Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

HAITI

Les promesses de démocratisation de Bébé Doc : « Le petit du tigre est aussi un tigre »

· Inprecor n° 201, 22 juillet 1985 · p. 25, 25-26 · 1 941 mots

France

НАПІ es émeutes populaires, qui ont secoué plusieurs villes

• grande partie de la population contre la dictature de Bébé

Doc (1). Elles ne sont pas restées sans lendemain. Au début de l'année 1985, des dizaines de milliers de personnes ont pu exprimer leur mécontentement lors de grandes marches organisées par l'Eglise dans le cadre de l'Année internationale de la jeunesse. Elles furent suivies en avril dernier par la tenue d'un

Concile de Jeunes, qui a rassemblé des milliers de gens pendant huit jours et a été l'occasion de dresser une liste de revendications adressées aux autorités. Significatif aussi de l'état d'esprit actuel est la manifestation qui aurait réuni 20 000 personnes à

Petit-Goâve pour demander la libération de jeunes chrétiens arrêtés quelques jours auparavant.

Depuis un an aussi, plusieurs appels et pétitions ont circulé. C'est ainsi que, fin mai, la presse a publié une lettre ouverte à l'un des chantres du régime. Les jeunes qui l'ont signée menacent ce dernier du « sort réservé aux traîtres » et dénoncent « les bourreaux et les monstres du pouvoir duva-

David SINGER

Que faut-il attendre des promesses de démocratisation du régime des tontonmacoutes faites le 22 avril dernier (cf. encadré) ? Une série d'événements relevés depuis cette date permet de donner une première réponse témoignant de la continuité du duvaliérisme. Comme l'affirmait

Jean-Claude Duvalier lui-même dès 1973 en créole : « Petit tig se tig » (« le petit du tigre reste toujours un tigre », ndlr.).

« Partis politiques, Premier ministre, renforcement du contrôle parlementaire :

mon gouvernement propose donc un modèle cohérent d'organisation démocratique dont les normes sont universellement admises et qui permettra à la grande majorité des citoyens de tester en toute liberté de Bébé Doc:

cinq jeunes ont lancé un ticle qui suit fait le point à ce sujet. la vitalité de nos institutions (...) Le jeanclaudisme accentue la mise en place des mécanismes institutionnels visant à régler l'exercice de la démocratie représentative en Haïti. ». C'est en ces termes que le président à vie Jean-Claude Duvalier résumait dans son discours du 22 avril dernier son projet de réforme politique. Le 30 avril, 36 prisonniers politiques étaient amnistiés.

Après 28 ans de rapine et de sang, dont venait de témoigner à nouveau un rapport d'Amnesty International « Haïti : les visages de la répression » publié février 1985, le régime, aux yeux de la plupart des commentateurs de la presse internationale, semblait enfin céder aux pressions en faveur d'un minimum respect des droits de l'homme. Touteliériste ». Un nouveau pas a été franchi lorsque, début juin,

"appel à la jeunesse" l'invitant à manifester en direction du palais national le 21 juin, afin d'exiger « la reconnaissance et le respect de nos droits politiques économiques et sociaux ». Dans d'autres textes, ils affirmèrent plus nettement encore qu'il s'agissait « d'exiger la suppression de la présidence à vie et l'organisation d'élections au suffrage universel direct ». L'écho de cet appel fut amplifié par le communiqué lu à la radio et à la télévision, et signé par trois ministres, pour annoncer l'interdiction de la manifestation. Le

21 juin, des milliers d'hommes en armes quadrillaient Port-au-

Prince, et la manifestation n'eut pas lieu.

C'est sur cet arrière-fond que plusieurs puissances impérialistes, dont les Etats-Unis et la France, tentent d'obtenir de la dictature la transition contrôlée vers un régime ayant plus de légitimité aux yeux des masses et plus à même de permettre une "modernisation" d'Haiti conforme à leurs intérêts. L'arfois, les précédentes ralisation n'ayant e promesses de libéque de sinistres ravalements de façade permettant de mettre une main dans les poches de donateurs d'aide et l'autre sur le collet des malheureux trompés par ces promesses, il est sans doute bon de rendre compte dès maintenant du comportement du régime depuis ces fracassantes déclarations.

L'ÉTOILE VERTE ET BLANCHE

La campagne de recrutement au parti unique bat son plein. Autrefois, on prenait la peine d'emmener l'électeur rural de force en camion, comme du bétail, dans les centres urbains de vote, sans qu'il sache vraiment pour qui il votait. Aujourd'hui, l'embrigadement électoral se prépare de façon plus discrète à travers le parti du régime, le Conseil national d'action

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jeanclaudiste (CONAJEC). On ne déplace plus les paysans. Les présidents des Conseils communautaires (administration locale en zone rurale) se contentent de dresser la liste de tous les habitants en âge de voter et de l'envoyer au responsable du CONAJEC du bourg le plus proche, et chaque paysan reçoit, sans rien avoir demandé, sa carte de membre du futur parti majoritaire. Recrutement au parti unique ou plutôt recensement : le ton est déjà donné pour les futures élections « démocratiques » dans le cadre de la « stabilité à vie », selon la nouvelle expression forgée par le régime.

Mais comme il doit y avoir trois millions de jeanclaudistes sur trois millions 1. Cf. Inprecor numéro 182 du 22 octobre 1984.

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d'électeurs, les non-jeanclaudistes - ceux qui, par exemple, dans les marches organisées par l'Eglise catholique crient « Vive Jésus, à bas la misère! » au lieu de « Vive Jean-Claude » - sont d'ores et déjà embrigadés de force. C'est ainsi qu'à Beauchamp, trois animateurs, dont un directeur de chapelle, refusant d'arborer l'étoile verte et blanche du « jeanclaudisme civi-lisateur », se sont vus arrêtés et conduits mains liées et pieds nus pour une marche forcée de 30 kilomètres jusqu'à la ville de Jean Rabel. L'Evêché de Port de Paix a vigoureusement protesté et diffusé une lettre circulaire demandant à ses responsables de choisir entre Jésus Christ et Jean-Claude, choix difficile, si l'on en juge par le sort réservé quelques jours plus tard dans la ville de Dondon à un membre de l'Institut diocésain d'éducation des adultes (IDEA) gardé à vue pendant trois jours pour avoir refusé de porter la fameuse étoile.

LE TIGRE NE PEUT PAS DEVENIR

VÉGÉTARIEN Quant à l'amnistie des prisonniers politiques, tous n'ont pas été relâchés. Que sont devenus Rock Derose, Joseph Pardovani, Jean Lalane ou Jacques Agénor ? Qu'est devenu Samuel Roche, arrêté sur le territoire voisin de la République dominicaine en 1983 grâce à la coopération des tontons macoutes avec les forces armées de ce pays ? L'Haitien exilé Hyppolite Rosemma et trois de ses amis arrêtés également ? Par ailleurs, l'état dans lequel ont été relâchés plusieurs amnistiés témoigne bien « qu'il n'y a point de cassure idéologique entre le jeanclaudisme et le duvaliérisme », selon les termes du discours du 22 avril dans lequel Jean-Claude Duvalier affirmait également : « Le jeanclaudisme est en train de matérialiser le projet que le duvaliérisme, cette doctrine sociale dans ses chrétienne dans

L'agronome Pierre Duperval est sorti de prison avec un tympan crevé, le pasteur Leroy avec des blessures graves par bastonnade et l'animateur de l'IDEA Hebert Saint Louis a perdu la parole à la suite des violences subies.

Le même 22 avril 1985, alors que le président déclarait sa volonté de « défendre les idéaux de paix, de liberté et de dignité de Thomme haïtien », jurant de « se présenter devant le tribunal de l'histoire comme celui qui a instauré de façon irréversible la démocratie en Haïti », un milicien tirait une rafale d'arme automatique Uzi de fabrication israëlienne sur le prêtre Emile Joseph, dans sa chambre à l'archevêché de Port-au-Prince. Excuse du ministère des Affaires étrangères et des cultes : le milicien ne savait pas qu'il s'agissait d'un prêtre, celui-ci ne portant pas de soutane. Autrement dit : « Haïtiens ne quittez jamais votre soutane, même dans votre chambre ».

Le prêtre Emile Joseph, a eu la vie sauve. Par contre, dans la même nuit, Tony Romain et deux de ses amis ont été

Bébé Doc. (DR) exécutes dans leur voiture par la police. Deux explications possibles : soit la victime, revendeur de drogue de notoriété publique, avait échappé au réseau dirigé par le beau-frère du président, soit il fallait le faire disparaître après le détournement de 10 millions de dollars de l'Office national d'assurance, dont il était le chef comptable. En tout cas, le ministre de l'Intérieur a tiré un double bénéfice de son éxécution en prétendant avoir détecté et éliminé l'auteur de jets de tracts dans la capitale quelques heures auparavant.

Le discours du président du 22 avril 1985, réaffirmant le maintien de la présidence à vie, et implicitement de tous les attributs de la dictature, a en effet provoqué de nombreuses protestations Les hommes proches du président ne cachent pas en privé que rien ne changera vraiment. Comme le disait si bien M. Manigat, leader politique d'opposition en exil : « Le tigre ne peut pas devenir végétarien ».

DES MOTS AUX AFFAIRES Rien, de fait, ne change au pays des macoutes, si ce n'est qu'au fil des ans, grâce aux conseillers étrangers et à l'expérience, la répression devient plus scientifique et le brigandage mieux institutionnalisé. Toutefois, plus qu'à aucun autre moment, le ravalement de façade est indispensable à la dictature. Seuls les partis politiques jouant le jeu de la dictature ou prêts au martyre fonctionneront ouvertement, mais la loi les institutionnalisant existera formellement. Seul un homme du régime sera choisi comme Premier ministre, mais le régime du« présisera dirigé par un Premier ministre « choisi au sein du parti majoritaire à l'Assemblée nationale ». Seule une Assemblée nationale majoritairement ou intégralement composée de « députés j'approuve », également appelés « duvaliéristes intégraux », sera autorisée à se réunir, mais il y aura probablement de nouvelles élections. Le règlement de l'Assemblée sera même vraisemblablement modifié à l'occasion. Même si la procédure de vote reste le système du « les pour, assis ; les contre, debout ; adopté! », on ne verra sans doute plus à la télévision, comme lors du vote de la Constitution de 1971, le député J.C. Turgot arriver en retard et devoir s'asseoir à même le sol dans le

Autant de « réformes » que bien des gouvernements occidentaux apprécieront comme la marque de la « démocratie représentative », à commencer par celui du président Ronald Reagan. L'aide économique étrangère, sans laquelle la dictature serait aux abois, sera renforcée. Les EtatsUnis viennent d'ailleurs comme par hasard d'accorder 45 millions de dollars (environ 430 millions de francs) d'aide. Plus important encore, la lutte ouverte pour le renversement du gouvernement sandiniste du Nicaragua au nom de la « démocratie occidentale », sera d'autant plus aisé que Washington aura moins de comptes à rendre devant l'opinion américaine et internationale sur son allié Duvalier. Sera également facilitée la tâche des hommes d'affaires occidentaux désireux d'investir en Haiti pour exporter vers les Etats-Unis une production dispensée de droits de douane dans le cadre du plan Reagan pour la Caraibe, tout en profitant d'une main-d'oeuvre locale livrée pieds et poings liés.

Ce dernier point n'est d'ailleurs pas la France. Le jour même du discours du président Duvalier arrivait la première mission du Centre national du patronat français (CNPF), laquelle était suivie le 23 mai d'une visite officielle du secrétaire d'Etat français aux Relations extérieures (2). « L'année 1984 aura été sans conteste celle du renouveau des relations haïtiano-françaises » pouvait alors affirmer, toujours dans son discours du 22 avril dernier, le chef de la pire des dictatures de la région.

David SINGER, 30 mai 1985. 2. Suite à cette mission, il semble qu'Haiti devrait connaftre sa première vague d'investisseurs francais. Le projet français le plus important à ce jour est un centre de production d'algues spirulines, entrant dans les régimes amaigrissants et qui n'est bien entendu pas destiné au marché haitien, mais au marché des Etats-Unis. Son promoteur se trouve être le neveu du président François Mitterand

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