VoUs publions ci-dessous un document qui, en réponse à l'interpellation du prix Nobel de la paix, Adolfo Perez Esquivel, lance un appel à « débattre des voies de l'unité populaire pour la démocratie et la libération ». Ce DOCUMENT
Face à la situation économique préoccupante née du problème de la dette extérieure, le prix Nobel de la paix, Adolfo Perez Esquivel a appelé « toutes les organisations sociales et les partis politiques à une discussion ouverte pour trouver quelles sont les voies, quels sont les projets, quelles sont les alternatives que nous voulons pour le pays » (revue Entre Todos, mai 1985).
La crise la plus profonde de ce siècle accable les Argentins et nous cherchons anxieusement une sortie. Et ce ne peut être là l'œuvre exclusive d'hommes d'Etat ou d'experts en économie, mais aussi celle de millions d'hommes et de femmes du camp populaire. Il vaut la peine de répéter ce qui fut dit historiquement : « Seul le peuple sauvera le peuple ».
Dans cet appel, Perez Esquivel développait ceci : « Ou nous faisons face à ce défi historique, ou nous perdons ce moment si particulier non seulement de l'histoire de l'Argentine, mais aussi de toute l'Amérique latine, et l'Argentine est aujourd'hui le pays qui a les meilleures conditions sur le continent pour mettre sur pied un véritable processus révolutionnaire, historique, d'indépendance économique.»
Trois thèmes clé définissent cette alternative.
LA DETTE EXTÉRIEURE
Le principal obstacle auquel doit faire face la démocratie, c'est la dette extérieure. Le Fonds monétaire international (FMI) nous impose le paiement d'intérêts usuraires et des mesures économiques récessives qui sont acceptées par le gouvernement. Dans les faits, cela signifie l'appauvrissement croissant des secteurs populaires et la destruction de l'industrie nationale qui avait survécu au plan économique de la dictature appliqué par José Alfredo Martinez de Hoz.
Réfléchissons : pour une dette de 50 milliards de dollars, le pays doit payer près de 6 milliards de dollars d'intérêts par an; le solde excédentaire entre ce que le pays exporte et ce qu'il importe représente environ 4 milliards de dollars. Cela signifie que, même si au prix de la faim de la majorité de la population et de la récession économique, nous versons ces 4 milliards de dollars, ce n'est pas assez et nous continuons à nous endetter. Ce qu'obtient le pays en une année n'est même pas suffisant pour payer les intérêts usuraires que nous impose la grande banque internationale. Donc, le paiement de la dette est impossible et touche à notre survie comme nation.
L'alternative : si, en revanche, nous choisissons une solution conforme à l'intérêt national, ces 4 milliards de dollars excédentaires de la balance commerciale rendraient possible, par exemple, la construction de 40 grandes entreprises, créant ainsi 80 000 nouveaux postes de travail par an ou leur équivalent; 800 000 nouveaux logements populaires par an et leur effet de réactivation de l'économie.
La situation que nous connaissons trouve son origine dans notre dépendance historique, mais elle a été dramatiquement aggravée par les sept années de dictature militaire qui ont ravagé le pays. Nous continuerons à payer ses effets tant que nous n'adopterons pas une politique qui a pour but notre indépendance économique.
Nous autres Argentins, pouvons faire face à une « économie de guerre », si cette guerre est menée contre le FMI et pour relever le pays et non contre le peuple et pour étrangler la nation.
Pour avoir payé la dette extérieure et ne pas avoir démantelé les mécanismes des capitalistes nationaux, notre pays texte, intitulé « La dette extérieure, les droits humains et la démocratie que nous voulons », a été signé par de nombreuses personnalités du mouvement des droits démocratiques, par des artistes, des responsables syndicaux, des avocats. connaît de nouveau une inflation incontrôlable. Le gouvernement base son plan économique actuel sur la nécessité d'en finir avec cette plaie. Parvenir à ce résultat, c'est un besoin et une attente pour de larges secteurs de la population. Mais ce qui s'oppose à cet objectif, c'est que ce plan a été mis au point, jusque dans ses moindres détails, avec le FMI, dont la politique n'a jamais bénéficié à aucun peuple. C'est la même chose quand on prétend continuer à payer ponctuellement les intérêts de la dette.
Les responsables de l'inflation et de la crise économique, ce ne sont pas les petits commerçants mais bien les grands monopoles industriels et financiers. C'est eux que doivent viser le contrôle populaire et gouvernemental.
LES DROITS DE L'HOMME Si l'on ne résoud pas ce problème capital, alors les droits de l'homme, dans leur conception la plus large, n'ont aucun sens : le droit au travail, à la santé, à un logement, à se nourrir, à l'école, à une vie digne.
Mais, en même temps, il faut continuer à lutter pour les droits de l'homme, qui furent écrasés par la répression dictatoriale. Dans ce sens, le rapport de la Commission nationale sur la disparition des personnes (CONADEP) et le jugement des juntes militaires mettent à nu une partie des atrocités commises par la dictature militaire. Mais ces crimes ne pourront être réparés s'il n'y a pas l'apparition en vie de tous les détenus-disparus, la restitution des enfants à leurs familles respectives, le jugement et le châtiment de tous les responsables du génocide, la liberté pour les prisonniers politiques, le démantèlement de l'appareil répressif illégal.
LA DEMOCRATIE QUE NOUS VOULONS Même avec des limites et des imperfections, cette démocratie que nous avons conquise doit être défendue contre toute menace autoritaire. Mais, en même temps, nous devons rechercher comment l'approfondir, pour en faire une démocratie participative, pour que tous les secteurs sociaux et économiques du camp national et populaire jouent un rôle plus actif dans la solution des problèmes du peuple, pour que la démocratie soit exercée dans toutes les organisations du pays, les syndicats par exemple, beaucoup de ceux-ci étant encore dirigés par des bureaucrates qui furent les complices silencieux de la dictature et qui, aujourd'hui, veulent entraîner la classe ouvrière derrière des projets déstabilisateurs ou des intérêts sectaires.
Voilà la discussion qui est nécessaire aujourd'hui. Il est urgent que tous les secteurs politiques, religieux, les organisations populaires et la jeunesse se réunissent pour débattre de ces questions.
Ce n'est qu'au travers de l'unité populaire surgie d'un large débat que l'on pourra trouver les voies pour approfondir la démocratie et marcher vers la libération nationale et sociale, par la construction d'une alternative politique qui dépasse les possibilités de chaque structure particulière et qui ne peut être menée à bien que par tous ceux qui veulent
Nous, signataires, nous nous rallions à ce présent appel et nous invitons à y participer pour qu'ensemble, nous construisions l'unité populaire pour la démocratie et la libération.
Publié dans Izquierda Unida numéro 1, Buenos Aires, 1er août 1985.