A guayenne Pensamiento Propio a publié une interview, que nous reproduisons l'occasion du sixième anniversaire de la révolution sandiniste, la revue nicara-
-ci-dessous, avec le commandant Tomas Borge, membre de la direction nationale du Front sandiniste, ministre de l'Intérieur et président de la commission d'autonomie pour la côte Atlantique. Borge fait une évaluation critique de quelques aspects du processus révolutionnaire et notamment du problème du maintien et du renforcement de l'hégémonie politique du FSLN. Bien que se montrant optimiste d'un point de vue général, il ne cherche pas à dissimuler les faiblesses de la révolution notamment dans la
Entretien avec Tomas Borge confrontation politique et idéologique avec ses ennemis à l'intérieur du pays.
«PENSAMIENTO PROPIO » : - Comment caractérisez-vous l'état de la participation populaire dans le processus révolu-
Tomas BORGE : - Je pense qu'il faudrait renverser la question. La révolution n'est pas un projet auquel le peuple participe plus ou moins marginalement. Bien au contraire, elle n'a d'existence que grâce à ce qu'a fait le peuple. Mais si le peuple ne s'est pas totalement intégré au projet révolutionnaire, ce n'est pas de sa propre responsabilité. C'est son avant-garde qui porte cette responsabilité, ses organismes de direction qui n'ont pas eu, à ce moment, une sensibilité suffisante pour s'insérer dans le mouvement populaire, pour faire valoir le projet de la majorité de la population.
Dans ce sens, il faut considérer le fait que le Front sandiniste, au moment de la victoire, n'avait l'expérience du pouvoir, qu'il n'était même pas constitué comme un parti politique. Il n'était qu'un regroupement de caractère politico-militaire qui, au départ, ne parvint pas à s'insérer dans les larges masses et les diriger. Au début, les objectifs de lutte de ces masses étaient essentiellement revendicatifs. C'est une chose normale, elles ne parviennent à dépasser ce type de vision limitée et sectorielle que lorsqu'elles sont guidées politiquement.
Dans tous les cas, il faut attribuer à la direction révolutionnaire les erreurs ou les faiblesses qui ont provoqué un certain repli de la participation populaire sur certains points. Mais il faut aussi comprendre que ces erreurs sont quasi inévitables dans une situation comme celle que nous vivons, où notre révolution est harcelée par un gouvernement américain particulièrement agressif, non seulement de par la nature même de l'impérialisme, mais par la haine viscérale que porte le président Rea-
- On a dit à diverses occasions que les principes de base de la révolution sandiniste, c'est-à-dire l'économie mixte et le pluralisme politique, sont d'ordre tactique. Est-ce certain ? Quelle est l'influence qu'exerce ce cadre sur le développement de la participation populaire ?
- La révolution sandiniste est née dans un espace géopolitique continental, dans « l'arrière-cour » des Etats-Unis. Ce n'est pas une île comme Cuba, et notre processus révolutionnaire est beaucoup plus influencé par la situation qui prévaut dans la région. Ce facteur géopolitique nous a obligés, indépendamment de notre volonté propre, à développer un pluralisme politique et une économie mixte. Le développement de cette tactique s'est transformé en stratégie, et aujourd'hui, l'économie mixte par exemple, n'est ni un choix opérationnel ni un camouflage, c'est une stratégie.
Ce schéma rend beaucoup plus difficile le rôle de la direction révolutionnaire au sein des masses. Le pluralisme politique, l'économie mixte et les traits plus généraux de la révolution tendent à semer la confusion dans les masses. Il n'y a pas et il ne peut pas y avoir de projet idéologique aussi clairement défini que celui qui existait à Cuba. Notre projet à nous est embrouillé, compliqué, et les projets embrouillés sèment la confusion dans les masses. Jusqu'à présent, nous n'avons pas été capables de faire comprendre au peuple toute cette complexité, et il est possible que nous n'en soyons pas encore suffisamment capables. De même, à certains moments, nous n'avons pas l'écoute des inquiétudes populaires. Nous n'avons parfois pas nous-mêmes la clarté nécessaire pour comprendre la nature extrêmement complexe de ce processus.
- Pourriez-vous prendre un exemple concret où s'est manifestée cette contradiction entre la nature populaire du processus révolutionnaire et le cadre de pluralisme politique et d'économie mixte, c'est-à-dire d'unité nationale ?
- Un cas très clair, c'est celui de la liberté d'expression. Nous avons dû cohabi-
Une délégation de chrétiens américains enlevée par la contra, dans la jungle costaricaine, le 7 août religieuse et réactionnaire ainsi que la trois mois c'est bien peu. On continue à ter avec ce principe, mais sans pouvoir nous expliquer suffisamment sur ce qu'il signifiait. Il a pris le sens qu'on lui donne généralement en Amérique latine et dans les autres pays capitalistes. Et, d'une certaine façon, nous avons accepté, quant à nous, cette conceptualisation.
Cependant, si nous analysons plus profondément le problème, à quelle liberté d'expression nous référons-nous ? La Prensa n'est pas seulement l'objet de notre censure. Elle opère sa propre censure, c'est-à-dire qu'elle censure la révolution, qu'elle n'informe pas sur la révolution, car elle répond à un intérêt de classe. En même temps, le peuple nicaraguayen, les masses, n'ont jamais bénéficié d'une liberté d'expression comme celle qui existe aujourd'hui, sur la place publiqe, dans les programmes « Face au peuple » avec les dirigeants, et aussi la liberté d'expression écrite, à la radio, à la télévision. Il est certain qu'il y a des limites, surtout pour des raisons bureaucratiques, et parce que nous n'avons pas totalement les idées claires sur le rôle des médias. Mais, malgré ces limites, le peuple s'expri-
By a une réelle liberté d'expression nous devons également cohabiter avec cette autre liberté d'expression, celle que protège le journal La Prensa pour attaquer la révolution, et nous devons même défendre et justifier cette liberté d'expression devant les congressistes américains, devant nos amis européens et devant les gouvernements d'Amérique latine. Et nous le faisons, bien que nous sachions qu'il existe une contradiction quasi insoluble entre cette liberté d'expression et la défense d'un projet politique, le projet révolutionnaire, qui a besoin de survivre, de maintenir son espace et de répondre aux revendications concrètes des masses.
- Jusqu'où peut-on justifier le manque de critique et d'autocritique dans le processus révolutionnaire par la défense de celui-ci ? Où se trouve le point d'équilibre? D'autre part, quels sont les effets de la propagande réactionnaire sur les masses ?
- Il faut d'abord préciser de quelle critique nous parlons. Pouvons-nous dire que le journal La Prensa exerce son droit de critique ? Non. Il ne s'agit pas là de critique. Il ne faut pas confondre la liberté de critique avec la liberté qu'ont le journal La Prensa et Radio Catolica pour s'exprimer contre la révolution. Quand nous posons cette question, nous devons nous demander quelle forme de critique exercent les journaux Barricada ou Nuevo Diario, ou le système sandiniste de télévision, Radio Sandino ou la Voix du Nicaragua. Et nous devons mettre le doigt sur les erreurs que nous commettons, parce que nous en commettons. La critique doit être constructive, et la critique de La Prensa ou de Radio Catolica et de toute la propagande qui nous tombe dessus du dehors, ne vise qu'à détruire. La critique constructive est la seule acceptable dans un processus révolutionnaire.
1985. (Esrom Maria)
Néanmoins, dans notre pays, la critique des partis d'opposition, même si ces derniers n'arrivent pas à regrouper organiquement les masses autour d'eux, parvient bien à influencer leur conscience, c'est-à-dire que cette propagande n'a pas suffisamment d'influence pour les attirer,
Men a assez pour semer la confusion. La propagande sur le ravitaillement, la guerre ou le Service militaire patriotique ne va pas convertir les masses au social-christianisme par exemple, mais
Je pense qu'il existe actuellement un secteur intermédiaire de gens qui ne sont avec personne du point de vue des partis, qui sont capables d'aller avec le processus révolutionnaire sur certains points, d'en discuter beaucoup d'autres. Par exemple, il y a des secteurs de la population qui pensent honnêtement qu'il faudrait discuter avec la contre-révolution. Nous avons quant à nous essayé d'expliquer qu'un dialogue de ce type reviendrait à nier l'existence même de la révolution et je pense que nous avons fourni des arguments, mais nous n'avons pas assez insisté. De fait, la propagande réactionnaire, qui s'identifie sur beaucoup de points avec la propagande contre-révolutionnaire proprement dite, a réussi à ce qu'un secteur la population, pas majoritaire mais important, considère comme positif le dialogue avec la contre-révolution. Certains disent que cela améliorerait la situation, que la paix viendrait. D'autres se contentent de dire que c'est au gouvernement de décider.
- Diriez-vous que le problème fondamental de la participation populaire sur la base de cette confusion idéologique se trouve dans les villes? N'est-il pas plus difficile de tromper les gens dans les zones de guerre, où ils ont plus l'occasion de comparer le discours et la réalité ?
propagande contre-révolutionnaire directe parviennent aussi dans les zones rurales. Il ne faut pas sous-estimer le travail que fait l'Eglise dans les zones rurales du Pacifique. Je dirais que, de la même façor que la contre-révolution armée s'est fixée comme priorité le nord et le centre du pays, le secteur religieux réactionnaire s'est donné comme priorité la région IV, proche de Managua, et notamment Masaya. Ils sont là. Ils n'ont pas de mitrailleuses. Ils ne tirent pas de balles, mais des idées, et c'est un arsenal puissant.
Dans les régions rurales, la guerre joue bien sûr son rôle clarificateur, mais il y a aussi beaucoup de retard. Il faut comprendre que dans les zones de guerre, la force et le symbole de la force militaire sont très importants. C'est-à-dire qu'une unité ennemie qui arrive bien armêe et avec un discours démagogique peut sérieusement jeter la confusion dans la population. Par contre, une de nos unités peut commettre des erreurs graves si elle ne tient pas compte de ce facteur. C'est le cas si nos forces arrivent trop sûres d'elles idéologiquement, dans le sens où les muchachos sont convaincus de ce que leur cause est juste, et qu'elle devrait être reconnue comme telle de façon évidente par les paysans. Ce faisant, ils agissent plus comme des soldats qui défendent cette cause juste que comme des porte-parole politiques. Cela ne doit pas etre comme ça et ce n'est pas comme ça actuellement.
- Dans les stages de trois mois à l'Académie militaire qui sont suivis maintenant par les jeunes du Service militaire, y a-t-il une formation politique minimum et des indications données quant à la manière de traiter la population ?
- Je crois qu'au début, on n'a pas mis l'accent sur cet aspect à l'Académie militaire. Puis, l'expérience nous a montré l'importance qu'il y avait à éduquer les gens en ce sens. Néanmoins, je pense que
privilégier l'entraînement militaire sur la tre grand avantage, c'est d'être montés sur préparation politique. Je pense que l'on devrait inclure dans cette préparation politique une formation sur les relations humaines. Souvent, un sourire qui vient à temps vaut mieux qu'un manuel scienti-
- Diriez-vous que le Front a pris peu à peu conscience et s'astreint à renforcer le front de lutte idéologique, par exemple, a travers la campagne « maison par maison » qui s'est faite dans tout le pays pendant la campagne électorale, ou par la constitution de brigades spéciales, comme la Brigade 5e anniversaire, qui va dans les zones les plus arriérées pour faire du travail politique ?
- Oui, mais c'est plus une question de fond. Ce qui se produit, c'est que l'organisation idéologique de l'ennemi est supérieure à la nôtre, du point de vue structurel et du point de vue technique. Nous, nous devons être partout pour, à la fois, faire la guerre, résoudre les problèmes économiques, mener la lutte au niveau international. Nos cadres sont dans l'infrastructure, dans les zones administratives, dans l'armée, au ministère de l'Intérieur, dans les structures du parti avec un rôle d'organisation.
En revanche, eux peuvent se concentrer exclusivement sur laffrontement idéologique. C'est là qu'ils ont leurs meilleurs cadres. L'Eglise est une organisation forte. Elle a ses généraux, ses offide terrain, ses meilleurs cadres - universitaires en théologie rompus à l'usage de la parole - destinés à la lutte idéologique. Nos cadres pour la bataille idéologique sont peu nombreux et ne pas les meilleurs. La campagne « maison par maison » et ce type d'actions, nous avons dû les mener avec des Imaginez les commandants Joaquin Cuadra, Omar Cabezas, Hugo Torres, William Ramirez, Monica Baltodano, Lenin Cerna ou le père Miguel d'Escoto allant de maison en maison. Eh bien, c'est ce que fait l'Eglise. Pourquoi croyez-vous que la hiérarchie catholique a tellement insisté pour que nous laissions rentrer les dix ecclésiastiques, leurs dix chefs du combat idéoque nous avions expulsés du pays ? (1) Vous imaginez-vous ce qui se passerait s'il nous mourrait dix commandants du jour au lendemain ? Le coup qu'on lui a porté était de cette ampleurlà. Il est donc logique que l'Eglise mette comme condition pour reprendre le dialogue avec le gouvernement le retour de ces dix ecclésiastiques. Et, pendant ce temps, que croyez-vous qu'elle fasse ? Eh bien, elle prépare des séminaires accélérés pour produire de nouveaux cadres.
Nous ne pouvons compter, quant à nous, que sur les jeunes de la Jeunesse sandiniste ainsi que sur quelques ouvriers organisés dans les Comités de défense sandinistes pour faire la campagne « maison par maison ». Ils le font, mais leur argumentation est influencée par la propagande contra. Ce ne sont pas aguerris, ils ont leurs propres doutes. Nole cheval de l'histoire. C'est ça notre avantage. Et le cheval de l'histoire regarde droit devant lui pendant qu'il galope à toute allure. Parfois il se fatigue, parfois il s'embrouille, mais il ne revient jamais en arrière. En revanche, l'ennemi possède courant de l'histoire. De plus, nous avons le pouvoir et cela nous donne aussi plus de moyens pour faire face à l'influence de
Si nous avions une armée idéologique, il nous serait très facile de combattre l'ennemi sur ce terrain. Mais comme nous ne disposons pas de cadres forts sur ce nous devons faire usage coercition d'Etat afin de compenser notre faiblesse dans cet affrontement.
Nous n'avons pas tout perdu, loin de là. La tâche fondamentale de l'heure, c'est de gagner la guerre militaire, d'éviter l'invasion directe américaine. Nous pourrons ensuite faire porter tous nos efforts sur la guerre idéologique qui, stratégiquement, est la plus importante.
- Ne peut-on perdre la guerre militaire faute d'avoir gagné la guerre idéologique?
nous abandonnons la guerre idéologique, oui. Simplement, en ce moment, nous donnons la priorité à la guerre militaire sans abandonner la guerre idéologique. Nous avons des forces destinées à contenir l'offensive idéologique de l'ennemi, et notre force principale est destinée à abattre l'ennemi militaire. Quand nous pourrons mettre de meilleurs cadres
Ice front idéologique, la situation changera qualitativement. Pour le moment, nous frappons l'arrière-garde logisles centres de ravitaillement de toutes sortes de l'ennemi. Cela peut renverser de façon qualitative et à court terme la nature de la guerre. La guerre contre-révolutionnaire est historiquement destinée à l'échec dans le court terme. Je parle d'un an ou deux.
-Quelles sont les perspectives, dans ce délai, de la guerre de dévastation? Quelles sont les possibilités qu'ont les forces contre-révolutionnaires de parvenir à faire augmenter le degré d'instabilité intérieure et de créer un front intérieur ?
— L'impérialisme a voulu nous dévaster. Il pense que les mesures économiques de type coercitif et la guerre contre-révolutionnaire peuvent détériorer la situation intérieure. Mais c'est là une méconnaissance totale de la réalité. C'est une erreur stratégique historique de la part du gouvernement américain, car il devrait savoir que les vraies révolutions, celles qui ont réussi a changer la nature du pouvoir parce qu'il y a eu changement de classe à la tête de l'Etat, sont irréversibles.
Même les erreurs des révolutionnaires ne peuvent les inverser, sauf quand ces derniers commencent à se disputer le pouvoir, car alors les structures du pouvoir sont affaiblies par la discorde interne, comme cela s'est produit à Grenade. Ce sont les révolutionnaires qui ont tué la révolution à Grenade, ce n'est en aucune façon l'impérialisme. Ce qui s'est passé à Grenade ne pourrait se produire ici que si commencent à se déchirer entre eux, à se battre pour une part de pouvoir ou à chercher le pouvoir individuel. Voilà le rêve doré des ennemis
- Vous avez en charge les zones spéciales I et Il et vous êtes président de la Commission nationale d'autonomie de la côte Atlantique. Pouvez-vous nous dire ce que signifie ce projet pour le Nicara-
- Le projet d'autonomie n'est pas une réponse conjoncturelle. C'est une réponse de grande portée. C'est une contribution du Nicaragua à l'humanité. Ce projet est l'expression juridique de la reconnaissance par la révolution de la situation de marginalité et d'oppression que les communautés indigènes et les groupes ethniques subissent depuis des siècles. La révolution fait sienne cette revendication historique et s'engage à y répondre à tous les niveaux. Le projet d'autonomie pour la côte Atlantique proposé par la République du Nicaragua n'est pas une discussion académique sur le problème indigène. Il ne s'agit pas de créer un état d'assistance pour ces gens. Le projet prévoit que des cadres intellectuels fassent du travail dans la région sur tous les terrains, économique, politique, culturel, social.
Les ministères sont en train de discuter leurs plans de travail qui touchent directement la côte Atlantique. Tout ceci se déroule simultanément à la réunion des commissions régionales et nationales d'autonomie. Ce sont ces commissions qui débattent des principes qui vont régir l'autonomie mais qui, surtout, veillent soigneusement à la participation populaire. Le projet d'autonomie est un projet national. Avec lui, c'est la nation tout entière qui s'enrichit. L'Atlantique, car il est dépositaire direct de l'autonomie, et le Pacifique, parce qu'il reçoit l'héritage culturel de l'Atlantique. Les deux, car ce projet balaie préjugés et malentendus.
- Commandant, quelles sont les incidences du projet d'autonomie sur le développement des actions militaires sur la côte Atlantique ?
- Le projet d'autonomie est un projet politique. Le problème demande une solution politique. Nous n'avons jamais pensé à une solution militaire et nous avons rectifié nos erreurs en ce sens. Nous ne pensons pas que les revendications des indigènes nicaraguayens, des communautés ethniques nicaraguayennes soient injustifiées. Nous faisons une différence entre les revendications justes de ceux qui furent dépossédés et celles, injustes, des ennemis de la patrie. Nous avons trié le
1. Le 9 juillet 1984 ont été expulsés du Nicaragua 10 prêtres étrangers accusés d'être engagés dans « un travail politique intensif contre le gouvernement sandiniste».
La délégation de chrétiens américains détenue par la contra, août 1985. (Esrom Maria) bon grain de l'ivraie. Les indigènes sont de notre bord. Le Nicaragua est le premier pays d'Amérique latine à reconnaître le caractère multi-ethnique de nos na-
- Face à une perspective d'un prolongement de la guerre et de la crise économique, quelle va être, à votre avis, la tendance politique du peuple, des gens ?
- Premièrement, comme je l'ai déjà dit, je ne pense pas que la guerre va se prolonger longtemps ou indéfiniment. Mais, au cas où nous ne devrions pas af fronter une invasion nord-américaine, la guerre idéologique et la conspiration vont prendre une importance fondamentale. Nous devrons alors faire porter tout notre effort sur le développement de nos services de contre-espionnage et nous appuyer encore plus sur les masses pour faire face à la situation.
De toute façon, je pense que les tendances politiques qui se développent au sein des masses sont fondamentalement de trois ordres. Il y a deux secteurs actifs, celui de la contre-révolution et celui de la révolution. Ce dernier est le plus puissant, les secteurs qui soutiennent la réaction intérieure et la contre-révolution ayant toujours été minoritaires. Puis, comme je l'ai déjà dit, il y a un troisième secteur intermédiaire, qui tend à vaciller ou bien à se laisser entraîner par la révolution. Cela va dépendre parfois de choses très ténues, comme un petit programme social, un jardin d'enfant, choses de ce genre, qui permettent de retrouver l'appui de ces secteurs les plus ar-
- Pensez-vous que le boycott va entraîner des changements importants dans les relations économiques internationales du Nicaragua, un alignement plus important sur les pays socialistes, sur l'Améri que latine ?
- Je pense que nous allons obtenir une aide importante de beaucoup de pays dans le monde, notamment des pays socialistes, mais que cette aide ne va pas résoudre nos problèmes économiques. Néanmoins, pour le moment, cela n'influera pas sur le modèle nicaraguayen. Avec le temps, il se produira un changement naturel, non forcé, dans le cours du processus, quand on atteindra une nouvelle étape que nous n'allons pas déterminer par décret. Ce doit être un produit naturel, comme les arbres qui fleurissent après
Notre volonté politique, c'est de nous lier plus étroitement à l'Amérique latine, mais cela va dépendre des changements qui se sont produits et qui se produisent dans ces pays, sur lesquels la révolution nicaraguayenne exerce son influence. Les élites latino-américaines ont horreur des changements révolutionnaires, et c'est pour cela qu'elles préfèrent opter pour des transformations démocratiques. Ces pays ont intérêt à ce que la révolution nicaraguayenne ne soit pas écrasée, mais ils ont aussi besoin que notre révolution ne dépasse pas certaines limites. Que se passerait-il si la révolution était détruite ? Le règne des dictatures « gorilles » reviendrait en Amérique latine, les militaires reviendraient au pouvoir en Uruguay, au Brésil. Si cela se produisait, la prochaine étape de changements ne pourrait alors se faire qu'à partir de luttes révolutionnaires.
C'est pour cette raison que tous ces gouvernements ont intérêt à ce que la Contadora (2) demeure en vigueur, car la Contadora c'est à la fois une barrière contre l'intervention directe et un instrument d'influence politique sur le Nicaragua. De fait, quand nous avons signé l'Acte de Contadora, cela a impliqué certaines concessions, nécessaires pour la paix mais, en fin de compte, des concessions. La Contadora, c'est donc une arme d'influence politique en faveur d'un modèle démocratique comme l'entendent les gouvernements qui en sont partie prenante, ainsi que la majorité des gouvernements d'Amérique latine.
Malgré tout, même si par moments la Contadora peut avoir une attitude plus of fensive vis-à-vis des Etats-Unis, il faut clairement garder à l'esprit qu'elle représente une contradiction non-antagonique aux Etats-Unis. Le développement de processus révolutionnaires en Amérique latine, constituent, eux, une contradiction antagonique à l'impérialisme. Mais bien qu'elle ne soit pas antagonique, la contradiction entre la Contadora et les Etats-Unis se maintient, car elle correspond à des causes objectives. La Contadora, c'est la tentative de chercher une issue non violente à la crise centro-américaine mais aussi dans chacun des pays d'Amérique latine, même si ce n'est pas spécifié dans ses discours ni dans ses normes légales. La Contadora ne va pas se dissoudre. C'est un besoin objectif, voilà pourquoi elle ne se dissoudra pas. Propos recueillis par Pensamiento Propio,
Managua, juillet 1985. 2. Le Groupe de Contadora, qui réunit le Mexique, la Colombie, le Panama et le Venezuela, essaie de trouver une solution négociée au conflit entre les Etats-Unis et le Nicaragua.