Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER AFRIQUE DU SUD

Le Parti communiste et le front uni

· Inprecor n° 204, 7 octobre 1985 · p. 9-12 · 2 979 mots

Afrique australe

N OUS publions ci-dessous des extraits d'un article intitulé

« Front uni pour mettre fin à l'apartheid, la voie de l'action de masse en Afrique du Sud », signé par L. Mzansi et paru dans l'organe du Parti communiste sud-africain, The African Communist, numéro 97, du second trimestre 1984. Cet article définit l'approche stratégique qui, selon le PC, doit

Le discours annuel pour l'année 1984 du président du Congrès national africain (ANC), le document riche en perspicacité théorique et pratique — fait remarquer que l'effervescence révolutionnaire dans notre pays a « plongé la clique raciste dirigeante dans une crise aux dimensions de plus en plus profondes ». Le document poursuit en expliquant que les récentes manœuvres sur le front constitutionnel entreprises

Parti national constituent une reconnaissance implicite du caractère insoluble de la crise (1). Le régime raciste est engagé dans « la gestion de la crise », dans une tentative désespérée d'empêcher que la situation ne devienne complèteincontrôlable. " Autrement poursuit la déclaration, les fascistes reconnaissent qu'ils ne peuvent plus gouverner comme avant » (2).

Le régime a commencé à trafiquer l'apartheid, afin de protéger la domination blanche. Parmi les réformes introduites, on compte la nouvelle Constitution, qui accorde aux Métis et aux Indiens une forme truquée de représentation au Parlement, et la Loi sur les municipalités noires, qui prétend accorder aux « Noirs urbains » un degré plus important de participation à la gestion des ghettos urbains.

La déclaration du président Tambo souligne que ces mesures représentent une réaction à la montée révolutionnaire croissante de la majorité opprimée dans notre pays et pose la question suivante : « Quels objectifs intermédiaires devons-nous fixer, en nous basant sur ce que nous avons déjà réalisé et en préparation de la prochaine étape dans notre marche en avant vers la victoire ? »

Dans un passage clef, le président (de l'ANC, ndlr.) expose les forces et les contre l'apartheid : « Notre lutte révolutionnaire repose sur quatre piliers. Ceux-ci sont, en premier lieu, l'activité globale d'avant-garde des structures clandestines de l'ANC, deuxièmement l'action de masse unitaire des peuples, troisièmement notre offensive armée, dont le fer de lance est constitué par Umkhonto we Sizwe et, quatrièmement, l'offensive internationale pour isoler le régime d'apartheid. » (3)

Le présent article va essayer d'examiner quelques-unes des implications du deuxième pilier, celui de l'action de masse unitaire des peuples, à la lumière de l'expérience du mouvement ouvrier mondial et surtout de la contribution théorique de Georgi Dimitrov sur les questions du front unique et du front populaire.

La résistance populaire de masse à l'apartheid et à la domination blanche a atteint des sommets sans précédent dans notre pays. Comme jamais auparavant, de larges couches du peuple travailleur, de la jeunesse, des femmes et de l'intelligentsia sont entraînés dans l'action politique. Ce développement, par son propre élan, a ouvert des possibilités pour le développement de nouvelles formes de lutte et pour la mobilisation de secteurs toujours plus larges de nos peuples. Mais l'organisation d'une résistance populaire de masse pose des problèmes spéciaux, à la fois au niveau de l'activité pratique et à celui de la com-

Pour les communistes, cette nouvelle situation leur donne des responsabilités particulières. Comme l'a fait remarquer Lénine : « Afin d'apporter le savoir politique aux travailleurs, les sociaux-démocrates (c'est-à-dire les communistes) doivent aller parmi toutes les classes de la population, doivent envoyer des unités de leur armée dans tous les sens. (...) Nous devons assumer nous-mêmes la tâche d'organiser une lutte politique universelle, (...) de façon à obtenir le soutien de toutes les couches d'opposition pour la lutte et pour notre parti. » (4)

Nous devons prendre note de l'accent mis par Lénine sur l'ampleur de la tâche à laquelle est confronté le parti ouvrier, qui doit s'adresser à toutes les classes et à toutes les couches d'opposition.

En ce qui concerne l'art d'aller vers les larges masses, il y a beaucoup à apprendre de l'expérience des années 1930 du front populaire contre le fascisme et la guerre et de son théoricien, Georgi Dimi-

1. La nature de cette crise est analysée dans la déclaration du comité central du Parti communiste sud-africain (SACP) de septembre 1983, publiée dans The African Communist, numéro 96, premier trimestre, 1984.

2. O. R. Tambo, « Liberation is in Sight. Analysis of the Present Situation in Apartheid South Africa and a Call to the People by the ANC » (La libération est en vue. Analyse de la situation actuelle en Afrique du Sud de l'apartheid et appel de l'ANC au peuple), Londres,

4. V.I. Lénine, What is to be Done (Que faire ?), in Selected Works, in 3 vols, Moscow, Progress Publishers, 1975, p. 153.

déterminer la ligne d'action dans le mouvement de masse. Pour d'autres développements sur le même thème, on peut se reporter au numéro 101 d'African Communist, qui contient une résolution du comité central du PC. Toutes les citations de ce texte ont été traduites par nos soins et les références sont celles des publications en langue anglaise. trov. Mais, en appliquant ces leçons à notre propre lutte, nous devons garder constamment en tête la mise en garde adressée par Dimitrov au 7e congrès de l'Internationale communiste en 1935 : « Il est nécessaire, dans chaque pays, d'examiner, d'étudier et de préciser les particularités, les caractéristiques nationales spécifiques, (...) et définir en conséquence des méthodes et des formes de lutte efficaces. Lénine nous a constamment mis en garde contre (...) des méthodes stéréotypées (...) (et contre) la réduction et l'identification mécaniste des règles tactiques, des règles

C'est surtout en abordant le problème du travail parmi les masses les plus larges et les classes et couches non prolétariennes que nous devons faire attention aux conseils de Lénine de faire preuve « de la plus grande flexibilité en matière (...) de tactique » (6). Mais une telle flexibilité tactique ne doit jamais se confondre avec l'opportunisme ou l'abdication de la lutte idéologique.

LES FORMES DE LUTTE L'adresse de Dimitrov au 7e congrès de l'Internationale communiste (IC) en 1935 représentait le point culminant de nombreuses années de lutte de la classe ouvrière contre la menace croissante du fascisme. Cette lutte comprenait des affrontements armés et des combats de rue. Mais elle comprenait également la lutte du mouvement ouvrier lui-même », surtout pour arriver à une compréhension plus claire de la

Bien qu'il soit revenu à Dimitrov d'en présenter la formulation définitive, ce processus de compréhension fut collectif,

5. G. Dimitrov, « For the Unity of the Working Class against Fascism », Sofia, Sofia Press, 1969, p. 88.

Georgi Dimitrov (1882-1949) : dirigeant communiste bulgare. Vivant en exil en Allemagne, il fut arrêté par les nazis en 1933 et accusé d'être responsable de l'incendie du Reichstag. Au cours du procès qui suivit, il attira l'attention internationale par sa facon courageuse de mener sa propre défense. Acquitté et libéré, il s'est installé en Union soviétique où il est desecrétaire exécutif de l'Internationale communiste, poste dans lequel il joua un rôle de premier plan au 7ème congrès de l'IC en 1935 où fut adopté la politique de front populaire. Il fut premier ministre de Bulgarie de 1946 à 1949.

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Youssouf Dadoo (à gauche) et Moses Madhida en septembre 1979. Dadoo, qui est mort en 1983, fut président national du PC sud-africain, vice-président du conseil politico-militaire de l'ANC et ancien président du Congrès indien d'Afrique du Sud. Madhida est actuellement secrétaire général lutte, il est aussi important de compren- front populaire (dans leauel il y a aussi du PC et membre du comité exécutif de l'ANC. (DR) et l'expérience de nombreux partis communistes (par exemple ceux de France, d'Italie et de Bulgarie) joua un rôle important (7).

La stratégie fondamentale élaborée par Dimitrov et adoptée par l'IC consistait à former le front le plus large possible de classes et de couches démocratiques sur la base de la défense des droits démocratiques, contre le fascisme et la guerre. Au cœur de ce front populaire large devait se trouver un front unique des organisations et partis ouvriers, fondé sur un pacte entre les communistes et les sociaux-démocrates et sur l'unification de leurs centrales syndicales respectives (...).

En premier lieu, il fallait définir le point le plus vulnérable de l'ennemi, dans ce cas le point vulnérable du fascisme. Dimitrov définit le « talon d'Achille » du fascisme de manière très simple : sa composition sociale était très hétérogène (8). Le fascisme se présentait comme le champion de la nation tout entière mais, en réalité, il représentait les éléments les plus réactionnaires de la bourgeoisie. Il s'en suivait que le développement d'un front large devait se fonder sur les intérêts des différentes couches qui ne pouvaient pas être satisfaits par les fascistes et qui furent, au contraire, ignorés ou bien foulés aux pieds. « Dans chaque pays il y a certaines questions clef (...) autour desquelles la lutte pour le front unique doit être développée. » (9)

Deuxièmement, ces questions clef devaient être abordées et exprimées dans un langage clair que les masses pouvaient comprendre. « Nous devons apprendre à nous adresser aux masses, non pas avec le langage des formules livresques, mais avec celui de combattants pour la cause des masses, dont chaque parole et chaque idée réflète les pensées et les sentiments les plus profonds des masses. » (10)

Enfin, il fallait être prêt à trouver des formes de lutte nouvelles et de nouvelles méthodes d'organisation pour qu'avec le développement du mouvement de masse, celui-ci puisse passer des actions défensives aux actions offensives conduisant (dans les conditions de cette époque-là) vers une grève politique de masse.

LA RÉVOLUTION

NATIONALE DÉMOCRATIQUE En nous efforçant d'appliquer les leçons de Dimitrov et du front populaire à notre propre époque et à notre propre dre ce qui en diffère que ce qui lui ressemble. Les différences sont très simples mais aussi très importantes.

Premièrement, notre lutte se définit comme une révolution nationale démocratique, dont le contenu principal est la libération nationale du peuple africain, et qui doit aboutir à un Etat démocratique dans lequel toutes les minorités opprimées trouveront l'expression la plus large de leurs aspirations et de leurs intérêts. Il s'agit d'une lutte pour établir le pouvoir de la majorité contre une petite minorité blanche qui a monopolisé le pouvoir po-

Deuxièmement, le contexte dans lequel la question de l'action de masse a été soulevée (non de façon abstraite mais par la vie elle-même) et dans lequel des organisations comme les syndicats démocratiques et le Front démocratique uni (UDF) sont apparues, est caractérisé par le fait que les masses populaires ont pris l'offensive et conservent l'initiative. A cet égard, notre situation est radicalement différente de celle des années 1930, quand la classe ouvrière était sur la défensive contre l'assaut fasciste.

La première différence — le caractère national démocratique de notre révolution - a deux implications importantes. D'abord, elle signifie qu'il existe une forte base objective pour consolider l'unité de toutes les classes, couches et groupes nationaux au sein de la majorité noire opprimée, sur la base de la lutte pour le pouvoir de la majorité. Bien qu'il serait erroné de sous-estimer, ou même de nier l'existence de différenciations de classes et ethniques parmi les opprimés, il serait encore plus erroné et même dangereux de les exagérer.

Cela signifie qu'il n'est pas difficile d'identifier les questions autour desquelles l'unité la plus large possible des opprimés peut être forgée. Comme l'a exprimé Dimitrov, « le chemin est tracé par la vie elle-même ainsi que par l'initiative des masses elles-mêmes » (11). C'est ce que voulait dire le camarade Tambo quand il déclarait que « la création de l'UDF fut un produit de la détermination de notre peuple d'être son propre libérateur » (12).

Deuxièmement, le caractère national-démocratique de notre révolution nous permet d'identifier le « talon d'Achille » de notre ennemi aussi précisément et avec aussi peu de mots, bien que différents, que l'a fait Dimitrov. Le point le plus vulnérable des oppresseurs blancs réside dans leur petit nombre et leur pourcentage en voie de diminution par rapport à la population totale. (...)

Une compréhension juste de la deuqu'avait connu Dimitrov et notre propre lutte — le fait que nous soyons à l'offensive —, nous montre aussi comment nous pouvons frapper de la manière la plus efficace contre ce « talon d'Achille » et détruire le pouvoir blanc minoritaire. Pour trouver la réponse, nous pouvons retourner à Dimitrov. Ecrivant sur la différence entre le front unique (comprenant seulement des organisations ouvrières) et le des démocrates paysans, petits bourgeois et bourgeois), il déclara : « Certains camarades se creusent la tête tout à fait inutilement pour savoir par où il faut commencer : le front unique prolétarien ou le front populaire antifasciste. (...) Le front unique prolétarien et le front populaire antifasciste sont liés par la dialectique vivante de la lutte, (...) ils sont entrelacés, l'un se transformant en l'autre dans le processus de la lutte pratique. » (13)

6. V. I. Lénine, in Selected Works in 1 volume, Moscow, Progress Publishers, 1968, p.575.

7. Central Committee of the CPSU, 1971, Outline History of the CI, Moscow, Progress Publishers, p. 350-351 et p. 356-359.

8. G. Dimitrov, op. cit. p. 44.

9. Ibid., p. 36. 10. Ibid., p. 87. 11. Ibid., p. 46. 12. O. R. Tambo, op. cit., p. 3 13. G. Dimitrov, op. cit. p. 91.

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C'est dans ce sens-là que nous devons chercher la réponse aux questions qui sont posées par l'action de masse unitaire : son rapport dialectique aux autres « piliers » de notre lutte, TANC dans la clandestinité, la lutte armée et la campagne internationale de solidarité. Que le niveau de développement de ces quatre « piliers » ait été inégal, c'est la manifestation d'une loi universelle du développement social. Cela signifie que notre mouvement doit être prêt à déplacer l'axe de la lutte suivant l'évolution des conditions. Cela crée aussi des possibilités positives pour développer la lutte de masse.

LA CHARTE DE LA LIBERTÉ En conséquence des actions armées et du travail clandestin politique de l'ANC, le prestige et l'influence de notre moudes masses jourd'hui plus grands que jamais auparavant. La Charte de la liberté, programme de notre révolution nationale démocratique, est devenue le principal point de rassemblement et l'inspiration de la majorité des démocrates blancs. Aujourd'hui, c'est par rapport à la Charte de la liberté que toutes les forces et tous les regroupements politiques sont obligés définir leurs C'est'ce fait politique qui a fourni la base pour la naissance du Front démocratique uni et qui trace la voie de son développement ultérieur.

Il n'est pas nécessaire qu'une organiment position par rapport à la Charte de la liberté. Cette position a été définie par la vie elle-même. Comme l'a indiqué Mac « Bien sûr, nous aimons la liberté ». (DR)

Maharaj dans une contribution percutante à Mayibuye, l'UDF n'est pas une alliance mais un front d'organisations qui expriment leurs positions en termes d'adhésion à la Charte de la liberté.

Ce qui est important, ce n'est pas que l'adhésion à la Charte soit une condition d'adhésion à l'UDF, mais que celles de ses composantes qui adhèrent à la Charte, par la discussion patiente et fraternelle, et encore plus par l'action commune, rendent toujours plus évidente l'importance centrale de la Charte et son rôle historique dans la lutte qui se déroule.

Cela étant le cas, il n'est pas nécessaire non plus de formuler des conditions minimum artificielles qui se situeraient en deçà du niveau de la Charte en matière d'élaboration politique et dont on pourrait s'emparer pour bloquer la discussion ouverte et l'action commune qui se développent à la lumière des idéaux de la Charte. C'est la tâche de l'ANC et des communistes de fournir le levain idéologique pour élever la lutte de masse à des hauteurs toujours plus grandes. Encore plus important, c'est la tâche de ces organisations d'avant-garde de définir les tâches concrètes qui sont devant nous et de découvrir les thèmes autour desquels l'action de masse puisse être suscitée, sur la base la plus large possible. Pour reprendre les paroles de Lénine : « Il faut savoir à chaque moment trouver le maillon particulier de la chaîne qu'il faut saisir de toutes ses forces, afin de garder toute la chaîne en place et d'avancer résolument vers le prochain maillon. » (14)

Le principe directeur pour chercher ce maillon est fourni par Dimitrov : définir le point le plus vulnérable de l'ennemi.

SURE Le PRettoM

Si ce point vulnérable est constitué par l'incapacité de l'ennemi de continuer à gouverner comme avant et la nécessité devant laquelle il se trouve de développer de nouveaux moyens de faire participer des secteurs des opprimés à leur propre domination par le système, alors il en découle que les tâches concrètes de la lutte de masse doivent être dirigées pour faire échouer

C'est dans ce sens-là que nous devons comprendre le passage clef suivant du discours du camarade Tambo : « Nous devons commencer à nous servir de notre force accumulée pour détruire les organes de gouvernement du régime de l'apartheid. Nous devons miner et affaiblir son contrôle sur nous, exactement en faisant échec à ses tentatives de nous contrôler, (...) en rendant inopérants les instruments d'autorité de l'ennemi, (...) (et) en créant des conditions dans lesquelles le pays devienne de plus en plus ingouvernable. » (15). (...).

Notre mouvement tient les sommets du terrain politique sud-africain en ce moment. Ceux qui refusent de se joindre à de telles actions communes, que cela soit pour des raisons politiques sectaires ou par opportunisme pur et simple, vont se placer à l'extérieur de la lutte. Les masses elles-mêmes se chargeront d'assurer cela.

L. MZANSI, African Communist, numéro 97, second trimestre 1984.

14. V. I. Lénine, Collected Works, vol. 22., p. 464

15. O. R. Tambo, op. cit., p. 2.

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tème doit avoir comme objectif d'identifier les forces pour le changement aussi

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