentes localités, ainsi qu'à Dakar. Des militants du PDS se sont joints à nous dans les co. mités. Ce fut notre première expérience de mise en place de fronts de masse autour de revendications ouvrières (3).

Puis, le 29 septembre 1984, le gouvernement annonça une augmentation du prix du riz et la perspective d'autres augmentations. Nous avons immédiatement pris contact avec les autres partis afin de reprendre les discussions unitaires. De toutes les organisations, sept partis, un syndicat et une organisation de jeunesse répondirent de façon favorable à la convocation d'un meeting public de protestation. Ce meeting fut soudainement interdit, quoiqu'il ait été auparavant autorisé par le ministre de l'Intérieur. Le jour du meeting, nous fûmes forcés de nous retirer dans le local d'un des partis organisateurs pour tenir cette réunion. Le 4 novembre, tous les syndicats indépendants qui suivaient l'activité de cette coalition d'opposition convoquèrent un meeting qui fut lui aussi interdit. Dès lors, nous avons compris que la lutte contre l'austérité devait être liée à la lutte pour les libertés démocratiques, pour la défense du droit de tenir des meetings, pour le droit de rassemblement et d'organisation. Ainsi, c'est sur ces questions que nous intervenons.

Entretemps, des élections municipales avaient eu lieu en fin 1984. Les partis étaient divisés. La majorité des partis d'opposition boycottèrent ces élections mais n'avancèrent aucune alternative, aucune perspective d'action. Ce fut donc un boycott passif. Seuls les staliniens du PIT et de la LD, ainsi qu'un parti nationaliste bourgeois, participèrent aux élections, qui furent truquées comme celles de 1983. Immédiatement après ces élections, Abdou Diouf augmenta les tarifs des autobus. Là encore, les mêmes partis se rencontrèrent dans la banlieue de Dakar, à Guédiawaye, pour discuter de cette nouvelle augmentation. Lors de cette réunion, nous avons avancé toutes les propositions d'action, du fait de notre expérience dans la consti. tution des comités contre les augmenta. tions des prix. Nous avons donc proposé la mise sur pied d'une campagne de pétitions, proposition qui fut retenue. Notre parti a recueilli à lui seul des milliers de signatures. Autour de ces pétitions, on convoqua des assemblées générales de comités de quartier qui élirent démocratiquement des directions révocables à tout moment. Certains des partis de l'opposition restaient hésitants et ne comprenaient pas cette décision. D'autres essayaient d'utiliser le mécontentement populaire pour mettre en place des structures organisationnelles correspondant mieux à leurs buts stratégiques. Dans le ils avaient essayé à diverses reprises, mais cela n'avait pas marché

Nous sommes partie prenante de cette lutte aux côtés des autres partis d'opposition, tout en menant en même temps nos propres initiatives indépendantes dans le but d'élargir les comités. Tout le monde peut participer aux activités de ces comités. Des représentants du parti gouvernemental sont même parfois prêts à prendre part. Des militants du PIT, qui refusent les actions unitaires avec les autres partis, se retrouvent eux aussi dans les

Aujourd'hui, il semble que ces comités soient la réponse politique et organisationnelle qui corresponde le mieux aux inquiétudes des masses. Nous luttons donc pour lancer ces comités, pour les étendre géographiquement dans toutes les localités et les centraliser.

- Dans quels autres secteurs d'activité et au sein de quels milieux sociaux l'OST est elle la plus active ?

- L'activité de notre courant a connu une certaine évolution depuis sa création. En fait, cette évolution a été très rapide dans les cinq dernières années. En 1979, l'essentiel de ses forces était concentré dans le mouvement étudiant. Mais, depuis lors, nous avons assuré une présence dans tous les syndicats, à des postes de direction (4). Nous avons tenu la place de secrétaire général de l'UTLS. La semaine dernière, un membre du bu. reau politique de l'OST a été élu vice-secrétaire général du Syndicat des professeurs d'université. Nous avons des responsabilités au niveau intermédiaire dans une section du Syndicat démocratique des techniciens du Sénégal (SDTS). En plus de cela, nous avons aussi des responsabilités à la base, certains de nos membres étant des délégués syndicaux.

En revanche, POST est aujourd'hui très faiblement implantée parmi les étudiants. Nous pensons que cela est une erreur. Nous sommes passés d'un extrême à

3. Un résumé de l'activité de l'OST durant la fin de l'année 1983 a été publié dans Inprecor numéro 164 du 9 janvier 1984.

4. L'OST a obtenu sa légalisation au début de l'année 1982. Mais, comme le notait à cette époque le journal, Combat ouurier, l'OST ne sortait pas du néant, puisque « son existence est le produit de l'activité que le mouvement trotakyate - à travera le Groupe ouvrier révolutionnaire (GOR) - a déployé pendant des années dans la clandestinité ». Dans le Manifeste publié alors par l'OST, cette organisation se définissait de la manière suivante : « L'OST est solidaire du combat politique de la IVe Internationale. L'OST œuvre ainsi à l'avènement des Etats-Unis socialistes d'Afrique, maillon de la République universelle des conseils ouvriers et paysans.»

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l'autre en retirant toutes nos forces du mouvement étudiant. Notre ligne politique influence de nombreux étudiants, mais nous n'avons que dix membres sur le terrain, universités et lycées compris. Aujourd'hui, nous soulevons de nouveau la question du développement de notre implantation dans ce secteur.

Nous sommes aussi intervenus en milieu paysan et nous disposons d'une certaine influence dans deux secteurs agricoles qui regroupent plusieurs villages. C'est la première fois que nous menons à bien une expérience de la sorte. Cela n'a pas été sans hésitation et nous avons commis des erreurs en intervenant dans ce milieu de la même manière que nous le faisions avec les travailleurs urbains. La paysannerie est une couche qui est politiquement très arriérée par rapport à la classe ouvrière. Elle a toujours été sous la botte politique de la bourgeoisie et a fonctionné comme cliente politique des réactionnaires et des formations bourgeoises. Elle n'a jamais eu d'expérience propre de lutte, de développement d'une conscience de classe contre l'Etat bourgeois et la bourgeoisie. Ce n'est que maintenant, avec la crise économique et le refus de l'Etat d'augmenter le prix d'achat de l'arachide aux producteurs, que les paysans se sont mis à organiser une résistance passive (notamment au niveau de la commercialisation des produits, ndlr.) Ce qui n'est pas pour plaire à la bourgeoisie. Ainsi, chaque jour peut-on lire dans la presse un article concernant le problème des marchés pa-

Nous avons été parmi les premiers à comprendre ces formes spécifiques de résistance des paysans, à prendre position et à faire campagne pour le soutien à ces mouvements de résistance de la paysannerie. Nous croyons que ce mouvement est extrêmement important, parce que c'est un élément de plus dans la polarisation sociale dans le pays. La ligne de partage se dessine de plus en plus clairement entre la population travailleuse d'un côté et l'Etat bourgeois de l'autre. La résistance des paysans rend encore plus urgente la définition d'une intervention politique spécifique en direction de la paysannerie.

— Ma dernière question est très vaste. Quelles perspectives l'OST a-t-elle pour la révolution au Sénégal et comment analyses-tu ces perspectives dans le cadre plus large de la révolution africaine ?

- Oui, les perspectives de la révolution au Sénégal, c'est une question très vaste. L'Afrique se caractérise par une instabilité permanente du pouvoir, même lors de périodes sans crise économique, à l'inverse de ce que nous connaissons en ce moment. Ce sont des régimes néo-coloniaux et bourgeois. Dans certains cas nous pouvons dire que ces régimes africains ne sont que des régimes fantoches. Les changements fréquents de régimes auxquels on assiste proviennent du résultat de l'activité de la classe travailleuse, mais également des faiblesses intrinsèques de ces régimes eux-mêmes.

Cela aide à expliquer la facilité déconcertante avec laquelle certains coups d'Etat peuvent avoir lieu. On peut citer les exemples du Libéria, où 5 ou 6 personnes se sont retrouvées sur une plage et ont décidé de renverser le président en exercice, ou celui du coup d'État en Gambie, lors duquel une poignée d'individus a initialement réussi à renverser le régime en place (c'est l'intervention de l'armée sénégalaise qui fit échouer cette tentative, ndlr.), ou encore celui du Burkina, où de petits groupes d'hommes ont fomenté coup d'Etat sur coup d'Etat, ou encore le Ghana, où un petit groupe d'hommes s'est emparé du pouvoir, la restitué, puis s'en est de nouveau emparé. Au sénégal, voilà quelques mois, un groupe de jeunes officiers a publié une déclaration dans la. quelle il menaçait de s'emparer du pouvoir. Cela reflète la fragilité objective de ces régimes, qui est liée aux conditions historiques dans lesquelles sont nés ces pays et à l'oppression économique et sociale dont ils souffrent. Il y a un conflit de générations dans l'armée, qui est généralement le seul organe social stable dans nos pays. Quelque 25 années après l'indépendance, la première génération, qui est passée par les écoles coloniales, a été remplacée par une nouvelle génération qui, elle, est passée par l'expérience du mouvement de masse, s'est rendue à l'étranger et est plus proche de la troupe. Il serait inimaginable qu'un bataillon de marines américains puisse décider de la question du pouvoir aux Etats-Unis, en 24 heures de temps, et pourtant cela est possible en Afrique.

Les changements fréquents des partis au pouvoir ne sont pas toujours, contrairement à ce qui est souvent dit, orchestrés par l'impérialisme. Ils le surprennent souvent. Les nouveaux régimes, pour se donner une base sociale et politique, sont obligés d'adopter des mesures populaires, de lutte contre la corruption par exemple. C'est très populaire dans des pays comme les nôtres, où l'ensemble du processus de formation de la bourgeoisie est lié aux détournements de fonds et à la corruption. Aussi, à n'importe quel moment, face à la faiblesse structurelle de la bourgeoisie ou de l'Etat, un autre groupe peut s'emparer du pouvoir sans en recevoir l'ordre de l'impérialisme, lequel essaye ensuite de gagner ce groupe à ses positions et de négocier avec lui. L'exemple du Libéria illustre très bien ce processus. Les méthodes utilisées habituellement pour résoudre les questions du pouvoir dans d'autres régions ou pays peuvent être inappropriées dans le cas du Sénégal. Soulever la question du pouvoir ne signifie pas seulement assimiler ces faits, mais cela signifie également les insérer dans une perspective d'intensification des activités revendicatives et politiques de la population travailleuse.

Dans ces conditions, le seul élément fondamental pour nous est la construction d'un parti qui s'inscrit dans une telle perspective. Aujourd'hui, nous concentrons toute notre énergie dans l'élargissement de notre influence dans le mouvement de masse, numériquement, politiquement et géographiquement.

La classe ouvrière, indépendamment de son importance numérique, qu'elle soit ou non petite, continue a être à ce jour la classe fondamentale. Pour affirmer cela, nous nous fondons sur une analyse historique et socio-économique effectuée à partir de l'évolution des classes sociales dans la société sénégalaise, dans le cadre de nos discussions sur la construction d'un parti révolutionnaire. Nous avons pu constater dans la pratique le rôle important de la classe ouvrière lors de la grève générale de 1968. Dans ce contexte, la construction du parti révolutionnaire, qui passe par l'éducation des masses populaires sur la question de la présence impérialiste ici et du rôle de la bourgeoisie sénégalaise, est pour nous inséparable de la lutte pour réaliser la jonction avec la paysannerie prise dans son ensemble. Au Sénégal, il n'y a qu'un propriétaire foncier, l'Etat. Même si l'Etat utilise ses avoirs fonciers pour tisser des relations formelles à la campagne avec les chefferies traditionnelles, il n'en demeure pas moins le seul propriétaire. Il n'y a aucune classe de gros propriétaires terriens au Sénégal, ce qui renforce d'autant l'idée que la paysannerie dans son ensemble a un intérêt à la lutte de libération des campagnes et à la lutte pour le socialisme au Sénégal.

La discussion que nous avons sur le rôle du parti comprend le réexamen et le rejet d'une certaine compréhension formelle du marxisme et du trotskysme fondée essentiellement sur le prolétariat. Nous avons cette discussion en ce moment même, et l'un de ses aspects concerne le type de parti que nous voulons construire au Sénégal. Ce parti, nous l'appelons Parti populaire du prolétariat. La classe fondamentale au Sénégal est le prolétariat, mais la classe dominante numériquement et socialement demeure la petite bourgeoisie rurale et urbaine. On ne peut, dans de telles conditions, construire un parti ayant des racines populaires et sociales en laissant de côté la question de la participation de la petite bourgeoisie. Nous y répondons non pas en nous adressant à la petite bourgeoisie d'une façon opportuniste, mais en mettant l'accent sur l'élévation collective du niveau de conscience politique de nos militants. Le parti que nous voulons construire dans certaines couches sociales sera largement petite-bourgeoise, mais il sera prolétarien par son programme et ses finalités.

L'un des aspects de nos débats est relatif à la redéfinition du type de parti que nous voulons, ce qui n'était pas évident il y a dix ans. C'est le produit de notre expérience longue de plusieurs années de construction d'une organisation. Nous essayons de mettre à profit la situation politique actuelle, qui est très favorable, pour la construction de notre parti. Nous avons fait d'importants progrès par rapport aux années passées. Des perspectives favorables s'offrent à nous. Les difficultés demeurent, mais nous allons de l'avant. •

Propos recueillis par Ernest HARSCH,

Dakar, 19 mars 1985.

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