Delave de réprimer ses critiques de gauche. Cela s'est déja traduit par les proces EPUIS un an et demi, nous assistons à une série de tentatives du régime yougointentés à Vojislav Seselj et aux « six » de Belgrade, ainsi que par la mort du
Nous avons largement rendu compte dans Inprecor de l'évolution de ces cas (voir encart) et des reculs successifs du pouvoir sous la pression de l'opinion publique yougoslave et internationale. Nous revenons dans ce numéro sur les derniers développements du cas des « six » de Belgrade. L'article publié ci-dessous décrit les débuts, limités mais significatifs, d'un réveil de l'activité de la classe ouvrière dans le cadre de la grave crise économique qui frappe le pays et qui menace la stabilité du système politi-
YOUGOSLAVIE jeune ouvrier Radomir Radovic dans des circonstances plus que douteuses. que post-titiste. Michèle LEE
Lorsque les tribunaux se mettent à agir « au nom du peuple » contre les personnes critiquant le régime, le peuple lui-même est plutôt préoccupé sur la maniere de pouvoir joindre les deux bouts face à la chute continue de son niveau de vie, qui a baissé de 2,6 % pour le seul mois d'août 1985, et une inflation galopante, dont le taux s'élève à 84 % pour les huit premiers mois de cette année. Dans un article publié en septembre 1985, le quotidien de Belgrade, Politika, calcule que les travailleurs de la commune de Belgrade avaient pris des congés de maladie équivalant à 175 562 ans depuis le début de 1985. Or, cela ne tient pas au fait que les habitants de Belgrade aient une santé particulièrement mauvaise, mais parce qu'en réalité, une bonne partie de ce temps est consacrée à effectuer du travail supplémentaire à leur propre compte, pratique qui est devenue de plus en plus nécessaire pour augmenter leurs revenus. LE RÉVEIL DE LA CLASSE OUVRIERE
Dans une situation où plus de la moitié des travailleurs possédant peu ou pas de qualifications gagne un salaire qui les condamne à vivre au seuil officiel de la pauvreté, si ce n'est pas en-dessous de ce l'économie « grise », semi-légale et tolérée, est florissante, alors que le secteur social enregistre des pertes de plus en plus lourdes, d'un montant de 195 milliards de dinars (640 milliards de francs) pour les six premiers mois de 1985. La valeur décroissante des salaires industriels va de pair avec l'appauvrissement croissant de l'industrie du pays en général et surtout avec un affaiblissement du socle même du système yougoslave, à savoir la « propriété sociale » des moyens de production. Cependant, à en juger par ce qui se passe dans les entreprises depuis quelques mois, il y a des signes encourageants indiquant que la résistance à cette inquiéde la classe ouvrière tante tendance se développe au sein de la classe ouvrière.
Après la montée des grèves à la fin des années 1970, époque durant laquelle il y eut des conflits touchant des milliers de travailleurs, une période d'accalmie a suivi la mort de Tito, en 1980, représentant sans doute l'expression d'un resserrement des rangs autour de la direction du pays. Il semble qu'on assiste maintenant à l'apparition dans les usines de la riposte ouvrière longtemps attendue à la crise économique. En Croatie, par exemple, qui est l'une des régions les plus développées du pays du point de vue industriel, il y a eu 74 grèves au cours des six premiers mois de 1985, contre 84 pour toute l'an-
1984. L'avant-garde de cette vague gréviste est formée par des ouvriers de la métallurgie et du textile, suivis par ceux du bâtiment, de la chimie et des industries de l'alimentation. Les grèves ont tendance à devenir plus longues et plus étendues et, ce qui est le plus important, leur caractère commence à changer. Les événements de cet été en Slovénie et au Kosovo sont révélateurs de cette tendance
Au mois d'août, 120 sur les 124 travailleurs de l'usine de la métallurgie Veriga à Lesac, en Slovénie, ont annoncé leur décision de démissionner collectivement de leur syndicat, avec la raison que ce dernier n'avait rien fait pour défendre les in-
Milan Nikolic. (DR)
térêts des travailleurs. Cette décision faisait suite à l'affichage, dans l'usine, d'une feuille donnant le montant des salaires « gagnés » le mois précédent par les responsables locaux du syndicat, du parti et du conseil communal. Ces chiffres en dinars sont les suivants: Président du conseil des syndicats 208 000 Secrétaire du conseil des syndicats 184 000 Président de l'assemblée communale 189 000 Président du conseil exécutif de l'assemblée communale 207 000 Président de la section de l'Alliance socialiste 192 000 Secrétaire de la section de l'Alliance socialiste 182 000 Secrétaire de la section de la Ligue des communistes 181 000 Secrétaire exécutif de la section de la Ligue des communistes 170 000
A titre de comparaison, le salaire moyen d'un ouvrier d'usine pour ce même mois était
Les travailleurs ont expliqué à la presse qu'ils ne voyaient que peu d'utilité a demeurer adhérents d'un syndicat qui faisait si peu de choses pour eux et dont les responsables s'accordaient des salaires de cinq à six fois supérieurs à ceux des travailleurs qu'ils étaient censés représenter. Après quelques interventions d'en haut, la menace de démission fut retirée, mais seulement après que les responsables accepter un programme d'action clair et détaillé concernant la défense des intérêts de leurs adhérents. Des menaces similaires de démissions collectides syndicats ainsi que du parti se sont produites ailleurs, par exemple dans le nord de la Croatie et dans la ceinture industrielle au sud de Belgrade.
Cette action des métallurgistes slovènes fut suivie, quelques jours plus tard, par celle des mineurs de la province autonome du Kosovo, dont la grande majorité de la population appartient à l'ethnie albanaise. Une grève eut lieu dans l'une des entreprises les plus importantes de toute la Yougoslavie, la mine de plomb et l'usine de transformation qui lui est attachée, à Trepca, près de Titova Mitrovica, au Kosovo. La répression qui suivit la révolte de 1981 dans cette province mit fin temporairement à tout mouvement social (1). Mais le mécontentement grandissant a fini par éclater au grand jour, et le 18 août 1985, les mineurs de Trepca ont refusé de descendre dans la mine. Leurs doléances touchaient toute une série de questions. Comme en Slovénie, les travailleurs exprimèrent leur manque de confiance dans les représentants locaux des syndicats et du parti et ne voulurent discuter ni avec eux ni avec la direction de l'entreprise. Ces derniers ont tous été accusés d'avoir eu comportement arrogant vis-à-vis du personnel et de n'être que rarement présents aux assemblées d'usine pour écouter ce que disaient les travailleurs. Les mineurs refusèrent également de discuter avec des responsables de la commune de Titova Mitrovica et exigèrent de négocier avec les directions provinciales du parti et du gouvernement.
Une détérioration brutale du niveau de vie (le salaire d'un mineur varie entre 15 000 et 30 000 dinars) ; des écarts de numéro 164 du 9 janvier 1984.
- « Faire la vérité sur la mort de Radomir Radovic » du 23 juillet 1984.
bre 1984.
1984.
numéro 181 du 8 octobre 1984.
21 janvier 1985.
- Interview de Pavlo Imsirovic, numéro 188 du 21 janvier 1985. — Lettre ouverte des trois de Belgrade, numéro 201 du 22 juillet 1985. salaire importants entre, d'un côté, les travailleurs de la production et, de l'autre, les dirigeants des entreprises et les responsables du parti et des syndicats; la corruption qui se manifeste dans la distribution des appartements, des crédits de logement et des emplois ; le prix élevé de la nourriture à la cantine de l'entreprise ; toutes ces questions ont été soulevées au cours d'une série de réunions qui durèrent chacune entre trois et quatre heures avec les dirigeants de la province et auxquelles assistèrent plusieurs milliers de mineurs. Ces derniers voulaient savoir pourquoi les normes de sécurité et de santé n'étaient pas appliquées et ont exigé la démission des bureaucrates du parti et du syndicat à
Pour leur part, les bureaucrates de l'entreprise et du parti avaient depuis le début dénoncé la grève comme étant du sabotage, tandis que la direction provinciale du parti laissa même entendre qu'elle était due à des séparatistes albanais. Cependant, la grève s'est terminée par la démission des principaux directeurs de l'entreprise, ainsi que par celle des responsables du parti et du syndicat. Ce résultat confirme encore une fois, et de manière frappante, la volonté des autorités yougoslaves d'éviter des confrontations ouvertes et directes avec les travailleurs. Ces événements eurent beaucoup de publicité dans la presse de Belgrade, d'autant plus que depuis trois ans le gouvernement de la République de Serbie mène des escarmouches de procédure contre son homologue de la province du Kosovo.
MARASME ÉCONOMIQUE
ET DIFFÉRENCIATIONS SOCIALES
Ces deux exemples ont des causes profondes équivalentes : une différenciation sociale rapide qui va s'approfondissant et le ressentiment des travailleurs devant le fait qu'on leur demande de porter le poids principal de la crise économique. En se soulevant contre cette situation, les travailleurs ont aussi exprimé publiquement leur manque de confiance dans les responsables locaux des syndicats officiels et de la Ligue des communistes. L'automne et l'hiver qui viennent pourraient voir une nouvelle vague de grèves
LES DERNIERS ARTICLES D'« INPRECOR » SUR LA YOUGOSLAVIE
- « Débats autour de la nouvelle réforme économique », Catherine Verla,
- « Durcissement policier face à la crise », numéro 176 du 25 juin 1984.
- Adresse de Radovic au 9e congrès des syndicats yougoslaves, numéro 178
— « Procès politiques à Belgrade », Branko Krizman, numéro 181 du 8 octo-
- Interview exclusive de Vladimir Mijanovic, numéro 181 du 8 octobre
- « De la rupture avec Staline à l'association avec le FMI », Michèle Lee,
- « Les enjeux du procès de Belgrade », Branko Krizman, numéro 188 du
— « Procès de Belgrade, le pouvoir recule », numéro 191 du 4 mars 1985.
avec, de plus en plus, le développement d'une direction ouvrière basée dans les indépendante des structures officielles. Cependant, il faut remarquer que ce dernier processus serait moins difficile si des intellectuels socialistes critiques des différentes républiques et provinces avaient fait plus pour surmonter l'esprit de clocher de leurs « propres » na-
Le caractère multinational de la Yougoslavie donne une grande marge de manœuvre aux dirigeants de l'Etat et du parti au niveau des républiques et des provinces pour encourager les nationalismes locaux, afin de s'assurer un certain soutien populaire dans la période d'austérité présente. Ils peuvent ensuite se servir de ce soutien pour marchander, au moment des décisions, au niveau fédéral, sur la meilleure façon de distribuer la misère résultant de 15 ans de mauvaise gestion économique, dont les éléments structurels principaux sont une politique d'investissement irrationnelle et des emprunts très
Ceux qui sont responsables de ce gâchis ont très largement évité d'en faire les frais, et c'est la classe ouvrière qui a dû payer la note. Dans un cas devenu tristement célèbre, l'usine de transformation d'aluminium d'Obrovac, en Croatie, a dû cesser son activité 48 heures après son ouverture. Cette usine toute neuve, d'une valeur de 300 millions de dollars, est maintenant mise en vente pour la casse, sans avoir encore trouvé d'acheteur et que 400 de ses employés sont toujours au chômage et doivent vivre avec une allocation de 13 600 dinars par mois. Un autre échec gigantesque est représenté par l'usine de ferro-nickel de Kavadarci, en Macédoine, un projet encore plus onéreux que celui d'Obrovac, et qui n'a jamais atteint sa pleine capacité de production. 200 de ses employés, qui constituent le noyau dur qui reste au chômage, ont organisé une marche sur l'assemblée de la République de Macédoine, cet été, pour protester contre le fait qu'ils étaient obligés de vivre d'allocations, lesquelles n'avaient de
1. Cf. l'article de Catherine Verla, « Après les émeutes du Kosovo », paru dans Inprecor numéro 104 du 22 juin 1981.
toute façon pas été payées depuis trois mois. Suite à leur action, les autorités ont soudainement trouvé assez d'argent pour payer les allocations de mai et juin, argent qu'ils ont pris dans les coffres du Fonds national pour les victimes de catastrophes naturelles.
La crise économique actuelle semble n'avoir produit aucune prise de conscience de la gravité de la situation dans les centres de décision clefs. Ainsi, le gouvernement fédéral a récemment décidé d'acheter quatre centrales nucléaires d'ici l'an 2000 et quatre de plus au cours de la décennie suivante. Cette décision va impliquer de nouveaux emprunts d'une valeur de 14 milliards de dollars dans un premier temps, auxquels il faut ajouter la dette extérieure de plus de 20 milliards de dollars que la Yougoslavie doit au Fonds monétaire international (FMI) et aux banques occidentales.
L'application de cette décision est bloquée pour l'instant, en attendant que la question épineuse de l'achat de l'uranium soit réglée. Comme les deux fournisseurs possibles sont l'Union soviétique et les pays occidentaux, le choix va forcément influencer à long terme la politique étrangère de la Yougoslavie. Mais, tout à fait indépendamment de considérations politiques et également écologiques qui risquent de se révéler à l'avenir, l'annonce récente de probables coupures de courant à une échelle importante, pour cet hiver, montre qu'il y a un manque sérieux de ressources pour simplement conserver les capacités énergétiques actuelles. Malgré des ressources considérables de charbon, la production stagne depuis vingt ans.
UNE CRISE QUI EXIGE
DES CHANGEMENTS RADICAUX
Nul besoin d'être un révolutionnaire acharné pour être convaincu que seule une transformation radicale de l'Etat et de la société yougoslaves pourra répondre aux exigences posées de façon aiguë par la crise actuelle. La direction yougoslave elle même comprend qu'il doit y avoir des changements importants, bien n'ait été capable, jusqu'ici, que de penser en termes de réformes superficielles et à court terme. Aveugle à la nécessité de changements fondamentaux dans les bases mêmes du système politique yougoslave, elle s'en tient à ses vieilles méthodes. Les canaux traditionnels des réformes, qui passent par la Ligue des communistes, ont été bloqués et rendus inutilisables par la bureaucratisation envahissante et la corruption qui ont résulté de décennies de symbiose entre les appareils du parti et de l'Etat. Jusqu'ici, toutes les tentatives de réforme ont sombré dans la vaste masse inerte que constitue la bureaucratie du
Il a donc été impossible d'utiliser le parti comme instrument pour redonner de la vitalité aux structures ossifiées de l'Etat, afin de tirer l'économie de la spirale descendante actuelle. Le récent discours d'Alexander Grlickov, l'un des membres les plus libéraux et les plus intelligents de la direction yougoslave, appelant le front de masse du parti, l'Alliance socialiste, à jouer un rôle plus actif, constitue une tentative désespérée. Aucun progrès significatif ne peut intervenir en Yougoslavie avant que la classe ouvrière ne bouge et occupe le devant de la scène en tant qu'acteur indépendant. Les six derniers mois ont montré que les travailleurs de l'industrie commencent à montrer leur force. L'automne et l'hiver qui arrivent semblent devoir confirmer la tendance d'une radicalisation de plus en plus imdans les usines. L'entrée de la classe ouvrière dans la bataille politique n'arrivera jamais trop tôt.
Michèle LEE,